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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Une romancière parisienne. Un ouvrier du Cotentin. Une amitié de presque trente ans, née d’un hasard et scellée par des valeurs partagées. Puis la maladie, puis la mort. Et un livre, pour dire adieu et surtout pour dire merci.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
« L’amitié est une âme qui habite deux corps »
Belinda Cannone dresse le portrait d’un homme simple qui n’aurait jamais dû croiser sa route, et qui pourtant l’a bouleversée pour la vie. Ce court récit illustre à merveille cette pensée d’Aristote, « L’amitié est une âme qui habite deux corps ». Aussi précieux que bouleversant.
On a beaucoup écrit sur la destinée de certains manuscrits, envoyés comme une bouteille à la mer, redécouverts des décennies après avoir été couchés sur le papier ou encore oubliés avant de connaître une nouvelle vie. C’est le souhait que l’on peut émettre en refermant ce petit, mais ô combien précieux, récit qui « a connu une première version sous le titre Le Livre du crépuscule, publiée fugitivement aux éditions du Vistemboir en 2021 ». Belinda Cannone y relate sa rencontre, puis les près de trois décennies durant lesquelles elle a côtoyé Eugène Anne, devenu un ami. C’est après l’acquisition d’une longère proche de Carentan dans le Cotentin qu’elle a fait sa connaissance. Garçon de ferme puis ouvrier dans une entreprise du bâtiment il a proposé de s’occuper des travaux de rénovation de cette « maison des champs ». De cette rencontre professionnelle naît une amitié de presque trente ans, jusqu’à la mort d’Eugène, en 2019.
Rien, en apparence, ne devait rapprocher ces deux êtres. Elle, universitaire et romancière parisienne. Lui, homme des champs au certificat d’études, jamais allé plus loin que Caen ou Cherbourg. Et c’est précisément cet écart qui fait la force du livre : une amitié qui ne doit rien aux connivences sociales ou culturelles, et tout à un accord plus profond. « Nous partagions une même idée de ce que signifiait être un humain », écrit-elle. Une amitié fondée, selon les mots de l’autrice, sur « une même conception de la vie bonne : de la justice, du courage, de la fidélité à soi ». La « vertu » des Anciens, en somme, retrouvée dans une cuisine du Cotentin.
Car ce livre est aussi le portrait d’une famille entière, les Anne : Michèle, l’épouse, et leurs six enfants. Au fil des dîners partagés, des confidences échangées, des travaux entrepris à la longère comme à Paris, se tisse un lien serré. On y apprend l’origine cocasse et émouvante du patronyme familial, né d’un « poussin de haie », comme on le disait d’un enfant naturel, dans le parler du sud de la Manche. On y observe surtout une qualité rare chez les Anne : leur capacité à se mettre à la place de l’autre, ce « qui est une forme supérieure d’intelligence ».
Mais Eugène n’est pas qu’un livre sur l’amitié. C’est aussi une magnifique leçon d’attention au monde. Eugène savait « habiter le monde ». Ce savoir tenait à une connaissance intime de la nature, des plantes, du jardin, à une « sage lenteur » que l’autrice s’est employée à apprendre de lui. Nommer les choses pour se les approprier, dit-elle en substance : « Tout reconnaître permet de s’approprier, en devenant le familier de l’entour. » Le lecteur referme le livre avec l’envie irrépressible d’aller, lui aussi, apprendre le nom des fleurs sauvages.
Vient enfin, inévitablement, le jour où tout bascule : celui du 28 novembre 2019, où Eugène meurt. La scène est d’une pudeur bouleversante. On la lit le cœur serré, mais sans jamais la tristesse écrasante qu’on pourrait redouter. Car c’est bien là la réussite du livre qui n’est pas un chant triste mais une ode à la vie.
Si le texte garde la respiration du journal intime, des fragments de souvenirs, des rêveries, des réflexions philosophiques qui se tressent librement, l’écriture est sensuelle. On y sent la pluie du Cotentin, on y voit le ciel « aux teintes extravagantes, orangées et roses » qui donne au livre sa lumière si particulière.
Belinda Cannone l’un de ses textes les plus intimes, où l’expérience personnelle se fait matière littéraire et philosophique. À l’heure où le monde paraît si sombre, l’amitié et l’émerveillement demeurent des forces de résistance. « Dans le champ du malheur, planter un émerveillement », écrit la romancière. C’est exactement ce que réussit ce livre bref et lumineux. On le referme avec la gorge nouée et le cœur réchauffé, en se promettant d’aller, nous aussi, planter un peu d’émerveillement dans nos vies.
