
Screenshot
" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />
En lice pour le Prix littéraire Le Monde 2026
En deux mots
Un homme s’installe à la campagne, dans la Sarthe. Il cherche un lieu qui le happe. Il tombe sur une croix percée, oubliée dans les ronces. Il enquête, fouille les archives, déterre une légende. Et redonne vie à tout un village qui s’efface.
Ma note
★★★(bien aimé)
Ma chronique
« Un paysage qu’on peut lire »
Dans ce premier roman, Siméon Lerouge raconte la découverte d’une croix percée oubliée dans les ronces, et dont personne ne sait plus rien. Un monument, une enquête et l’occasion de se réapproprier un territoire, ses habitants disparus et ses légendes.
« Je voudrais pouvoir démonter le paysage pour voir de quoi il est fait. » Pour en arriver à cette réflexion, le narrateur a quitté Brest pour s’installer à Coulans-sur-Gée, petit village de la Sarthe où sa compagne vient d’être mutée. Un nouveau lieu à apprivoiser. Il ne veut pas seulement y vivre. Il veut l’habiter « en pèlerin sédentaire ». Comme un mécanicien démonte un moteur pour le comprendre, il va démonter ce village pour en saisir chaque rouage.
Au fil de ses promenades, il tombe sur un monument oublié dans les ronces. Une croix étrange, percée en son centre, plantée en pleine campagne. Personne ne la regarde. Personne ne la protège. C’est exactement ce qu’il cherche. « J’aime ce qui n’est pas regardé, ce qui reste dans l’ombre ». La Croix percée devient son obsession.
Il rencontre le maire qui lui confie une brochure d’un certain Maurice Choplin, Vingt années de souvenirs d’un ancien Coulanais. Une mine. Le narrateur y puise l’inventaire disparu des commerces de la rue Nationale : épiciers, bourreliers, charrons, sabotier, vendeur de cierges… Tout un monde englouti. « Les pas-de-porte n’ont pas seulement fermé ; les artisans et leur savoir-faire ont disparu », écrit-il, mélancolique.
Après la géographie, vient l’Histoire. Car pour Siméon Lerouge, « sans les lieux, nous ne sommes rien. Nous passons, les lieux restent. » Sa quête, il la résume en quelques vers touchants : il voudrait « connaître un village par cœur, rien qu’un seul, mais tout savoir de lui : recoin, quartier, chemin, lieu-dit », et « le cerner, le dire d’un coup, pour en faire un monde ».
C’est en bibliothèque, puis dans les archives, qu’il exhume enfin la légende de la croix : un trésor caché, un pacte avec le diable, deux paysans surpris en pleine nuit de Noël. Une histoire de bouche à oreille, amplifiée au fil des générations. « Une bonne légende est un coup de marketing ».
Le style de Siméon Lerouge est délicat, classique, précis. Mais ce goût du mot juste, de l’image qui reste n’exclut jamais l’émotion. Entre érudition tranquille et élan poétique, on savoure chaque phrase comme on suit une piste. Ici on aperçoit des plaques commémoratives, là un cimetière, et au bout la croix de chemin. C’est un livre de solitude choisie, tourné tout entier vers le dehors, vers le temps long, vers les morts qui hantent encore les rues. Par sa patience, sa manière si particulière de faire renaître ce qui n’est plus, l’auteur redonne ses lettres de noblesse à ce qui semblait insignifiant. Mieux qu’un sociologue, il ressuscite la vie foisonnante d’un village en train de disparaître, à l’image, justement, de cette croix percée qu’il a sauvée de l’oubli. Un texte à la lisière du récit autobiographique et de l’archéologie littéraire, porté par une plume d’une rare élégance.
La croix percée
Siméon Lerouge
Éditions Tristram
Premier roman
128 p., 16 €
EAN 9782367191119
Paru le 20/08/2026
Où ?
Le roman est situé dans la Sarthe, principalement à Coulans-sur-Gée. On y évoque aussi Brest, la forêt de Huelgoat, l’île de Batz, Oradour-sur-Glane, Douaumont et Paris.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours, avec des évocations du siècle dernier, notamment de la Seconde Guerre mondiale.
