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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Béa vient d’avoir sa deuxième fille, Gabrielle. Jan, quatre ans, réclame sa mère. Martijn, le père, répète son morceau de clarinette dans la pièce insonorisée. Et dans ce quotidien surchargé, le père de Béa décline sur son île de Norderney. Tandis que le travail déborde de partout, une femme tente de ne pas se noyer.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Chronique de l’usure maternelle ordinaire
Dans son nouveau roman, Anne-Sophie Subilia suit le quotidien d’une jeune femme qui vient de mettre au monde son second enfant. Sans pathos, elle nous raconte la charge que cette maternité représente et combien elle pèse sur sa vie et celle de son couple.
« Depuis l’immeuble d’en face, éloigné d’une cinquantaine de mètres, on la voit probablement passer d’une pièce à l’autre, en gesticulant. Elle fait les lits, actionne ses bras, coups secs pour enfiler le duvet dans la housse, coup d’ongle pour déloger la fermeture éclair. Pas de sueur à cette distance. Pas d’odeurs corporelles. Pas de rumination ni de cris. Mais Sa bouche qui se pince, des coups de la tête, des mimiques furieuses. Et la manivelle du store rapide, dans Sa main. Elle s’efforce de suivre l’accélération démentielle de sa vie. »
Béa vient d’accoucher de Gabrielle, quatre ans après la naissance de Jan. Sa belle-mère est venue d’Amsterdam pour l’épauler quelques jours. Puis elle repart. Et c’est là que tout commence vraiment, à l’image de cette scène d’apparence anodine : un orage éclate, la pluie s’infiltre, Béa court fermer les fenêtres, éponger le sol, protéger l’appartement. Jan, le nez qui coule depuis deux mois, s’en mêle avec ses petites mains, croyant l’aider. Le bébé se réveille en pleurant au pire moment. Rien de grave, en apparence. Et pourtant, tout est déjà là : l’urgence permanente, la charge qui ne s’arrête jamais, le corps de Béa toujours en mouvement, jamais en repos.
Ce qui frappe, chez Anne-Sophie Subilia, c’est la manière dont elle décrit le quotidien de Béa. Pas de scène spectaculaire, juste l’accumulation. Allaiter Gabrielle tout en surveillant Jan. Nettoyer les dégâts de l’un pendant que l’autre en fait de nouveaux. Caler les siestes qui ne se synchronisent jamais. Et, en toile de fond, les papiers administratifs, les courses, les vêtements à recoudre, et ce père malade, sur son île de Norderney, qui refuse d’en partir.
Martijn, lui, a une pièce insonorisée. Il y répète sa clarinette, porte close, pendant que la maison déborde. Il n’est pas un mauvais père. Il est simplement ailleurs, protégé par son art, quand elle reste seule disponible à chaque appel, chaque pleur, chaque bruit suspect. Cette inégalité-là, discrète, jamais nommée comme telle, finit par fissurer le couple. Une scène, plus tard dans le livre, la fait exploser au grand jour : Jan, livré à lui-même, peint des arabesques sur les partitions de son père. La fureur de Martijn se retourne contre l’enfant, et c’est Béa qui, une fois de plus, absorbe le choc et répare.
Face à cette saturation, Béa cherche des brèches. La piscine municipale, où elle retrouve pour quelques longueurs la sensation d’un corps qui lui appartient encore, même si l’inquiétude la rattrape entre deux bassins. Le centre commercial, qu’elle prétend détester mais où elle revient chaque jour, ne serait-ce que pour un tour de carrousel gratuit avec Jan. Et la traduction littéraire, son métier, qui lui offre, l’espace de quelques pages, une lenteur retrouvée.
Le style épouse exactement ce que vit son personnage. Les phrases sont courtes, hachées, puis soudain elles s’étirent, comme un souffle qu’on retient avant de le relâcher. Le titre dit tout : un glissando, en musique, c’est ce mouvement continu d’une note à l’autre, sans palier. Béa ne passe jamais d’un état à l’autre par étapes nettes. Elle glisse de la tendresse à l’agacement, du soin à l’épuisement, sans transition perceptible. L’écriture, très sensorielle, s’attarde sur les matières du quotidien : le lait caillé, le chlore, la poussière, le linge froid tordu dans le tambour de la machine. Ce ne sont pas des détails décoratifs. Ce sont eux qui fabriquent, phrase après phrase, la fatigue de Béa.
Après L’Épouse (2022), couronné d’un Prix suisse de littérature, ce nouveau roman sonne juste et confirme tout le talent de la romancière. Sans jamais réduire Béa à son épuisement, sans jamais vouloir donner de leçon, elle l’observe avec une acuité redoutable, montre comment elle tente de ne pas sombrer. Elle s’accroche . Elle rit, elle traduit, elle nage, elle désire une soirée entre amis.
Anne-Sophie Subilia réussit une chose rare, donner à ressentir la fatigue, comme si on s’essoufflait aux côtés de Béa d’une pièce à l’autre de son appartement, pestant sur l’inégale répartition de la charge parentale.
Glissando
Anne-Sophie Subilia
Éditions Zoé
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782889076482
Paru le 27/08/2026
Où ?
Le roman n’ pas précisément situé, mais on reconnaît une grande métropole suisse. On y évoque aussi Amsterdam et l’île de Norderney.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Béa vient d’accoucher de son deuxième enfant. Elle trouve du réconfort dans les centres commerciaux, se rase le crâne, s’inquiète à propos de tout, punit trop vite son aîné de quatre ans. Le ménage l’obnubile jusqu’à nettoyer en cachette. Sa pensée se disperse. Les consignes qu’elle se donne à elle-même n’en finissent pas, répondre à cette invitation, repriser les coudes du pull en laine, payer les factures. Ça ne s’arrête jamais, même quand, enfin seule, elle accumule ses longueurs de bassin à la piscine municipale.
Les brèches sont rares. Mais il suffit que la montagne de linge se mette à respirer comme une baleine, qu’un nuage noir la captive ou qu’elle trouve la bonne phrase pour le roman qu’elle traduit, alors, la voici ramenée à elle-même.
En alternant les points de vue, Anne-Sophie Subilia subjugue. Du couple fragilisé par la maternité à l’émerveillement devant l’enfance, cette mise sous tension poétique de la vie ordinaire est haletante.
Les critiques
Actualitté (Lucy L.)
Les premières pages du livre
« 1.
Elle rajuste son soutien-gorge, sa chemise, et quitte la chambre du bébé. Parvenue dans le séjour, elle jette un œil à sa montre, déjà dix-huit heures. Elle s’agenouille pour rassembler les jouets qui ont volé dans toute la pièce, en trouve sous le radiateur et, de fil en aiguille, se contorsionne pour regarder sous les meubles, une joue sur le parquet. Affairée, rapide, elle compresse les peluches dans le panier qui leur est dévolu, les hochets et jouets de dentition dans la corbeille. Elle secoue le tapis d’éveil, le
plie en quatre et le dissimule dans un tiroir. En quelques minutes c’est rangé, le salon devient un lieu d’adultes.
Par la fenêtre, le nuage d’orage lui apparaît.
Énorme, anthracite, captivant. Il enfle et noircit au-dessus des toits. Progression lente, mais incontestable. La femme semble assujettie à cette météo qu’elle n’attendait pas. Le nuage éclate en gerbe drue et arrose l’avenue en contrebas. La pluie crible la résine du balcon ainsi que toutes les vitres, s’infiltrant par les impostes. L’appartement est plongé dans l’obscurité. La femme appuie sur l’interrupteur du couloir et s’empresse de tâtonner dans le placard, à l’emplacement des serpillières, elle court d’une pièce à l’autre, ferme les fenêtres et essuie les sols à grands gestes. Elle se dirige vers leur armoire à habits, saisit des serviettes éponges et en fait des rouleaux qu’elle dispose devant chaque appui de fenêtre. Les gouttes chargées d’on-ne-sait-quoi sont cerclées d’un minuscule anneau brunâtre.
Son garçon déboule, le casque de sa boîte à histoires sur les oreilles. Il fait un tour d’horizon d’un air amusé, voit sa mère se déplacer à quatre pattes avec le seau turquoise. Il prend le premier chiffon que ses yeux aperçoivent au sol, s’y met, tout en reniflant ce rhume jaune qu’il traîne depuis la rentrée des classes, deux mois. Les manches d’un sweat à capuche encore trop grand pour lui recouvrent une partie de ses mains, le bout des doigts ressort.