Eugène – Histoire d’une amitié
Belinda Cannone
Éditions Thierry Marchaisse
Récit
104 p., 17 €
EAN 9782362803185
Paru le 10/09/2026
Où ?
Le roman est situé en France, principalement dans le Cotentin, entre La Haye et Carentan. On y évoque aussi Caen, Cherbourg, Paris, des voyages en Corse ainsi qu’à Rome.
Quand ?
L’action se déroule de 1989 à 2019.
Ce qu’en dit l’éditeur
J’aurais pu ne jamais le rencontrer. Eugène vivait depuis sa naissance dans une petite région du Cotentin, il avait le certificat d’études, avait été garçon de ferme puis ouvrier dans une entreprise du bâtiment et, du fait de nos activités si différentes, nos chemins n’avaient guère de chance de se croiser.
Mais par la grâce d’un coin du monde qui nous était cher et parce qu’il y a bâti ma maison des champs, sans doute aussi parce que nous étions l’un et l’autre à l’affût des cœurs semblables, nous nous sommes reconnus. Notre amitié assidue a duré presque trente ans, jusqu’à sa mort.
Les critiques
Les premières pages du livre
« PRÉLUDE
J’aurais pu ne jamais le rencontrer. Il vivait depuis sa naissance dans une petite région du Cotentin et ses rares déplacements ne le conduisaient pas plus loin que Caen ou Cherbourg, il avait le certificat d’études, avait été garçon de ferme puis ouvrier dans une entreprise du bâtiment et, du fait de nos activités si différentes, nos chemins n’avaient guère de chance de se croiser. Mais nous avons fait connaissance, par hasard et par la grâce d’un coin du monde qui nous était cher – qui me l’est devenu –, sans doute aussi parce qu’étant l’un et l’autre à l’affût des cœurs semblables, nous nous sommes reconnus. Notre amitié assidue a duré presque trente ans. Puis, en 2019, Eugène s’est éteint.
Lorsque je parle de lui, on me dit souvent : « Ah, mais moi aussi je connais un Eugène ! » Bien entendu, si mon Eugène a ses traits propres – caractère, habitudes, goûts, enfance, famille –, fort heureusement il a, un peu partout, des frères en noblesse. Ces personnalités dont la bienveillance, la rectitude, ou pour mieux dire la lumière, façonnent l’allure générale du monde, ont une valeur inestimable. Car chacun pèse dans la balance et l’histoire humaine s’édifie par l’accumulation de ces expériences locales, bonnes ou mauvaises.
J’ai longtemps chéri la chimère d’un monde en équilibre entre le bien et le mal. Pour atteindre cet équilibre, il faut tâcher que le premier compense le second, ce dont chaque personne est responsable par ses actes et par ses paroles, à la place qu’elle occupe, quelle que soit cette place. Aujourd’hui (2026) que l’équilibre est rompu et le monde si inquiétant, je fais effort sur moi-même pour résister à l’idée que les sociétés ne seraient gouvernées que par des passions tristes et des pulsions brutales, et pour entretenir (sauver) ma disposition à la joie. Pour aimer vivre, il faut pouvoir aimer les humains : on n’entre jamais seul au paradis. C’est pourquoi la beauté impeccable d’un homme simple, dont la bonté et la finesse contribuaient à l’équilibre général du monde, mérite d’être connue.
La plupart du temps, l’amitié repose sur des connivences culturelles et de trajectoire. Mais quand elle unit des êtres aux parcours si dissemblables que ceux d’Eugène et de moi ? Alors se révèle ce vrai fondement de l’amitié qui repose sur un accord des valeurs, de la morale, de la conception de l’humain. Avec Eugène et sa femme, Michèle, c’est ce cœur de l’amitié que j’ai eu le sentiment de toucher.
Il me semble que ceux que nous avons aimés continuent de nous accompagner, à leur manière éthérée. Eugène flotte autour de moi, lui ou son souvenir, ses expressions, ses idées, ses conseils de jardinage, sa vision des hommes, sa manière d’écouter, de donner, de rire, lui auquel je suis reconnaissante de m’avoir fait éprouver la beauté du plus précieux des adjectifs : fraternel.
L’ami
« Eugène, ce matin j’ai décidé que j’allais écrire un livre sur vous.