Ce qu’en dit l’éditeur
À la faveur d’un déménagement, le narrateur explore son nouvel environnement, une campagne villageoise, paisible et harmonieuse. Ses promenades l’amènent à découvrir un étrange et modeste monument, en forme de croix percée. Sa curiosité naturelle, son tempérament rêveur et son goût pour l’histoire locale l’incitent à élucider l’origine de cette croix, qui semble échapper à toutes les assignations traditionnelles, qu’elles soient de nature religieuse ou artistique. Chemin faisant, le narrateur s’aperçoit que la croix n’est pas aussi anonyme qu’il le croyait. Au fil du temps, une légende discrète mais tenace s’est élaborée, dont il est possible de repérer les traces. En exhumant des indices, en remontant ces pistes presque effacées, l’enquête finit par établir l’importance – aussi considérable que dérisoire – de la » Croix percée « . Ce premier roman, par son refus du spectaculaire, de l’anecdote et des artifices du récit, apparente la démarche de Siméon Lerouge à celle d’un auteur comme W. G. Sebald, amateur lui aussi d’itinérances périurbaines, discrètement érudites et métaphysiques. Par son obsession des détails, du passé et de faits culturels enfouis, c’est une littérature d’archéologue ou d’entomologiste, élégante, profonde, loin des sentiers battus.
Les critiques
Les premières pages du livre
« La Croix percée me fascine. Elle n’a pourtant rien d’un monument ou d’une œuvre d’art. Elle est en dehors de tout mouvement religieux ou artistique. Rien ne la rattache a la grande Histoire. On ne sait pas de quand elle date. Ce n’est même pas, à proprement parler, une croix. Sa signification est encore sujette à caution. Le patrimoine l’ignore, aucun organisme ne la protège. La Croix percée ne fait que subsister dans son coin, à quelques pas de chez moi. Perdue en pleine campagne, elle est tellement discrète qu’on peut passer devant sans la voir.
Mais une légende circule à son sujet.
Il n’en fallait pas plu pour que je sois sous son charme.
Face à la Croix percée, face à son fût octogonal, face à son ouverture circulaire et vide, je me suis retrouvé face à moi-même.
J’aime ce qui n’est pas regardé, ce qui reste dans l’ombre. J’ai le goût du bizarre et du curieux. Quand je découvre quelque chose de singulier, j’ai comme une décharge esthétique.
À force d’être étudiée, photographiée, louée, une œuvre d’art vieillit et meurt. Le regard répété d’une foule de visiteurs finit par avoir raison d’un chef-d’œuvre. Sur ce point, l’architecture me semble être un des domaines de l’art le plus menacé. Ses productions, offertes à tous les passants, lassent vite. Quand je vais à Paris, je ne vois plus la ville, je vois toutes les représentations qu’on en a faites.
Je la regarde avec les yeux des autres. Je suis aveugle.
Ce que je recherche, c’est de la nouveauté ancienne. Il me faut de l’inédit mêlé au déjà-vu. Je veux déterrer, je veux exhumer, je veux du neuf qui soit poussiéreux. Au fond, je ne crois pas déroger à cette règle cruelle qui veut qu’on se détourne du connu, fût-il magnifique. Il en va des œuvres d’art comme de ces gens qui ont trop d’amis, on finit par s’en éloigner. « Pour plaire, il faut savoir déplaire », dit-on.
Ce qui me touche dans la Croix percée, c’est sa solitude. Peu ont parlé d’elle.
Je suis tombé dessus comme sur un boulon, une bille ou un porte-clés qu’on trouve par terre. Ces objets deviennent précieux parce qu’on les a vus, ramassés et mis dans notre poche. On va pouvoir imaginer les circonstances de leur perte, les oublier, les retrouver quelques jours plus tard et, peut-être, les perdre à notre tour pour ne plus jamais y repenser.
Je collectionne ce que plus personne ne veut. C’est en ce sens que je comprends cette citation de Rimbaud : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. »
Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours été comme ça. Sans cesse à l’affût. Ce que je lis me pousse vers une autre lecture, un livre en chasse un autre. Mes passions sont des mobiles à l’équilibre précaire, un rien les met en mouvement. Il en va d’ailleurs des objets comme des lieux. Je vais le plus souvent dans des endroits étranges ou personne ne va : friches, terrains vagues, bâtiments désaffectés. Ce sont des terrains constructibles pour le rêve. La magie les viabilise. À défaut d’en devenir le propriétaire, je m’y promène et les possède par l’imagination.
