Viser juste

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

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En deux mots

Une pièce de théâtre d’enfants. Un fantôme qui pleure sur scène. Un père flatté par un inconnu. Une carrière qui commence comme un conte et vire au cauchemar. Adèle Haenel mène l’enquête sur sa propre disparition. Elle rouvre le dossier de son enfance volée.

Ma note

★★★(bien aimé)

Ma chronique

« Ce monde assassiné que j’essaye de rendre visible »

À la fois récit, manifeste et essai philosophique, le bouleversant témoignage d’Adèle Haenel met aujourd’hui des mots sur un système patriarcal érigé en norme, alors qu’il est le ferment de la pédocriminalité, du viol et du féministe. Une œuvre salutaire que l’on conseille d’abord aux hommes.

Adèle Haenel a quitté le cinéma en 2023. Elle revient avec un livre. Pas un roman classique. Pas un essai non plus. Viser juste tient du scénario, du manifeste, de l’autopsie. Tout commence dans une salle de spectacle amateur. Des enfants jouent une pièce de fin d’année. Une petite fille est repérée par un professionnel du cinéma, qui fait miroiter à son père une carrière d’actrice. Le rêve semble beau. Il ne va pas tarder à se muer en cauchemar. Dans une scène suivante, le réalisateur est seul avec l’enfant, dans son bureau. Trop près. Des baisers dans le cou. Une main qui se glisse sous le t-shirt. Le piège s’est refermé.

Adèle Haenel ne raconte pas cette histoire de façon linéaire. Elle enquête. Elle reconstitue des « scènes de crime », comme dans une série policière. Elle explique elle-même sa méthode : reconstruire des situations sous forme de scénario, puis mener une enquête pour comprendre ce qui s’est joué. Une « méthode forensic-littéraire », dit-elle. Le livre avance ainsi, entre reconstitution et introspection, entre le « on » indifférencié de l’enfance et le « je » qui s’affirme peu à peu.

Ce qui frappe, c’est la lucidité du regard qu’elle porte sur le mécanisme de l’emprise. Elle décortique comment l’histoire officielle se construit à mesure que le réel disparaît. Comment on préfère croire qu’une enfant rêvait de jouer dans un grand film plutôt que d’admettre qu’un homme avait besoin d’elle. Elle écrit que cette possibilité a été « boutée hors du champ du pensable ». Le père est subjugué, l’entourage écarté, l’argent empoché, les voyages payés. Et « toute cette réalité bassement matérielle, ça ne compte pas ». Le livre déplace le regard : ce n’est pas l’enfant qui rêvait de gloire, c’est l’adulte qui rêvait d’emprise.

Le piège, une fois refermé, ne se rouvre pas facilement. Haenel décrit des années de silence qui achèvent le travail commencé par la violence. Une image revient, presque clinique : sa vie comme une centrale électrique, traversée « à haute intensité » par des « particules de désespoir » qui l’épuisent, la font « boucler de crises en dépressions, de rages en excuses ». Le corps encaisse ce que la parole ne peut pas dire. C’est une des grandes forces du livre : transformer une expérience intime en langage presque physique, presque scientifique, pour mieux la rendre partageable.

La prise de conscience arrivera plus tard, en terminale, portée par une professeure de philosophie qui pousse ses élèves à interroger l’ordre établi plutôt qu’à s’y soumettre. À partir de là, la réflexion précède l’action. Les choix se construisent film après film, rencontre après rencontre. 120 battements par minute, Portrait de la jeune fille en feu. Une histoire d’amour avec une femme. L’envie, aussi, de faire comprendre à ses parents ce qu’ils n’ont pas vu, ou pas voulu voir. Tout cela trouve un point d’orgue aux César de 2020, quand Adèle Haenel quitte la salle en direct.

Le style, justement, mérite qu’on s’y arrête. L’écriture est précise, ne laissant rien au hasard. Elle emprunte au scénario ses didascalies, à l’enquête son vocabulaire d’indices et de reconstitutions, à la poésie ses images frappantes. Dans les premières pages, un fantôme d’enfant confie sur scène : « J’ai honte. Honte d’avoir survécu. Honte de parler. » Une phrase d’enfant de théâtre qui résonne bien au-delà du plateau.

Le livre se referme là où il a commencé : au théâtre. Cet espace où l’on peut dire et penser autrement, ajouter des émotions au discours, habiter son corps et ses idées différemment. 

