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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Une chrysalide offerte à la radio, un soir de pleine lune. Un enfant nommé Diego qui rêve de peindre sa chambre en rouge. Une romancière qui ratisse trente ans de souvenirs, sans jamais suivre le fil du temps. Trois n’est pas un roman sur la maternité. C’est un roman sur ce qui échappe, se love, se love encore, et finit par éclore.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Une chrysalide de mots
Un soir d’août, à la radio, une voix raconte qu’on lui a offert une chrysalide dans un bocal. « Prends-en soin », lui a dit sa sœur. Ce cadeau fragile ouvre le dernier livre de Corinne Desarzens, Grand Prix suisse de littérature 2026. Un livre rare, tout en digressions, envolées poétiques et découvertes originales.
Commençons par une citation qui résume l’intention de l’autrice, mais aussi pour retrouver ce style inimitable qui fait la marque de Corinne Desarzens : « Traverser ces années à grandes enjambées, dans les fissures et dans les herbes hautes, les retrouver autrement, les lisser, fracturer et parfois s’attarder, quand l’imminence du départ rejoint les commencements, voilà ce que j’aimerais. Ne pas s’en tenir à la chronologie, laisser de côté le poids des horloges et la réussite, les passeports, les voitures et les surfaces mesurables, mais tenter d’isoler et de rassembler des moments qui seraient restés épars, encore sidérée malgré le recul par l’insouciance d’alors, en les accueillant sans avoir été capable de les reconnaître, comme s’il y en avait, et qu’il y en aurait forcément bien d’autres pareils. Or le moment nu, désarmé, requiert tous les soins. »
Voici donc le roman de la famille, de la mère et de ses enfants. Un roman qui débute avec une émission de radio nocturne. Une inconnue au micro, à qui on vient de faire un drôle de cadeau, un animateur patient, des auditeurs suspendus. La femme ne sait rien des chrysalides : ni où la poser, ni si elle a soif, ni combien de temps il faudra attendre. Sa sœur la rassure : « c’est la troisième étape d’un cycle de vie, après l’œuf et la chenille ». Le suspense s’installe autour de cette chose immobile qui se digère elle-même pour renaître.
La chrysalide, chez Corinne Desarzens, devient la métaphore de toutes les métamorphoses. Celle du corps de jeune fille qui devient femme. Celle, surtout, de la femme qui devient mère. Mais ici, pas de grossesse racontée, pas de chronologie sage. « Le papillon se déplie ainsi que se déplie l’archive d’un présent reconfigurant sans cesse les sensations passées ». Le passé ne cesse de se rejouer dans le présent, par bribes, par éclats.
Et puis il y a Diego. Neuf ans, une frange qu’il secoue d’un geste vif, une présence qui « fracasse le cœur ». On le rencontre enfant, immobile et grave au milieu d’adultes qui discutent chape de béton et primes d’assurance, pendant qu’il évalue, lui, « le grain du crépi » et « l’orientation de la lumière ». Il veut peindre sa chambre en rouge. Il porte un anorak « bleu électrique » qui électrise toute une rue. Autour de ce garçon, puis de ce trio d’enfants qui grandissent, se tissent les couleurs, les odeurs, les émotions d’une vie de mère peu ordinaire.
Le tout raconté avec ce style qui peut dérouter, mais qui est sa marque de fabrique. Des phrases qui bifurquent sans prévenir, une digression qui en appelle une autre, un mot qui en réveille dix. Une chèvre qui doit manger le loup. Un mendiant nourri par l’odeur du pain. Des couleurs déclinées comme des vins, du Gallery Red anglais au rouge « caillé » des fresques de Pompéi. Et comme souvent, la sensualité se mêle à l’érudition. Le récit s’enrichit des lectures, Olivier Rolin par-ci, Nicolas Bouvier par-là, pour irriguer le texte de résonances inattendues.
