Congés payés

Congés payés

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Prix de La Forêt des Livres 2026

En deux mots

Été 1937. Emma, ouvrière parisienne, part en vacances pour la première fois de sa vie. Direction Biarritz, un cabanon, la mer. À ses côtés : Julien, son fils de dix-sept ans, jeune communiste fougueux, et Luis, l’ami anarchiste de son mari disparu. Sur la plage, deux mondes vont se heurter : celui des congés payés et celui des grandes familles bourgeoises. Quinze jours suffiront à faire vaciller les certitudes de chacun.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quinze jours qui changent la vie

En confrontant un trio d’ouvriers et une famille aristocratique sur une plage proche de Biarritz en 1937, Tiffany Tavernier nous offre un grand roman. Vous n’oublierez pas de sitôt ce mois d’août sur fond de Guerre d’Espagne, de lutte des classes et de montée des périls.

Ce n’est pas sans appréhension qu’Emma prend le train pour Biarritz en ce mois d’août 1937. Elle a fini par céder à son ami Luis, qui lui a proposé de l’accompagner pour ces premiers congés payés. Elle a fini par écouter son fils Julien qui la suppliait d’accepter cette offre. Mais à son retour, retrouvera-t-elle son appartement intact, son travail de couturière mal payé mais indispensable, sa routine ? Des questions qui s’envolent pour laisser la place à de nouvelles interrogations quand elle découvre le cabanon et la mer.« Tout en elle présage du pire. Ces vacances, c’est un piège : on desserre un peu l’étau pour mieux le resserrer. » Au moins sur cette dernière affirmation, elle a tort.

Car dès les premières pages, Tiffany Tavernier happe son lecteur dans le tourbillon de ce départ improvisé. Un Luis qui débarque sans prévenir, des billets déjà achetés, une gare bondée où l’on croise des familles entières qui prennent le train d’assaut, « à croire que le pays entier prend la fuite ». On y sent le vertige d’Emma, ouvrière qui n’a jamais quitté son quartier, et pour qui chaque geste de générosité de Luis, comme cet oreiller de plumes loué sur le quai, sonne comme une menace déguisée.

Sur la plage, Emma, Julien et Luis ne sont pas seuls. Une riche famille locale considère ce bout de littoral comme sa propriété privée, et l’irruption d’une femme bien mise, furibonde à l’idée de partager le sable avec des « sans-grade », ne tarde pas à le confirmer. Les femmes de la maison s’offusquent de cette promiscuité. Quant à Edmond, troublé dès le premier soir par le visage d’Emma face aux vagues, il refuse l’affrontement. Quelques jours plus tard, en croisant la vacancière dans les rues de Biarritz, il ira jusqu’à l’aborder. Entre les emportements de Julien, jeune adhérent du Parti communiste qui ne supporte pas la morgue des nantis, les absences répétées de Luis, décidé à venir en aide aux Républicains espagnols, et cette attirance inattendue pour Edmond, Emma apprend, jour après jour, à lâcher prise. Elle qui vivait recluse entre l’usine et sa chambre découvre l’ivresse simple d’un bain de mer, la saveur d’un repas partagé, la liberté d’un corps qui n’obéit plus à la cadence des machines. Tiffany Tavernier fait de cette renaissance physique et intime le cœur battant de son roman, sans jamais perdre de vue la toile de fond historique : la guerre d’Espagne qui gronde de l’autre côté de la frontière et les conflits de classe qui traversent la France de 1937.

On retrouve dans ces pages tout le talent de scénariste de Tiffany Tavernier. Son écriture, documentée et visuelle, avance par phrases rythmées par le souffle même de ses personnages. Le fameux « Tout est allé si vite » qui scande l’ouverture du roman donne le tempo : on est emporté avant d’avoir pu réfléchir, exactement comme Emma. Cette énergie confère au texte une allure de grand film en cinémascope. On imagine sans peine chaque scène portée à l’écran, jusqu’à cette tempête qui balaie la côte à la veille du départ et referme le récit dans un souffle. Les vents ont alors tout emporté : les traumatismes de la Grande Guerre, les inégalités et les peurs, le fracas de la guerre d’Espagne et la disparition de Luis, jusqu’à la menace qui monte avec Staline et Hitler. Il ne reste que le paysage neuf d’une vie qui, désormais, se pare de nouvelles couleurs.

Avec Congés payés, Tiffany Tavernier poursuit son exploration des existences discrètes, cette fois à hauteur d’une femme du peuple à qui l’histoire offre, l’espace de quinze jours, le droit de rêver.