Elle l’écrit sans détour : « Il n’y a rien à rétablir, il y a une société à inventer. »

C’est ce à quoi elle s’attache depuis 2018, époque à laquelle elle s’est associée à la chorégraphe et plasticienne Gisèle Vienne. C’est avec cette dernière qu’elle a coécrit ce livre et mis en scène au théâtre Voir clair avec Monique Wittig. Viser juste prolonge ce chemin artistique multiple, engagé, exigeant.

Rarement un texte n’aura autant réussi à transformer la douleur en outil de compréhension collective, avec un espoir têtu : celui de « sur/vivre ».

Viser juste 

Adèle Haenel, avec Gisèle Vienne 

Éditions de L’Arche 

Manifeste artistique 

192 p., 17 €

EAN 9782381981024

Paru le 21/08/2026

Ce qu’en dit l’éditeur

Dans son premier livre, Adèle Haenel nous fait suivre les métamorphoses d’un enfant fantôme lancé sur les traces de sa propre disparition, au travers de la vie et de l’art. Ce texte lumineux et plein d’espoir prend son énergie dans l’humour, la colère et l’amour. Scène après scène, nous suivons les personnages au rythme de l’enquête, pour comprendre comment se remettre à vivre. Forme inédite au croisement du scénario, de l’essai philosophique et du roman, Viser juste est le fruit d’une longue amitié artistique entre Adèle Haenel et Gisèle Vienne.

« Je suis une actrice enquêtrice. Quand j’entre dans une scène je n’essaye pas tant de bien jouer que de comprendre ce qui s’y joue. J’essaye de tout voir comme des langages, pas seulement les mots mais tout, des objets au murs, de la tension musculaires aux positions dans l’espace. Je cherche le sens dans leurs rapports. Je fouille le silence pour déterrer l’alphabet des situations afin de déchiffrer leurs messages, leurs discours silencieux aussi clairs que les mots. »

« Ce que je veux, c’est visibiliser la cruauté du procédé afin qu’on arrête de confondre, démonstration de pouvoir et geste artistique. »

Les critiques

Babelio 

Les premières pages du livre

« Enfants fantômes

1. MAISON POPULAIRE – INTÉRIEUR – JOUR

Plongée dans la pénombre, la salle de la maison populaire est pleine. Les parents, assis sur des chaises pliantes, regardent plus ou moins attentivement vers la scène. Devant eux, deux enfants acteurs interprètent avec sérieux la pièce écrite pour eux par la professeure de théâtre. Sur le plateau, un canapé, un fauteuil, une table basse sont recouverts d’un enchevêtrement de filaments de coton représentant des toiles d’araignées. Au sol une canette renversée, sur la table un paquet de gâteaux entamé gisent sous une épaisse couche de poussière et forment les traces laissées par une présence humaine disparue. L’ensemble donne l’impression de quelque chose d’abruptement interrompu, soudainement figé dans le temps. Dans cet espace tourmenté, les enfants s’appliquent à se mettre en place avant de déclamer leurs textes avec une intention qu’on pourrait qualifier de théâtrale de sorte que déplacements et textes s’alternent scrupuleusement. De temps à autre le rideau du fond de scène remue, laissant entrevoir le tissu brillant d’un costume et l’excitation sérieuse qui règne en coulisses, d’où nous parviennent, dans les silences entre les textes, des chuchotements enthousiastes.

ENFANT 1

Je préférerais être nulle part plutôt qu’ici. On est tous là à sourire poliment. Mais faut surtout pas qu’on parle. Qu’on parle pour de vrai, je veux dire.

ENFANT 2

Non, en effet, ça blesserait les convenances.

ENFANT 1

Mais ça sert à quoi ces convenances ?

ENFANT 2

À faire taire.

Pendant ce temps, en coulisses, deux autres enfants répètent une dernière fois leur scène avant de se lancer dans la représentation. L’un joue un inspecteur et porte un costume pantalon, tandis que l’autre, drapé dans un costume de tulle blanchâtre en lambeaux, évoque une sorte de fantôme. On entend, hors champ, la scène qui se déroule de l’autre côté du rideau.

ENFANT 1 hors champ depuis la scène

Mais enfin dis quelque chose. Comment veux-tu qu’on te comprenne si tu ne dis jamais rien.

On entend l’enfant 2 rire.