Je lis les lieux comme dans un livre ouvert et, pour mieux les connaître, j’ouvre des livres qui les évoquent. Ce que j’ai lu d’eux, je le retrouve dans le paysage. Je me projette et leur rends ce qu’ils m’ont donné. Mieux, je les apprends par cœur. Je suis capable de réciter un lieu. J’en fais même des poèmes.
Vient toujours un moment où je me rends compte que les lieux aussi m’observent. C’est un jeu de séduction. Nous nous apprivoisons l’un l’autre et je finis par avoir mon chez moi chez lui, et inversement.
Je sais toujours comment bien m’entourer d’un lieu. C’est une espèce de don. Il finit par devenir ma propriété, mais une propriété intellectuelle. Quand je vais quelque part pour y rester un moment, j’ai la sensation de plonger en bouteille dans le sol et de m’enfoncer dans ses différentes strates de terre pleine de fossiles, de fondations, de racines, d’objets perdus que j’aperçois en rêve.
Je veux connaître l’histoire du décor planté devant moi, dans son enceinte de murs et de rues. Je veux apercevoir un paysage aux personnages absents. Tous les endroits qui me sont chers se peuplent de silhouettes disparues.
J’ai besoin de savoir qui m’a précédé il y a des décennies, des siècles avant moi. Je veux tout savoir d’un lieu. Y passer ne me suffit pas. Y vivre non plus. Regarder, contempler bien sûr, mais je voudrais en plus sentir le fil du temps qui passe.
Je voudrais pouvoir démonter le paysage pour voir de quoi il est fait.
La trace humaine n’est pas aussi solide dans le temps qu’on bon relief avec une source et sa rivière mais quelque chose vous rejoint par des chemins de traverse. C’est la trace ancienne de celles et ceux qui sont passés. Avec un peu de pratique, vous finirez par voir monter, comme de grand spectres géométriques, les anciens bâtiments disparus : châteaux, fermes, granges, maisons et manoirs.
Au bout d’un moment, ce qui nous environne écoute et se tait. C’est à celui qui parlera le premier.
Vivre dans la profondeur d’un lieu demande un travail de lenteur et d’érudition. Il faut marcher en cornant les rues, griffonner du regard sur les murs pour écrire en grand, comme les immenses lettrines des enseignes de magasin. Il faut surtout imaginer très fort, imaginer à s’en casser la tête. Il m’arrive de m’immobiliser en pleine rue. Alors les maisons bougent, les routes s’élargissent au passage d’une calèche, entre deux rangées de voitures mal garées. Les trottoirs s’effondrent sur eux-mêmes et je salis mes chaussures dans la boue des vieux caniveaux. J’avance comme ça, le regard absent et l’œil tout au passé.
Ce qui n’est plus me paraît toujours actuel et en mouvement. Les lieux demandent à être lus du début à la fin. Il ne faut pas seulement les parcourir. Il faut les deviner, et plus on devine, plus on remonte le temps.
Les oiseaux ont leur perchoir naturel, la branche d’un tilleul, le dossier d’une chaise de jardin. Le chevreuil choisit le tronc d’un arbre où retirer le velours de ses bois. Le chat des voisins a son chemin quotidien. Le faisan et la faisane ont fait leur nid par terre dans un fourré. Des lièvres ont établi un petit campement dans un pré où ils viennent s’accroupir le soir. Ils regardent de profil les alentours, puis déguerpissent en bondissant. Dans le ciel, la buse dessine un même cercle qu’elle fait passer et repasser dans ses plumes. L’été, elle s’accouple dans les airs en dessinant des arabesques. Tous ces animaux ont un lieu qui leur est propre C’est là qu’ils méditent en pratiquant les rituels de leur existence. Je voudras comme eux saisir le territoire.
