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Lauréat du Prix Méduse 2026
En lice pour le Prix Stanislas 2026
En deux mots
Un professeur d’histoire-géo qui voit son quartier de Haïti brûler et qui est contraint à fuir pour ne pas mourir. Une odyssée de 12 000 kilomètres qui le conduira jusqu’au Canada. Un premier roman qui bouleverse déjà le monde entier.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
L’odyssée bouleversante de Jonas Dorléon
Thélyson Orélien signe un premier roman qui a déjà été vendu dans 22 pays avant même sa parution. Une odyssée de 12 000 kilomètres, d’Haïti au Canada. Un professeur d’histoire-géo devenu fugitif. Une formidable leçon d’humanité.
Ce premier roman est d’abord celui d’une fuite. La fuite d’un pays devenu invivable, où règne la loi du plus fort, des gangs et de l’arbitraire, où le gouvernement n’existe plus. Dans le quartier de Carrefour-Feuilles à Haïti, le professeur d’histoire-géo Jonas Dorléon entend les balles siffler avant de voir sa demeure brûler. Alors, il fuit.
Pas vers Port-au-Prince. Vers Jérémie, qu’il pense plus sûre. Il doit au hasard, à la chance et à quelques versets d’un livre saint de n’avoir pas été fusillé. Plus tard, il laissera tout ce qui fait sa maigre fortune pour passer en République dominicaine. « Jimaní, côté dominicain, c’est une ville qui ressemble à un couloir entre deux prisons. Ni tout à fait libre, ni tout à fait étrangère. On y vend des fruits, des gilets de sauvetage, des chargeurs de téléphone et des rêves trop petits pour en valoir la peine. Des Haïtiens y vivent, ou plutôt y stationnent, comme des colis mal étiquetés. » Une première étape traumatisante, qui lui fait dire qu’un migrant qui passe une frontière « c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. » Et s’il trouve quelques jours de répit auprès d’une lointaine cousine, il comprend qu’il va devoir reprendre la route.
Commence alors un périple vertigineux. Jonas risque sa vie à chaque étape. Il perd, à chaque fois, le peu qu’il a réussi à amasser. Il parvient à prendre un avion pour Recife, au Brésil. De là, il remonte vers l’Amérique centrale, via le Pérou, la Colombie, l’Équateur, jusqu’au Panama et à la jungle du Darién, cette forêt qui prélève son tribut de vies humaines et qui laisse ceux qui en réchappent exsangues. Puis le Costa Rica, le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala, le Mexique. Avant-dernière étape d’un voyage de 12 000 kilomètres. Et enfin, après les États-Unis, le Canada.
Pour tout bagage, un sac Carrefour. « Mon sac, c’est mon autobiographie par objets. Il raconte plus que mes mots. Il dit que j’ai encore un savon — donc un peu de dignité. Il dit que j’ai gardé la photo de ma mère — donc encore un peu de mémoire. Il dit que j’ai lu Depestre — donc que je crois encore à la beauté. Et il ne ment pas. Il ne contient rien de superflu. Pas de téléphone, Pas de bijoux. Pas de papiers officiels. Juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal. »
Au-delà du voyage, c’est la manière dont il est raconté qui force l’admiration. L’humour est ici la politesse du désespoir. Il faut faire rire le chef de gang qui, sinon, va vous abattre comme un chien. Il faut faire rire les passants pour gagner de quoi manger. Le rire de Jonas est nerveux, presque incongru. C’est une arme de survie.
La langue d’Orélien est pleine d’analogies et de métaphores, qui exacerbent la réalité tout en la mettant à distance. Les vers de René Depestre deviennent une bouée, une boussole, dans un monde qui bascule dans l’inhumanité. On pense à Homère et à son Odyssée, mais Jonas ne cherche ni gloire ni retour au pays. Il cherche simplement un endroit où vivre.
Et surtout, ce roman est une formidable leçon d’humanité. « On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa », écrit Jonas. « Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. »
Dans un monde où les frontières se ferment, où les discours xénophobes se multiplient, ce roman rappelle une évidence trop souvent oubliée : derrière chaque migrant, il y a un professeur, un poète, un père. Et que la survie n’est jamais un crime.