Un roman d’émancipation, un roman d’amour, un roman social porté par une énergie vitale rare. Une magnifique réussite !

Congés payés

Tiffany Tavernier

Sabine Wespieser Éditeur

Roman

000 p., 00,00 €

EAN 97800000

Paru le 27/08/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris puis à Biarritz, Cambo-les-Bains, Itxassou. On y évoque aussi l’Espagne et notamment Barcelone ainsi que le nord de la France avec Sallaumines et Courrières.

Quand ?

L’action se déroule durant l’été 1937.

Ce qu’en dit l’éditeur

L’été 1937 est celui des premières fois pour Emma, une ouvrière parisienne : premier voyage en train, premières vacances, première fois face à l’océan. Il faudra l’enthousiasme de Luis, un ami de son mari disparu, pour la convaincre de prendre ses congés payés et l’embarquer à Biarritz avec son fils Julien, qu’elle élève seule.

Dans leur cabanon sur la plage, le rythme de l’usine imprimé dans son corps, Emma s’inquiète : va-t-elle retrouver son poste à son retour ? et, au fond, pourquoi Luis, qui ne cache pas ses sympathies anarchistes, les a-t-il invités là ?

Le soir de leur arrivée, elle ne se doute pas qu’un homme l’observe, fasciné par son visage que terrifient les vagues. Ils ne sont donc pas seuls dans ces parages. Dès le lendemain, l’irruption furibonde d’une femme bien mise le leur confirmera : elle entend bien les déloger de ce rivage qu’elle considère comme la propriété privée de sa famille. Mais Julien, jeune adhérent au Parti communiste, lui tient tête.

Le décor est posé : alors que la guerre d’Espagne fait rage au-delà de la frontière, les liens que vont tisser les protagonistes pendant quinze jours de cohabitation forcée sur ce bord de mer se feront l’écho des violents conflits de classe traversant les années 1930.

Mais Tiffany Tavernier sait parfaitement conduire ses personnages bien loin de ce que leur dictent les apparences : à commencer par Emma, sa magnifique héroïne, qui, au contact des éléments, apprendra à dompter ses peurs et à réapprivoiser son corps, laissant s’élever en elle sa capacité insoupçonnée à affirmer enfin ses désirs.

Avec sa formidable vitalité narrative, l’écrivaine fait souffler dans les pages de Congés payés, roman d’émancipation, roman d’amour et roman social, un salutaire vent d’espérance et de liberté.

Les critiques

Babelio

Culture Net Infos (Laurence Ray) 
Blog Vagabondage autour de soi 

Les premières pages du livre

« PREMIER JOUR, 14 AOÛT 1937, DÉPART 

Tout est allé si vite, Luis soudain, là, dans la chambre : « Allez, je vous embarque ! », cinq ans qu’elle ne l’a pas vu, au début elle dit non bien sûr, d’où est-ce qu’il arrive, et qu’est-ce qu’il a fait depuis toutes ces années, partir en vacances en plus, comme si elle avait assez d’argent pour ça, à peine de quoi survivre en cumulant sa paie d’usine et ses travaux de couture, deux tabliers par soir, trois si elle tient au-delà de minuit, Luis n’en démord pas, « on part, je te dis, tu prends tes quinze jours », Emma au bord de défaillir, tout cet argent qu’elle doit, comme si elle pouvait se les offrir, ces congés, alors, non, non et non ou se retrouver à la rue, Julien, son fils, à présent, « allez, maman, dis oui, à trois, on se débrouillera », Emma comme une idiote, « mais enfin… le terme, le charbon, non, je… », Luis s’avance vers elle, la soulève en riant, « de toutes les façons, t’as pas le choix, je les ai déjà achetés, les billets, et pour l’argent, je paie tout, 

même ton terme, voilà, t’es contente ? ». 

Tout est allé si vite, les tabliers rapportés à la Bertaud, le mensonge inventé pour rester dans ses bonnes grâces, sans quoi…, non, Emma refuse d’y penser, les valises prêtées en urgence, les vêtements à choisir, oui, mais lesquels, Emma n’a jamais voyagé, la chambre enfin, si 

exiguë, elle plie les deux lits, lave les sols à grande eau, quinze jours, bon sang, dans quel état elle va la retrouver, tout est crasseux dans cet immeuble, « bordel, maman, puisque je te dis que ça va bien se passer, tiens, bois ce bouillon, c’est Luis qui l’a acheté, non, dis rien, de toute 

manière, faut que ça s’arrête, tout ça, je te laisserai pas crever, allez, avale, le grand air te fera du bien ». 