– Est-ce qu’on a le droit de refuser ? »
Sitôt arrivée dans ma maison du Cotentin, j’étais passée le voir. Depuis deux jours, Eugène était au plus mal : « S’il ne va pas mieux d’ici vingt-quatre heures, m’avait écrit son fils, le médecin a prévenu que ce serait la fin. » Pourtant, je l’avais trouvé à table, entouré d’une partie de ses enfants, les cheveux ébouriffés et la barbe pas rasée, les yeux gonflés, mais il était là. Dur à cuire, Eugène.
De quoi mourrait-il ? Comme il avait toujours refusé avec la dernière vigueur d’aller à l’hôpital, personne ne savait vraiment ce qu’il avait aux poumons et à la prostate. On m’annonça qu’il prenait des antibiotiques : miracle ! Il n’avait jamais accepté aucun médicament depuis qu’on lui avait administré, vers ses douze ans, une piqûre avec une seringue pour bestiaux – c’est du moins comme ça qu’il se justifiait.
Eugène savait refuser beaucoup de choses, c’est pourquoi, quand il m’a demandé : « Est-ce qu’on a le droit de refuser ? », l’un de ses fils m’a dit en riant : « Ça, c’est la première phrase de votre livre. » La remarque, si exacte, avait la beauté d’une équation mathématique. Eugène et sa femme Michèle ont juste atteint le niveau du certificat d’études, et parmi les enfants la plupart n’ont pas le bac. Mais quand je les écoute, je suis toujours frappée par l’intelligence qui règne dans cette famille Anne (c’est leur patronyme) : comment décrire cette souplesse de l’esprit, cette rapidité des connexions, cet humour ? Si je suis souvent blessée par l’énormité de la bêtise, d’un poids considérable dans les affaires humaines, je ne boude jamais mon enthousiasme devant l’intelligence, qui m’est une raison d’espérer.
Je suis repartie en me disant que cette nuit, ou le lendemain, Eugène serait peut-être mort. Et si, depuis que je le savais malade, j’avais imaginé de faire son portrait, c’est non seulement parce que sa femme et lui comptaient parmi les gens que j’aimais le plus au monde, mais parce qu’Eugène méritait de laisser une empreinte sur cette terre. Il avait d’ailleurs pensé écrire ses mémoires, une vingtaine d’années plus tôt, et je lui avais offert, pour qu’il y note toute idée sitôt qu’elle lui viendrait, des petits carnets qu’il pouvait glisser dans la poche pectorale de sa cotte – le vêtement bleu de travail qui était sa tenue ordinaire. Je crois qu’il ne s’en est jamais servi.
Un portrait est toujours un livre de deuil, il aide à endurer la perte et il rend, comme on dit à la fois rendre un paysage, rendre hommage et aussi donner en retour. Il est un contre-don : dans l’amitié ou dans l’amour, quand on reçoit beaucoup, on espère rendre autant.
Comment rendre Eugène ? C’était un homme simple (comme on dit), mais certaines personnes, qui pourraient passer inaperçues parce que, menant des existences paisibles et modestes, elles ne laissent pas de trace remarquable dans le monde, certaines personnes sont supérieures – humainement supérieures. Et de même que l’histoire d’une nation ne s’écrit pas seulement à travers le destin de ses grands personnages, les « vies minuscules » nous renseignent sur l’humanité.
J’ai commencé, le 17 février 2018, ce récit écrit le soir – doublement livre du crépuscule. Comme je ne voulais pas risquer de perdre les idées, les émotions et les souvenirs qui surgissaient pendant les dîners chez Eugène et Michèle, sitôt de retour chez moi, vers vingt-et-une heures, je les consignais sous la date du jour, comme un journal. Je désirais que rien ne m’échappe qui devait contribuer à l’exact portrait d’Eugène. Plus tard j’ai réorganisé ces notes.
Les bébés s’attristent souvent au crépuscule et
pleurent, avant d’apprendre l’alternance du jour et de la nuit. Il faut tant d’abandon pour glisser dans le sommeil. C’est entre chien et loup que nous pressentons la !n, toute !n, et ainsi apprenons à mourir. Mais dès que s’installera la nuit, la leçon sera oubliée et nous sentirons que cet autre monde, avec ses contours nets, ses activités et ses plaisirs, n’ouvre pas vers une !n mais vers un espace-temps différent, allègre souvent.