Enveloppé par l’obscurité de la coulisse, l’enfant inspecteur applique une dernière retouche de rouge à lèvres vert a fantôme tandis que celui-ci chuchote son texte, du coup ça dépasse un peu. Constatant le débordement, l’inspecteur essuie le surplus avec sa manche, ce qui l’étale encore plus, puis s’écarte pour regarder le résultat.

ENFANT INSPECTEUR de mauvaise foi

Voilà, je pense comme ça c’est mieux.

Dans la salle les applaudissements signalent la fin de la scène précédente.

ENFANT FANTÔME

On s’est pas concentrés !

Brusquement les enfants s’assoient par terre, replient leurs jambes en lotus et ferment les yeux. Quelques secondes plus tard, l’inspecteur se lève d’un bond.

INSPECTEUR chuchotant

Ok on va dire que c’est bon. C’est pas grave si on oublie la fin, on improvisera. Et puis de toute façon comme je suis à table, j’ai pris mon texte donc, au pire, je pourrai lire.

Alors qu’elle s’apprête à entrer en scène elle se retourne soudainement pour donner une dernière consigne.

INSPECTEUR

Attends bien le moment où je dis silence pour entrer.

L’enfant fantôme hoche la tête mais, prenant la concentration au sérieux, ne répond pas.

L’enfant inspecteur entre sur scène tandis que la caméra reste en coulisses.

INSPECTEUR hors champ

Une chose que j’ai apprise à la longue : quand tout le monde s’accorde pour faire semblant que quelque chose n’existe pas, alors pendant un moment on pourrait presque croire que cette chose n’existe effectivement pas.

Incapable de tenir en place, l’enfant fantôme se lève pour aller regarder au travers du rideau.

Sur la scène recouverte de fausse poussière et de toiles d’araignées, l’inspecteur se déplace à pas mesurés en essayant de faire le moins de traces possible puis s’accroupit sur ses talons comme pour vérifier quelque chose, une ligne dans l’espace. Le fantôme, happé par la scène, ne peut retenir un éclat de rire.

INSPECTEUR

Mais personne n’a le pouvoir magique de faire taire la réalité.

Et cette chose est là dans le silence.

L’inspecteur appuie sur le mot. Le fantôme, pris de court, se concentre brièvement puis entre sur scène au ralenti, interprétant l’invisible par la lenteur.

INSPECTEUR

Elle nous hante. Et nous sommes ici pour entendre ce qu’elle dit. L’inspecteur examine chaque objet dans l’espace comme us indice possible.

INSPECTEUR au fantôme dans son dos

Une question, ou plutôt deux. Unos : Que fait-on si, à chaque fois qu’un enfant est dévoré derrière une porte fermée, le doute doit bénéficier à l’accusé ? Deuxios: D’après toi, peut-on être vivant et mort à la fois ?

FANTÔME

C’est une manière étrange que tu as de me souhaiter la bienvenue.

L’inspecteur ne répond rien, comme absorbé par une réflexion.

Le fantôme à son tour fixe le point que l’inspecteur a choisi de fixer : le fauteuil situé à l’avant-scène.

INSPECTEUR

Pour moi tu as toujours été là.

Les deux enfants regardent le fauteuil vide et la canette de soda renversée au sol à ses pieds.

INSPECTEUR

Alors, réponds. Tu le sais ce qui s’est passé, puisque c’est de toi qu’il s’agit.

L’inspecteur ramasse la canette et l’observe minutieusement.

Silence.

Les deux enfants semblent réfléchir.

INSPECTEUR

Bon. Qu’est-ce que tu vois ?

FANTÔME

Rien.

INSPECTEUR se redresse

Je dirais même plus, nous voyons ds rien.

Rires hésitants dans le public.

L’inspecteur s’assoit précautionneusement sur le fauteuil. Sur la table basse qui le jouxte, à côté du paquet de gâteaux abandonné, se trouvent deux photocopies surlignées : probablement son texte.

INSPECTEUR

Tu ne trouves pas que c’est étrange, tout ce rien qui nous entoure ? Il n’y a rien. Il ne s’est rien passé. Tu fais des histoires pour rien. Ça ne veut rien dire.

Le costume du fantôme, son halo de rouge à lèvres vert sur le visage, évoque la présence fantomatique d’une noyée. Comme si l’inspecteur, tout à son enquête, avait convoqué le fantôme pour réfléchir avec lui.

FANTÔME

Cette punition, même si c’est sur moi qu’elle s’est abattue ce n’est pas à moi qu’elle s’adressait. C’est une leçon pour tous les enfants. Euh…

Le petit fantôme a un bug.

Panique.

L’inspecteur le regarde et, dans une tentative de télépathie, articule silencieusement le mot correct.

FANTÔME déchiffrant les lèvres de l’inspecteur

Euh… Pour tout le monde.

L’inspecteur hoche la tête puis se relève.

INSPECTEUR

Absolument. C’est pour ça que nous sommes ici, sur cette scène de crime. Non seulement pour essayer de comprendre la leçon.

L’enfant jette un œil à son texte sur la table basse avant de poursuivre.

INSPECTEUR

… Mais aussi et surtout, à qui elle s’adresse et qui la donne. Un temps. La violence est un langage, et ce que nous devons faire c’est entendre le message qu’il y a dans ce crime.

L’enfant fantôme s’avance vers le centre du plateau dans sa marche de fantôme, grave.

Il s’adresse à l’inspecteur, regard dans le lointain.

FANTÔME

Vous savez parfois j’ai honte d’être toujours là. De ne pas pouvoir m’empêcher de revenir ici, de ne pas pouvoir faire autrement. Je le vois bien dans les yeux des gens autour de moi ce que ça veut dire. Ils s’imaginent que j’ai un futur et que je le gâcherais en passant mon temps dans cette pièce. Mais pour moi le futur n’a aucun sens. Un temps. Ce qu’il y a devant moi c’est comme du passé à venir.

L’inspecteur éclate d’un rire bref, comme si le fantôme venait de faire une blague.

INSPECTEUR

Enfin être toujours la, dans ton cas c’est — comment dire ? — très relatif, cher Fantôme,

FANTÔME

C’est vrai, j’oublie tout le temps que je n’existe plus vraiment.

Sa voix s’est mise à trembler.

FANTÔME

J’ai honte. Honte d’avoir survécu. Honte de parler.

INSPECTEUR

Mais qu’est-ce que ça veut dire enfin ? Il n’y a que les survivants pour parler. Il n’y à que nous qui pouvons parler du silence de tous les autres, tous ceux qui ne sont plus là du tout, même pas sous forme de fantômes.

L’enfant fantôme tombe à genoux. Les phrases prononcées sont chargées de sanglots. L’enfant inspecteur lui jette un coup d’œil inquiet.

FANTÔME les yeux scintillants de larmes

Nous avons cru que ça allait changer, qu’il nous faudrait juste un peu plus de force pour nous faire entendre, mais plus notre parole est devenue puissante et plus le déni a monté haut ces murs.

Tout à son personnage, l’enfant est débordé par l’émotion dramatique de la situation.

INSPECTEUR

La raison nous la connaissons : leurs têtes et leurs cœurs sont pleins de nuit, c’est pourquoi ils se vengent en éteignant la lumière chez tout le monde.

FANTÔME sa voix se brise

Si vous saviez comme nous avons crié ! À nous taper la tête contre un mur invisible. Sans arrêt. Nous ne savions plus que faire. À force nos mots se sont dissous, plus rien n’avait de sens. Je me suis noyé.

À genoux au milieu de la scène le fantôme se répand en pleurs et en cris. Dans la salle plus personne ne parle, les parents sont sidérés. Les petits frères et sœurs des interprètes s’agitent.

Une voix d’enfant surgit du public.

ENFANT DANS LE PUBLIC

Mais pourquoi…

LE PUBLIC

Chut!

L’enfant poursuit en chuchotant aussi fort que possible.

ENFANT DANS LE PUBLIC

Mais, pourquoi il pleure le fantôme ?

L’inspecteur semble lui aussi très surpris du déroulé de la scène et déstabilisée par l’intensité des larmes du fantôme.

INSPECTEUR essayant de garder le cap

Que veux-tu dire ?

FANTÔME

Je veux dire que je n’arrivais plus à avoir le désir de vivre. C’est là que le crime a commencé. On m’a ôté le désir de vivre, et ensuite c’est de mes propres mains que j’ai terminé le travail. Pour que tout le monde puisse garder les siennes propres de mains. Je suis partie en m’excusant du trou laissé, de la peine que je leur fais. Je n’ai jamais réussi à penser que pour moi aussi c’était grave, puisque, pour ainsi dire, j’étais déjà partie avant de vous quitter.

La scène retombe au noir.

Les parents mettent un temps avant d’applaudir. Globalement tout le monde est abasourdi.

Dans la pénombre le fantôme se relève vivement et les deux silhouettes rejoignent la coulisse.

De l’autre côté du rideau, les enfants restent un moment face à face dans le noir sans se parler.

INSPECTEUR

Tu pleurais pour de vrai ?

FANTÔME gêné

Non, c’était mon personnage.

Silence.

INSPECTEUR

Tu l’as trop bien fait, on avait l’impression que c’était pour de vrai.

Trois autres enfants entrent sur scène, déguisés en souris, maquillage et costume gris.

1. PARKING MAISON POPULAIRE – EXTÉRIEUR – JOUR

On est maintenant au goûter qui fait suite à la représentation. Un petit buffet organisé pour célébrer le spectacle de fin d’année des enfants. Tous les enfants du club théâtre sont là, par petits groupes affinitaires. Les parents discutent et boivent un verre. Homme adulte 2 s’approche de Homme adulte 1.

HOMME ADULTE 2

Y a une bonne femme qui cherchait les parents de ta petite dernière, elle voulait te donner ça. Il tend un petit papier à Homme adulte 1. Apparemment elle a trouvé que ta fille avait du talent.

Sur le papier est écrit :

CHERCHE FILLE 10/15 ANS POUR FILM D’AUTEUR.

HOMME ADULTE 2

C’est sûr qu’elle a bien grandi ta petite dernière. Rire d’’Homme adulte 2. C’est un petit bout de femme maintenant. Incroyable ça, hein ? Pas plus haute que trois pommes un peu de rouge à lèvres et hop ! c’est une autre histoire.

Homme adulte 1 est flatté par la remarque d’Homme adulte 2.

HOMME ADULTE 1 avec orgueil

Oui c’est sûr qu’avec le physique qu’elle a bientôt elle va faire fureur. C’est un avion de chasse maintenant.

HOMME ADULTE 2

Un vrai talent pour plaire aux hommes en tout cas. Rire. T’as essayé de l’envoyer au concours Jennifer ?

HOMME ADULTE 1

Ah oui, Homme adulte 3 m’a dit que sa fille a passé le premier tour.

Alors qu’ils discutent l’enfant fantôme, en short et t-shirt J’AIME LE RUGBY À MONTREUIL, s’approche de la table du buffet. Pendant que l’enfant sert trois verres en plastique d’un cola premier prix, Homme adulte 2 le détaille des pieds à la tête d’un regard d’expert. L’enfant prend un verre dans chaque main et serre le troisième entre ses dents. Il s’apprête à partir.

HOMME ADULTE 2 l’interrompant

Alors, ça pousse ! Avec ses mains il mime une poitrine de femme. Hein ? T’as un petit copain ? Rire. En tout cas, moi, si j’avais ton âge

Perplexe, l’enfant attend la fin de la phrase d’Homme adulte 2, son verre en plastique entre les dents. Il ne sait pas trop quoi dire, fait un vague sourire embarrassé, jette un œil à Homme adulte 1 pour savoir s’il peut partir puis quitte la conversation des adultes. On suit sa silhouette à travers la petite foule éparpillée çà et là sur le parking jusqu’à retrouver l’inspecteur et un enfant souris assis par terre, plongés dans la contemplation d’une brochure publicitaire. Ils regardent l’annonce d’un tirage au sort pour gagner deux camionnette. L’enfant fantôme distribue les verres et s’assoit avec eux.

SOURIS rêvant

Imaginez on gagne les deux camionnettes. Dans ce cas-là on en donne une aux parents et l’autre on la prend pour nous et on la vend.

FANTÔME feuilletant la brochure publicitaire

Moi si j’avais 1 000 francs j’achèterais ça tondeuse à gazon, ça canne a pêche avec ses accessoires, et ça base Lego sous-marine.

INSPECTEUR

Et les sous qui restent on les enterre dans le parc et on dessine une carte. Comme ça dans longtemps, quand on aura oublié, on retrouvera la carte, on creusera et ce sera un trésor.

La souris et le fantôme adhèrent totalement à cette idée, le placement financier leur semble juteux.

FANTÔME

J’ai peur de pas réussir à oublier.

Silence. Réflexion.

SOURIS

Déjà, on a qu’à dire qu’on a pas le droit d’en parler comme ça on a plus de chances d’oublier.

Silence. Réflexion.

INSPECTEUR

En même temps il faut pas qu’on oublie totalement non plus, sinon on le retrouvera jamais.