Tout est allé si vite, le sale regard de Tirard, son chef d’atelier, « Biarritz ! Eh ben dites donc, on ne se refuse rien », le gloussement des filles derrière son dos, se taire, baisser les yeux, et quand c’est l’heure de quitter son poste, ficher le camp, il reste tant à faire, terminer à la hâte les deux tabliers exigés par la Bertaud, s’arranger 

avec la voisine pour les lui porter, acheter des provisions pour le voyage, dormir enfin, puis s’en aller, fermer la porte à double tour, courir vers le métro avec Luis et Julien, légers tous les deux, elle, non, Tirard pourrait en profiter pour la virer, Julien perdre sa place d’apprenti, tant d’avancées en si peu de temps, elle n’est pas dupe, ça finira par leur retomber dessus, comme pour les quinze pour cent d’augmentation, ah ça oui, le patron avait cédé, la loi l’y avait forcé, en représailles, il avait triplé le tarif des amendes pour retard, quadruplé celles pour pièces ratées, et voilà comment, grâce à un « progrès », elles s’étaient retrouvées encore plus pauvres, comme si face à une telle victoire les puissants allaient rester les bras croisés, qu’est-ce qui lui a pris de dire oui, elle devrait se lever, partir, faire demi-tour, seulement, à chaque station, les gens s’engouffrent de plus en plus nombreux. 

Tout est allé si vite, la gare à présent, la gare bondée, à peine entrée, Emma est happée par le flot de voyageurs qui se ruent vers les points de contrôle, une telle marée humaine, elle a beau résister, les corps la poussent, l’avalent, « maman, tiens bon ! », une épaule heurte la sienne, ne plus lutter, glisser, disparaître au milieu d’eux tous, sauf que son fils, son air radieux, elle ne peut pas lui faire ça, pas là, pas aujourd’hui, « vos billets s’il vous plaît », Luis, brusquement tendu, « au fait, pour les quarante pour cent de réduc, fallait être de la même famille, alors ici, et pendant tout le voyage, je suis André ». 

Ce coup dans sa poitrine, Luis tend les billets sans plus la regarder, flopée d’images qui remontent : André pieds nus dans l’herbe, André, cigarette au coin des lèvres, l’attendant au métro, André… Clac du poinçon, une fois, deux fois, trois fois, « pour vous, c’est le Sud Express,  quai numéro 4 ! ». 

Tout est allé si vite, Luis, de dos, accélérant le pas, elle voudrait bien se poser, mais où, partout, des gens dans tous les sens, Emma agrippe la main de Julien qui agrippe l’épaule de Luis, là, deux cents écoliers s’en vont, et sur les quais, des foules prennent les trains d’assaut, à croire que le pays entier prend la fuite, Luis continue de 

se frayer un chemin dans la cohue, Luis qu’elle connaît à peine, au fond, certes l’ami d’André, et celui qui a sauvé son fils en payant le docteur, il y a cinq ans, mais le reste, tout le reste… ça y est, ils ont trouvé leur train, tous ces gens aux fenêtres, et sur le quai, ce brouhaha d’adieux, de bises qui claquent, « allez, maman, grouille », Emma, épuisée, s’arrête : tout ça, cette évasion, c’est bien trop grand pour elle, à cette heure, c’est debout qu’elle est, l’œil vide, rivé à la machine-outil. 

Tout est allé si vite, dans un fracas de ferrailles, l’énorme locomotive vient s’accrocher aux wagons, une clameur de joie s’élève, Luis, sur le marchepied, leur fait de grands signes, « maman, qu’est-ce que tu fous ? », ne pas le décevoir, trouver la force de se remettre à courir, seulement, un couple de bourgeois leur bloque le passage, lui en complet sombre, elle, collier de perles autour du cou, ils haranguent le personnel en poussant des cris aigus, « ces congés payés, quelle honte, ça surcharge dangereusement les trains ! », Julien les fusille du regard et, derrière lui, cinq, dix autres lèvent le poing, Emma prend peur, elle a encore le souvenir de son visage en 

sang au retour de la manif du 9 février 34, Luis surgit, l’attrape par le col, « toi, t’arrêtes tout de suite ces conneries », Julien secoue la tête, ces richards ne méritent qu’une chose : qu’on leur fasse la peau, Luis hausse le ton, « tu veux foirer les vacances de ta mère, c’est ça ? ». 