Thélyson Orélien, qui a quitté Haïti après le séisme de 2010, a été bénévole pour une association d’aide aux réfugiés. Il a recueilli les récits de dizaines de migrants avant d’écrire ce livre, ancré dans une matière humaine bien réelle.
Déjà couronné du prix Méduse, je prédis à ce premier roman un destin similaire à Petit pays de Gaël Faye. C’est du reste ce dernier qui présente C’était ça ou mourir en parlant d’un texte puissant, « une baume autant qu’une claque ». Pour son intelligence, sa pudeur, son rire qui ne trahit jamais la douleur, pour Jonas Dorléon, qu’on n’oubliera plus en refermant le livre, je ne peux que vous conseiller de vous précipiter chez votre libraire.
C’était ça ou mourir
Thélyson Orélien
Éditions Grasset
Premier roman
272 p., 20 €
EAN 9782246847069
Paru le 19/08/2026
Version audio
Où ?
Le roman raconte un périple qui part d’Haïti, puis passe par la République dominicaine, le Brésil, le Pérou, la Colombie, l’Équateur, le Panama, le Costa Rica, le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala, le Mexique, les États-Unis et le Canada.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Le premier roman de Thélyson Orélien est déjà le phénomène littéraire de l’année 2026. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, C’était ça ou mourir a conquis le Québec et bientôt le monde entier, en racontant l’Odyssée de Jonas Dorléon.
Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».
Porté par un souffle narratif irrésistible, C’était ça ou mourir est un premier roman bouleversant qui révèle un écrivain majeur de notre temps.
Les critiques
Le Devoir (Anne Frédérique Hébert-Dolbec)
L’Éclaireur FNAC (Louise Lepense)
La Presse (Chantal Guy)
France Jeunes (Hugo Lambot)
Les premières pages du livre
« Première partie
Les balles ne tuent pas les rêves
1.
Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri. Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique, j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. Pas un rire joyeux ni même un rire nerveux comme celui qu’on pousse quand on évite une bouse de vache dans la rue. Un rire sec, maigre, tordu comme un arbre qui a grandi dans une ruelle sans soleil. J’ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d’eau dans le vide, pendant que les petits criaient « Manman ! », comme si leur mère avait le pouvoir d’arrêter les balles qui fusaient tout autour. J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes. Et j’étais trop lâche pour mourir dignement.
Carrefour-Feuilles n’était déjà plus un quartier. C’était un cendrier géant, un cimetière sans tombes, un théâtre absurde où les rôles changeaient à chaque rafale. Le matin même, j’avais encore l’espoir bête de corriger mes copies de brevet. J’étais professeur d’histoire-géographie dans un lycée public, avec un salaire qui suffisait à acheter du riz, du savon et trois cauchemars par semaine. J’aimais mon métier. J’aimais raconter aux élèves comment Haïti avait été le premier pays noir à obtenir l’indépendance, même si chaque jour la réalité me faisait douter qu’on ait jamais été libérés. J’aimais leur dire que Christophe Colomb n’était pas un héros, que Toussaint Louverture n’était pas parfait mais qu’il avait au moins essayé. J’aimais leur dire que connaître la géographie, c’était connaître sa place dans le monde.