Silence. Réflexion.

SOURIS

Alors on a qu’à dire qu’on a le droit d’en parler une fois tous les 10 ans, mais pas longtemps, juste pour dire qu’il faut pas qu’on oublie la carte.

La solution convient à tout le monde.

Acte préparatoire

Ça dit adieu

Je consulte ce souvenir comme on descend aux archives, dans les allées des cold cases de la télé. Comme dans une enquête je fais des hypothèses, des suppositions, des reconstitutions. Je cherche à comprendre ce qui s’est passé pour que cet enfant trop sérieux, trop intense du cours de théâtre, devienne cette adolescente hagarde, déboussolée et éteinte. Comment la joie, la lumière et la créativité sont tombées comme une peau morte d’enfance après l’été 2091. Dans le temps éternel de l’après, je regarde autant que possible cette scène de vie pour y trouver les indices de la catastrophe, commencer à rassembler l’histoire éclatée, et enquêter sur la disparition de cet enfant.

C’est sûr que, des deux côtés de la scène, ça devait être intense. Pour le public, qui ne peut pas ne pas voir, et pour l’enfant qui pleure à genoux au milieu du plateau, se croyant invisible dans le royaume de la fiction. J’essaye de faire cohabiter les deux réalités vécues, espérant parvenir à précipiter ces perceptions antagonistes en un événement commun. Le fait d’avoir été cet enfant me donne accès à ses souvenirs comme une série de prises de vues depuis un périscope. Et maintenant, adulte du futur, je fais partie de la foule des parents venue voir les enfants, nièces, habitants du quartier lors de leurs performances de fin d’année. Je vois cette scène à la manière d’une photo qui change de sens avec les années, revelant les couches d’une atmosphère imperceptible à son propre présent. Comme pour l’étude de la préhistoire, certains traits, certains matériaux — le métal par exemple – se sont moins effacés, ont laissé des traces plus nettes qui permettent de reconstituer les situations, les configurations. Certaines conditions atmosphériques aussi, favorisent la conservation et notamment la congélation. Le metal et la congélation, le tranchant et l’attente / la durée / la mort. Je recolle des bouts de souvenirs de cet enfant disparu et, parmi les matériaux qui se sont conservés dans une clarté surprenante malgré l’effet du temps, il y a des bribes de sa méthode, les traces restantes d’une tactique enfantine pour exister dans un monde incertain. La stratégie était : puisqu’au théâtre on fait semblant, puisqu’ici je suis censé être quelqu’un d’autre, un personnage, alors si ici, je suis vraiment moi même, ça ne sera pas un problème. Je vois cette certitude aujourd hui à l’intersection des perceptions présentes et passées, parmi les gouttes éparses d’une mémoire archipel, dans l’espace morcelé, discontinu de cette enfance effacée.

Je suis donc maintenant dans cette scène. Je la regarde, je la fais tourner entre mes doigts d’une perspective, de l’autre. Je vous vois vous, les adultes, depuis le périscope enfantin, et je vous vois vous, les enfants, depuis le futur d’où j’écris. Je vois avec des gros pixels, des carrés noirs d’informations manquantes. Les figures qui se détachent sont grossièrement tracées : des corps, des tailles, des positions, à genoux, bras écarté, le volume sonore, le silence, la salle. Et ce que je vois au travers de l’image en mauvaise résolution, c’est un enfant qui a une nécessité vitale de s’exprimer. Après, dans le futur, j’ai vu plusieurs fois cette même figure d’enfant à la détermination si forte : enfants danseurs, chanteurs, comiques, spectaculairement présents. »

Extraits

« L’absence d’un cadre administratif et légal autour de la mise au travail de l’enfant viendra parachever — de concert avec la destruction de tous les autres cadres — le climat propice à cette inversion totale du désir et du don, ouvrant la voie à une pédoexploitation crasse, À partir de ce stade de l’histoire, envisager que ce serait le réalisateur qui aurait eu besoin de l’enfant et non l’inverse a été bouté hors du champ du pensable. Le pacte de départ est scellé, l’entourage écarté, le père subjugué, l’histoire officielle devient : cet enfant a toujours rêvé de jouer dans un film d’auteur français héritier de la nouvelle vague, un grand réalisateur lui en offre la possibilité. Exit les ambitions du père. Exit le réalisateur en chasse d’une petite fille, exit l’argent qu’il empoche, exit la maison qu’il s’achète, exit les voyages qu’on lui paye, non, toute cette réalité bassement matérielle, ça ne compte pas. Cet enfant a trop envie de jouer dans ce chef-d’œuvre et le monde se plié en quatre pour lui faire ce cadeau, c’est ça l’histoire. Ou plutôt, ce sera ça, l’histoire. » p. 48-49