***
Quand j’ai emménagé a Coulans-sur-Gée, une petite commune de la Sarthe, j’ai tout de suite cherché un lieu hors du commun qui retiendrait toute mon attention. Je ne savais pas encore que ce serait la Croix percée. Je ne savais rien de cette campagne ou j’allais vivre, trouver du travail et faire de nouvelles connaissances. Je ne savais qu’une chose : j’allais me mettre à la recherche d’un endroit étrange et singulier. J’avais bien l’intention de vivre chez moi en touriste, en pèlerin sédentaire. Les trajets quotidiens deviendraient des visites guidées dans un musée à ciel ouvert. L’important serait de savoir où je mets les pieds ; d’habiter un lieu sans vivre à côté. Avoir un toit ne me suffit pas pour habiter quelque part. Un jardin non plus. Il me faut autre chose. Je dois pouvoir me recueillir dans un coin que j’ai élu. Quand c’est fait, ça y est, j’habite un lieu. On peut m’y recenser.
Je ne connaissais pas Coulans-sur-Gée. Ma compagne avait été mutée au Mans et nous avions décidé de vivre à la campagne. Pour moi, les environs étaient tout neufs. Je découvrais la Sarthe. À l’ouest, le département était vallonné, fortement rural, avec des routes si droites que les villages semblaient s’excuser d’avoir poussé là, en plein milieu d’une nationale, l’obligeant à quelques virages et ralentisseurs successifs. Partout, l’horizon se crêpait de bocages verts parcourus de haies, de ruisseaux et de clôtures qui se recoupaient au milieu de nulle part. À chaque pré que nous dépassions, j’avais la sensation de recroiser les mêmes vaches déjà aperçues quelques kilomètres derrière nous. Elles aussi me reconnaissaient, en hochant leur large tête aux yeux pensifs. Beaucoup d’engins agricoles dévalaient les plaines pour dessiner sur leur nappe de poussière des plis méthodiques. Le paysage m’inspirait. Il était long, large et quadrillé de champs comme une feuille à petits carreaux. « Je veux écrire dessus », me disais-je.
Pendant le trajet, je repensais à Brest où j’avais tous mes repères. J’y avais vécu dix ans, de 2012 à 2022. On dit que dans cette ville, il n’y a pas de vieilles rues, de centre historique ou de lieux remarquables; c’est assez vrai. Dans cette ville, ce que j’aimais surtout, c’était les plaques commémoratives qui ne faisaient que suggérer l’ancien et l’invisible. Il y en avait beaucoup, liées pour la plupart à la Deuxième Guerre mondiale, aux résistants raflés dans telle rue, aux innocents tués là. Celle qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est la plaque de la rue Massillon, au 17, où je passais souvent. Elle était dédiée à la mémoire du poète Victor Segalen :
VICTOR SEGALEN
POÈTE ET ÉCRIVAIN
MÉDECIN DE MARINE
1878-1919
EST NÉ ET A VÉCU
DANS CETTE MAISON
« JE NAQUIS, LE RESTE EN DÉCOULE… »
(ESSAI SUR SOI-MÊME)
Combien de fois l’ai-je lue? Je ne sais pas. J’ai toujours en tête la dernière phrase, « Je naquis, le reste en découle , qui prête à sourire par son élégante platitude et son humour fataliste. Elle n’est pas représentative de son œuvre, mais elle a trouve sa place ici, sur une plaque de la rue Massillon. J’empruntais cette rue pour faire mes courses un peu plus haut, place Guérin, où j’allais m’acheter des livres d’occasion. Chez le bouquiniste, je retrouvais en bonne place Victor Segalen aux rayons poésie, littérature de voyage et dans la vitrine. Sa photo en couverture me regardait pousser la porte du magasin. Il était arrivé avant moi.
J’aurais pu m’habituer à cette plaque et finir par ne plus la voir. En dix ans, ça ne s’est jamais produit. J’ai toujours fait route avec Victor Segalen, de sa maison natale à la librairie. Durant le trajet, il semblait avoir trouvé le temps d’écrire tous ses livres.
