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En lice pour le Prix Renaudot 2026
En deux mots
En 2024, Franck et Léa quittent Paris pour un moulin isolé dans la Nièvre. Leurs seuls voisins : Joss et Kelly, installés près du domaine des Josserand. En 1824, dans ce même château, Joséphine se consume de fièvre. Un jeune officier de santé, Rodolphe, débarque dans la région. Rien ne sera plus comme avant. Deux amours interdites. Un même lieu. Une même force, deux siècles plus tard.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
L’amour, toujours l’amour
Serge Joncour est de retour avec un roman ample et sensuel, qui nous entraîne aux confins du Morvan. C’est là qu’en 1824 Rodolphe aime Joséphine. C’est là aussi qu’en 2024 Franck aime Kelly. Un dialogue entre deux siècles, deux histoires d’amour. Fascinant !
Franck et Léa ont choisi de quitter Paris et sa région pour s’installer avec leurs enfants dans un moulin que des Anglais avaient fait rénover avant de quitter la France après le brevet. Lui rêvait de cette vie au vert. Elle doute déjà. Isolés en pleine nature, leurs premiers voisins sont Joss et Kelly, installés dans l’ancien pavillon de gardien, au pied d’un château qui menace ruine. Entre les deux couples, tout de suite, quelque chose grince. Joss est mystérieux, un peu menaçant. Kelly, trop libre pour être vraiment heureuse.
Quand s’ouvre le roman, Franck et Léa participent à une battue organisée pour tenter de retrouver Joss, dont on n’a plus de nouvelles depuis trois jours.
Puis on bascule deux siècles plus tôt, dans ce même château. Joséphine se meurt à petit feu. Fièvre des marais, superstitions, sangsues : la médecine d’alors tâtonne dans l’obscurantisme. Jusqu’à l’arrivée de Rodolphe, jeune officier de santé formé sur les champs de bataille. Il va vouloir la sauver. Il va surtout la bouleverser.
De chapitre en chapitre, le lecteur est invité à alterner entre les deux histoires d’amour. Deux intrigues, mais un seul souffle. Car Serge Joncour orchestre cet aller-retour avec une précision d’horloger. On quitte 2024 pour 1824, et inversement, sans jamais perdre le fil. Mieux ! Chaque bascule nourrit l’autre. Le lecteur devine des échos, des correspondances, presque des réincarnations de sentiments. Ce dispositif donne aux personnages une épaisseur rare autour de sentiments partagés, d’une force qui pousse à tout remettre en cause. À vouloir refaire sa vie. À tout repenser, quitte à tout perdre. Franck sent son couple vaciller, sent Léa de plus en plus tentée par un retour à Paris. Lui, au contraire, s’enracine. Il replonge dans le dessin, entame une bande dessinée inspirée du fameux Livre des jours, ces carnets où Joséphine consignait, deux siècles plus tôt, la vie du domaine et ses tourments intimes.
De son côté, Joséphine s’émancipe de sa caste, de son père, du destin tout tracé qu’on lui promettait. Kelly, elle, cherche à se libérer d’un mari toxique et de son emprise. Deux femmes, deux siècles, une même quête de liberté. L’amour, chez Joncour, n’est jamais un simple sentiment : c’est un levier d’émancipation.
Et puis il y a les Terres d’eau. Ces marais, ces étangs, cette nature à la fois généreuse et hostile qui enveloppe tout le roman. Un décor presque vivant, dont l’auteur explique lui-même qu’il forme « un monde naturel et affranchi, une sphère de sensualité ». On y sent l’humidité, les odeurs de vase, la moiteur des amours cachées.
Avec ses phrases presque hypnotiques qui épousent le rythme lent de la campagne et des sentiments qui couvent, l’auteur pose le décor, ses silences, ses tensions. Jusqu’à ce moment où la force du désir, l’appel des corps emporte tout. La langue devient alors charnelle, presque brûlante.