Avec le jury du Grand Prix suisse de littérature 2026, je salue « l’originalité de son regard, l’étendue de sa curiosité et l’éclat de son style ». Avec Trois, comme les trois enfants qui ont traversé sa vie, la romancière ne raconte pas la maternité. Elle la fait sentir, affleurer, papillonner. Un livre à savourer lentement, comme on regarde une chrysalide, sans savoir quand, ni comment, elle va s’ouvrir. Plein de surprises, voici un livre à nul autre pareil, qui donne « terriblement envie de rincer les mots agglutinés ».
Trois
Corinne Desarzens
Éditions de La Baconnière
Roman
120 p., 19 €
EAN 9782889602018
Paru le 04/09/2026
Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir de pleine lune, la voix de Viviane traverse les ondes pour raconter la transformation d’une chrysalide en papillon. Bravant la loi du silence, la narratrice allume dès lors de petits feux pour éclairer les métamorphoses des êtres aimés avec, au cœur du récit, ses trois enfants. Des correspondances secrètes aux souvenirs drôles et lumineux, tout converge vers la question impossible à poser: toi, dis-moi, comment tu fais?
« Pourquoi on fait ça, pourquoi on s’acharne, pourquoi un tel entêtement à mémoriser ? Parce qu’on ne peut pas faire autrement, qu’on le doit, pour la dignité, pour ne pas devenir fous. À la naissance de notre cadet, Oscar, en 1990, Nicolas Bouvier adressait ses voeux : “ Tu as déjà l’Oscar. T’as gagné ! Apprends dès cet instant à perdre. Je veux dire perdre l’inutile, le bruyant, le vain, pour faire place à une légèreté qu’on ne — que tu ne paieras jamais trop cher. ”»
Les critiques
Les premières pages du livre
« Un soir de pleine lune, au mois d’août, passe une voix sur les ondes, peu avant minuit.
— Ma sœur m’a donné un bocal, avec quelque chose de blanc à l’intérieur. C’est une chrysalide, qu’elle m’a dit.
Prends-en soin. La voix porte un prénom de fée, Viviane. La voix tisse un fil depuis le carré de choux d’un jardin potager où la chrysalide a été trouvée. Le fil peut se rompre à tout moment. L’émission de la soirée invite les intervenants à parler de leur animal de compagnie Celui de Viviane est une chenille devenue chrysalide entre une larve et son imago. Autrement dit, au stade de l’esquisse terne qui passera en couleurs lorsque se révélera, d’un coup, son imago: le papillon. C’est blanc. Elle a pris le bocal des mains de sa sœur. En silence, elle a signe un pacte.
— Tu devras attendre, à dit la sœur. Parfois deux semaines seulement, parfois des mois.
L’air s’épaissit. Les auditeurs s’accrochent à la voix. Encore, ils en veulent encore.
— Je ne sais pas très bien comment faire. Même pas la différence entre cocon et chrysalide.
— Eh bien, explique la sœur, c’est la troisième étape d’un cycle de vie, après l’œuf et La chenille, gainée mais pas toujours dans un étui de soie qu’elle tisse pour se protéger. De soie, façon de parler, ça fait chic sans dire la vérité : elle bave de tous les côtés, se tortille jusqu’à ce que la bave se solidifie et la recouvre tout entière. Une sorte de camouflage contre le mauvais temps et surtout les prédateurs.
— Du papier absorbant, poursuit-elle, voilà ce qu’il te faut pour disposer la chrysalide à plat, du papier un peu humecté, pas pour redonner de l’humidité mais pour éviter qu’elle en perde.
Un site recommande de la mettre dans une boîte semi-hermétique, ça lui semble trop cruel de l’étouffer malgré le mot semi. Le site propose d’utiliser des sacs de congélation de style Ziploc, mais elle ne sait pas ce que c’est. À plat? Dans le bocal ou dehors ? Avec ou sans couvercle ? Maintenant, c’est pire, il lui semble que l’humanité se divise en deux: les enfermés et ceux qui ne le sont pas. Ou alors sans le savoir, ni le croire. Ou pas encore. Ressaisis-toi ! Sur le site, la chrysalide est suspendue, pas à plat du tout.