Cette plaque, en plus d’être reliée à la bouquinerie, renvoyait à une autre stèle perdue dans la forêt de Huelgoat où Victor Segalen a trouvé la mort. Je ne m’attarde pas sur le petit monument qui lui est dédié au cours Dajot, à Brest. D’une part son portrait en bas relief est raté, on dirait Mark Twain, d’autre part son emplacement est, à ma connaissance, complètement arbitraire. Pour moi, une plaque, une tombe, un monument n’ont de sens que s’ils indiquent la position exacte d’un lieu, d’un corps ou d’un événement. Déplacés, ils n’ont pas plus de sens qu’un panneau qui n’indiquerait pas la bonne direction. C’est pour cette raison que je n’aime pas les cénotaphes et les statues, qui ne sont que des monuments inopportuns et tape-à-l’œil. À l’inverse, devant la plaque de la maison natale de Victor Segalen, on a la sensation de reprendre la vie d’un homme depuis le début. On peut se dire : « Je me trouve au bon endroit. C’est là qu’il est né. »
Plus tard, je me suis rendu à la forêt de Huelgoat, sur le lieu exact de sa mort, face à la stèle. À présent, je connais les deux bornes de son existence. Segalen a beaucoup voyagé, en Chine, dans les îles du Pacifique, mais je l’ai suivi de sa naissance jusqu’à sa mort en prenant un raccourci, de la plaque à la stèle. Ce sont les deux points bien précis où un homme est apparu, où un homme a disparu, et je les ai reliés :
VICTOR SEGALEN
1878-1919
NÉ À BREST
MÉDECIN DE MARINE
POÈTE-ÉCRIVAIN
DÉCÉDÉ ICI
LE 21 Mai 1919
À Brest, il y avait aussi la plaque du poète Saint-Pol-Roux, apposée sur un mur de l’ancienne bibliothèque d’étude. Elle était petite, en hauteur et inaccessible :
ICI AVANT LA GUERRE DE 1939-1945 S’ÉLEVAIT L’HÔPITAL CIVIL
OÙ MOURUT, LE 18 OCTOBRE 1940,
LE POÈTE SAINT-POL-ROUX, LE MAGNIFIQUE. 1861-1940
LA VILLE DE BREST,
À L’OCCASION DU 30e ANNIVERSAIRE DE SA MORT.
LE 30 OCTOBRE 1970
La plaque demandait de gros efforts d’imagination. J’aimais cet exercice. L’hôpital disparu, il fallait le reconstruire à la seule force de l’esprit. Je passais tout Brest en revue. Je déconstruisais intérieurement les bâtiments de l’immédiat après-guerre. J’essuyais les dégâts des bombardements et, d’un battement de cils, je renvoyais vers le ciel les bombes pour qu’elles réintègrent leur place dans ces avions volant à reculons par une nuit criblée de projecteurs de DCA. J’imaginais ensuite Saint-Pol-Roux, dans son manoir de la presqu’île de Crozon. Je me souviens avoir lu qu’avant d’aller se coucher, il avait pour habitude de placarder sur la porte de son bureau l’affiche suivante : « Ne pas déranger, le poète travaille. » Alors, je m’éloignais sur la pointe des pieds pour regagner la rue de Siam.
Ces écrivains ont connu ces rues que j’ai traversées ; même détruites puis reconstruites, on peut toujours poser ses pas dans les leurs. Il n’y a, entre nous, que l’épaisseur d’un trottoir. Ce qu’ils n’ont pas pu voir, ce qu’ils n’ont pas pu soupçonner, c’est leur propre plaque, apposée dans l’angle mort de leur conscience. Nous seuls voyons ce point aveugle qui les géolocalise dans la mort.
Souvent, à Brest, ma vue s’embrumait d’un filtre couleur sépia. Devant moi la rue prenait des teintes de carte postale ancienne. Les passants avaient d’un coup le regard noir des vieilles photos de groupe, des visages d’hommes disparaissaient sous des casquettes ombrageuses. Des femmes, sur leur pas-de-porte, se tenaient les bras croisés. Des enfants jouaient sur une chaussée de terre battue. Tous leurs mouvements étaient flous sur ma rétine. Je pensais en noir et blanc, et je ne savais plus, au milieu d’un tel décor, si je vieillissais ou si, au contraire, je rajeunissais. Tous les personnages étaient muets.
C’est que je remontais le temps comme on remonte une rue.