Dans le Cotentin, le crépuscule sur les champs annonce la nuit douce et lente, la paix qui se répandra sur toutes choses et bêtes assoupies, et les oiseaux lancent leurs derniers chants pour saluer l’entrée du nocturne. Quand le ciel où s’avance le couchant prend ces teintes extravagantes, orangées et roses, il arrive que je sois frôlée – comme près de la tempe l’aile d’une chauve-souris en chasse – par une pointe de mélancolie. Mais plus souvent, j’ai le cœur réjoui par la splendeur du monde et j’observe en légère apnée le flamboiement qui s’étire : tant de beauté devant mes yeux déployée. Enfin le ciel, caché dans la journée par l’épaisseur de l’atmosphère, se donne à admirer. Les étoiles sont à nouveau visibles et certains soirs, une lune fabuleuse monte derrière mon chêne.
À partir d’un certain moment (notre crépuscule) s’amorce autour de soi la série des disparitions et la mort pénètre dans la vie par cent petits abers. Durant ce mois de février 2018 où j’ai commencé à prendre des notes à propos d’Eugène, et tandis que ma mère s’enfonçait lentement dans la maladie d’Alzheimer — l’évidence nous en était apparue en janvier —, j’appris deux décès, dont celui d’un cousin de mon âge.
Le lendemain de cette soirée où j’avais été soulagée de retrouver mon ami échevelé mais debout, j’ai jardiné presque deux heures dans l’après-midi – dès février il faut commencer le nettoyage, fleurs fanées, feuilles tombées, clématite à tailler, buddleia et vigne à rabattre, anémones et marguerites à contenir. Travail de Sisyphe jardinier. Après cette activité très satisfaisante pour mon jardin et pour mon corps, pour mon esprit également — je pense lentement mais profondément en jardinant -, sous la pluie qui, tombant comme d’un brumisateur, me procurait des jouissances d’éponge, en ôtant mes bottes dans la maison j’ai marché sur une guêpe que j’avais sans doute rapportée de l’extérieur. Douleur fulgurante. J’ai téléphoné chez Michèle et Eugène pour demander un remède et, joie, c’est lui qui a décroché. J’avais l’habitude de les appeler pour ce genre de petits tracas, auxquels ils fournissaient toujours la solution. Plaisir d’enfance, quand nos parents semblent avoir réponse à tout. Ils n’étaient pas tellement plus âgés que moi mais leurs connaissances concrètes en faisaient de précieux conseillers. On ne s’improvise pas si aisément femme des champs : quand j’ai commencé à vivre une partie de l’année dans cette maison, au début des années 1990, quoique l’aimant d’amour sincère je ne connaissais pas grand-chose à la campagne. Eugène m’enseigna, tranquillement mais sûrement, divers savoirs campagnards ainsi que l’histoire des gens de la région, me rendant ainsi moins bite que si j’étais restée une Parisienne ignorante de la vie des champs. Il fut mon passeur de l’existence cotentine. »
Extraits
« Dès les premiers mois nous avions rencontré les autres membres de la famille Anne, Michèle, avec qui il formait un couple très uni, et les six enfants. À travers ce qu’ils livraient d’eux-mêmes, nous constations que nous partagions une même idée de ce que signifiait être un humain. Il y a là une raison d’entente et d’affection plus puissante que bien d’autres, sociales ou culturelles, qui paraissent superficielles à côté de celle-ci. Quand j’essaie de préciser ce qu’est l’amitié, après Platon, Aristote, Sénèque, Montaigne et tant d’autres, il me semble qu’elle repose d’abord sur une même conception de la vie bonne : de la justice, du courage, de la fidélité à soi. C’était la « vertu » des Anciens, ou, selon le vocabulaire contemporain, la morale en tant qu’ensemble de règles et de valeurs partagées. Tout le reste, connivences intellectuelles, habitudes de vie, références culturelles communes, ne suffit pas à l’amitié, seulement à la fréquentation. Est-ce un hasard si, pendant tant d’années, j’ai vu plus régulièrement les Anne que quiconque ?