Attaché aux paysages ruraux, aux liens entre l’homme et la nature autant qu’aux secrets de famille, l’auteur de Nature humaine (Prix Femina 2020) et de Chaleur humaine poursuit ici son exploration patiente et sensible de nos amours, sujet de toute éternité. Les doutes et les désirs de Franck, de Kelly, de Joséphine, de Rodolphe en font des amis chers, proches de nous. Je parie que, tout comme moi, vous allez adorer. Et c’est ainsi que Serge Joncour est grand !
Une histoire d’amours
Serge Joncour
Éditions Albin Michel
Roman
384 p., 21,90 €
EAN 9782226478351
Paru le 19/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, aux confins du Morvan, du côté de Cosne, Donzy, Suilly. On y évoque aussi Paris et Cergy-Pontoise.
Quand ?
L’action se déroule en 2024, tandis qu’en parallèle une seconde histoire d’amour se déroule en 1824.
Ce qu’en dit l’éditeur
Et si l’amour était la plus tenace façon d’habiter le monde ?
Franck et Léa, citadins en quête de renouveau, viennent de s’installer dans un hameau aux confins du Morvan. Ils font la connaissance de Joss et de sa compagne Kelly, jeune femme lumineuse dont la présence fascine Franck autant qu’elle le bouleverse. Tandis que Léa multiplie les aller-retours à Paris, Franck – illustrateur en mal d’inspiration – se prend de passion pour la mystérieuse « Chapelle des Amants ». Il entreprend, avec Kelly, d’en percer le secret.
Resurgit alors l’histoire oubliée de Joséphine, aristocrate fiévreuse des Terres d’eau, et de Rodolphe, modeste officier de santé. Dans un XIXe siècle miné par les superstitions et la malaria, ces deux êtres que tout oppose vont s’aimer à contretemps, et tenter de résister aux croyances mortifères et à la rigidité de l’ordre social. L’attirance qui naît entre Kelly et Franck semble obéir au même élan et risque de les entraîner très loin eux aussi…
L’écriture sensuelle de Serge Joncour, teintée de romantisme dans l’évocation de la nature et du paysage, esquisse une parenthèse enchantée, un grand roman à l’abri du vacarme du monde.
Les critiques
Benzine mag. (Anne Randon)
Page des libraires (Delphine Bouillo, Librairie M’Lire à Laval)
Médialot (Philippe Mellet)
RTS (Vertigo)
Le Pavillon de la littérature (Apolline Elter)
Blog de Gilles Pudlowski
Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Les premières pages du livre
« 1
9 novembre 2024
Jamais il n’aurait cru participer un jour à ce genre de cérémonial. Une battue, rien que le mot l’effrayait. En plus de lui être parfaitement étrangère, dans son idée /a battue renvoyait à la meute, aux chiens qui hurlent, à la proie, à des tas de sauvageries qui l’avaient toujours détourné de la campagne. Et voilà qu’aujourd’hui il était de ces traqueurs. À son tour il parcourait les marais et les sous-bois des Terres d’eau à l’affût du moindre indice, de la moindre trace, sinon que cette fois le projet n’était pas de remonter les pas d’un gibier en fuite, mais d’un disparu. Avec Léa ils se tenaient par la main comme ils ne l’avaient pas fait depuis des années, plus jamais il ne leur arrivait de marcher ainsi au même rythme, pas plus en ville qu’au fil des balades qu’ils avaient faites depuis qu’ils habitaient là, mais, ce matin, peut-être à cause de ces marécages, de ce sol qui se dérobait sous leurs pas, voilà que leur était venu le réflexe de se rapprocher comme deux mômes, comme s’ils allaient au-devant d’un inéluctable destin. Alors que ce type dans le fond ils s’en foutaient. Retrouver ce disparu ne les intéressait en rien, bien au contraire, tout là-dedans les rebutait, ne serait-ce que l’idée qu’on puisse disparaître comme ça du jour au lendemain, en plus de les toucher ça leur foutait un peu les jetons.