Le temps goutte. La lune brûle. Le cœur sec devient la norme.
Plus Viviane se tait, hésite, plus s’accélère le cœur de ceux qui l’écoutent, suspendus à leur nacelle d’inquiétude, plus grandit l’appréhension que tour cela finisse mal.
— Où la mettre? Je l’ai d’abord déposée au soleil, avant de changer d’avis, ce sera peut-être trop sec, elle risquera de se dessécher, alors j’ai choisi un rebord d’étagère, dans ma bibliothèque, plutôt à l’ombre, pas trop.
Mais il ne se passe rien, absolument rien.
— C’est normal. Attends. Le Grand Paon de Nuit a besoin de crois ans pour se métamorphoser. Attends. Dis-toi que tu n’as pas un Grand Paon de Nuit.
Se métamorphoser. Lors de leur mouvement de reptation, seuls les genoux en accordéon de La chenille donnent un indice des couleurs qu’aura le papillon.
Observer cette chose inerte, alors que la chenille opère une transformation spectaculaire, invisible de l’extérieur, un vrai chambardement, les organes évoluent au point que la bête se digère elle-même: le cerveau et les yeux grossissent, les antennes s’allongent, les mandibules rétrécissent, une trompe apparaît.
C’est caché. C’est frustrant, palpitant, inquiétant.
Une cigale fâchée, égoïstement repliée sur elle-même. Une bête renfrognée, hostile. Un couteau suisse refusant de s’ouvrir.
— Poser des fleurs à proximité, je devrais ?
Cette imprégnation si subtile pareille à la truffe dont le parfum s’insinue à travers la coquille d’un œuf. Le mendiant qui se nourrit avec l’odeur de la nourriture, qu’on paie avec le bruit d’une pièce. Pour cette créature, le nectar des fleurs surpasse le sucre et le miel.
Les chenilles muent plusieurs fois et pondent une centaine d’œufs environ. Elles recherchent le voisinage du fenouil, de la carotte, du cerfeuil et les jardiniers ne les aiment pas. Viviane ne sait pas si ses propres voisins l’aiment. Désormais, elle a une terrible responsabilité. Charge d’âme, alors que sa sœur lui promet déjà un deuxième spécimen, pour comparer, compenser, pour compenser quoi ? Durant plusieurs semaines, Viviane ose à peine s’absenter, de peur de n’être pas là quand…
— Procure-toi des fleurs, oui.
L’animateur n’en revient pass Maintenant que le droit à l’indifférence succède au droit À la différence, les auditeurs retiennent leur souffle. Lui-même n’ose pas interrompre le fil que dévide Viviane, aussi fragile et précaire que la progression d’une enquête policière.
Deux partenaires, tout en haut du chapiteau, hésitent encore à s’élancer. Tangue le trapèze, se tendent les poignets au-dessus du vide.
Toujours rien. C’est caché. Et puis survient un fourmillement, une vibration, à la tombée d’un soir pareil à tous les autres soirs.
La vie se concentre là, palpite, le reste disparaît et c’est un peu comme l’amour, qui fait sortir de soi.
Hors de la gaine, jusque-là serré roulé comprimé en parapluie, se déploie enfin, par tortillons successifs, épuisé, ce qui fait monter les larmes.
— Un Machaon. Un Machaon tout équipé.
Un jeu de cape flamboyant, des ailes poudrées qui ont l’air d’yeux, d’yeux immenses façon proue de drakkar qui se retournent sur quoi… sur le passé… trois secondes… et puis l’envol… et il disparaît pour toujours.
Quant à l’indifférence, s’il y en a de la part d’un insecte pas le temps de s’apitoyer. Pas de tristesse non plus, cette face sombre, si bien brassée à la fulgurance qu’elle fait moins retenir le regret que la légèreté. Déjà la sœur de Viviane lui apporte son deuxième spécimen.