Toujours à Brest, sur les bords de la Penfeld, j’allais voir François-René de Chateaubriand. Il marchait cheveux au vent sur la promenade en stabilisé, indifférent aux joggers, aux cyclistes et aux poussettes. Il contemplait, une main dans son long manteau, les aires de jeux, le gazon tondu ras et la rivière qui se jetait un peu plus loin dans la mer. Des promeneurs passaient sans le voir. Il se remettait en marche et traversait d’un pas serein l’entrée fermée de l’Arsenal pour remonter le quai jusqu’à la rade. Comme je ne pouvais plus le suivre, « Terrain militaire, défense d’entrer », je faisais demi-tour pour remonter le cours de ses pas dont la source se trouvait sous cette roche de Combourg, posée un peu plus loin sur le sentier :
PENDANT SON SÉJOUR À BREST
EN 1783
LE JEUNE FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND
VINT SOUVENT RÊVER LE LONG DE LA PENFELD
GRANIT DE COMBOURG 20 MAI 1986
Toutes les plaques commémoratives n’ont pas la beauté brute de ce rocher, loin de là. La plupart sont d’une facture grossière. Leur faux marbre avec de gros poinçons d’argent et leurs lettres dorées, à mi-chemin entre la plaque de notaire et la pierre tombale, sont de mauvais goût. Le solennel a toujours quelque chose d’ampoulé, de grave et de pompier.
Toujours est-il que j’aime ces plaques. Si ça ne tenait qu’a moi, il y en aurait partout, sur chaque façade. Je ne sais plus où j’ai lu que Georges Brassens disait : « Je poserais bien sur chaque maison une plaque avec écrit dessus : “Ici, Georges Brassens aurait pu naître.” Ce qui me fait penser, par ricochet, à cet artiste qui posait sur les murs des immeubles de Paris des plaques fantaisistes : « Le 17 avril 1967, ici il ne s’est rien passé. » Ou encore « Cette plaque a été posée le 19 décembre 1953.»
Les plaques, ce sont les sous-titres des villes. Sans elles les rues seraient sans mémoire et muettes. Par leur présence, les lieux deviennent livresques, face à elles on cherche à se souvenir de ce qu’on n’a jamais connu. On n’est pas à la bonne époque pour être témoin direct; mais on est déjà au bon endroit, et ce n’est pas si mal.
La commémoration, le pèlerinage, c’est un aveu d’échec. On arrive en retard, mais on est quand même là, et on attend. Comme si l’attente allait, pour une fois, nous replonger en arrière.
Je me suis déjà surpris, face à une plaque, en train d’espérer très fort un voyage dans le passé. Je me disais : « Si mon champ de vision épouse parfaitement les quatre côtés de la plaque, tout le reste va disparaître, et le passé va resurgir. »
J’attends encore.
À Brest, il y avait aussi le pilier rouge, un menhir d’à peine un mètre de haut, tout peinturluré de rouge. Il signifiait aux marins en garnison la limite à ne pas dépasser. Cette pierre me semblait adossée au mur, attendant patiemment quelque chose ou quelqu’un. Elle avait vu tout le quartier Jean Jaurès pousser autour d’elle, et elle ne disait rien. Elle regardait. Elle n’avait même pas bronché quand on l’avait peinte en rouge.
À Brest encore, pour passer d’un quartier à l’autre, j’empruntais le cimetière de Saint-Martin où il y avait les tombes de Léocadie Hersent, d’Alice Coudol et du Chevalier de Fréminville. Quand j’empruntais ces allées le long des sépultures, je repensais à cette image que j’avais vue d’un G.I. américain mort ici, recroquevillé entre deux tombes pendant le siège de Brest en 1944. Comme je n’avais pas réussi à retrouver l’endroit exact, je le voyais partout, accroupi, sa tête casquée sur les épaules. Il disparaissait, laissant place à une couronne de fleurs, un arrosoir ou une vieille jardinière posée sur une dalle en marbre.
J’ai toujours été comme ça. Quand je vais quelque part, il faut que je trouve un endroit capable de me fasciner. Enfant, je me souviens de m’être émerveillé pour le Toul ar sarpent de l’île de Batz. Ce Trou du serpent, sur la côte nord-ouest où la mer est souvent démontée, est un chaos de rochers polis par un million d’années de tempêtes et de gros temps. Les îliens racontent que c’est à cet endroit-là que saint Paul Aurélien chassa un dragon. Il l’aurait entraîné dans les flots à la seule aide de son étole qu’il attacha au cou de la créature comme une laisse. Encore aujourd’hui, on peut voir les coups de griffes de la bête se débattant sur les rochers, c’est-à-dire les marbrures et les aspérités du granit. À marée haute, quand une vague vient s’écraser sur l’ancien repaire du monstre, on l’entend gronder.