Ce matin-là, le 17 août – je m’en souviens comme si le feu m’avait laissé des braises dans le cerveau –, je me suis levé tôt, comme toujours. Ma mère était morte depuis longtemps, mon père était parti depuis plus longtemps encore, et je vivais seul dans une petite pièce en tôle, avec un matelas plus maigre que moi, un ventilateur bancal et un portrait de Jean-Jacques Dessalines accroché au mur. J’ai préparé mon café, j’ai lu une page de Compère général Soleil de Jacques Stephen Alexis et j’ai enfilé ma chemise bleue, celle des jours sérieux. À 8 h 02, j’ai entendu le premier POW ! – une balle sèche, puis deux autres, puis une rafale, comme un tambour de rara enragé. J’ai écarté le rideau, j’ai vu courir deux enfants, puis une femme enceinte, puis un chien à trois pattes, et j’ai compris que ce jour ne serait pas un jour sérieux, ni même un jour tout court. Je suis resté dans l’ombre de ma porte : quand les balles se mettent à parler, on ne leur coupe pas la parole en fuyant au hasard. Fuir sans direction revient souvent à exposer son dos à la mort. J’étais figé, retenu par une peur si dense qu’elle semblait avoir son propre poids. J’ai attendu plus d’une heure, un morceau de temps étiré comme un linge trempé que l’on tord sans fin, et pendant que l’air lui-même semblait retenir son souffle, une balle perdue a transpercé une bonbonne de gaz un peu plus loin. La fuite invisible a d’abord chuchoté, puis s’est embrasée d’un seul coup, allumant l’incendie qui allait tout dévorer.
Le feu a gagné ma rue vers 9 h 58. D’abord la maison de madame Frédeline, celle qui faisait les meilleurs akras du quartier. Sa cuisine a explosé. Puis les flammes ont sauté d’un toit à l’autre comme des enfants en colère. J’ai voulu éteindre. Avec quoi ? Une bassine ? Une prière ? Un proverbe ? Même l’eau ne voulait plus de nous.
J’ai pris mon sac. Un vieux sac noir usé aux coutures, cadeau de l’ancien directeur du lycée avant qu’il parte aux États-Unis en disant : « Je vais chercher un avenir pour mes enfants », alors même qu’il abandonnait ceux vivant ici. Dans ce sac, j’ai mis mon diplôme d’État, relique d’un passé inutile mais rassurant, un slip propre, parce qu’il faut toujours avoir de quoi changer de peau, une photo de ma mère et un carnet où j’écrivais des poèmes que personne ne lirait jamais. Après avoir enfilé mes chaussures, j’ai jeté un œil à ma maison et j’ai pensé : elle tiendra peut-être encore un an. Elle a tenu une heure.
Les premiers cris sont venus de la rue des Orangers, juste derrière chez moi. Puis les tirs, encore. Puis la fumée. J’ai reconnu l’odeur avant de voir quoi que ce soit : cette odeur de plastique fondu, de viande grillée, de peur collective. J’ai couru. Pas loin. Jusqu’au carrefour central où j’ai vu le spectacle : des jeunes armés, en moto, le visage caché sous des foulards, qui décrivaient des cercles autour de la foule, comme des loups. Les gens couraient. Des mères hurlaient. Un monsieur en chaise roulante roulait aussi vite qu’il le pouvait. Et moi ? Moi, je me suis mis à rire. Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n’était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse.
Je suis passé devant la maison de Ti-Michel, mon ancien élève. Il était assis sur les marches, une arme sur les genoux, les yeux rouges. Il m’a reconnu. Il a dit : « Prof, ou toujou la ? » (Prof, vous êtes toujours là ?) J’ai dit oui. Il m’a dit : « Ou pa dwe la. » (Vous ne devriez pas être là.) Il n’avait pas tort. Je n’aurais pas dû être là. Mais où aller ? Il m’a laissé passer. Je crois qu’il m’a épargné par nostalgie. Dans ce foutu pays, on avait encore assez de cœur pour ne pas tuer son prof d’histoire.
J’ai croisé le vieux Ernest, qui criait : « Mwen p ap pati ! Se la mwen fèt, se la m ap mouri ! » (Je ne partirai pas ! C’est ici que je suis né, c’est ici que je mourrai !) Il est resté. Deux jours plus tard, on l’a retrouvé, fondu dans son fauteuil, les yeux ouverts sur l’apocalypse.
J’ai couru sans savoir où aller. Je suis passé devant l’église déjà éventrée. Devant l’école déjà pillée. Devant le commissariat déjà vide. J’ai vu un homme se faire tirer dessus pour sa radio. Une femme pleurer parce qu’elle avait perdu son chat. Un gosse hurler en tenant un ballon crevé. Tout était fou. Tout était inéluctable, dans l’ordre terrible des choses.
