Fille de

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En lice pour le Prix Envoyé par La Poste 2026

En lice pour le Prix du Roman Fnac 2026

En deux mots

Un grand écrivain meurt. Ses tiroirs regorgent de manuscrits inédits. Sa fille les ouvre. Ils sont vides. Pour épargner sa mère aveugle, elle ment. Elle glisse ses propres textes sous le nom du père. Le succès arrive. Le piège se referme.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’engrenage infernal du mensonge

Et si le plus grand mensonge de votre vie était aussi le seul geste d’amour possible ? Dans son premier roman, la journaliste littéraire Anne Pitteloud dépeint les coulisses du monde de l’édition et les secrets que la fille d’un écrivain peut détenir. Une comédie noire est très réussie sur l’imposture et  la filiation.

C’est sur une scène d’obsèques que s’ouvre cet étonnant premier roman. On enterre Christian Monnay, écrivain adulé pour ses deux romans au succès fulgurant. Il n’a plus rien publié depuis trente ans. Il reste pourtant immensément populaire, comme le prouve la foule pressée derrière son cercueil. Sa veuve et sa fille Chloé n’ont qu’une obsession en tête, portée par les journalistes présents : a-t-il laissé une œuvre posthume ?

Les suppositions vont bon train. Dépression, posture bouddhiste, refus des mondanités ? Ou peut-être que le grand homme construisait patiemment sa légende. En montant dans le pigeonnier où il avait installé son bureau, Chloé et sa mère, devenue aveugle, s’apprêtent enfin à savoir. Sur les étagères, des volumes soigneusement étiquetés attendent. Mais en les ouvrant, Chloé découvre l’impensable : des pages blanches. « Il n’y avait rien dans les neuf romans inédits, et maintenant posthumes, de Christian Monnay. » Mais devant l’insistance de sa mère à connaitre le contenu des manuscrits, elle n’a pas le cœur à lui dévoiler la triste vérité. « J’aurais dû faire marche arrière immédiatement, lui demander pardon, lui dire non maman, ça m’a échappé, excuse-moi, il n’y a rien dans ces pages, il n’a rien écrit pendant toutes ces années où il s’enfermait, peut-être qu’il n’a pas osé te décevoir, mais l’essentiel est que vous vous soyez aimés, non ? Vous avez été heureux, tu viens de me le dire, et n’est-ce pas tout ce qui compte ? Voilà ce que j’aurais dû lui dire. Mais j’étais dans un état de sidération moi aussi, je n’avais pas encore assimilé l’imposture, je n’arrivais pas à y croire. Le mensonge de mon père transformait le regard que je portais sur tout mon passé, sur toute ma vie même, sur la manière dont je m’étais construite, il ébranlait coute mon ossature de mots et de récits. »»

Elle lit alors à voix haute ses propres pages, celles qu’elle cachait depuis des années, en les faisant passer pour celles de son père. Le premier mensonge naît par tendresse. Il va tout dévorer.

L’engrenage se met en marche, implacable, presque hitchcockien. L’éditeur historique de Christian Monnay, avide et impatient, réclame ce manuscrit posthume tant attendu. Chloé le lui remet. Le succès arrive vite, immense, et surprend jusqu’à Chloé elle-même : il semble que le grand écrivain ait, dans son silence, changé de thématique. Personne ne se doute de rien. Les critiques s’enflamment. Les lecteurs adorent. Et sous le mauvais nom, les phrases de Chloé existent enfin.

Mais cette reconnaissance la traverse sans jamais s’arrêter en elle. « J’aurais aimé parler écriture, univers narratif, structure », confie-t-elle, mais on ne s’intéresse qu’à la fille de. La gloire, ce prix qu’elle rêvait tant de connaître, se dérobe au moment même où elle la touche.

Pendant ce temps, Julien, son compagnon avocat, attend un enfant qu’elle ne se sent pas prête à lui donner. Toute son énergie créatrice se concentre ailleurs, sur cette œuvre volée qu’il faut désormais poursuivre, entretenir, prolonger. « Mon désir d’écrire s’était fait encore plus dévorant. Je débordais de phrases, d’idées, de voix, d’élans ». 

Sous la mécanique du suspense se niche une question autrement plus vertigineuse. Jusqu’où peut-on s’effacer pour faire exister un autre ? Que reste-t-il d’une femme quand son talent porte le nom d’un homme, fût-il son propre père ? Anne Pitteloud interroge avec une acuité rare le poids des masques, la trahison qu’on s’inflige à soi-même pour ne pas en infliger aux autres, et cette quête d’identité de celle qui n’est que « fille de ».

Le style, lui, se dévore. Une écriture allègre malgré la noirceur du sujet, portée par un art consommé du dosage. Anne Pitteloud construit un décor redoutablement efficace. Après les funérailles littéraires et le bal des attachées de presse viennent les rumeurs de librairie, les soupçons de « spécialistes » de l’œuvre de Monnay, de tactiques de lancement d’un livre. On l’aura compris, c’est en creux une satire fine du petit monde de l’édition, où un livre n’arrive jamais seul : il arrive toujours avec sa légende.

L’intrigue, diablement bien huilée, avance sans temps mort et resserre son piège avec un vrai sens du rythme. On croit construire sa vie sur une part de fiction, alors qu’en réalité toute vie n’est que fiction.

Anne Pitteloud, qui tient les pages livres du Courrier de Genève et anime son propre blog littéraire depuis des années connaît le monde du livre de l’intérieur, ses rites, ses coulisses, ses petites lâchetés. Son premier roman, une belle réussite, vient enrichir avec bonheur la belle famille des romans mettant en scène des écrivains, comme Les cœurs sont faits pour être brisés, Le Prieur de Bethléem ou du Le mystère Henri Pick.

Cruel et généreux à la fois, il pose une intéressante question : et si mentir, parfois, était la seule façon de dire enfin la vérité sur soi ?

Fille de

Anne Pitteloud

Éditions Finitude 

Premier roman

256 p., 20 €

EAN 9782363392541

Paru le 21/08/2026

Où ?

Le roman n’est pas précisément situé.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Le légendaire écrivain Christian Monnay s’est éteint, laissant derrière lui trente ans de silence et une pile de manuscrits inédits. Pour sa veuve aveugle, ils sont la promesse d’une ultime rencontre avec le génie de son mari.

Mais en ouvrant ces manuscrits, leur fille Chloé est atterrée. Ils sont vides ! Pour éviter de briser le cœur de sa mère, elle commet l’irréparable : elle lui lit son propre roman, celui qu’elle écrit en secret, en le faisant passer pour celui du grand homme.

Le piège se referme lorsque l’œuvre, jugée magistrale, est publiée. Chloé devient alors le fantôme de son propre talent, dépossédée de son identité et de son œuvre. Est-elle condamnée à rester à jamais la « fille de » ?

Dans ce premier roman à l’intrigue tendue, Anne Pitteloud fait le récit saisissant d’un héritage toxique. Réflexion sur la création et le poids de l’imposture, Fille de est l’histoire poignante d’une femme en quête de sa propre voix.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Les quatre hommes fendaient la foule, portant le cercueil sur leurs épaules. «Il arrive», j’ai chuchoté. Ma mère a levé le visage vers moi, mon reflet dans l’écran de ses lunettes noires. Nous avons reculé pour laisser les fossoyeurs s’approcher et nous sommes retrouvées à la hauteur de Julien. Retenu par des cordes, le cercueil est descendu lentement dans le trou. Le petit bruit du bois sur la terre, les liens qu’on fait coulisser pour les remonter, la discrète retraite des quatre costauds. Un couple de tourterelles a volé bas à travers le cimetière. Le prêtre a béni le cercueil, l’odeur d’encens flottait autour de nous. Puis il a fait un ample geste dans ma direction. Je me suis avancée sans lâcher la main de ma mère. J’ai choisi deux roses rouges dans la corbeille du sacristain et lui en ai tendu une. Elle l’a jetée dans la fosse, j’ai fait comme elle, leurs corps de fleurs ont eu comme un soupir en touchant le bois verni et nous sommes restées immobiles un moment. Je regardais la boîte, j’imaginais le cadavre de mon père là-dedans, dans son élégant costume bleu marine, ses chaussures de cuir brillantes, sa chemise blanche impeccable, et je me disais que tout allait pourrir, son cerveau génial et perturbé, sa solitude, ses projets, tout ce qu’il ne nous avait pas dit. 

Quand j’ai senti que ma mère avait fini de se recueillir, je l’ai entraînée de côté. Elle a lâché ma main et a attendu, très droite. Après nous, Julien a effectué les mêmes gestes et nous a rejointes, suivi peu à peu par le reste de la famille, des cousins éloignés avec quelques enfants que je n’avais jamais vus, qui se sont regroupés près de nous. Se sont ensuite avancés Richard Berlioz et l’équipe de la maison d’édition, il y avait son assistante, la chargée de com, l’attachée de presse, qui ont défilé devant le trou pour se signer ou y jeter une rose avant de passer devant nous, l’air grave, et de se diriger vers la sortie du cimetière. Ont suivi des journalistes, quelques figures familières du petit écran, une poignée d’amis, et surtout une foule d’inconnus, lecteurs et lectrices, curieux, libraires, ça n’arrêtait pas. Il faut dire que la presse avait multiplié les hommages. J’avais mal aux épaules. Julien m’a serré le bras. Je me concentrais sur le crissement du gravier et les appels des oiseaux. J’étais saisie par la beauté indécente de ce jour de mars. Une main glacée m’enserrait le cœur, je sentais le visage noir de la mort tout contre le mien et la vie continuait, bientôt luxuriante. Dans l’air doux flottait la promesse d’une effusion de pollens. J’ai fermé les yeux et imaginé ce que ma mère pouvait percevoir. Le bourdonnement insistant dans les buissons de bruyère derrière nous, les mots chuchotés, la brise tiède sur la peau, le parfum de la terre et des eaux de toilette mêlés, la chaleur du soleil sur la nuque, une goutte de sueur peut-être, qui coulait entre ses omoplates. Immobile, elle semblait fixer droit devant elle. Elle avait enroulé autour de son cou un foulard de soie qui cachait ses brûlures et n’avait pas pris sa canne blanche. Ceux qui ne la connaissaient pas devaient la trouver hautaine. 

La plupart des invités buvaient dehors, sous les platanes, quand nous sommes arrivés à la salle de réception louée pour l’occasion, une grande pièce ovale aux fresques Art déco qui donnait sur la terrasse du restaurant. À l’intérieur, le soleil se déversait par les hautes fenêtres. Les gens se pressaient vers les tables posées contre le mur du fond, derrière lesquelles officiaient les serveurs, puis ressortaient un verre à la main dans l’après-midi finissant. J’ai glissé un verre de vin blanc entre les doigts de ma mère et nous avons bu quelques gorgées en silence. Julien m’a prise dans ses bras. 

Par-dessus son épaule, j’ai vu s’approcher Richard et me suis dégagée. L’éditeur nous a serré la main avec de petits hochements de tête. «Toutes mes condoléances, Céline, Chloé», a-t-il dit en soupirant. «C’est une perte incommensurable, toute la maison est en deuil. Le monde de la littérature est en deuil. C’est un homme et un écrivain exceptionnel qui nous a quittés. Le prêtre en a magnifiquement parlé dans son homélie. 

— Vous aussi, merci, Richard, votre mot était très émouvant», a dit ma mère. 

J’ai répondu par un sourire à cet homme immense et grisonnant qui venait déjà chez nous quand j’étais enfant, qui s’enfermait longtemps dans la bibliothèque avec mon père et en ressortait de plus en plus tendu au fil des années. 

« Exceptionnel, oui, c’est pour ça que tu l’as tellement harcelé», j’ai pensé. 

«Vous n’imaginez pas, Céline, mon impatience et mon émotion à l’idée de découvrir ses manuscrits inédits. 

Christian est à nos yeux l’auteur majeur de ce début de siècle et les Éditions du Héron comptent le mettre en valeur comme il le mérite. 

— Je sais, je vous appellerai dès que possible, a promis ma mère. 

— Prenez votre temps, bien sûr, il est trop tôt pour en parler. Mais sachez que nous allons faire rayonner son œuvre posthume. Traductions, adaptations, je… 

— Merci», l’a interrompu ma mère. 

Richard m’a regardée. 

«Tu ne sais pas ce qu’on va trouver», lui ai-je dit. Son assurance m’agaçait. Il n’avait rien lu des nouveaux textes de mon père, comment pouvait-il s’avancer ainsi, et sans même attendre la fin de la cérémonie? Je pensais aussi à d’autres manuscrits. Les miens. Deux romans que je n’osais faire lire à personne, dont je n’avais rien dit, pas même à Julien ou à mes parents. Je n’étais pas prête. Je ne les trouvais pas pires que bien des textes publiés et encensés par les médias, mais si on me disait que c’était mauvais, s’ils étaient refusés par les éditeurs, si tout cela n’en valait pas la peine, je ne saurais plus quoi faire de moi et de ma vie. Ne pas les faire lire, c’était continuer à rêver, à espérer. 

Continuer à écrire. Que tout reste ouvert. Peut-être aussi qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul véritable écrivain dans la famille. 

«Tu as raison, Chloé, a répondu Richard. Mais nous avons passé tant d’heures à discuter que j’ai une petite idée de ce qui l’occupait.» Nous n’avons rien répondu, il a poursuivi. 

«Je ne voudrais pas vous brusquer, mais il y a là plusieurs journalistes et je me demandais si… Je m’engage à ce que ce ne soit pas long, mais je pense que Christian… 

— Pas plus de dix minutes, et groupés», a tranché ma mère. 

Tandis que l’éditeur s’éloignait, elle a tâtonné pour me prendre le bras. «Chloé, sers-moi encore un verre. Et on va leur parler dehors, j’étouffe ici.» 

On a répondu aux questions des journalistes sous les platanes assaillis de moineaux. Les micros et les smartphones ont enregistré leurs piaillements, bien plus vrais que nos échanges superficiels. Les stylos couraient sur les calepins, mais la pêche aux informations inédites serait un flop : il n’y aurait ni révélations ni formules chocs. Nous n’avions rien à dire qui aurait permis de percer le mystère de celui qui s’était retiré du monde après avoir publié deux romans bardés de prix parmi les plus prestigieux, succès critiques et publics qui lui avaient apporté gloire et fortune. Qu’avait écrit Christian Monnay pendant ces trois décennies de silence? Avions-nous pu lire ses manuscrits, en parlait-il? Pourquoi ce repli? Dépression, posture bouddhiste, refus des mondanités? Mais l’œuvre ne se nourrit-elle pas aussi de la petite monnaie des jours? Construisait-il sa légende, le mythe du grantécrivain ? Ou peut-être qu’il se protégeait de l’emballement médiatique croissant et de l’agitation des réseaux sociaux, dont la rapidité et la frénésie étaient si contraires à la lenteur exigée par l’écriture… ? Les suppositions allaient bon train. Car plus Christian Monnay s’était coupé des lumières de la renommée, fuyant la plupart des médias et éconduisant son éditeur, plus la rumeur avait enflé sur le chef-d’œuvre en chantier. Une rumeur que je soupçonnais Richard d’alimenter. 

Mais nous ne savions rien. Il écrivait mais nous n’avions rien lu. Seulement partagé sa vie quasi monacale. C’est tout. Et dès que je l’avais pu, j’avais fui son silence. 

Une fois les journalistes repartis, une femme élégante s’est approchée de nous. Elle était éditrice, vivement intéressée par l’œuvre posthume, et ce n’est pas parce que les premiers romans avaient été édités par Richard que nous ne pouvions pas discuter, a-t-elle suggéré avec un sourire en me tendant sa carte de visite. Je l’ai saisie machinalement. Elle s’est éloignée à pas rapides sur ses talons hauts. Nous avons pris congé de la famille. Les plus âgés ont serré ma mère dans leurs bras. J’ai salué comme un automate les groupes sur le départ, oncles, tantes, cousins. La tête me tournait, la chaleur, le vin. Pendant que Julien emmenait ma mère à la voiture, je suis allée me rafraîchir aux toilettes. Dans la grande salle, les employés débarrassaient les tables. 

L’eau froide a apaisé mes joues brûlantes. J’ai passé une main mouillée dans mes cheveux. Les nuits d’insomnie m’avaient dessiné deux cernes sombres sous les yeux. 

«Excusez-moi», a dit une voix derrière moi alors que je remontais les escaliers pour sortir. Je me suis retournée pour faire face à un homme dans la trentaine, le crâne rasé, les yeux très bleus. «N’avez-vous jamais pensé à une panne d’écriture?» Il m’a tendu une carte de visite où figurait le logo d’un grand quotidien. «Je m’appelle Mathieu, Mathieu Weber», a-t-il ajouté. Il savait visiblement qui j’étais, aussi je n’ai pas répondu, me contentant de prendre sa carte et de le saluer en sortant dans l’air qui fraîchissait. 