Emma affolée, fuir, là, maintenant, retourner à la cadence, un coup de sifflet strident, Julien et Luis l’arrachent du sol, « pas question de rater le train à cause de ces rupins ! ». 

Tout est allé si vite, le chef de gare leur hurle de se dépêcher, ils filent quand, juste au moment de monter dans leur voiture, le loueur d’oreillers les interpelle, Luis sort un billet, « un pour elle s’il vous plaît », Emma le fixe, déconcertée, Luis lui en balance un dans les bras en riant, « merde, c’est tes premières vacances, non ? », Julien, les 

yeux pleins d’étincelles, « nom d’un chien, un oreiller en plumes, maman ! », le loueur éclate de rire, Emma comme une idiote, d’où Luis tient cet argent et pourquoi tant de précautions avec elle, un dernier coup de sifflet, vite, il faut trouver leurs places, une chance que Luis ait pensé 

à en réserver, le wagon est plein à craquer, et maintenant ce léger clic qui « marque l’instant où le courant est libéré, car ce train est électrique, maman, tu l’avais compris, hein ? », elle ment, « oui », « et là, ce bourdonnement, tu l’entends ? », elle acquiesce à nouveau, « ça, c’est le transformateur », dans le wagon, on est épaté, « sapristi, c’est qu’il est intelligent, vot’ gosse », Emma sourit malgré elle, depuis qu’il est haut comme trois pommes toujours à demander, creuser, chercher à comprendre, André n’était pas comme ça, lui… « Et là, chut, écoutez tous, ce long grincement métallique, ce sont les roues qui s’animent », Julien se lève d’un bond, « ça y est, on part ! », le train s’ébranle sous les hourras, les embrassades, Emma, depuis son siège, contemple son fils, son bonheur simple, ah si elle pouvait tendre la main, suspendre le temps, garder cet instant, en elle, pour toujours. 

Tout est allé si vite, le train quitte le quai, dans la 

voiture, tous respirent comme s’ils pouvaient enfin y croire, à ces vacances, comme si elles devenaient, d’un coup, possibles, pour Emma, non, il est encore trop tôt, a-t-elle bien fermé la fenêtre de la chambre, les orages sont terribles au mois d’août, la pluie pourrait entrer, pire, la foudre, elle serre un peu plus fort son oreiller 

contre elle, Luis dort, la casquette enfoncée sur les yeux, Julien, lui, parle à tout le monde, Emma ferme les yeux et tente de faire le vide comme chaque jour à l’usine, chaque soir devant sa machine à coudre, ne plus penser, revenir au geste, à la répétition du geste qui tire, pousse, 

pédale et coud, rien n’y fait, la peur revient, et si pendant leur absence son immeuble prenait feu, si quelqu’un en profitait pour lui voler sa Victoria Deluxe, à l’époque, ils avaient pu l’acheter à crédit grâce à leurs deux salaires, mais aujourd’hui… qui pour lui prêter cent quarante cinq francs ? Quelle idiote de ne pas l’avoir confiée à sa voisine, Luis dort toujours, elle n’ose pas le réveiller, un tel chambardement, elle lui en veut soudain, pourquoi elle, pourquoi son fils, n’a-t-il pas une famille, la voix joyeuse d’un ouvrier s’élève : Quand on se promène au bord de l’eau… et tous de chanter avec lui à tue-tête, tous, sauf elle et Luis tandis que le train fonce.

Tout est allé si vite, les cris d’excitation à la vue des premiers arbres, puis les champs à perte de vue, les épis coupés, mille taches d’or sur la terre sombre, les poteaux électriques, les meules. « Maman, qu’est-ce que tu regardes ? », tout, elle regarde tout, entre la chambre et l’usine, elle vit si recluse, une telle quantité de lumière, elle en est éblouie, tant de choses comprimées en elle, à peine l’espace pour compter et recompter les huit cents pièces qu’elle doit sortir chaque jour et, le soir venu, la longueur du tissu des tabliers à coudre, tout ce dehors, ça lui donne le tournis, ça la blesse aussi comme des yeux qui n’auraient pas vu le soleil depuis des années, ses mains tremblent, le train s’élance à plus de cent kilomètres heure, cent quatre exactement, Julien le clame, Julien, pressé que Luis se réveille, il est un homme maintenant, il a dix-sept ans, il a sa carte du Parti communiste, l’an prochain, il passera ajusteur-outilleur, mais Luis, sous sa veste, ne bouge pas.