L’enfant s’essuie le nez d’un revers de manche et
poursuit, étalant l’eau du torchon, luisante sous le néon.
— Jan, arrête!
La femme semble affolée. Des plaques rouges
bourgeonnent sur son cou, croissantes au niveau des clavicules. Elle porte la main à son épaule, comme un réflexe pour cacher son flush.
Agenouillé, presque couché sur le carrelage de la cuisine, l’enfant continue son ménage au ras du sol, devant la porte-fenêtre du balcon nord. Une oreille posée sur une catelle froide. L’autre, attentive. La pluie bat à quelques centimètres de son visage. Il y a le souffle frais de cette pluie. Une simple vitre les en sépare. Maintenant c’est son pantalon qui sert de serpillière.
— Debout, tout de suite !
Sa mère tire sur ses bras pour le relever, mais il fait le mollusque et ferme les yeux en souriant.
Elle lui arrache le torchon des mains et lui époussette les cuisses.
Au même moment, des pleurs se font entendre.
Le bébé s’est réveillé.
2.
Elle porte une robe en lin, élégante et pratique, sa mine est triomphante, à peine cernée. On ne
devine pas les coques d’argent sur ses mamelons gercés. Elle a accouché une semaine plus tôt. Ils ont fait rouler la poussette sur le gravier. On est sous un tilleul, à une terrasse de restaurant à la fin du mois d’août. Belle-maman est arrivée d’Amsterdam pour les aider le premier week-end. On savoure des filets de perche. Le couffin est neuf, couleur pourpre.
L’aîné trempe ses frites dans du ketchup et se lève de sa chaise à la moindre occasion, vérifie si sa sœur dort en se hissant à la nacelle. À la serveuse il répète qu’il est devenu grand frère, qu’il a eu quatre ans en juillet. Tout le monde acquiesce. Au long du repas, on a souvent modifié l’angle de la poussette et ajusté l’ombrelle. Hors champ, il y a eu plusieurs tétées, on a langé deux fois le nourrisson sur un banc moucheté de fientes de pigeons. Hors champ, il y a des traces de doigts gras sur le tissu du couffin.
3.
L’aspirateur traîne au milieu du hall.
On l’enjambe.
4.
Le bébé pleure, elle le porte d’un bras contre
elle, tout en accumulant les courses du week-end dans le couffin, à même la peau de mouton et dans le panier inférieur de la poussette qui sert alors de caddie. Les couches et les lingettes. Les yaourts et le fromage. De quoi faire une quiche, une salade, des légumes au four, des tartines au chocolat râpé.
La mère cherche la tétine, la trouve au fond d’une poche. Entre-temps, la nuit est tombée, ils n’en savent encore rien. Le bébé pleurniche, renifle, se calme en suçant sa tétine. Ça devient lourd sur l’avant-bras. Elle se dandine pour bercer tout en parcourant les rayons. Si on la regardait depuis les caméras de surveillance, on verrait comme elle se dépêche, comme ses gestes sont véloces, saccadés d’empressement, de stress, mais très précis quand même – efficaces. Dès qu’elle a eu fini, elle savait où s’asseoir : sur un cube à côté du petit carrousel gratuit.
Elle dézippe sa longue doudoune, dégrafe le soutien-gorge, remonte juste ce qu’il faut le pull et plaque son bébé qui trouve la fente. La petite est toute raide dans sa combi pilote qui la maintient en diagonale, une cosmonaute. La mère tourne le regard vers son aîné chaudement vêtu, cerné. Elle a à cœur de lui faire plaisir, ça aide à guérir. Juché sur un hippocampe bleu, il grignote un Babybel.
D’ici peu, l’enfant changera de monture, préférera le tracteur rouge. La cagoule en laine affine son visage fiévreux. Les yeux sont rougis, le gauche est purulent. Un reste de sauce tomate macule sa joue.
Il a cette manie d’essuyer sa morve du revers de la manche. Deux aboiements résonnent dans le magasin, qui leur font tourner la tête et regarder alentour. Salon de coiffure. Bodyminute. Pharmacie.
Une fois passé les caisses enregistreuses, certains clients détournent le regard dès qu’ils comprennent ce qu’elle fait. Une adolescente, au contraire, aimerait s’attarder mais s’en empêche. Petits spasmes du bébé, la couche se remplit. La mère se rappelle le parcours jusqu’à l’ascenseur qui jouxte les toilettes de l’étage. Ses yeux se perdent du côté d’un escalator où montent et descendent des silhouettes. La mère ment en disant détester les centres commerciaux. Elle dit détester ces endroits mais voilà qu’elle y trouve du réconfort. Venir faire des courses chaque jour, des broutilles, des cotons-tiges, une paire de chaussettes. Combien de tours de carrousel ? Son fils ne se lasse pas. Il n’a pas l’air heureux, mais pas malheureux non plus. Un peu éteint probablement. Il se laisse glisser du tracteur quand sa mère l’appelle.
5.
Juchée sur un escabeau, en bras de chemise, elle astique une vitre ouverte, sous le regard du bébé dans sa chaise haute. À contre-jour, on voit ses gestes rageurs, tantôt amples et concentriques, tantôt infiniment butés, le chiffon et l’ongle s’attardant sur une moucheture coriace. Sa queue de cheval bat la mesure. La petite éternue plusieurs fois dans le courant d’air.
La porte s’ouvre. Martijn pose ses clés et les croissants sur la table.
— Mais qu’est-ce qui te prend, Béa ?
— C’est à cause de la pluie brune de l’autre jour.
On n’y voyait plus à travers.
Il détache la ceinture de la chaise, prend la petite dans ses bras et l’entraîne dans une autre pièce.
— Sache qu’il repleut demain, et que notre fille
a les mains gelées.
6.
La petite ne s’est endormie qu’au retour de promenade. La laisser un moment dans l’entrée de l’immeuble? La mère semble jauger la situation.
Elle regarde son bébé, puis c’est comme si elle questionnait les boîtes aux lettres. Elle finit par rabattre la couverture en laine sur le guidon de la poussette, entrouvre la combi avec minutie et descend à toute vitesse à la buanderie. Lumière grise et tendre, parfumée. Une traînée de poudre Ariel par terre. Mais on n’a pas le temps pour remarquer ces détails. Elle enfonce le bras dans le tambour et tire à l’aveugle sur la pelote refroidie. Les habits humides sont entortillés les uns aux autres, pas faciles à démêler.
Un étage plus haut, la porte d’entrée grince, puis claque. La femme s’interrompt, tend l’oreille, se
dépêche encore plus. C’est une porte sans digicode.
Entre qui veut, la gérance ne fait rien. Elle remonte quatre à quatre les escaliers. Moiteur aux tempes.
La petite dans sa combi rose n’a pas bougé. La mère vérifie son souffle, dégage son bonnet béguin qui risque de se mettre sur son œil ou, pire, sur ses minuscules narines, quand elle s’agitera. Peur d’une malédiction, d’un rapt, peur de tout. Les pensées s’engouffrent en elle comme des pieuvres dans un goulot.
Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
Coincée à l’entrée de son immeuble sans ascenseur, avec la petite qui vient d’entamer son cycle de sommeil – ne pas l’interrompre.
Le voisinage passe, se penche vers le bébé avec ravissement, et la salue. Besoin d’aide ? Elle répond non merci en souriant. Une petite rage apparaît entre ses lèvres.
Une odeur de mazout émane du sous-sol.
À la buanderie, le linge est tordu sur le fil.
7.
La chaleur chlorée l’embaume dès le passage des portes et son allure ralentit aussitôt. Elle passe aux caisses.
— Un abonnement annuel s’il vous plaît.
— J’ai besoin d’un portrait. Regardez la caméra. L’employée de piscine lui montre sur l’écran de son ordinateur la photo digitale qu’elle vient de prendre, glauque et floue, et tend à la femme sa nouvelle carte. Elle paie, passe le promenoir, descend les escaliers. À partir de là, elle ne reconnaît plus rien. Tout a changé. Les tourniquets, l’emplacement des cabines. Elle tourne sur elle-même. Les vestiaires ont été rénovés dans l’intervalle qu’a duré sa grossesse. Ensuite il était conseillé d’attendre six semaines avant d’aller à la piscine. Un préposé au nettoyage lui montre le fonctionnement des casiers.
Tout prend du temps, elle n’en a pas. C’est sa première sortie sans la petite. Un risque à prendre.
Son maillot de bain la gaine. Rentrer le ventre. Les seins sont comprimés. Léger étourdissement en s’asseyant sur le rebord du bassin. Elle crache dans ses lunettes ovales, les essuie du pouce, les ajuste sur le bonnet. Le plaisir sportif revient dès la troisième longueur, alors qu’elle commence à s’énerver d’être freinée par des plantes de pied et des myriades de bulles. Elle passe sous les bouées rejoindre la ligne intermédiaire. Sa pensée, si on y avait accès, serait comme ces bulles éphémères. Est-ce que tout va bien à la maison? Est-ce que la petite n’est pas en train de me réclamer ? Pourquoi ces joues en feu?
Et les phrases des autres. Pourquoi elle est toute petite ma sœur maman? Tu devrais te laisser du
temps avant de recommencer le travail… La femme boit la tasse, tousse et s’accroche à l’échelle. Elle écourte son heure dans l’eau.
Aux miroirs, elle aperçoit les gestes d’une femme qui se coiffe, de trois quarts, enroulant ses cheveux dans une brosse ronde, et ne faisant rien que ça, enrouler doucement.
Elle rentre au pas de course, cheveux mouillés dans les couleurs rouille de l’automne.
8.
Durant de nombreuses semaines, elles rejouent chaque jour le premier jour, le bébé posé sur son ventre, en koala, avec ses respirations mouvantes, variées, ses bruits de succion, à la lisière du sommeil.
Ses cheveux parsemés courts, velours, caressent le cou de la mère et la mère frôle du menton et des lèvres cette tête sublime où tourbillonnent deux épis. L’odeur n’est plus de biscuit mais changeante, selon les journées. L’arc de ses yeux fermés, les cils de poupée, et l’empreinte de l’ange. La mère s’allonge, s’assoupit, elle aussi.
9.
Chahut d’un samedi matin. Au feu les pompiers vla la maison qui brû-le! Au feu les pompiers vla la maison brûlée! Jan chante à tue-tête en rabattant la croûte de ses tartines sur le bord de l’assiette. Son lait pas terminé. Sa peluche panthère noire en travers de la table. Déjà prêt pour la piscine, il l’attend devant la porte avec son gilet de natation. Elle, engourdie, pas grand-chose dans l’estomac, termine son café debout. Leur sac de sport est prêt depuis la veille.
Elle couvre la petite de baisers et de caresses.
— Et moi tu ne m’embrasses plus ? »
Extraits
« C’était en mars deux ans plus tôt. Lors d’un colloque de traduction littéraire à Soleure. Des nouveautés avaient circulé, ainsi que quelques livres moins récents, passés inaperçus. Elle avait feuilleté l’ouvrage, paru dans une petite maison d’édition berlinoise. « Court mais intraduisible », soutenait un collègue. Elle s’était retirée dans sa chambre d’hôtel assez tôt dans la soirée et l’avait lu pendant la nuit, sous les draps amidonnés qu’elle chassait puis rabattait au gré de ses humeurs.
Elle se souvient de l’impact. La sensation que sa jeunesse tenait là, compacte, dans ces pages truculentes et bizarres, dans le chemin qu’empruntait cet adolescent pour se connaître, se confronter à l’étroitesse d’une petite ville du littoral en mer des Wadden. De soirées clandestines en révisions du bac que finalement le protagoniste n’aurait pas, on assistait au grand réveil qui suivait l’échec et qui en faisait un événement À partir de là, la nervosité spectaculaire d’un tout jeune adulte fusionnait avec le principe de lenteur, l’histoire bifurquait, et Béa se sentait déplacée au fond d’elle-même par ce texte qui lui semblait une célébration subversive, une adhésion à ce qui ne compte pour rien dans le monde actuel: l’état de poesie. Ce sont ses éclats de rire à peine étouffes qu’on aurait entendus à quelques reprises sans le Jacquard habillant les cloisons de cette chambre d’hôtel pour absorber les bruits. De plaisir, elle frottait ses pieds nus l’un contre l’autre. Déjà certaines phrases semblaient trouver, dans les couloirs de sa pensée, un chemin encore immatériel vers la traduction. Recroisant le collègue au buffet du petit-déjeuner, elle lui avait souri sans rien dévoiler de son projet. Ce serait ardu, pas impossible. » p. 38-39
« Depuis l’immeuble d’en face, éloigné d’une cinquantaine de mètres, on la voit probablement passer d’une pièce à l’autre, en gesticulant. Elle fait les lits, actionne ses bras, coups secs pour enfiler le duvet dans la housse, coup d’ongle pour déloger la fermeture éclair. Pas de sueur à cette distance. Pas d’odeurs corporelles. Pas de rumination ni de cris. Mais Sa bouche qui se pince, des coups de la tête, des mimiques furieuses. Et la manivelle du store rapide, dans Sa main.