Or pour celui-là, ça se passe moins bien. Il lui manque un bout d’aile. Dans ce cas, pour éviter qu’il souffre, le site recommande également le congélateur. Même destin arctique réservé, sur recommandation des stations agronomiques pour le localiser et le détruire, au très nuisible scarabée japonais. Et, sur celle des psychologues, incitant à noter sur un papier le prénom ou le mal de ce qu’on souhaite oublier.
— Jamais je n’aurais fait ça. Aussi délicatement que j’ai pu, je l’ai étalé sur une fleur d’hortensia. Très blanche, mauve, presque phosphorescente dans l’obscurité, dehors. Au matin il n’était plus là. Au sol, rien. Tombé? Non, car dans ce cas je l’aurais retrouvé. Ou alors des miettes, des lambeaux. Envolé? Pas sûr. Plutôt repéré par une chauve-souris qui en aura fait son dîner. Mais j’ai vu, partagé ce moment de palpitation, une aile plus une aile trois-quarts étalées sur l’hortensia. Duveteuses.
Des bandelettes se desserrent, une blancheur se répand et je suis étendue sur un lit immense, les bras écartés. Le silence agrandit encore le lit. Ce qui a été brisé se recompose, s’insinue dans les murs avant de se disperser. Je passe sous le garde-fou, je franchis la barrière de mon enfance. (…) cette sensation que depuis longtemps, nous existons dans plusieurs époques simultanées (…) m’écrit un ami. Je redeviens une écolière.
Le papillon se déplie ainsi que se déplie l’archive d’un présent reconfigurant sans cesse les sensations passées.
— Viviane, vous m’entendez, Viviane ?
Je crois laisser tomber une serviette très blanche alors que c’est la lune, toute couturée de cicatrices, qui se dépose par le carré de la lucarne. D’où vient l’urgence de déposer une fleur sur ce carré livide ?
Après une pause musicale intervient une voix masculine, lente, grave mais narquoise, sensuelle. Un prénom félin, Léo. Deux chats familiers l’entourent, un noir et un gris auxquels vient de se joindre un nouveau, blanc avec des taches mais il pense que ce n’est pas une femelle. La voix invite à observer ces trois-là vivre leur vie, onduler dans le soir. Tandis que Léo, lui, va prendre un café ou une bière avec des amis, histoire de sortir, les auditeurs imaginent sa démarche, qui doit ressembler à sa voix. Il est en surpoids, lui-même étonné de livrer cette confidence à l’antenne, lui le quatrième matou, chaloupant dans la volupté et le confort.
Le chat ne dissipe pas l’évocation de ce linceul miniature, ce compte à rebours si incertain de résurrection, à peine une promesse. Si inerte si inspirante, la chrysalide.
(…) où les morts regardent les vivants comme s’ils étaient déjà morts et où les vivants ne voient pas que les morts sont toujours vivants, poursuit l’ami.
Sous mon nouveau toit, sans se trouver précisément chez moi et sans que l’un ni les autres ne m’appartiennent, j’ai à la fois le bocal, le char et la chrysalide. C’est un enfant. Il s’appelle Diego et il a neuf ans. Il porte une frange épaisse et brillante qu’il aime secouer, tête penchée vers l’avant, sur un vif mouvement circulaire pour qu’elle se rabatte derrière.
Diego est la fève dans le gâteau. La sève, le suc. Je le maçonne vivant dans un palais de phrases.
Ce gamin, comme on dirait ce cheval après une course mémorable, ou ce gars-là parce qu’on l’a aimé très longtemps, ce gamin m’a trouée.
Divisée en trois, la maison accueille deux familles dans des duplex jumeaux de plain-pied, et Madame sous le toit, le faîte à cinq mètres, où les entrepreneurs les ont conviés l’année précédente pour leur présenter cette chape sous laquelle se concentrent les prodiges et les performances du béton fibré.