J’ai couru jusqu’à la route de Martissant. Là, j’ai vu une foule. Des gens comme moi. Des gens sans plan. Des gens avec des sacs, des casseroles, des matelas sur la tête, des photos de mariage, des cages à poules. On fuyait tous. Pas la mort, mais la vie. Cette vie-là. Celle qu’on nous avait vendue comme un destin mais qui puait la punition. On fuyait un rêve en forme de cauchemar.
Quand j’ai été suffisamment loin pour ne plus entendre les cris, je me suis assis au bord de la route pour reprendre mon souffle. J’ai sorti mon carnet. J’ai écrit : « Aujourd’hui, j’ai perdu ma maison, mais j’ai trouvé ma fuite. » Et j’ai ri encore. Il ne restait plus que ça.
C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.
Alors mon vrai voyage a commencé. J’ai marché loin du feu, loin de mes élèves, loin de ma chaise en plastique bleu qui me servait de trône de professeur. J’ai marché parce que les roues ne voulaient plus de moi. Les tap-taps avaient disparu, avalés par la peur. Les motos ne transportaient plus que les hommes armés ou les morts. Moi, je n’étais ni l’un ni l’autre. Juste un professeur d’histoire qui n’avait plus d’histoire à enseigner. À Fontamara, j’ai croisé une femme avec deux enfants au bout d’une corde, comme en laisse. Je lui ai demandé pourquoi elle les tenait ainsi attachés. Elle m’a répondu : « Comme ça, si l’un meurt, je n’aurai pas à chercher l’autre. » Cette phrase m’a poursuivi, telle une chanson qui sonne faux. Voilà où on en était.
J’ai dormi cette nuit-là sous un camion renversé, avec une vieille couverture qui sentait le kérosène et la pisse. Des moustiques m’ont mangé comme si j’étais un buffet de mariage. J’ai rêvé que ma mère me lavait avec une calebasse pleine d’eau tiède. Quand je me suis réveillé, c’était un rat qui me léchait le doigt. Je l’ai regardé. Il m’a regardé. On a compris qu’on était frères de misère. Il est parti. Moi, je suis resté. Et j’ai ri encore.
2.
Le lendemain, j’ai pris la direction de Jérémie. Une idée idiote, je l’avoue. Mais moi je suis un homme aux idées idiotes. J’ai toujours trouvé que les idées idiotes étaient les plus sûres parce qu’on ne les vole jamais. Tous les gens raisonnables allaient vers la capitale pour y chercher un passeport, un visa, un passeur, un avion, un miracle. Moi, je me suis dit : « Et si la paix était là où personne ne la cherchait ? » Jérémie me paraissait une option excentrée mais propre. J’avais en tête les contes de ma grand-mère, dans lesquels Grand’Anse était un royaume à part, où les arbres donnent encore de l’ombre, où les vieux dorment sans verrou à leur porte, où les chiens n’aboient que la nuit, par habitude.
Je suis monté dans un bus au terminus de Carrefour, un de ces bus peints comme une église évangélique sous acide. Sur le côté, on pouvait lire en lettres rouges : « Bondye pa janm domi, men li pa toujou reponn. » (Dieu ne dort jamais, mais il ne répond pas toujours.) Voilà une devise qui mérite d’être méditée, me suis-je dit, surtout quand on n’a que deux options devant soi : mourir ou avancer. Le bus était plein. Trente-deux personnes tassées comme des sardines croyantes : des femmes avec leurs ballots, des enfants assis sur des genoux trop maigres, un vieux qui portait une cage à coqs, un garçon sourd qui jouait avec un couteau en plastique. Moi, je me suis assis tout au fond, contre la vitre, à côté d’un prêcheur de fortune qui lisait des versets comme on mâche des cacahuètes. Il m’a regardé et m’a dit : « Frè, ou gen kwa jezi a nan kè w ? » (Frère, as-tu la croix de Jésus dans ton cœur ?) J’ai dit oui, parce qu’en Haïti, il faut toujours dire oui à Jésus, même si tu ne crois qu’à la loterie.