Depuis trois jours que cet homme s’était évaporé, les nuits semblaient encore plus profondes du côté de la forêt, les chats-huants, encore plus inquiétants. Même si Léa et Franck habitaient à deux bons kilomètres de ce Joss et de sa compagne, il n’empêche qu’ils étaient leurs premiers voisins. C’est surtout pour cela que Franck avait tenu à participer à cette marche, pour ne pas paraître indifférent, pour ne pas qu’on se mette à le soupçonner de quoi que ce soit à la suite de toutes ces histoires qu’il y avait eu entre eux, il se doutait bien que d’aucuns dans le coin s’étaient déjà fait leur idée.
11 mai 2024
« L’été encore ça va, mais l’hiver, quand il fait nuit à cinq heures, je vous prie de croire que c’est pas la même chose. »
Franck l’avait toujours en tête, cette phrase, d’autant que c’étaient les premiers mots qu’il avait entendus de ce Joss, une de ses toutes premières phrases, pas moins ironique que menaçante. Il s’en souvenait d’autant mieux que ce jour-là le gars l’avait surpris en lui arrivant de dos, il avait surgi de derrière la voiture sans qu’il l’ait vu venir dans le rétroviseur, ait même entendu ses pas, alors qu’il était chaussé de grosses santiags à bouts carrés. Franck s’était tout de suite dit qu’il fallait être complètement ringard pour porter ça, ou alors un pur cow-boy.
Ce samedi de printemps, Léa et Franck s’étaient finalement arrêtés devant ce château à l’écart du village, pour la première fois ils avaient pris le temps de le détailler. Pour tomber sur le domaine des Josserand, il fallait vraiment le vouloir, ou alors préférer les petites routes, ce que peu de gens faisaient.
Le plus surprenant dans cette propriété à moitié en ruine, c’est que les pelouses et les haies semblaient entretenues, sans doute par les gens qui devaient vivre là, s’était dit Franck devant l’ancien pavillon de gardien, une maison minuscule près d’un portail scellé par la rouille.
Deux ou trois fois déjà, en revenant des courses ou de la gare, Léa et Franck avaient fait exprès de délaisser la départementale pour passer par le château. Ce détour n’était qu’une lubie de citadins, et chaque fois ils avaient ralenti devant ce curieux domaine, un peu à cause du grand virage qui épousait la haie, mais surtout par curiosité.
Depuis qu’ils s’étaient installés au moulin, ils s’étaient donc juré qu’un jour ils s’y arrêteraient pour de bon, pour tenter de savoir à qui pouvaient bien appartenir ces bâtiments impressionnants bien qu’épuisés. C’est comme ça qu’ils s’étaient retrouvés là, à observer ce décor pour la première fois, sans pout autant descendre de la voiture, ni même couper le moteur.
— Et sinon, ça vous plaît ?
Absorbé par sa contemplation, Franck se fit surprendre par cet homme arrivé de derrière et qui se posta à la portière conducteur comme un gendarme lors d’un contrôle.
— .… Alors, ça vous plaît ?
— Quoi, le château ?
— Non, le coin, la région, tout ça…
Léa et Franck sortirent du véhicule pour saluer cet hôte involontaire, à l’évidence ce devait être lui qui habitait le petit pavillon de garde, car il n’y avait aucune autre maison aux alentours, et sur plus de deux kilomètres au moins.
— Oui, ça nous plaît, tout nous plaît ici, répondit Franck, comme pour se justifier.
— Je vous le dis, l’été encore ça va, mais en novembre… surtout par chez vous là-bas, au moulin, faut être solide.
Léa chercha le regard de Franck et y trouva la même perplexité, comprenant que cet homme, en plus de savoir qui ils étaient et où ils habitaient, cherchait visiblement à les déstabiliser.
— Allons, je disais ça pour vous taquiner. Ne vous en faites pas, l’hiver la nuit ne tombe pas plus vite qu’en ville, mais bon, disons que ça fait plus de bruit quand ça tombe.
— Je vous rassure, on a l’électricité au moulin.
— Je sais. C’est Daniel qui a fait toute l’installation, enfin pour ceux qui y habitaient avant.