Et aujourd’hui que je tremble devant le spectacle offert par mes semblables trop dissemblables, je mesure d’autant mieux la chance d’avoir rencontré mes amis du Cotentin. À partir de notre coup de foudre mutuel, nous sommes devenus des amis comme on en a peu — des amis pour la vie.» p. 26
« Un soir, Eugène m’avait expliqué l’origine de son drôle de patronyme, Anne. Son arrière-grand-mère travaillait dans une ferme. Vie affreuse de ces pauvres filles, exploitées par les patrons et à la merci des ardeurs du maître ou de son fils. Nombreuses celles qui, tôt ou tard engrossées, donnaient naissance à un « poussin de haie » — trop jolie expression du sud de la Manche pour désigner un enfant naturel. Mais comment le nommer ? Si le père de la servante y consentait, il prenait le nom de la famille. Quand il refusait, on lui donnait pour patronyme le prénom de sa mère. Je crois qu Eugène n’avait jamais évoqué cette ancêtre devant ses enfants et c’est en voulant établir son arbre généalogique qu’un des fils avait buté : la lignée des Anne s’arrêtait mystérieusement à l’arrière-grand-mère. Alors Eugène avait expliqué : la famille, c’étaient des Banse. L’arrière-grand-mère, Anne Banse, mit au monde un poussin de haie, le premier Anne. » p. 27
« N’est-ce pas une bonne définition de l’ami : celui qui nous donne un asile, physique ou psychique ? » p. 35
« Comme il m’était naturel alors de célébrer le monde et la vie cotentine, et comme l’enchantement paraissait à portée de main (d’esprit). Il me semble que l’entièrement gagne chaque jour et, à si courte distance, il m’est plus difficile de louer ingénument la beauté des aubépines et le chant de oiseaux. Pourtant, pour combattre l’ombre, on doit maintenir en soi la capacité à s’émerveiller. Il faut raconter l’amitié, évoquer cette relation très douce, s’attacher à décrire la beauté d’un être, entrer dans le détail des connivences – pour donner corps à l’émerveillement. C’est ainsi qu’on peut trouver la ressource d’agir, peut-être, contre le désastre. Dans le champ du malheur, planter un émerveillement. » p. 44-45
« Caractéristique de la posture des Anne, leur capacité à se mettre à la place de l’autre. Elle était d’emblée perceptible, lors des travaux de la maison, quand Eugène devinait mes goûts et anticipait mes attentes. Je la perçois aussi dans une qualité d’attention chez Michèle, que je sens toujours « tout ouïe ». Se mettre à la place d’autrui est une forme supérieure d’intelligence, celle qui permet de comprendre l’autre comme un autre-moi, et qui fonde l’exigence de justice. Jean-Jacques Rousseau nommait « pitié » le sentiment qui, combattant en nous les réflexes de l’amour-propre (l’amour de soi), « nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ». Aujourd’hui nous lui préférons le terme d’empathie, Celle-ci résulte de notre conscience de la vulnérabilité de l’espèce humaine, si destructrice quand elle est prise dans son ensemble mais dont chaque membre isolément est pourtant d’une extrême fragilité. » p. 58
« À l’observer dans le jardin, on comprenait qu’Eugène savait habiter le monde. Ce savoir reposait sur une connaissance intime des éléments de la nature et sur une sage lenteur.
Habiter le monde, c’est le voir, et pour le voir, nous le savons depuis la Genèse, il faut le nommer.
Ainsi peut-on le faire sien. Je tente depuis des années de retenir le nom des plantes sauvages, ces mignonnes qu’on qualifie injustement de « mauvaises herbes ». J’identifie aisément la grande berce, la jacinthe des bois, l’oseille, l’orchidée sauvage, le chardon-marie, la consoude officinale, je cherche à retenir la forme des feuilles de l’œnanthe safranée, de la reine-des-prés (mais en juillet je n’ai pas de doute : elle parfume les chemins), je connais le silène rouge, l’ail des ours, la stellaire — j’arrête, mais quel plaisir d’herboriser par les yeux, et comme je comprends Jean-Jacques Rousseau qui voulait répertorier toutes les plantes de l’île de Saint-Pierre. Tout reconnaître permet de s’approprier, en devenant le familier de l’entour. » p. 67
À propos de l’autrice
Belinda Cannone © Photo Philippe Matsas
Belinda Cannone est romancière et essayiste. Elle est notamment l’autrice chez Stock de S’émerveiller (2017) et de Venir d’une mer (2025). Aux éditions Thierry Marchaisse, elle a publié Comment écrivent les écrivains (2025) et dirigé le triptyque Dictionnaire des mots manquants, des mots en trop, des mots parfaits. (Source : Éditions Thierry Marchaisse)
Compte Instagram de l’autrice
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