La route de Jérémie n’est pas une route. C’est une épreuve. Elle serpente à la manière d’une vipère énervée, grimpe et redescend tel un député en campagne électorale. Le chauffeur s’appelait Louima, un type sans cou qui conduisait en klaxonnant frénétiquement chaque fois qu’il croisait un virage – c’est-à-dire toutes les douze secondes. Moi, j’avais la nausée, la foi vacillante, et la désagréable sensation que mon slip me remontait trop haut dans l’âme.
Pendant trois heures, tout a presque bien été. Les gens priaient, dormaient, partageaient des bananes plantains, et le bus avançait lentement, avec des hoquets de moteur et des soupirs de pneus. À midi, on s’est arrêtés pour uriner derrière des arbres – ç’a été le moment le plus démocratique de la journée. Tout le monde pissait ensemble, les riches, les pauvres, les saints, les païens, les constipés. Puis on est remontés à bord et la mort nous a suivis.
Elle est d’abord apparue sous la forme de deux motos qui nous ont doublés à toute vitesse, puis d’un pick-up garé en travers de la route. Trois hommes en sont descendus. Armés jusqu’aux dents. Pas des policiers, ni des militaires. Jeans troués, t-shirts sales, regards de chiens blessés. Des hommes à qui on avait volé la jeunesse et qui maintenant voulaient se faire rembourser avec du sang.
Le bus a freiné. Le vieux, avec ses coqs, a crié « Mon Dieu ! » et le prêcheur, à côté de moi, a commencé à prier à voix haute, comme si le ciel avait des micros. Une femme s’est mise à vomir. Les enfants pleuraient. Le chauffeur transpirait. Et moi, je sentais mon cœur battre jusque dans mes orteils.
Un des hommes est monté à bord. Il a regardé tout le monde sans dire un mot. Puis il a hurlé :
— TOUS LES HOMMES, DESCENDEZ ! LES HOMMES SEULEMENT !
Sa voix ne laissait pas de place à l’interprétation. C’était la voix de ceux qui tirent avant de réfléchir. Alors j’ai obéi.
On a été neuf à descendre. Neuf types aux visages différents mais avec le même regard, le regard de ceux qui sentent qu’ils pourraient être rayés du monde dans cinq minutes. On s’est alignés sur le bas-côté. Un autre type armé nous a inspectés comme du bétail. Il a demandé à voir nos papiers. Aucun de nous n’en avait. À quoi bon avoir une carte d’identité dans un pays qui n’en est plus un ?
Le chef – il se faisait appeler Boss Matyas – est descendu du pick-up. Il était jeune, trop jeune pour être aussi puissant. Il portait un t-shirt de Messi, un pantalon noir et un fusil plus grand que lui. Il a regardé chacun d’entre nous. Il a dit :
— Voilà ce qu’on va faire. Il me faut deux soldats. Les autres, je n’en ai pas besoin. Alors faites-moi rire. Si tu me fais rire, tu vis. Si tu ne me fais pas rire…
Il a levé son arme.
— Alors tu seras drôle pour les corbeaux.
On s’est regardés. Personne ne riait. Il a désigné le premier gars, un maçon de Delmas. Le type a tenté une blague. C’était nul. Personne n’a ri. Bang. Il est tombé. Sa tête a explosé comme une calebasse trop mûre. Un silence épais s’est installé, le genre de silence qui colle aux dents. Puis il a pointé le deuxième gars, un étudiant de Jacmel, qui a chanté l’hymne national en changeant les paroles. C’était absurde. Boss Matyas a ri. Il l’a gardé. Troisième gars. Trop nerveux. Il s’est pissé dessus. Matyas a ri. Il l’a gardé aussi. Le quatrième, le cinquième, le sixième ont eu la vie sauve. Puis est venu le septième. Il n’a rien trouvé à offrir. Pas un mot. Pas un souffle. Le vide. Et le coup est parti. Le huitième. Même désert. Même mutisme. Même fin, sèche et immédiate.