Ma curiosité en demandait davantage. Dans l’église de l’île de Batz se trouve l’étole du saint. J’étais allé la regarder sous sa verrière. Le panneau explicatif indiquait que cette pièce de tissu, par sa date trop récente et son origine orientale, ne pouvait être celle du sauveur. Qu’importe, j’avais douze ou treize ans et je voulais voir dans les plis de l’étole et ses déchirures le résultat d’un âpre combat contre la créature. En revanche, l’un des vitraux m’avait déçu. Il représentait Paul Aurélien écrasant de son pied un serpent minuscule. Non seulement l’échelle n’avait pas été respectée, mais, plus grave encore, les circonstances du combat avaient été complètement transformées. Je ne comprenais pas comment on pouvait prendre de telles libertés avec les faits qui, me semblait-il, avaient été clairement exposés. »
Extraits
« Bien des mois plus tard, je suis passé la mairie. J’y ai rencontré le maire et je lui ai parlé de mon intérêt pour la commune. Après avoir longuement échangé dans la salle du conseil, nous sommes montés dans son bureau. Il a ouvert une armoire contenant quelques documents relatifs à la ville de Coulans et m’a prêté une brochure, Vingt années de souvenirs d’un ancien Coulanais 1915-1935 par Maurice Choplin. Je l’ai lue dans la nuit. Maurice Choplin était le fils des boulangers de Coulans. Son livre m’a permis d’animer ces cartes postales anciennes que, par un curieux hasard, j’avais justement vues dans l’ancienne boulangerie de ses parents. Je n’avais pas de souvenirs de Coulans alors j’empruntais ceux de Maurice Choplin.
L’auteur fait l’inventaire des commerces qu’on pouvait trouver rue Nationale. On comptait à son époque quatre épiciers, deux boulangers, un boucher, trois maréchaux-ferrants, deux bourreliers, deux charrons tonneliers, un cordonnier, un hongreur, deux maçons, deux grainetiers, un ferblantier, deux menuisiers, un vendeur de cierges, un mécanicien, un coiffeur-barbier, un sabotier, un hôtel-restaurant, un charpentier-couvreur, sans compter les marchands de peaux de lapin, « dont on donnait le prix à la bonne », les réparateurs de faïence et de porcelaine et, enfin, les rémouleurs de couteaux et de ciseaux qui passaient sous les fenêtres en gueulant.
Les pas-de-porte n’ont pas seulement fermé ; les artisans et leur savoir-faire ont disparu. » p. 34
« Je voudrais connaître un village par cœur
rien qu’un seul, mais tout savoir de lui :
recoin, quartier, chemin, lieu-dit.
Tout savoir de son passé,
que rien ne m’échappe
et le cerner,
le dire
d’un coup
pour en faire un monde. » p. 57
« Sans les lieux, nous ne sommes rien. Nous passons, les lieux restent. Ils nous ont toujours à l’usure. Ils ont l’avantage du terrain. Quand un lieu en a assez de vous, il joue l’indifférent. Vous étiez le bienvenu, vous ne l’êtes plus. Il est facile pour lui de devenir inhospitalier. Il reste à sa place, sans se déranger. Il vous évite. Il vous abandonne. Il s’attache à d’autres habitants. Il ne vous poussera jamais vers la sortie. Il a trop à faire. D’ailleurs ce serait inutile : pour lui, vous êtes déjà sorti. Vous êtes déjà loin. Vous êtes toujours là, mais vous n’habitez plus que votre peau. Vous êtes seul. Vous êtes un corps étranger.
Personne n’est propriétaire d’un lieu. Le plus riche des propriétaires terriens n’a au fond qu’une location à durée déterminée ; un bail précaire.
Quand vous ne conviendrez plus, la terre se chargera de vous le faire savoir. Vous aurez envie de soleil, vous trouverez que votre maison est trop petite ou bien vous aurez vu une annonce pour un corps de ferme un peu plus loin. Vous penserez partir de votre plein gré. En vérité, vous serez chassé, Rien n’aura changé autour de vous, mais les liens seront rompus. Le lieu aura relâché son emprise. » p. 58
« De nos jours on fait de la publicité quand on veut faire exister quelqu’un ou quelque chose. Autrefois, on racontait des légendes, et les légendes passaient de bouche en bouche. Si la légende était bonne, elle s’amplifiait, se déformait, tendait à la démesure, parcourait des lieues et des lieues et gagnait les campagnes. Si elle était excellente, on faisait le chemin pour se rendre sur place. Si elle était vraiment extraordinaire, on prêtait à cet endroit hors du commun des vertus magiques. La Croix percée était de cette catégorie. On en parlait, on allait la voir, on passait des enfants en son centre pour les protéger.