Sans se consulter, Léa et Franck se firent cette même remarque qu’ils avaient déjà partagée, ici les gens paraissaient ne pas communiquer, et pourtant tout le monde semblait tout savoir sur tout le monde.
— Et vous, vous habitez là depuis longtemps ?
— Depuis toujours. Mais dans ce pavillon-là, ça fait cinq ans seulement. C’est pas grand, mais au moins on est tranquilles. Puis y a le château, deux cent cinquante hectares, plus les bois, les marais, les étangs, c’est près de mille hectares en tout… On ne peut pas dire qu’on souffre des voisins.
Une femme parut sur le pas de la porte de la maisonnette, intriguée de voir son mari s’attarder avec ces inconnus bizarrement stationnés. Elle marqua un temps avant de marcher vers la voiture, comme à regret.
— Si vous venez pour le château, je préfère vous le dire tout de suite, il ne se visite pas.
— Mais non bébé, c’est ceux qu’ont repris le moulin de la Garenne.
— Ah, je n’avais pas reconnu la voiture.
À nouveau, Franck s’étonna qu’ils en sachent autant sur eux alors qu’ils venaient juste d’emménager. Sans trop de cordialité, la jeune femme s’approcha pour leur serrer la main, moins par sympathie que par curiosité.
— Alors comme ça, c’est vous les nouveaux du moulin ? demanda-t-elle sans entrain.
— Oui, c’est nous, Léa et Franck, et vous ?
— Kelly.
— Et moi Joss, dit son mec. Mon prénom c’est Jocelyn, mais on m’appelle Joss depuis que je suis môme.
Léa et Franck se jetèrent à nouveau un regard, se demandant s’ils ne feraient pas mieux d’y aller sans hercher à en voir plus du château.
— Et sinon vous êtes bien installés ?
— Disons qu’on a presque fini de tout régler.
— Il paraît que vous avez demandé la fibre, enchaîna Joss, je vous souhaite bon courage.
Franck ne répondit rien, c’est vrai qu’ils en avaient besoin pour le travail, de cette fibre, et comme pour beaucoup de choses par ici, tout semblait moins simple que ce qu’on leur avait promis.
— Maintenant que vous êtes là, vous pouvez aller jeter un œil au château, dit la femme.
— Non non, on a des surgelés dans la voiture.
— Allez au moins jusqu’à la grille, lança Joss, je peux même vous l’ouvrir.
Ils avancèrent tous les quatre vers le domaine. Par endroits la vieille bâtisse menaçait ruine, les communs et les écuries étaient tout aussi mal en point, surtout les toits, mais l’ensemble tenait debout. Des douves en eau entouraient le bâtiment principal, de loin ça semblait solide mais, à y regarder de plus près, l’état général était douteux, et la toiture était recouverte de bâches en plastique, signe qu’une intervention importante s’imposait. Joss, comme s’il cherchait à les dissuader d’on ne sait quoi, affirma qu’il faudrait tout reprendre, à commencer par la charpente, en plus de toutes les zingueries, que tout était hors d’usage, même les escaliers, à ce qu’il prétendait la mérule revenait ces derniers temps, soi-disant qu’elle était déjà apparue dans le siècle d’avant. Bien qu’absorbés par le panorama général, les bois qui partaient à gauche du domaine, la rivière, l’étang et les longs prés qu’on devinait derrière, Léa comme Franck découvrirent la petite chapelle à droite qu’on ne voyait pas depuis la route. En collant le nez à la grille, ils détaillèrent ce délicat édifice, un beau petit sanctuaire coiffé d’un tilleul plusieurs fois centenaire, mais là, étonnamment, tout était intact. En plus d’être entretenue, la chapelle était bordée de massifs de rosiers et d’hortensias dans la partie ombragée, ce qui dénotait un soin tout particulier.
— C’est bizarre, c’est vous qui l’avez retapée comme ça ?
— Ah oui, la chapelle on la bichonne, à croire que c’est tout ce qu’ils veulent qui reste debout.