Neigent des flocons de plâtre. Un brouillard de ciment. Momentanément habités, les murs se contractent. Dans cet espace rugueux patiente, disposé sur quelques planches soutenues par des tréteaux, un régal de mortadelle et de jambon cru. Sur un autre plat, le salami est violet. Le ciel s’invite par les lucarnes. Tous debout, les hôtes ont les sourcils bleus.
Diego est apparu là pour la première fois.
Le garçon, l’enfant. Il a huit ans. Il défend le blason de sa famille. Droit, vaillant, immobile, il évalue le grain du crépi, enregistre les proportions, l’absence de plinthes et l’orientation de la lumière, qu’il compare aux deux appartements voisins. D’un air pensif, le même air pensif que l’homme aimé venu pour une dernière visite, estimer dans quelle mesure ce qu’il a connu lisse est devenu rêche, et s’il vaut encore la peine de revenir.
Entouré par les responsables des différents corps de métiers, le maître entrepreneur, un Espagnol en lanière de fouet, le sourire ironique et triste, le torse en cuillère, la démarche un peu traînante de celui qui sait ce qui est essentiel, crédible dans n’importe quel film historique, s’adresse à ses deux lieutenants, le coordinateur des opérations, pétulant garçon rose et blanc d’Alsace, prototype du gendre idéal, et le chef des travaux, Argentin de velours en impeccable chemise blanche.
Aux félicitations sur les énigmes de la chape, à demi révélées, succèdent quelques questions, d’abord réservées puis pressantes, sur la fin des travaux et la remise des clefs.
L’eau de mon verre décrit une belle courbe dans l’air avant de retomber en petite pluie sur l’entrepreneur. Le sol de ciment absorbe mieux qu’un buvard. On rit. L’enfant ne rit pas. Jusqu’à présent, il se tient là parmi cette compagnie non pour lui appartenir, mais attentif à la poursuite d’une chance, comme un chasseur de merle blanc s’en va chez les merles sans qu’il ait besoin d’un seul coup d’œil pour savoir qu’ils sont tous noirs.
L’eau gicle, l’enfant garde sa couronne. Une peau pâle au grain aussi fin que le lobe d’une oreille, à contrer par une rugosité affichée, un aplomb, un style, une sprezzatura.
Il entre dans ma vie.
Toujours droit, immobile, c’est alors qu’il s’illumine.
D’ores et déjà, le père de Diego, un gastronome, nous invite à un dîner en toute fin d’année. Ils auront un chat qui a déjà un nom, un nom de musicien puisque Diego joue du tambour et de la batterie, Thelonious.
— Tu vas où ?
Je suis née à Sète où je retourne souvent, après des années d’appréhension à suivre les ornières de l’enfance, ce qui pourtant intensifie cette croyance que l’existence serait toujours plus facile là où elle a commencé. Des numéros à trois chiffres ont remplacé le nom des maisons, Fragile, Alpha, la Muette, et des portails électroniques bordent le petit chemin, tous fermés ce jour d’avril sauf un, d’un bleu profond virant au noir sur lequel se détache, très mince, un monsieur japonais d’un certain âge, en veste kimono et pantalon à petits carreaux, maître d’un animal au pelage presque de la même couleur que le portail.
— Quand tu vas là-bas, tu as un abri ? Quelqu’un t’attend ?
Le corps est la première maison.
Diego me fracasse le cœur avec son abri. Un abri… Que tu puisses rentrer au sec avant l’orage. Alors que les enfants ne se font pas de soucis pour eux-mêmes.
Il pense longuement et comprend plus vite qu’il ne parle.
À chaque passage, vers dix heures sur une table écaillée, je mange des huîtres avec un promeneur rencontré par hasard. Rituellement, je m’arrête aussi chez le monsieur japonais. M’accompagnent des éclats furtifs. Je pose les mains sur un certain rocher de la plage de la Vigie, sur le panneau d’accès N° 27 de la plage de la Baleine ainsi que sur la tranche d’une pierre tombale au nom d’un poète célèbre à peine soupçonnable sur le mausolée de sa famille du coté maternel, aux consonances italiennes. Voilà ce qui me sert d’abris. Ces repères. J’explore les incisions du bout des doigts, tente de lire à haute voix ce qu’elles ne disent pas, en évitant toutes les majuscules. Lui dire cette poussière salée, quand on mange du pain sur la plage ? Sète est un horizon vaporeux, un mont pelé qui s’efface devant les raffineries, la première chose qu’on aperçoit quand le train s’approche de la gare, des raffineries énormes à l’éclat mat, épuisé, parmi des entrepôts annoncés par des mètres cubes de planches.