Une bonne légende est un coup de marketing. Légende et publicité sont deux mensonges. Le premier produit de l’émerveillement, le second produit des bénéfices. Magie noire pour magie noire.
Qu’importe, la croix me fascinait, légende ou non. » p. 67-68
« Tout a commencé quand on réalisa qu’il n’était pas nécessaire de se rendre en Amérique du Sud ou aux Indes pour trouver de l’exotisme. De la même manière qu’on inventa la longue-vue avant le microscope, on s’intéressa d’abord aux pays lointains avant d’étudier sa province. En littérature, il se produisit la même chose. Il y eut d’abord Le Voyage autour du monde du capitaine Cook (1777), puis le Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre (1795). De l’infiniment grand à l’infiniment petit. Quand on s’est lassé des étoiles et des planètes, on peut toujours s’extasier devant des animalcules qui remuent dans une goutte d’eau grossie cent fois. » p. 79
« Il y a dans la commune de Coulans une croix de chemin que le diable, qui fuit habituellement ce signe sacré de la rédemption chrétienne, a pris pour le théâtre de ses sortilèges. Il est vrai qu’elle n’a pas tout à fait la forme de la croix du Christ : elle ressemblerait plutôt à une croix colossale, dont la partie inférieure aurait été plantée dans le sol. La cavité qui entoure l’anneau est assez grande pour donner passage au corps d’un enfant, et des nervures sillonnent les quatre points opposés : on l’appelle la Croix percée. Les gens du pays passent trois fois leurs enfants dans son anneau, pour les préserver des fièvres malignes. Selon une tradition populaire, le bas de la croix correspond à une chaîne de fer, dont la pointe est en or, et va rejoindre, sous le sol, un trésor caché depuis des siècles.
Chaque nuit, le diable apparaît au pied du monument. Ceux qui convoitent le trésor n’ont qu’à faire un pacte avec Satan, et à aller le trouver dans la nuit de Noël. Deux hommes en essayèrent : c’étaient un laboureur et son fils. Ils se mirent à creuser au pied de la croix, à l’heure convenue ; ils avaient déja découvert la chaîne de fer et d’or, et ils étaient presque arrivés à son extrémité, quand la cloche de Coulans sonna ! C’était le canon de la messe de minuit. Aussitôt des flammes, sortant de terre, vinrent éblouir les deux travailleurs : le diable raffermit leur courage ébranlé, et ils reprirent leur besogne.
Un bruit sourd leur annonçait déjà qu’ils arrivaient au terme de leur entreprise, lorsqu’un homme vint à passer le long du chemin : c’était le vicaire de la paroisse. Satan, contrarié à son tour, alla à sa rencontre ; une lutte s’engagea entre eux ; les flammes souterraines jaillirent de nouveau, et les deux paysans tombèrent la face contre terre.
Quand on les releva, il faisait grand jour; Satan, vaincu, avait gagné son infernale demeure, le vicaire priait à l’autel ; la chaîne et le trésor avaient disparu, et personne désormais ne se sentit le courage de tenter l’aventure. » p. 86-87
À propos de l’auteur
Siméon Lerouge © Photo DR
Né en 1993, Siméon Lerouge vit dans la Sarthe, près du Mans, où il se consacre à l’écriture. Il a fait paraître en 2024 son premier recueil de poèmes aux éditions La plume de Léonie. Le Semainier est composé de cinquante-deux poèmes écrits à raison d’un vers par jour pendant un an. Il est accompagné de calligraphies réalisées par l’auteur. À la fois écrivain et jardinier. (Source : Éditions Tristram / Revue Lichen)
Tags
#LaCroixPercee #SimeonLerouge #editionsTristram #Sarthe #collectiondelivres #ruralité #mémoire #patrimoine #légende #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #premierroman #MardiConseil #primoroman #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie