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En deux mots
Une jeune femme brillante. Un doctorat en intelligence artificielle. Une start-up qui l’embauche pour grimper les échelons. Une ascension fulgurante. Un système qui broie autant qu’il promeut. Et un lit d’hôpital où tout commence, où tout finit.
Ma note
★★★(bien aimé)
Ma chronique
« Faire du code et de la poésie »
Sarah Tadlaoui connaît de l’intérieur ce monde de la tech qu’elle dissèque dans ce premier roman saisissant. Entre syntaxe informatique et fragments poétiques, elle signe le portrait saisissant d’une jeune femme prête à tout pour réussir, et d’un système prêt à tout pour la broyer.
Ils ne sont finalement pas si nombreux les romans centrés sur le monde de l’entreprise, sur les règles qui les régissent, sur les codes qu’il convient d’intégrer pour s’y sentir à l’aise. De codes, il va justement y être question, dans tous les sens du terme, dans ce premier roman qui met en scène une docteure en intelligence artificielle. Quand s’ouvre le récit, elle a quitté sa famille modeste et s’est installée dans un bel appartement, non loin de la tour de verre, siège de la start-up qui vient de l’embaucher pour développer un programme de maintenance prédictive.
Désormais, elle a laissé les lignes de code à des subalternes pour gérer le cœur de la machine. À Tristan, son compagnon, elle explique ainsi de quoi sont faites ses journées : elle jongle, dit-elle, avec des quantités <cite index= »1-158″>« à la fois infiniment grandes et infiniment petites »</cite>, un travail qui peut être, selon l’angle choisi, décisif ou insignifiant. Une explication qui lui fait dire, en riant, que ça ressemble à un geste poétique. Une touche d’humour rare, dans un monde qui en manque cruellement.
Car derrière la promesse d’ascension sociale se cache un tout autre roman. Celui d’une femme qui décrypte et s’adapte, jusqu’à disparaître dans le moule qu’on lui tend. Autour d’elle, les hommes bâtissent, les hommes construisent, les hommes se congratulent.
L’invisibilisation des femmes n’est jamais énoncée frontalement : elle s’infiltre, scène après scène, dans le regard des recruteurs, dans les silences des réunions, dans cette manière qu’ont les collègues de la cataloguer avant même de l’écouter.
Sarah Tadlaoui excelle à peindre cet univers où tout n’est que performance, progression, challenge. Le lundi matin, à la réunion d’équipe, les collègues comparent leurs scores sur leur application de course à pied, discutent des mérites de leurs poudres protéinées, écoutent de la musique électronique en pianotant debout devant leurs écrans, les yeux rivés sur des tableurs qu’ils décryptent sous perfusion d’endorphine. Une génération biberonnée à l’optimisation de soi comme on optimiserait une chaîne de production.
Cette course effrénée a un prix. Certains le paient en substances : la meilleure amie de l’héroïne prend parfois une demi-pilule de modafinil, un médicament qui, dit-elle, ne désinhibe pas comme les amphétamines, mais fait taire le bruit, offre un tunnel de concentration sans distraction ni entrave. Une solution qui n’en est pas une, on le sait déjà, car le roman commence dans une chambre d’hôpital, là où s’achève, ou du moins vacille, le parcours si brillant de cette jeune femme. Nouvelle fable de la grandeur et de la décadence, de l’ascension et de la chute, Croire au code referme la boucle avant même de l’avoir ouverte.
Le style, lui, est une trouvaille. Sarah Tadlaoui, qui a travaillé au sein de l’unité d’intelligence artificielle de Google, calque son écriture sur le langage de l’informatique et du management. Les phrases s’interrompent parfois sur un slash, ce signe qui, en langage machine, sert à séparer, diviser, exécuter. Une ponctuation qui dit l’urgence, l’habitude de foncer quitte à faire des erreurs, l’impossibilité, aussi, de mener une pensée jusqu’à son terme dans un monde qui carbure à la vitesse. Les anglicismes fusent, les zéros et les uns s’invitent dans la syntaxe, les parenthèses dissimulent ce que les mots n’osent pas dire tout à fait. Et pourtant, au détour d’une ligne, la poésie affleure. Car sous la carapace de code, une langue plus intime cherche à se frayer un chemin. C’est fin, c’est nerveux, c’est actuel. Un premier roman qu’on n’oublie pas.
Croire au code
Sarah Tadlaoui
Éditions Héloïse d’Ormesson
Premier roman
300 p., 18 €
EAN 9782387430076
Paru le 27/08/2026
Ce qu’en dit l’éditeur
Telle une fonction mathématique, elle se tend tout entière vers la réussite de l’entreprise, mais dans cet environnement faussement bienveillant, où placer le curseur ? Comment ne pas devenir la proie de cette course à l’optimisation ? Ces caractères blancs sur noir la fascinent depuis l’enfance. Elle code, elle est brillante. Et elle a tout calculé. Issue d’un milieu populaire, désormais docteure en intelligence artificielle, elle est recrutée par une start-up pour développer un programme en maintenance prédictive. Dans la tour de verre où elle vient d’être recrutée, elle doit conquérir sa place pour grimper les échelons. Elle décrypte, elle reproduit et elle s’adapte. Faire couler les données. Cambrer la courbe. Devenir celle qu’ils attendent. Mais comment lutter quand l’algorithme qui nous définit se transforme en code d’autodestruction ?
Croire au code explore la trajectoire d’une femme qui porte en elle les failles du système qu’elle produit. Entre syntaxe informatique et fragments poétiques, Sarah Tadlaoui révèle comment la quête effrénée de l’optimisation peut mener à l’aliénation. Un premier roman saisissant sur les illusions de notre époque.
Les critiques
Les premières pages du livre
« n-1
Sur la table de lit, un rectangle de morue se noie dans une assiette de purée. Bancale, la table, bien que le frein soit enclenché. Ma jambe tressaute contre le plateau et j’observe les vacillements de la substance jaune d’une fluidité franchement excessive, et avoisinant plutôt la soupe, si on me demandait mon avis.
J’ai tout de suite dit que je refusais les médicaments ; je suis jeune, en bonne santé, en pleine ascendance. Je me méfiais des effets cognitifs délétères, je devais rester lucide, il me fallait conclure, ne pas rater le coche, j’étais sur le point de /. Le docteur a hésité un instant, l’air embarrassé, puis a dirigé son regard vers l’intraveineuse. La négo était mal entamée.
Sur les rebords de l’assiette, les mouvements de purée s’étendent comme des marées. Il aura suffi d’un petit balancement répété pour que la morue finisse naufragée. C’est un principe physique simpliste, la matière en mouvement n’échappe pas à son élan.
« Hello, world ! »
J’étais revenue à moi quelques heures avant. Une lueur blanchâtre, des flux, des sons, je cherchais à prédire sur quoi j’allais ouvrir les yeux, mais la requête ramait derrière mes paupières, et même une fois les yeux ouverts, je ne situais pas la chambre en lino, ni le bracelet en plastique à mon poignet, ni la chemise ample que l’on donne aux femmes enceintes ou aux folles – je croyais pourtant avoir fait le nécessaire pour n’être ni l’une ni l’autre.
« Hello, world ! »
C’est la première chose que l’on apprend aux développeurs. Écrire quelques lignes de code qui affichent ce message à l’écran. Le programme surgit du vide, nous salue :
« Hello, world ! »
C’est une tradition informatique. Et un clin d’œil aussi, une inside joke : comme si l’algorithme venait au monde en poussant son premier cri, on lui donne l’illusion d’exister, de prendre acte de sa propre apparition, alors que ce n’est qu’une coquille vide !
Comment savoir qu’elle est vide ? Mais comment savoir qu’il y a quelqu’un à l’intérieur de soi : c’est pareil, c’est impossible. J’y ai déjà beaucoup réfléchi. Il n’existe ni preuve, ni protocole, on ne peut que supposer (espérer).
Le vide à l’intérieur de la chair, c’est ça. Quand la course s’arrête et qu’il ne reste rien. On cherche, on cherche, on ne trouve pas qui habite à l’intérieur. C’est peut-être le dosage médicamenteux ? a dit le psychiatre. Les muscles, le cœur et le cortex ne sont que des tissus, de l’électricité, des 0 et des 1.
Et vous, j’ai dit, docteur, comment savoir que votre coquille n’est pas vide non plus ?
*
Ici, rien ne bouge. C’est la lenteur de la clinique, ses pastels, ses analgésiques, ses désinfectants. Les secondes en équilibre sur la grande aiguille, comme des oiseaux sur une branche qui tremble. Le cadran blanc au mur, comme un visage qui sourit.
A posteriori, bien sûr /
Mais sur le moment, les mots (data) et ce qu’il y a autour (metadata) envoient des signaux contradictoires. Mieux vaut demander pardon que la permission. Eyes on the prey, je me répétais, et plusieurs chevaux dans la course, la vitesse déforme, une faille s’ouvre, un instant de vide où l’on n’a qu’à s’engouffrer, tout à fait, une sacrée opportunité.
*
Cette codification mentale, vous faites cela en continu ? a demandé le psychiatre.
/
Parfois, c’est un léger déséquilibre, rien de plus, puis ça glisse, la pensée fuit, trébuche, se ramasse sur la barre d’un slash /. En langage machine, le / c’est pour séparer : tel fichier est localisé à Users/Max/Downloads ; pour diviser ; pour exécuter. La phrase non terminée, c’est de l’optionalité augmentée qui préfère éviter l’erreur, ne pas boucler.
Italique
Les voix des autres, je les entends distinctement dans ma tête, je les anticipe, je sais ce qu’elles diraient. Elles planent comme des ombres juste derrière mes pensées, les inclinant, les faisant basculer vers l’italique.
()
Et l’autre subterfuge : quand les mots dissimulent et font diversion. Pour limiter les glissements, je coince le sens entre parenthèses. Je fixe entre leurs bornes toutes sortes de traductions (le souterrain, les manigances, le jeu de passe-passe).
Certains trouvent la pratique « sur le spectre » – elle pense comme un algorithme, on n’est pas des machines, et la poésie alors dans tout ça. Au contraire, a dit le psychiatre, c’est une ligne de défense exigeante. Et qui peut finir par être coûteuse, il a ajouté.
Après un silence, il m’a tendu un livre et a dit : tenez, c’est sur Cassandre, elle aussi s’accroche à la langue. Vous y trouverez peut-être un sursis (mais je crois qu’il voulait dire alibi).
Encore une histoire tragique, encore une femme que l’on refuse de prendre au sérieux. Merci, j’ai connu des lectures plus réjouissantes.
« Pendant combien de temps peut-on conserver le moi quand on a perdu la langue ? » s’interroge Cassandre. Je croyais que sa fonction était de prédire l’avenir. L’oracle cherche ses clés, visiblement.
alors, Cassandre, combien de temps ?
combien de temps, hein ?
0.
« Votre journée sur site est confirmée pour lundi. Notre équipe mettra tout en œuvre pour assurer votre succès. »
J’ai jeté un œil au planning des entretiens. En pièce jointe, il y avait un guide avec des conseils comme : « Maintenez le contact visuel, n’oubliez pas de marquer des pauses, et surtout, soyez vous-même et profitez du processus ! Nous sommes très impatients de vous rencontrer ! »
Dans les bureaux du groupe où je travaillais, les stores étaient à demi baissés. Des bannières « erreur système », « autorisation bloquée », « validation annulée » clignotaient sur mon écran. Je m’enlisais. Très impatiente en effet, me dis-je, la jambe tressaillant sous le plateau marron stratifié.
Recrutée pour la transformation digitale, j’avais reçu mon premier chèque, incrédule et redevable. Mais j’ai vite compris qu’il n’y avait rien à espérer. Quelques barons en cravate étaient chargés de l’innovation et l’agilité – les commits, les logs, les données, appelez ça comme vous voulez, allez, laissons la tuyauterie aux ouvriers, la mécanique et le code aux soutiers. Il faudrait attendre mon tour patiemment. Et qui a envie de rester coincé dans la salle des machines du Titanic ?
*
Mon appartement est neuf, blanc et encore vide : une franche hauteur sous plafond, des moulures raffinées, une cuisine moderne, sans poignées, sans distraction, sans entrave. Pour l’heure, les lignes épurées me conviennent.
Eh ben, a dit le banquier, quand je lui ai apporté mon dossier, c’est joli tout ça… alors que de ses doigts bouffis, il tapotait la liasse de papiers. Puisqu’il semblait hésiter, je lui ai dressé la liste des produits financiers que je serais amenée à lui confier et la courbe de ma valeur nette simulée. À moins que son collègue en Gestion de patrimoine ne préfère s’en charger ? ai-je demandé. Il a signé mon prêt immobilier et j’ai emménagé.
J’ai acheté. Dans un immeuble avec ascenseur, dans un quartier qui monte. Tous les jours, en descendant les escaliers en bois verni, j’observe les poils ras du tapis. Sa flore royale. La précision des barres de cuivre qui l’arriment contre les marches. Un jour, j’ai aperçu des petits clous noirs cachés dans la laine. Et je me suis demandé : à quoi servent donc ces belles barres dorées ?
Sont-elles simplement décoratives ?
*
Sur mes feeds : Des hommes sur le podium du Nasdaq gloussant sous des confettis. Des tradwives pétrissant du pain pour leurs huit enfants. Des amis d’université honorés, humbles, reconnaissants de leur dernier grand succès. Un smoothie anti-anxiété. Une coach racontant comment son burn-out est devenu sa plus belle opportunité. Un singe qui tape sur un clavier.
Monter sur la rampe. Pouvoir dire, l’algorithme que j’ai conçu améliore notre rendement de tant de pourcents, entraînant une augmentation du chiffre d’autres riches pourcents – moi qui ai écrit le code, moi qui ai effectué les tests, moi qui ai poussé en production. Et de telles augmentations, ils prendront, même si ça vient de moi.
*
Le matin de l’entretien, j’ai mis le pantalon noir et la blouse en soie rose pêche pliés sur ma chaise. J’applique une crème correctrice légère, un blush sur le haut des joues, du mascara à la base des cils. Soyez vous-même et profitez du processus ! Puis j’entame ma routine capillaire. Masque, lait, gelée, séchage au diffuseur, sérum de finition, afin de donner aux cheveux frisés de type 3C une apparence soignée.
Si tu fais ceci, tu auras cela. Je maîtrise depuis toujours le dispositif : si tu travailles bien, tu seras ; nous serons /. Apprendre les règles et s’accrocher à la rigueur. Le code s’exécute ; le code doit être impeccable.
Devant le miroir, j’ai souri. Pincé légèrement mes lèvres. Relevé le menton. J’ai un doctorat, des tailleurs, des connaissances, les doigts manucurés, un prêt à rembourser, je suis prête, je sais pourquoi je suis là. J’ai inspiré vaillamment et j’ai fixé mon regard. Il m’est revenu en défi, retourné sur lui-même, élevé au carré.
*
Au début, mes parents ne comprenaient pas, ils pensaient à un jeu – tout ce temps en face de l’ordinateur, pour une fille en plus. Puis, à une réunion parents-profs, on leur a dit « douée » et « opportunité » et ils ont commencé à utiliser le mot « programmer ». Pendant qu’ils dormaient, je restais seule face au vieux PC de la salle à manger, jusqu’à ce que les caractères compilent et que /
– Cinq minutes, pas plus, pour le récit de mon histoire personnelle, de quoi accrocher sans rassasier. Jurys de bourses, universités, commissions et comités, je sais y faire, je suis bien entraînée.
Assise dans le métro, j’ai continué à répéter mes réponses en souriant aux visages géants sur les panneaux publicitaires : un jeune homme à lunettes m’incitant à faire fructifier mon capital en ligne, une jeune femme dans sa salle de bains, célébrant l’efficacité de son app de dating, rasoir à la main.
La rame a freiné brusquement. J’ai regretté le choix de la blouse en soie, craignant l’apparition d’auréoles sous les bras. Puis je me suis souvenue d’un conseil providentiel apparu sur mes feeds : une petite imperfection peut vous rendre « plus humaine » et « plus sympathique » en entretien, c’est l’effet Pratfall, disait l’étude.
*
À l’entrée de la tour, on n’a pas tout de suite trouvé mon nom. Je répète, je décompose, j’épelle – oui, comme ça se prononce, tout comme ça se prononce. Je suis en avance, je suis calme, je suis habituée à décliner mon identité.
Les dix-huit étages de verre s’ouvrent au-dessus de moi dans le hall intérieur. Des silhouettes à laptop circulent derrière les vitres comme dans un aquarium géant. J’avance, les portes s’ouvrent, l’ascenseur s’élève, les étages défilent. Le salaire, le bonus, le trending en hausse sur le réseau social professionnel : ma valeur future sur le marché, de l’optionalité augmentée. Je stabilise mon rythme cardiaque, vérifie l’état de mes boucles noires dans un panneau chromé. L’ascenseur s’arrête, douzième étage. Diane m’attend à l’accueil près d’un large écran mural où tournent des spots télévisés : l’usine orchestrée par l’IA, la révolution énergétique est là.
*
J’ai passé cinq entretiens – expansive et volubile avec la designer, concise et méthodique avec l’ingénieur système, et j’ai observé les signaux d’approbation se dessiner progressivement sur leur visage. Il ne me restait que le Directeur. J’attendais, assise dans un fauteuil du lobby, serrant le badge temporaire entre mes mains. J’étais prête. J’allais entrer et réussir ce dernier entretien, j’allais entrer et / j’aurais préféré que la RH me foute la paix.
Le Directeur est arrivé en retard, mâchoire taillée et cheveux en arrière. Il a bouclé la présentation d’usage, que j’écoutais les yeux grands ouverts et le sourire trop large – je dis écouter, mais j’avais étudié en détail sa biographie, et pendant que ses lèvres remuaient, je cherchais à intercepter les pensées glissant comme des ombres sur ses pupilles, à déceler sous ses traits un indice, afin de mieux cibler ma réponse à sa prochaine question.
Puis l’alarme incendie s’est déclenchée au milieu de l’entretien. Il ne manquait pas grand-chose pour conclure mais Daniel s’était déjà levé. De l’autre côté des vitres, au douzième, les employés s’agitaient. La RH est entrée dans la salle, sourire de contrition. L’agenda de Daniel était très chargé mais elle ferait de son mieux pour me reprogrammer. J’ai suivi le mouvement des employés dans la cage d’escalier. Diane me suivait de près, Daniel s’éloignait. Je sentais la fenêtre d’opportunité se refermer, alors j’ai accéléré, descendant les marches deux par deux, poussant les corps qui se pressaient.
Sur la place en bas, des alarmes tintent. Les tours se déversent, comme des ventres de baleine, et tout le plancton recraché sautille. Je me fraie un chemin à travers la foule, la sueur coule sous mes bras, les torses se tournent sur mon passage, hilares d’être sortis de la tour alors que je ne demande qu’à y entrer.
Ah Daniel, vous êtes là !
(Très intéressant cet exercice d’évacuation /. Ça me fait penser à la théorie selon laquelle /. Compresser la verticalité des tours sur une place exiguë, c’est une question de transposition matricielle grandeur nature, non ?) mais j’ai simplement dit :
J’ai trouvé votre portrait dans le magazine Wired fantastique !
Daniel se retourne. Il a l’air surpris de me trouver face à lui. Mon sourire doit être excessif. Il regarde son téléphone, puis ses pupilles zigzaguent autour de moi.
Vous croyez qu’on est en train de perdre combien d’argent collectivement pendant cette simulation ? … Non, je plaisante, la sécurité avant tout. Quoi qu’il en soit : la capacité à réussir dans l’ambiguïté est le plus grand marqueur d’intelligence.
(Ça tombe bien. Si vous saviez comme je suis d’accord, Daniel, et d’ailleurs /). Des agents nous font signe, il faut retourner dans la tour. Mais je reste immobile près de Daniel, lui barrant la route.
Savez-vous qu’il existe une corrélation entre la vitesse d’évacuation et le niveau de coopération des employés ? dis-je. Une étude démontre l’effet sur les obstructions et la contagion de la panique.
Bonne idée ! On pourrait proposer des évacuations comme exercices de team-building. On verrait qui dans les équipes forme le goulot d’étranglement. D’une pierre deux coups.
Ce n’était pas la peine d’organiser l’évacuation de tout le quartier pour tester ma vitesse d’exécution, j’ai dit en souriant. Voyez en tout cas qu’elle approximait la vôtre.
(j’ai osé).
Daniel rit. Bleu clair, pas une ombre sur ses pupilles.
*
Je suis rentrée chez moi à pas turbochargés. Devant le miroir, j’ai voulu sourire, mais d’abord, j’ai soufflé bruyamment. Mes yeux brillaient – humides, je crois qu’ils étaient.
Au téléphone, j’ai dit à mon père :
Oui oui, le travail se passe bien, oui, toujours pareil.
J’ai dit à ma mère :
Rien de spécial, oui, il fait beau. Hein quoi ?
(pourquoi soulever des doutes inutiles) ?
*
J’ai vogué dans les pièces vides de mon appartement, entre les quelques meubles laissés par les anciens propriétaires, fait des mouvements dans ma cuisine aux grands placards blancs.
L’alarme incendie au milieu de l’entretien avec Daniel – tout de même, probabilité vraiment infime, ça donnait presque envie de croire aux signes. Prémonition ou prophétie auto-réalisatrice ? Heureusement, je ne suis pas sensible à ce genre de croyances new age (pourquoi pas lire l’horoscope).
1.
Tristan est éloquent, avocat, fait du tennis, porte des costumes, négocie pour un ministère, parle des sujets du monde avec un air entendu (jeux d’enfant), dit préférer la poésie à la diplomatie et quand il sème des vers dans ses phrases, son sourire fond en fossette.
Au cours du panel qu’il supervisait il y a quelques mois – l’IA au service de blablabla –, Tristan avait élégamment appuyé mes propos, insistant sur les synergies entre nos secteurs qu’il jugeait particulièrement fécondes. À la fin, il est venu me voir. Il avait été séduit par mon intervention sur la maintenance prédictive, l’objet de ma thèse, le cœur de mon travail. Un de ses collègues nous a rejoints, lui aussi était très désireux d’obtenir de plus profondes explications. Ils m’ont ajoutée sur le réseau social professionnel et, pendant quelque temps, eurent tous deux beaucoup de questions.
La maintenance prédictive : anticiper les failles, prévenir les pannes – j’avais l’air d’en connaître un rayon, et pas qu’en algorithmique, avait dit Tristan.
Et en effet, pendant les jours de flottement qui ont suivi l’entretien, il m’a semblé pertinent de répartir la charge de l’attente en activant un canal parallèle. Et donc, j’ai recontacté Tristan. Je lui demandais d’excuser mon silence, j’avais été très occupée, mais s’il le souhaitait toujours, nous pourrions /
*
J’ai quand même ajouté quelques trucs dans l’appartement. Par souci de pudeur ou de loyauté ; ou peut-être trouvais-je les murs très blancs et les lignes très épurées.
Sur la console, j’ai posé un petit livre à la couverture en cuir sculpté qui est un cadeau de mon père et pourrait avoir appartenu à ma grand-mère ; dans le salon, un tapis oriental ; et dans ma chambre, une boîte en cèdre dont j’aime l’odeur, que j’ouvre pour m’approvisionner en lentilles de contact ou pour déposer mes boucles d’oreilles, que j’ouvre parfois par réflexe, sans besoin particulier, que j’ouvre pour l’odeur et parce que j’aime bien dormir la boîte ouverte ; les reflets roux font comme un foyer dans la pièce blanche.
*
Quand j’ai revu Tristan, il portait une barbe de quelques jours et un bracelet de surfeur ou de teuffeur ou de baroudeur qui, dans tous les cas, détonnait avec les manches alignées de sa veste et de sa chemise. Laquelle chemise, je le constatais grâce à la brise de la terrasse où nous étions assis, recouvrait un athlétisme incontesté, voire même une confiance méritée.
À la table du café, Tristan m’interroge avec une curiosité touchante sur mon travail dans l’IA. J’analyse des données, j’explique, par des formes complexes de régression, je tasse des quantités à la fois infiniment grandes et infiniment petites, et ainsi, en fonction de l’angle où l’on se place, ça peut être décisif ou insignifiant, exact ou approximatif, très simple ou très compliqué. Ça m’a tout l’air d’un geste hautement poétique, a dit Tristan en riant. Descendre comme un scaphandre dans notre inconscient collectif et entendre les chants des sirènes de l’IA – fascinant, il conclut.
Tristan a des réponses qui ne sont ni des acquiescements ni des désaccords, mais plutôt des cache-cache, des tangentes ou des danses.
*
J’ai profité de quelques jours de calme. Erré dans la ville oisive des milieux de journée. Cet entre-deux avant le début de l’après.
Sur mes écrans, d’opportunes recommandations : Bliztscaling ou la croissance éclair. Move fast and break things. Les bases de la physique quantique. De zéro à un. L’honnêteté radicale. Godmode : Domine ou Disparaît. L’homme le plus riche de Babylone. L’art de la guerre. L’effet boule de neige.
*
Enfin, l’offre est arrivée. Je pensais que Diane des RH me saurait gré de lui avoir évité les complexes opérations de réagencement de l’agenda de Daniel en vue d’un nouvel entretien, mais au lieu de cela, elle me demandait de lui envoyer le détail de ma rémunération actuelle – salaire de base, bonus, stocks – afin qu’ils puissent me faire une proposition.
Elle me demandait cela comme elle m’aurait demandé ma carte d’identité ou ma facture d’électricité, business as usual. J’éludais. Le travail, à l’inverse du capital, ne crée pas de rendements cumulés. Indexer mon salaire futur sur le passé est le meilleur moyen de stagner.
Puis elle m’a envoyé les chiffres de ma valeur sur le marché.
Une grande opportunité, ils espéraient que j’étais prête à m’y consacrer.
*
Daniel écrit. Que le projet sera très gros. A very very big thing.
Daniel envoie des articles, partage des idées. Du lourd, mon expertise, une équipe à moi pour le projet, il a hâte de commencer. Ensemble, de très grandes choses, d’immenses opportunités.
*
Dans le regard de Tristan, accoudé au zinc, ce soir-là : une capacité à désobéir dans le strict cadre de la délicatesse qu’il sait sienne.
Mais il dit : il faut toujours négocier. C’est un jeu. Demander plus, c’est une façon de signaler sa position. Et puis, qu’y a-t-il à perdre ?
Ses yeux débordent de tout ce qu’il ne peut désobéir. Et sa négociation n’est pas seulement salariale.
*
Qu’y a-t-il à perdre ?
Il existe deux types de personnes, ceux qui négocient toujours plus et celles qui ont peur de trop demander. Or les portes ne s’ouvrent qu’à ceux qui les poussent, on rate 100 % des tirs que l’on ne tente pas, etc. Je me suis dit qu’il faudrait tenter de négocier. J’ai réfléchi à plusieurs combinaisons de mots mais la formule m’échappait, je n’ai rien demandé, j’ai signé.
*
J’ai appelé mes parents. J’ai expliqué simplement :
Non, aucun problème, tout se passait très bien au groupe, ne vous inquiétez pas. Non, pas de problème pour le crédit. Oui, ce sera mieux.
Oui.
C’est une bonne nouvelle.
*
Quand le soleil entre par la fenêtre de mon appartement, il touche le livre en cuir sur la console. Un livre de Rumi, que je n’ai jamais lu mais dont je connais très bien la graphie. Les rayons font briller les tranches dorées sur les côtés. Dans la pièce vide, ça fait son effet.
*
Enfin, le premier jour est arrivé. Le matin, je me suis arrêtée sur la place au milieu des tours : asymétrique, étroite, pourvue d’un bassin, de bancs, de cendriers – une place comme il en existe dans toutes les villes qui comptent.
Quoique le temps soit une variable continue, j’éprouvais la justesse de ces expressions symboliques – tourner la page, gravir un échelon, franchir un palier.
Devant la tour, j’ai reculé de quelques pas pour mieux voir les dix-huit étages. Je sentais vibrer l’esplanade d’un fourmillement encore vague mais déjà puissant, des centaines de pas battant la dalle, une fluidité écologique sans équivoque.
J’allais passer la porte. Pénétrer au cœur du réacteur. La tech. Le grand déboulonneur. Ce bolide taillant indistinctement à travers les strates collantes des classes.
Bâtisseurs de software, aux revenus de titans
Les David et Goliath changent de camp
Nos pyramides seront des réseaux de données
Nos trésors de tokens et d’octets
Et battant au rythme fou de nos claviers…
… Mais je ne suis pas poète. On sait bien que ce n’est pas à la poésie que tourne la méritocratie.
2.
Après une brève formation Inbox Zéro et machine à expresso, j’ai pris place à mon desk. Daniel m’a saluée d’un check de la main. Lors du point quotidien, il m’a présentée au groupe de jeunes hommes rassemblés en cercle sur la moquette. Doctorat IA, expérience full stack, puissance de calcul bulldozer et précision laser, il a dit, d’une voix égale et détachée, comme on vend un actif sur le marché. Puis, les hommes se sont dispersés et les têtes ont disparu derrière les rangées de moniteurs 32 pouces.
*
Tu as eu ton sac de goodies ? demande une assistante. J’ai un sweatshirt avec le logo, un mug avec le logo, des stickers avec le logo. Un porte-clé, un casque, un cube antistress, un coupon de réduction pour une app de méditation. Oui, je crois que j’ai tout. Et pour le protocole d’accès au code ?
*
J’ai aligné les bords de mon laptop avec ceux du bureau blanc. Caressé le métal satiné et froid et, du bout des pouces, palpé les angles arrondis. Très lentement, j’ai décollé le film de protection, observant la pellicule tirer, s’arquer, résister. Puis, d’un coup sec, j’ai tout arraché.
*
Orchestrer les usines. Optimiser l’efficacité énergétique. Libérer le potentiel caché. Révolutionner le secteur. Sur les slides, les graphs, les posts, dans les réunions, les présentations, les conversations. Des pourcentages de consommation, de coûts, d’émissions.
J’ai dit à mon père :
On construit du code pour les usines.
Des usines comme la mienne ? a demandé mon père.
Un peu, oui.
Le silence entre nous s’allongeait alors j’ai continué :
Le code, c’est pour améliorer la gestion de l’usine. Pour que ça consomme moins d’énergie.
C’est bien, a fini par dire mon père.
C’est le futur.
J’ai attendu un moment, peinée par son abdication, puis j’ai dit :
Il y a même des casques et des chaussures de sécurité exposés au bureau !
(pour la déco – une métaphore).
*
Daniel avait insisté pour que je commence plus tôt. Mais aujourd’hui, il écrit :
Pas dispo cette semaine, on se parle bientôt.
Sur l’interface, je reçois « Welcome aboard ! » d’un bot RH. Sans plus d’introduction, je suis ajoutée à une dizaine de canaux internes aux noms étranges : #war-room, #pet-paparazzi, #meme-dreams, #shower-thoughts.
*
Je déjeune avec Alice. Nous nous sommes rencontrées pendant la journée d’intégration. Au moment de la slide sur la culture d’inclusivité, nos regards se sont croisés et – décrochage – se sont reconnus. Nous sommes devenues amies.
Alice est grande. Alice est blonde. Les collègues qui la rencontrent à l’happy hour supposent qu’elle est en marketing ou communication, un de ces postes qu’ont les filles qu’ils voudraient bien draguer. Alice les laisse présenter leur travail dans des termes adaptés à une enfant de cinq ans, et quand ils ont fini, elle les empale de questions techniques mettant à vif leurs failles existentielles et épistémiques.
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Autour d’un verre après le travail, les hommes de la tour disent qu’ils aiment bâtir. C’est pour ça qu’ils sont là. Ils disent I like to build stuff, et après plusieurs pintes, ils disent I love to build shit, avec fausse modestie.
Le kif du jaillissement. Passer de zéro à un, poser les premières pierres, bâtir, c’est braver l’abîme, donner forme au néant, ils disent.
Après une réunion qui tourne en rond, quand les assistantes abusent de leur temps – I just want to build stuff. Pour parler de code, mais aussi de menuiserie, d’assemblage de drones, ou de conception d’enfants – I like to build shit.
Moi, j’ai découvert ce frisson d’adrénaline seule face au PC de la salle à manger. Quand les résultats s’affichaient sur le terminal, je ressentais comme un courant électrique, des embranchements de possibles se dépliaient à l’infini. Puis, lentement, j’ai appris à préférer la rigueur à l’euphorie. J’ai trouvé refuge dans le cause à effet, sa fiabilité ne pourrait pas me désavouer (si tu fais ceci, tu seras /).
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Tu es à l’hôtel ? a demandé ma mère, en recevant la photo.
Mais non, c’est le bureau.
Eh ben, c’est joli.
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Depuis mon poste, derrière l’écran haute résolution, j’observe l’étage. Les mosaïques de moniteurs montent et descendent sur les bureaux électriques. Certains codent debout, d’autres assis, d’autres changent en fonction de l’heure ou de l’activité, code : debout ; emails : assis ; matin : debout ; après-midi : assis. D’autres s’enfoncent dans un fauteuil cocon, font des tractions à une barre murale, surfent sur une planche d’équilibre face à leur écran.
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La prise de poste est plus lente que prévu. Daniel n’est pas encore venu me voir, je n’ai pas été briefée sur le projet.
En attendant, j’ai décidé de résoudre des bugs à forte visibilité. Décrits dans un ticket, référencés dans une réserve – l’identifiant s’y sert comme dans une file d’attente et se met à bâtir. D’abord, tout paraît informe sur le chantier. Puis peu à peu, on s’élève, comme un aigle balayant de vastes espaces, les contours se précisent, l’abstraction devient cristal. Alors, enfin, les cellules s’apaisent. J’aime le calme qui règne.
Sur le chat de l’équipe, j’ai quand même posé quelques questions savamment calibrées – le choix de tel outil, c’était pour la perf ou la rapidité en prod ? – qu’ils voient que je suis là, qu’ils sachent pourquoi.
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Tristan exprime un enthousiasme constant. Il s’enquiert du nouveau poste, il me questionne et je simplifie : de l’IA pour faire tourner des sites industriels, tu vois ? Mais Tristan aime les images et réfléchit par analogie. Il dit des choses comme : des lignes de code qui dirigent des flux et activent des turbines ; de l’infrastructure invisible, sans contremaître ni tapis convoyeur !
Il a des connaissances surprenamment diverses quoiqu’il ne soit pas aisé de distinguer ce qu’il sait de ce qui le fait rire. Ses pensées ne suivent pas les miennes de façon linéaire. Elles tombent aléatoirement sur le terrain de tir qu’il ouvre entre mes mots. Elles tombent, et j’observe les motifs de couleur s’y déployer.
(Il manque de rigueur mais ses coloriages ont du charme).
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Je profite du calme initial pour explorer la liste des perks, les avantages, les extras : cours de CrossFit, prime pour vélo électrique, salle de repos en réalité virtuelle, espace massage, cabines insonorisées pour coder, aide à la préservation de la fertilité.
Après tout, pourquoi ne pas profiter de ce temps libre pour effectuer quelques check-up « santé » ?
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Tristan vient me chercher à la sortie du bureau pour prendre un verre ou se rendre à un événement culturel. Nous marchons dans les rues la nuit tombée, il écoute avec avidité, soulève les interrogations propres à son milieu : l’intérieur de la boîte noire, l’éthique de l’algorithmique, prédictions et libre arbitre, etc. J’aimerais comprendre ce qu’il cache sous ses discours.
Comment tu imagines le code qui produirait la poésie, je demande.
Comment ça ?
Si tu pouvais soulever le capot des mots, qu’est-ce qui apparaîtrait ? Comment sont encodés leurs rouages, leurs mécanismes secrets ?
Tu veux réduire la poésie à un système ? Je ne sais pas si… Fascinant, s’émeut Tristan.
Et nous restons là un instant, assis sous la nuit, calés entre les racines et les branches du langage.
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Pour le projet ? Hein ouais, ASAP, dit Daniel.
Il me salue, il sourit, il est pressé de commencer, mais /
T’as qu’à voir avec l’assistante.
Avec l’assistante ?
(soudain, une légère fébrilité).
Daniel est souriant. On est d’accord, c’est encourageant.
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Dans la tour autour de nous, des sociétés d’e-commerce pour jeunes gens surbookés optimisent la vente de succulentes en pots, bagues en titane avec score de sommeil, masques infrarouge anti-âge, compléments pour booster les cheveux, le microbiome, la performance, la santé mentale. Chaque soir, les employés quittent la tour aux guidons des mêmes vélos, déballent les mêmes emballages carton livrés par les mêmes start-up à domicile, s’endorment devant les mêmes séries streamées sur les mêmes plateformes.
C’est vrai, l’optimisation digitale est l’invention consumériste de notre génération »
Extraits
« À la table du café, Tristan m’interroge avec une curiosité touchante sur mon travail dans l’IA. J’analyse des données, j’explique, par des formes complexes de régression, je tasse des quantités à la fois infiniment grandes et infiniment petites, et ainsi, en fonction de l’angle où l’on se place, ça peut être décisif ou insignifiant, exact ou approximatif, très simple ou très compliqué. Ça m’a tout l’air d’un geste hautement poétique, a dit Tristan en riant. Descendre comme un scaphandre dans notre inconscient collectif et entendre les chants des sirènes de l’IA — fascinant, il conclut.
Tristan a des réponses qui ne sont ni des acquiescements ni des désaccords, mais plutôt des cache-cache, des tangentes ou des danses. » p. 24-25
« Lundi matin: salle Turing, nouvelle équipe. Mes quatre collègues sont réunis autour de Tom, jambes écartées, mains dans les poches de leur pantalon chino. Je prends place dans le cercle, des hommes aux corpulences et personnalités variées, d’anciens consultants et financiers. Tom nous fait part de récents développements, se réjouit d’une avancée avec le client. Les hommes trépignent, se frottent les mains, se congratulent.
Turing est une salle en libre accès que Tom utilise comme son QG. Alan Turing, le mathématicien fondateur de l’algorithmique, a craqué le code de l’Enigma, décrypté les communications allemandes, changé le cours de la guerre. Dans la salle Turing, mes nouveaux coworkers s’attaquent à d’autres mystères: ils aiment comparer leurs scores sur l’app de running, évaluer les effets de leurs poudres protéinées, débattre du delta entre deux modèles d’une montre connectée, partager des playlists d’EDM qu’ils écoutent pendant qu’ils pianotent debout à leur bureau, balançant la tête sur le beat, jonglant entre les onglets d’un Excel sheet, les yeux grands ouverts sur les chiffres qu’ils crunchent sous endorphine. » p. 65
« Il faut veiller sur ton puits de colère, dit Alice. Ne pas laisser les chevalets de pompage siphonner ta puissance. Whatever fuels your boat, ton combustible, ton geyser.
Elle marque une longue pause. Ai-je déjà essayé le modafinil ?
Elle en prend une demi-pilule de temps en temps. Rien à voir avec les uppers comme l’amphétamine ou la coke qui désinhibent. C’est plus subtil, elle précise, ça fait taire le bruit. Un tunnel de concentration qui balaye doutes et distractions. Pas d’euphorie, les pensées tracent — des lignes épurées, sans distraction, sans entraves. Normalement, il faut une ordonnance d’un neurologue, mais Alice a trouvé un moyen.
Elle ne veut pas m’encourager bien sûr, mais si ça pouvait m’aider, de façon occasionnelle, elle saurait s’en procurer. » p. 95
À propos de l’autrice
Sarah Tadlaoui © Photo Philippe Matsas
Sarah Tadlaoui a grandi entre le sud de la France (Bergerac, Toulouse), le Maroc et la Californie. Après un diplôme de l’université de Columbia, New York, elle s’engage auprès de l’ONU en Colombie. Elle rejoint ensuite l’unité d’Intelligence artificielle de Google dans la Silicon Valley, où elle assiste à la genèse de l’IA générative. Croire au code est son premier roman qui raconte l’envers de ce milieu méconnu et fantasmé. Elle vit actuellement à Paris. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)
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