Elle s’efforce de suivre l’accélération démentielle de sa vie. » p. 82-83
« Même en fournissant un effort de mémoire, on ne sait plus restituer l’enchaînement exact des faits. Martijn qui rentre du Conservatoire, qui remarque le carrelage humide et rutilant, qui s’efforce de marcher sur la pointe des pieds en disant bonsoir à la ronde, qui va directement à son bureau sans faire de détour, pour déposer ses affaires et se sentir léger et qui, en ouvrant la porte, pousse un hurlement rare.
C’est là, sous ses yeux.
Comme une volée d’oiseaux exotiques au ras de l’horizon, ses partitions gondolent, recouvertes de peinture.
Agenouillé sur le parquet, le casque de son père de guingois sur les oreilles, Jan s’applique, le nez au plus près de la pointe d’un pinceau. Il termine un arc-en-ciel dans un interligne de portées. Il n’a pas entendu son père entrer, son père qui le secoue maintenant par les épaules en ne retenant plus rien.
Béa arrive.
Trouve Martijn en train de réaliser ce qu’il voit,
ce ravage.
La tête fulminante. Elle le tire en arrière, l’expulse en quelque sorte de la pièce en lui mettant Gabrielle dans les bras, la petite qui n’y comprend rien et qui regarde avec effarement son père. Béa s’accroupit près de Jan et se hâte de sauver ce qu peut l’être. D’une main nerveuse, elle referme la boîte d’aquarelle, rebouche les tubes de gouache, saisit les pinceaux trempés, le tampon patate et le bocal de confiture contenant l’eau verdâtre. Elle marmonne des choses, Jan se justifie, il voulait décorer les pages tristes de papa.
Il s’accroche à son bras pour se faire câliner, l’eau secouée manque de se renverser. » p. 93-94
À propos de l’autrice
Anne-Sophie Subilia © Photo DR
Née en 1982 d’un père suisse et d’une mère belge, Anne-Sophie Subilia vit à Lausanne après avoir résidé à Berlin, Strasbourg et Montréal. Elle a étudié la littérature française et l’histoire à l’Université de Genève. Sous la direction de Sylviane Dupuis, elle a consacré son mémoire de master à L’Obscurité, du poète Jaccottet, travail récompensé en 2008 par le Prix Hentsch de littérature. En 2010, alors installée à Montréal pour un diplôme en gestion des arts, elle intègre La Traversée – Atelier québécois de géopoétique. Enrichie par la pensée de Kenneth White, Anne-Sophie Subilia développe une écriture travaillée au rythme du pas, avec pour horizon l’expérience sensible et imaginaire de l’espace.
En 2013, elle est reçue à la Haute Ecole des arts de Berne, en écriture littéraire. Durant ce master, elle approfondit entre autres ses recherches sur la pratique du carnet et la relation mouvement-création et bénéficie du mentorat des écrivains Philippe Rahmy, Noëlle Revaz et Marie-Jeanne Urech. Membre du collectif AJAR et du centre artistique C-FAL, elle anime des ateliers d’écriture itinérants, coordonne des projets éditoriaux, écrit pour des ouvrages collectifs, blogs, revues ou encore pour la radio, avec Le Cep (RTS, Entre les lignes à la Cité, 2015). Elle est l’auteur de Jours d’agrumes (l’Aire, 2013), un premier roman récompensé par le Prix ADELF-AMOPA 2014.
Elle est notamment l’autrice de L’épouse (2022), roman pour lequel elle a reçu un Prix suisse de littérature et figuré dans les sélections des prix Femina et Médicis. Son travail romanesque accorde une place importante à l’intériorité des personnages, aux perceptions sensibles et à une écriture attentive aux mouvements de la conscience. (Source : Éditions Zoé / leenaarts.ch)
Compte Instagram de l’autrice
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