Tout est allé si vite, dans le wagon, chacun se présente, une famille d’Aubervilliers part faire du camping, une bobineuse va rendre visite à ses parents, un couple d’ouvriers rejoint une bande d’amis pour faire une randonnée à vélo, «pour vous aussi, le train, c’est la première fois ? », Emma rougit, Julien vole à son secours, «une seule fois, toute jeune, pour monter travailler à Paris, hein, maman ? », Emma acquiesce, même si elle ne s’en souvient pas ou si peu, comme de toute son enfance, quelques images à peine : son père, sa mère, morts lun et l’autre, l’arrière-salle de l’estaminet de la tante, les fermes et les maisons qu’il fallait récurer du matin jusqu’au soir, puis, un jour, grâce à Lisette, leur fuite, Lisette, morte elle aussi comme tous les autres derrière elle, leur fuite dans un train alors que grondait la guerre au loin, leur rêve à toutes les deux qui la cogne encore parfois, « vous voulez un œuf dur ? On a du jambon aussi », elle remercie d’un sourire la jeune femme, « nous, on va à Arcachon, mais pas plus loin. Parce que, plus loin, c’est trop proche de l’Espagne. Et vu les événements. », l’Espagne, le mot tombe, brut, sans appel, Emma croise le regard de son fils, durci d’un coup, tout revient, leur dispute en octobre, sa décision de partir se battre avec ses camarades là-bas, « c’est notre combat à nous aussi, maman. Si on les laisse tomber, les fascistes gagneront partout ». Il avait parlé de Madrid, du peuple debout, de la République, des bombes par milliers qui mutilaient le corps des femmes et des enfants, elle avait tenu bon, elle ne voulait pas d’un fils mort jeté comme un chien dans un fossé, il avait fini par céder, la rage au ventre, il lui en veut toujours, même s’il sait, au fond de lui, qu’il ne pouvait pas, qu’il ne peut pas l’abandonner, pas après tout ce qu’elle lui a donné, un frisson de panique parcourt Emma, et si la proposition de Luis était liée à ce confit, elle se souvient de ses disputes avec André, toujours à propos de politique, elle le réveille, le toise, pleine de méfiance, pourquoi ces vacances, et pourquoi Biarritz, est-ce pour lui prendre son fils, l’embarquer dans cette guerre, Luis la rassure : « Les frontières sont fermées. Ton Julien ne partira pas. » Dans le wagon, la discussion s’engage sur l’offensive de Santander déclenchée aujourd’hui, sur tous les jeunes déjà tombés là-bas. Emma se ferme. Luis se tourne vers Julien : « Tu peux passer un bout de pain et de fromage à ta mère et nous parler de quelque chose de plus gai, tiens, de Levanevski qui a survolé le pôle à plus de six mille mètres d’altitude, tu entends ça, Emma, le pôle où la température affiche trente-cinq degrés en dessous de zéro. Un peu plus froid qu’ici, non ? », dans la voiture, tous rient en commentant l’exploit de l’aviateur russe, Julien, exalté, décrit les vents furieux affrontés par l’équipage, les ailes et les vitres de leur carlingue recouvertes de glaçons…

Tout est allé si vite, vers midi, des collines émergent, puis d’autres et encore d’autres, des ruisseaux brillent sous les arbres, il y a tant À voir, Emma voudrait tout retenir, des filles de l’atelier, elle est la seule à être partie cet été, rien que d’y songer, ça lui serre le cœur, elle revoit leurs regards d’envie quand elles ont su, est-ce bien sa place ici ? Dehors, un enfant court au cul d’une vache, soudain une éclaircie, puis une ferme, un lac, une forêt, Emma se laisse bercer par le mouvement du train, la chaleur pèse, elle cherche la fraicheur de l’oreiller, y enfouit son visage, le sommeil la gagne quand un crissement fend le silence, « gare de Bordeaux Saint-Jean. Veillez à ne pas oublier vos bagages ». Bordeaux. Emma peine à y croire, sur le quai, c’est l’effervescence : des porteurs se frayent un passage en criant, des valises passent par les fenêtres, des enfants piaillent, des vendeurs ambulants brandissent leurs lots de journaux, de boissons fraîches et de friandises. « Attention au départ », les portes claquent, les roues s’animent, déjà, les pins surgissent, par bouffées, l’odeur de leur résine s’infiltre dans la voiture, puis la terre s’étire, sablonneuse, parsemée de bruyères et d’ajoncs faune vif, ici et là, des lagunes miroitent, encore un arrêt, un seul, et ce sera Biarritz, Emma s’inquiète, jamais elle n’a été aussi loin, elle cherche Luis du regard, elle aurait tant de choses à lui demander, Julien perçoit son trouble, il réveille Luis : sait il où ils vont, a-t-il une adresse ? Luis l’apaise, une fois descendus, ils prendront un autocar qui les déposera pas loin d’un cabanon dont il a les clefs, pour les provisions, ils n’ont pas à s’en faire, ni pour l’argent, il insiste, ici, c’est lui qui paie. Emma l’écoute, mal à l’aise, il a toujours été généreux, mais là… le sifflement du train interrompt sa pensée, « Biarritz », ils sont arrivés.