Si vaste, le mot abri, contre les intempéries et les dangers, protégeant des regards indiscrets et du besoin, cela impossible à expliquer à ses parents, qui veulent d’abord savoir si j’ai de la famille ou des relations pour m’héberger là-bas, et combien coûte une nuit d’hôtel.
— Non, je n’ai pas d’abri et personne ne m’attend.
Je n’ai plus rien dit, juste reconnaissante de la question. Car l’essentiel ne s’échange pas entre parents et enfants. Ce gamin qui arrive de nulle part restitue la prodigalité de la vie et m’incite à limiter, dès le début, par cette façon pensive de s’attarder, de ramasser les miettes, l’air absent à s’y méprendre.
— Diego voudrait peindre les murs de sa chambre en rouge.
J’ai eu de la peine à garder un visage impassible, tant me réjouissait cette idée. Mes amis les plus chers ont eu un bureau ou une bibliothèque rouge, une pièce peinte ou tapissée de rouge, d’un rouge évidemment sombre, mais qu’en sais-tu, qu’en sais-tu, sans le moindre indice, ce Gallery Red des Anglais qui n’envisagent que trois couleurs pour les lieux de la connaissance ou la mise en valeur d’un tableau : celle-là ainsi qu’un vert forêt et un bleu de Prusse, presque noirs, profonds. Fastueux, ce rouge, aussitôt associé au velours. Vétuste serait ce rouge, plutôt garance d’Espagne, de ce rouge-là que sont les couvertures de chevaux de cirque. Si décevant et crapuleux par contre, s’il est combiné au noir ou au doré. Non, non, ce sera un rouge loin de l’enfantin rouge coccinelle et du rouge péremptoire des panneaux d’interdiction, dérivant plutôt vers le rouge épuisant, épuisé, caillé des fresques de Pompéi, aux fonds aussi caractéristiques que le bleu intense derrière les hordes d’anges de Giotto, aux ailes en couteaux.
— Des murs rouges. ou juste une paroi.
La mère s’interrompt, pour limiter le désastre, s’empressant de doucher l’enthousiasme suscité par le souhait de l’enfant, cet enthousiasme incompréhensible et deviné tout de même, pour elle ce n’est rien d’autre que de la déco.
Vient une assemblée des copropriétaires de notre maison pour discuter des affaires courantes. Cartonné, l’expert qui nous réunit garde la même position, habitué au devoir de réserve et à désamorcer la prise de risque. Il a le torse resserré et ses oreilles, d’autant plus volumineuses que ses cheveux ne les cachent plus, encadrent un visage de corbeau.
Arrivés au point des assurances, les représentants des deux familles expriment tour à tour leurs craintes. Et si le chauffage tombait en panne ? Comment leur garantir qu’un technicien viendra aussitôt sur place ? Oui, dans l’heure, le soir même ?
Diego est présent, attentif et bien droit. La surface de la table. Le couteau pour couper la tarte, plus tard. L’orientation d’une lame, d’un pneu, d’un mot dans une phrase. Tellement troublée, de mon côté, de ne presque jamais être en accord avec quelque chose.
Je me tourne vers Diego, et le regarde.
— L’hiver prochain, est-ce que tu penses que tu survivras à un week-end sans radiateur ?
Puisque tu poses la question, répond son regard, elle peut être posée. Il observe un moment de silence et déclare résolument :
— Oui. Je survivrai.