Puis ç’a été mon tour. Je n’avais rien. Ni blague, ni chanson, ni pipi. Juste la peur et un cerveau à moitié vide. Alors j’ai fait ce que ma grand-mère m’avait appris : j’ai récité le psaume 23 à l’envers. Pas parce que je suis un sorcier, mais simplement parce que j’étais trop paniqué pour le réciter dans le bon sens. Ça donnait : « Je marche sans guide dans la vallée de l’ombre de moi-même. Je crains le mal, car ta présence s’est tue. Ta houlette est tombée, ton bâton s’est brisé. Et nul ne me rassure… » Comme ça. Les mots se bousculaient, je tremblais, je bredouillais, et lui, il riait. Il riait ! D’un rire de moteur qui cale. Il a dit :
— Toi, tu es fou. J’aime ça. Va-t’en.
Je suis monté dans le bus, tremblant. J’ai croisé le regard du vieux aux coqs : il m’a tendu une bouteille d’eau. J’ai bu. L’eau était tiède, sale, mais elle avait le goût de la survie. Autour de moi, le prêcheur »
Extraits
« Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. » p. 34
« Jimaní, côté dominicain, c’est une ville qui ressemble à un couloir entre deux prisons. Ni tout à fait libre, ni tout à fait étrangère. On y vend des fruits, des gilets de sauvetage, des chargeurs de téléphone et des rêves trop petits pour en valoir la peine. Des Haïtiens y vivent, ou plutôt y stationnent, comme des colis mal étiquetés. » p. 40
« Je n’étais pas encore un migrant. J’étais une attente, une apnée, un homme suspendu entre deux mondes comme un morceau de linge oublié sur la corde du temps. Pas encore parti, déjà plus chez moi. J’étais là, paralysé, sur cette terre étrangère qui ne voulait pas tout à fait de moi, mais qui me permettait encore de dormir sans sursauts. La République dominicaine, pour moi, c’était un vestibule. Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas. Une antichambre d’Haïti, un purgatoire où il est encore permis d’espérer un retour — même si le retour, comme la foi, est parfois un mirage qui s’étire.
À Dajabón, la frontière était une respiration. Une inspiration haïtienne, une expiration dominicaine. Une marée humaine qui se gonfle et se vide, comme si l’île elle-même, fatiguée d’être coupée en deux, essayait de faire respirer à l’unisson ses deux poumons. » p. 64
« Mon sac, c’est mon autobiographie par objets. Il raconte plus que mes mots. Il dit que j’ai encore un savon — donc un peu de dignité. Il dit que j’ai gardé la photo de ma mère — donc encore un peu de mémoire. Il dit que j’ai lu Depestre — donc que je crois encore à la beauté. Et il ne ment pas. Il ne contient rien de superflu. Pas de téléphone, Pas de bijoux. Pas de papiers officiels. Juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal.
Un homme m’a regardé, ce jour-là. Un vieux, un Haïtien lui aussi, aux cheveux blancs, au regard doux. Il a pointé mon sac et il m’a dit :
— Toi aussi, t’as le Carrefour ?
J’ai ri. » p. 105
« C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que sous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. Alors ce matin-là, on a commencé à se parler. Vraiment. Dans toutes les langues. En espagnol, en créole, en arabe, en français, en gestes, en larmes. Un Cubain a raconté comment son groupe avait été attaqué par des guépards. J’ai ri. Je lui ai dit : « Frérot, c’était sûrement des chiens sauvages ! » Il m’a regardé avec ses yeux énormes et m’a dit : « Peut-être, mais ils couraient comme le diable et ils avaient faim. » Et je n’ai plus ri. » p. 139
À propos de l’auteur
Thélyson Orélien © Photo DR – La Presse
Né en 1988 aux Gonaïves, en Haïti, Thélyson Orélien vit aujourd’hui au Canada. Il a quitté son pays après le séisme de 2010. Après avoir publié plusieurs recueils de poésie ainsi qu’un essai consacré au racisme et à la mémoire, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine. (Source : FNAC / Éditions Grasset)
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