Kelly ajouta avec une fierté un peu blasée :
— Joss sait tout faire de ses mains, c’est son métier.
— Tout, si on veut, nuança-t-il.
Léa, avec ce sens pratique qui avait fait que son travail, son couple, tout dans sa vie avait toujours tendu vers une certaine efficacité, en était à présumer les avantages qu’il y aurait à se rapprocher d’un bricoleur professionnel. Franck de son côté en restait à la chapelle, il essayait de comprendre le blason qui surmontait le porche, une femme versant de l’eau d’une amphore au-dessus de deux cœurs crénelés formant un bien curieux engrenage.
— Et sinon, quand vous dites ils, c’est qui… ? Ça appartient à qui tout ça ?
— Ouh là, ils sont nombreux, y en a même au Canada ou en Floride je ne sais pas où. Mais avec les frais de succession et le reste, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord.
— Sauf pour la chapelle.
— Oui, sauf pour la chapelle.
— Et pourquoi ?
Joss consulta Kelly du regard, comme si c’était à elle de fournir plus d’explications à ce sujet, il attendait qu’elle enchaîne, au lieu de quoi elle haussa les épaules, comme pour désapprouver cette conversation.
— De toute façon on s’en fout pas mal, dit Joss, moi, du moment qu’ils nous laissent le pavillon, je veux bien faire tout ce qu’ils veulent sans trop poser de questions, pas vrai bébé ?
Kelly haussa les épaules et s’en retourna vers la maison.
Ce couple de jeunes trentenaires avait l’honnêteté ou la fraîcheur de ne même pas dissimuler l’exaspération qu’ils devaient éprouver l’un pour l’autre par moments.
En voyant le poste de soudure posé là-bas, et le petit échafaudage, Franck envisagea lui aussi l’avantage qu’il y aurait à se rapprocher de ce genre de type.
— Bon, eh bien merci pour la visite.
— Pas de quoi.
— Dites, vous pourriez venir un de ces jours ?
— Au moulin ?
— Oui.
— Et pourquoi ça ?
— Pour prendre l’apéritif, vendredi, ça vous dirait ?
Joss prit un temps, puis répondit sans trop de sympathie :
— Par ici on ne s’envoie pas de cartons pour boire un coup. Quand nous prend l’idée de voir untel ou untel, on passe chez les gens, c’est tout.
— Bon. Eh bien dans ce cas, passez quand vous voulez.
Léa lança un regard noir à Franck. Elle ne voulait pas vivre avec l’idée qu’ils pouvaient débarquer chez eux à tout moment.
Une fois dans la voiture, elle regarda la robe déboutonnée de Kelly qui retournait dans le petit jardin de derrière, une fille bien trop à l’aise dans son corps, bien trop blonde pour être vraie. Mais le type lui déplaisait plus encore, un rustaud avec l’accent d’ici, le genre de costaud brut de décoffrage, peut-être aussi un peu trop franc, vraiment il ne lui plaisait pas. Les gens, c’est ce qui l’avait fait douter de déménager, les nouveaux inconnus qu’il faudrait côtoyer, des autochtones sans doute pas trop ravis de voir des citadins s’installer dans le coin. Mais sur ce point aussi elle avait prémédité sa parade, en prévoyant de retourner de temps en temps à Paris, de toute façon son travail exigeait qu’elle soit présente à l’agence au moins une fois par semaine.
En redémarrant ils longèrent une fois de plus les hautes haies du domaine, Léa ne ressentit même pas le besoin de consulter Franck pour savoir ce qu’il en avait pensé, lui aussi devait les trouver cons. Seulement il était déjà absorbé par cette chapelle, un réflexe professionnel l’incitait peut-être à y être sensible, se demandant quelle mémoire pouvait bien rendre si précieux ce sanctuaire.
— C’est marrant ces deux cœurs crénelés sur le fronton, t’as remarqué ?
— Non.
— Ca m’a fait penser à des roues de moulin,
— Ben non justement, au moulin, la roue elle est ronde.
— Je sais bien, mais ça y ressemble, d’ailleurs on pourrait peut-être lui demander à lui, il a l’air bricoleur.