Les parents, sans relever, parlent de piquet, de PAC et de Premium. Piquet pour assistance et non ce qui sert À attacher une chèvre, PAC pour pompe à chaleur et non politique agricole commune, Premium avec un P comme privilège, en option plus chère au menu.
— Pensez-y, comparez. Juste un document, signez là.
— Eh bien, Madame, que souhaitez-vous ?
— Vous voulez vraiment le savoir ?
— Oui.
— Je voudrais, Monsieur, que la chèvre mange le loup. Et pas seulement dans les circonstances qui nous réunissent aujourd’hui. Que la chèvre mange le loup, chaque fois, chaque jour, il y a tellement de loups et la chèvre a si peu de chance.
Déjà effarés au moment où la dame, par-dessus leurs têtes, s’est adressée directement à un enfant, les parents restent figés. Diego, lui, a saisi d’emblée les mots à l’envers, le contraire de ce qu’on apprend.
— Ici, oui.
Un enfant a la prescience des choses. Ses actes devancent les intentions. Puis peu à peu, les interdits du jour, celui-ci, celui-là, encadrent ses réactions, musellent discrètement tout ce qui pourrait lui donner envie de faire autrement. Il devient ce que les autres veulent qu’il soit.
L’expert, lui, se tait et remet rapidement, comme s’il s’excusait, de petites boîtes qui ne contiennent pas de chocolat mais un stylo à côté d’une minuscule lampe de poche, en cadeau de bienvenue, avant de prendre congé.
Un seul mot pouvait rendre compte de ce qui se pas sait. Sans être prononcé mais exprimé par les yeux: monstrueux, signifiant la raideur, l’abime entre l’état du monde et le souci de confort, les parents escortant l’enfant, le seul avec qui échanger des regards. Flottant, prenant de la consistance, à la manière du nuage qui décide d’avoir des bords.
Mon regard aussitôt déchiffré par Diego. Le bien n’a pas besoin d’être aimable. L’expert avait surtout été monstrueux de patience, eux monstrueux d’indifférence. Personne ne l’avait retenu.
Le mot monstre s’interprète de tant de façons. Dans les contes, une licorne est un monstre. Monstre bon ! peut dire un gamin qui se régale. Sophia Loren est un monstre de beauté, Polyphème le cyclope est un monstre. Hors norme et tendre à la fois, inoubliable, le visage de Daniel Emilfork ou celui de Harry Dean Stanton.
Mais de l’avis général, sous le mot, c’est le mal qui pointe d’abord, la vilaine intention.
À la fois monstrueux et beau, cet expert fiscal au châssis étroit de justicier. Il s’est débarrassé de ses petites boîtes cadeaux comme si elles lui brûlaient les doigts.
Et Diego éclate de rire.
— Eh bien, ces deux-là s’entendent!
Ce merveilleux rire en cascade, au-delà du bien et du mal, libère des chiffres. Il n’y a plus de colonnes. Plus de haut ni de bas. Ce rire secoue la table pour en faire tomber les idées reçues. Monstrueux, toi Diego, monstrueuse, là dame.
En prononçant le mot abri, l’enfant a soulevé la solitude. La couleur rouge a ressuscité les amis. Le rire à réhabilité le précaire, le risque, l’élan. Trois secousses précèdent ce moment où, chez la chrysalide, s’intègre intérieurement l’idée de changer, le moment de latence et d’incubation d’un projet avant qu’il ne prenne forme.
Ce soir-là, le ballon de foot de ses copains continue à boxer un coin de palissade.