Tout va si vite, la descente sur le quai au milieu d’une foule élégante, la gêne d’Emma dans sa robe simple, l’air brûlant malgré l’heure tardive, leur course vers l’autocar, la sortie de la ville, la petite route dans les derniers rayons du soleil, cet arrêt, après une dizaine de kilomètres, au milieu de nulle part, puis, là, à deux cents mètres, le cabanon entouré d’arbres avec son toit de tuiles rouges, ses volets bleus et ses murs clairs.

Tout va si vite, Luis ouvrant la porte, « ici, ce sera notre chambre à moi et à toi, Julien, et celle-là, c’est la tienne, Emma, oui, tu as bien entendu, une chambre rien que pour toi », elle n’a pas le temps de réaliser, « allez, file, tu dois aller voir la mer. J’ai déjà indiqué le chemin à Julien. Il va t’accompagner, mais pas jusqu’au bout, parce que lui, il l’a déjà vue en colonie de vacances, toi, non, jamais, alors, les derniers mètres, tu les feras sans lui, les yeux bandés. C’est comme ça, quand on la découvre pour la première fois. Et surtout si on veut que les vœux se réalisent. Promets-le-moi, Emma. Toi aussi, Julien C’est bon. Courez, maintenant. Moi, pendant ce temps, je nous installe ».

Extrait

« Dans son Lit, Emma ne parvient pas à trouver le sommeil. Un jour déjà de passé et, même pour son fils, elle n’a pas su être de la fête. Elle n’y croit tellement pas, à ce bonheur gagné, arraché. Tout en elle présage du pire. Ces vacances, c’est un piège : on desserre un peu l’étau pour mieux le resserrer. Partout, les loups sont là, ils rôdent. Mais comment dire ça à Julien ? Quatorze jours encore. Comment va-t-elle tenir ? Elle en viendrait presque à courir jusqu’à l’usine. Là-bas, au moins, personne pour lui vendre du rêve. » p. 30

À propos de l’autrice

Tiffany Tavernier © Photo Thomas Brégardis

Tiffany Tavernier est romancière et scénariste. Née en 1967, elle est la fille de la scénariste Colo Tavernier et du réalisateur Bertrand Tavernier. Son premier roman, Dans la nuit aussi le ciel (Paroles d’aube, 1999 ; Points, 2000), retrace son expérience dans les mouroirs de Calcutta, à dix-huit ans. Depuis lors, elle n’a cessé de voyager de par le monde, notamment en Arctique, où elle situe son roman suivant, L’Homme blanc (Flammarion, 2000 ; Points, 2001). Après avoir publié chez Grasset (Holy Lola, en 2004, le roman inspiré par le scénario qu’elle écrivit pour son père avec Dominique Sampiero), au Seuil, aux éditions des Busclats (Comme une image, 2015, qui revient sur son enfance sur les plateaux de cinéma) ou chez Tallandier (une biographie d’Isabelle Eberhardt, en 2016), Tiffany Tavernier rejoint le catalogue de Sabine Wespieser éditeur en 2018 avec Roissy, portrait d’une « indécelable », une femme sans mémoire réfugiée dans l’aéroport. L’Ami, paru en janvier 2021, saisissant portrait d’un homme dont le voisin et unique ami se révèle être un tueur en série, a été finaliste des prix RTL-Lire, des Libraires et du Livre Inter. Suivront En Vérité, Alice (2024) et Congés Payés (2026). En parallèle, elle est scénariste pour la télévision et le cinéma. Elle a écrit les films Ça Commence Aujourd’hui et Holy Lola pour son père, le cinéaste Bertrand Tavernier. Mais aussi des documentaires dont Vincennes l’Université Perdue de Virginie Linhart. Elle collabore, aujourd’hui, à un projet de long-métrage et à un projet de série. (Sources diverses et Sabine Wespieser Éditeur)

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