— Lui demander quoi ?
— Eh bien de remettre la nôtre en marche, on avait dit qu’on le ferait au moment d’acheter, je l’ai même promis aux enfants.
— Attends, tu ne vas pas recommencer avec ça.
Mai 1824
Chaque fois que la fièvre tierce la reprenait, les poèmes cascadaient en elle en un manège ininterrompu. Des torrents d’images et de mots jaillissaient d’une source bien trop apprise, une eau vivace et neuve bien qu’infiniment ressassée. Cette noria de rimes venues de son front brûlant perlait comme une onde fraîche au bout de ses lèvres, mais sans rien éteindre du feu coriace qui lui dévorait le corps.
Quand ses fièvres lui revenaient, des fièvres qu’ici on refusait d’appeler les fièvres des marais, Joséphine restait alitée. Pendant trois jours le rite était établi, un ordonnancement qui voulait qu’on fasse chaque fois un brasier bien nourri dans les cheminées. Été comme hiver on allumait un feu, aussi bien dans sa chambre au premier étage que dans la grande cheminée du salon en bas. Aux lourdes bûches de chêne on ajoutait des bois odoriférants, érable, santal et cerisier, et pour purifier cette chaleur embaumante on pendait au linteau des pommes de pin imbibées de camphre et d’oliban. Ces jours-là, dans tout le château l’humeur de l’air se confondait à l’eau de rose dont Marie lui avait enduit le corps.
À force d’être rattrapée par ce mal depuis son tout jeune âge, Joséphine était entourée d’un cérémonial qui la tenait au lit, obligation désolante en soi, mais ce qui l’accablait le plus dans cette maladie cyclique, au-delà des symptômes et de l’alitement forcé, c’était qu’elle ne pouvait plus lire. Ses yeux n’arrivaient plus à se fixer sur la page à cause des tenailles qui lui enserraient la tête et de cette nausée qui la chamboulait, car au fil des fluctuations de la fièvre, la fatigue la hissait dans le rêve et égarait son esprit au-delà de toute pensée. Une fois qu’elle avait épuisé tout ce qu’elle savait par cœur de rimes, une fois ces poèmes usés à force d’être ressassés, des vers amoindris comme un thé trop infusé, elle ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre, sans autre geste que jeter régulièrement un regard à sa grande horloge de bureau pour savoir où elle en était du jour quand c’était le jour. La nuit, soit la bougie tenace dansait encore devant les aiguilles, soit elle demandait à Marie qui la veillait.
Mais depuis peu, ce qui rendait intolérables ces accès, son vrai drame, c’était que ces fièvres lui ôtaient des yeux l’inespéré poète qui lui rehaussait l’âme, ls privaient de cette passion récente, qui en plus de l’avoir envoûtée avait enflammé tout ce que l’Europe comptait de cœurs sensibles. Trois jours durant elle ne pouvait plus atteindre cette âme si proche, en tout cas pas par la lecture. Alors elle s’en répétait les mots, elle faisait défiler les fragments qu’elle avait appris, mais qui lui revenaient déformés, la fièvre aidant, elle ajoutait des mots à elle à ceux du poète, comme si leurs rimes s’interpénétraient, ce qui en retour la transportait au plus proche de ce lointain marcheur qu’on disait tantôt en Savoie, tantôt sur les grèves des mers d’Italie ou bien encore dans l’ombre de ses forêts de Bourgogne, un être toujours dehors en tout cas, au point que par accès elle en venait à se dire que ces fièvres étaient bénies, parce qu’elles lui permettaient d’emboîter le pas à ce poète, ce feu devenait un voyage qu’elle faisait au plus près de lui, elle y retrouvait ces bois, ces étangs, ces lacs, ces marais qui lui servaient de muse, des décors semblables à ceux qui l’entouraient elle-même aux Josserand. Au plus fort du mal, ce paludisme en devenait presque heureux, cette maladie universelle à laquelle on prêtait toutes les causes se transformait chez elle en un séjour dans la substance même du poème.