À pas furtifs, Diego rentre chez lui. Il porte un anorak bleu électrique, sombre, pas bleu marine, qui ne provoquerait pas ce soudain pincement au cœur, non, de ce bleu à l’éclat un peu surnaturel que l’orientation de ses plumes donne au geai, ou encore ce minéral canadien appelé labradorite qui veine certaines pierres tombales, dessinant un éclair dans le noir. De ce bleu dense, un peu violacé, des miniatures orientales. L’anorak de Diego électrise. Devant la maison, les voitures obéissent désormais à un horaire modifié, de plus en plus imprévisible. L’ordinaire se déglingue. Se vide une grande boîte pleine de silence. Quelque chose est arrivé mais je ne sais pas encore quoi. La porte d’entrée va se refermer avec un petit cliquetis qui rappelle celui du stylo lorsqu’il se retourne :
— Et toi, tu as des enfants ? »
Extraits
« Traverser ces années à grandes enjambées, dans les fissures et dans les herbes hautes, les retrouver autrement, les lisser, fracturer et parfois s’attarder, quand l’imminence du départ rejoint les commencements, voilà ce que j’aimerais. Ne pas s’en tenir à la chronologie, laisser de côté le poids des horloges et la réussite, les passeports, les voitures et les surfaces mesurables, mais tenter d’isoler et de rassembler des moments qui seraient restés épars, encore sidérée malgré le recul par l’insouciance d’alors, en les accueillant sans avoir été capable de les reconnaître, comme s’il y en avait, et qu’il y en aurait forcément bien d’autres pareils. Or le moment nu, désarmé, requiert tous les soins. » p. 22
« Nous parlons peu de ce que nous devrions connaître le mieux, nos enfants, si peu en nous disant, à tort ou non, que ce doit être le cas dans toutes les familles.
On ne connaît pas non plus ses proches. Rien de nos plus proches. Je ne sais rien de Frédéric, l’un de mes frères jumeaux décédé le 7 mars 2004, à quarante-huit ans. Pas même s’il préférait le vert au bleu, ni ce qu’il mettait dans son café. Il était grand, brusque, le poil acajou, de cette nuance que n’importe quelle femme voudrait avoir aujourd’hui. Je ne l’ai jamais touché. Parler vaut moins que toucher. Nous n’avons jamais parlé d’amour non plus. » p. 37-38
« Nous n’arrivons pas à comprendre ce que disent notre montre et notre passeport. Aucun passeport, d’ailleurs, ne donne une idée de la démarche de qui la détient, ni de ses gestes ni à quoi ressemble l’intérieur de sa maison. Sidère ce sentiment d’étrangeté, de ne plus habiter son propre corps, ou alors si bien que ceux qui nous entourent apparaissent méconnaissables, et réciproquement. » p. 42
« La marée se retire. Terriblement envie de rincer les mots agglutinés. Car le monde est à sec, raclé, barbelé, mutilé, capturé et monétisé, brutalement révélé. À sec et je me réveille en pensant à de la neige. » p. 90
À propos de l’autrice
Corinne Desarzens, écrivaine. Lausanne 3.10.2019. Eddy Mottaz / Le TempsCorinne Desarzens © Photo Eddy Mottaz
Corinne Desarzens est née à Sète en 1952 et vit à Onnens, dans le canton de Vaud. Écrivaine et journaliste franco-suisse, licenciée en russe, elle est passionnée par les langues. Autrice de romans, nouvelles et récits de voyage, dont Un Roi (Grasset, 2011) et L’Italie, c’est toujours bien (La Baconnière, 2017), elle a reçu un Prix suisse de littérature en 2020 pour La lune bouge lentement mais elle traverse la ville (La Baconnière), le Prix Michel-Dentan pour Un Noël avec Winston (La Baconnière, 2022) et a été couronnée par le Grand Prix C.F. Ramuz 2025 et le Grand Prix suisse de littérature 2026 pour l’ensemble de son œuvre et « pour l’originalité de son regard, l’étendue de sa curiosité et l’éclat de son style, mais aussi pour les bonheurs toujours imprévisibles qu’elle procure à ses lectrices et lecteurs ». Depuis trente ans, Corinne Desarzens réinvente l’autobiographie par une écriture digressive, nourrie d’anecdotes, de savoirs inutiles et de citations. Le Je s’efface au profit du monde, éclaté en fragments lumineux. Myope, astigmate et presbyte, elle a fait du flou une manière de voir juste. (Source : Grand Prix Suisse de Littérature)
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