« À ce moment de l’existence, le silence poursuivait le travail de destruction entamé par la violence. Ma vie était une centrale où circulaient à haute intensité des particules de désespoir qui m’épuisaient par leurs passages répétés, bouclant de crises en dépressions, de rages en excuses. À défaut de pouvoir être exprimées, elles imprimaient le corps et, à force d’usure, effritaient l’intégrité mentale, la cohésion psychique. Cette énergie d’autosabotage mesurable en kilojoules, qui dissout les victimes de l’intérieur, usant leurs corps et leurs esprits en silence, sans qu’il ne se passe rien jusqu’à ce que, un jour, elle les étouffe et les tue pour de bon. Car le choc de la violence reçue sature le circuit nerveux et s’exprimera de toute manière, par implosion ou explosion, c’est une question de physique. Le but spirituel était donc d’essayer de transformer cette piste rayée en chemin de vie, malgré tout. Pour ça il fallait trouver une manière de la faire sortir, littéralement de l’ex-primer. Dans le réseau de la plomberie psychique, l’expression artistique, a été, relativement au reste du circuit, le point de fragilité par lequel a commencé à fuiter l’obsession traumatique. Ça aurait pu déborder par un autre endroit, par la maladie, l’alcool, ou les tocs, mais ça s’est mis à fuir principalement par le jeu. Goutte à goutte, les questions percent. » p. 123

À propos de l’autrice

Adèle Haenel © Photo DR / Radio France

Adèle Haenel est une actrice française née le 1er janvier 1989 à Paris. Elle grandit à Montreuil-sous-Bois, prend des cours de théâtre et décroche son premier rôle à 13 ans dans le film Les Diables, de Christophe Ruggia. En 2006, elle joue dans La Naissance des pieuvres, premier film de Céline Sciamma. Son rôle lui vaut une première nomination aux César dans la catégorie espoir féminin. Suivront L’Apollonide : souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello (2011), Trois mondes de Catherine Corsini (2012), Suzanne de Katell Quillévéré qui lui vaut le César de la meilleure actrice dans un second rôle.

Elle reçoit le Prix Romy Schneider et le César de la meilleure actrice pour son rôle dans Les Combattants de Thomas Cailley (2014). En mars 2014, elle joue au théâtre dans la première pièce de Valérie Mrejen, Trois hommes verts. Elle est nommée aux César en 2018 pour le meilleur second rôle pour le film 120 battements par minute et en 2019 pour le César de la meilleure actrice pour son interprétation dans le film En liberté ! En 2019, elle est à l’affiche de trois films : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Le Daim de Quentin Dupieux et Les héros ne meurent jamais d’Aude Léa Rapin.

Dans une longue enquête réalisée par Mediapart publiée le 3 novembre 2019, Adèle Haenel dénonce l’emprise du réalisateur Christophe Ruggia et l’accuse de comportements sexuels inappropriés entre 2001 et 2004, alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans. Elle déclare avoir été victime de pédophilie et de harcèlement sexuel. Christophe Ruggia nie tout acte déplacé mais reconnait une relation très forte avec la comédienne. Adèle Haenel devient le fer de lance du mouvement #MeToo du cinéma français. En février 2020, elle quitte la cérémonie des César durant laquelle Roman Polanski venait de se voir décerner le César de la réalisation pour son film J’accuse. En mai 2022, elle annonce dans une interview qu’elle « en a fini avec le cinéma » et déclare vouloir se consacrer au théâtre.

Depuis 2018, elle travaille en étroite collaboration avec Gisèle Vienne dans le domaine des arts de la scène. Cette collaboration l’a amenée à se former dans divers médias, tels que la musique, la danse et l’écriture. Depuis 2020, elle a intensifié son activité d’auteure, publiant des textes courts dans diverses œuvres. En 2025, elle crée Voir clair avec Monique Wittig, en tournée en 2026-2027 en France et à l’international. Viser juste, le projet pour lequel elle a été accueillie à Camargo, est sa première œuvre longue écrite dans l’optique d’une publication. (Source : Fondation Camargo / L’Arche / Radio France)

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