Mais à l’orée du troisième jour, l’embrasement devenait insupportable, les suées lui ayant asséché l’esprit, dès lors, il ne s’agissait même plus de réciter, encore moins de se faire lire la moindre page, mais seulement de boire les bouillons que Marie lui concoctait. Le corps incandescent, Joséphine guettait le retour à la normale, visant à nouveau sa rive la plus calme.
Ce n’était qu’au quatrième jour, dans les vapeurs camphrées, que ses veines retrouvaient peu à peu les pulsations dociles qui faisaient aller son sang, ce sang avare dont on n’osait plus la délester à coups de saignées. Depuis l’enfance, Joséphine n’avait pas vraiment d’autre apothicaire que son père, en plus de quelques préceptes retenus de sa mère défunte, et un médicastre itinérant qui maniait la sangsue, le tout ordonnancé par les prières surpuissantes de l’abbé Foliès. « Souffrir est un bienfait », lui disait-il.
En ces circonstances, il ne manquait jamais de la visiter, le quatrième jour il venait et se tenait un long moment près d’elle, escomptant que la malade prenne cette sainte visite comme la source même de son répit.
Cet après-midi-là, une fois de plus il se tenait bien droit au pied de son lit, sans s’asseoir jamais, affectant une profondeur venue de ce prieuré humide et froid qu’il patronnait.
— Souffrir, c’est éprouver le calvaire du Rédempteur, c’est la chance de l’approcher au plus près, je vous le dis chaque fois, Joséphine, ne craignez rien de la douleur, elle ne dispense en rien d’être heureux.
— À quoi me servirait d’être heureuse ?
— Mais, mon enfant…
— Je ne suis pas votre enfant.
— Nous sommes tous enfants du même Père.
— De père, je ne m’en connais qu’un. Celui dont vous-même attendez bien plus que de l’Autre, là-haut.
— Ce sont les fièvres qui vous font blasphémer comme ça, ce sont les fièvres !
— Alors, dites-moi donc pourquoi diable ce Père-là souhaiterait-Il que j’aie les fièvres tous les deux mois ?
— Il ne décide pas de tout.
— En plus d’être ingrat, il serait donc incapable ! »
Extraits
« Il récupéra Iris à l’école, ne l’écouta pas vraiment quand elle lui raconta sa journée, toujours ses histoires de copines, ses anecdotes de trois fois rien. Il s’en voulait de ne pas lui prêter assez d’attention, ruminant sans fin une idée : est-ce qu’il ne venait pas de faire une grosse connerie ? Il ne savait pas qu’en penser ni à qui en parler, sinon à Kelly elle-même, mais s’ils se revoyaient, ils se tomberaient à nouveau dans les bras, parce que cette force du désir, cet appel des corps, il avait rarement connu ça, ou alors c’était le contexte qui avait joué, les marais, le soleil, cet isolement qui rendait tout désir encore plus ardent, encore plus indépassable. » p. 208
« Aimer, c’est toujours se raconter une histoire, mais s’aimer comme ça, par séquences brèves, c’est sortir du réel pour en redéfinir les contours, c’est inventer du temps qui n’existe pas, en ce qui les concernait tous les deux, c’était poursuivre ce conte qui les avait fait se retrouver, cette histoire du cavalier soignant et de la princesse esseulée. » p. 244
À propos de l’auteur
Serge Joncour © Photo Joël Saget
Serge Joncour est l’auteur de douze romans parmi lesquels UV (Le Dilettante, prix France Télévisions 2003) ; L’Idole (2005), Combien de fois je t’aime (2008), L’Amour sans le faire (2012), L’Écrivain national (prix des Deux Magots 2014), Repose-toi sur moi (prix Interallié 2016), Chien-Loup (prix du Roman d’Écologie, prix Landerneau 2018), Nature humaine (prix Femina 2020), Chaleur humaine (2023) et Une histoire d’amours (2026). Nombre d’entre eux ont fait l’objet d’adaptations. (Source : Éditions Albin Michel)
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