Ma mère était déjà assise sur le siège passager de la Renault, fenêtre ouverte. Julien sifflotait en regardant ses chaussures, debout à côté du véhicule. Il prendrait le tram pour rentrer à l’appartement tandis que je la ramènerais chez elle. Son aide à domicile, hospitalisée depuis la veille pour une crise d’appendicite, n’avait pas pu l’accompagner à la cérémonie. Julien a relevé la tête et m’a aperçue. Tout son visage s’est éclairé. Je me suis efforcée de le regarder comme si je le voyais pour la première fois, cet homme très grand, très mince, qui voulait de moi un enfant. Mais c’était difficile. 

Le soir tombait quand nous nous sommes mises en route. 

À la sortie du village, ma mère s’est penchée pour allumer la radio et Beethoven a envahi l’habitacle. Sur l’autoroute, j’ai gardé le pied au plancher. Le trajet jusqu’à la vieille maison nous prendrait moins de deux heures. 

Quand j’y repense, je me dis qu’il n’est pas facile de savoir où se situe exactement le début de la fin, parce que l’élément qui a tout précipité n’est au fond que le maillon final d’une longue chaîne de causalités, de silences et de frustrations. J’aurais tout aussi bien pu remonter à la rencontre entre mes parents, le beau Christian au profil d’aigle qui se rêvait écrivain et Céline, jeune prof de philo de douze ans sa cadette, leur coup de foudre entré dans la légende, leurs années de liberté sans moi. J’aurais pu raconter comment elle n’a jamais douté du talent de son mari, comment elle a accompagné la naissance de son premier roman, comment ils ont été étourdis par son succès. Il avait déjà presque quarante-cinq ans et le portait en lui depuis des années. Soudain, tout s’emballait: Yosemite, l’errance d’un couple dans le parc national californien qui revisitait le mythe d’Ulysse, s’était vendu à un demi-million d’exemplaires rien qu’en français. J’étais née deux ans plus tard. J’aurais aussi pu commencer par mon enfance solitaire dans la grande maison pleine de courants d’air, entre un père à moitié absent et une mère à l’imagination débordante. Mais ça aurait été trop long. Et puis c’est après la mort de mon père que j’ai mis le doigt dans l’engrenage. »

Extraits

« Je voulais écrire. J’avais choisi d’enseigner le français pour partager ce que j’aimais mais surtout pour avoir du temps, de longues vacances pour écrire. Alors que viendrait faire un enfant là-dedans? Je n’avais pas la réponse. J’étais en quête, en recherche, en mouvement. Finalement, est-ce que je n’échouais pas sur tous les plans ? Julien avait ouvert son cabinet d’avocat pénaliste. Il ramenait du travail à la maison le soir et le week-end, planchait tard sur ses plaidoiries. Il tirait de sa carrière une fierté à la mesure des sacrifices qu’il avait dû consentir pour y arriver. Il me promettait que lorsqu’il serait père, il prendrait du temps, il voulait s’impliquer, il pourrait alors se permettre de refuser des affaires. » p. 32 

« Des pages bIanches.

Il n’y avait rien dans les neuf romans inédits, et maintenant posthumes, de Christian Monnay.

«Tu me rends folle, Chloé!»

Elle a saisi mon bras, elle serrait fort, elle voulait enfin connaître les mondes nés de l’esprit de celui qu’elle avait accompagné toute sa vie.

«Oui, pas mal maman, ça a l’air pas mal du tout.»

Ses lèvres se sont étirées en un sourire, elle a joint les mains, ses doigts s’emmêlaient.

«Lis-moi quelque chose, juste un paragraphe, un chapitre. »

J’aurais dû faire marche arrière immédiatement, lui demander pardon, lui dire non maman, ça m’a échappé, excuse-moi, il n’y a rien dans ces pages, il n’a rien écrit pendant toutes ces années où il s’enfermait, peut-être qu’il n’a pas osé te décevoir, mais l’essentiel est que vous vous soyez aimés, non ? Vous avez été heureux, tu viens de me le dire, et n’est-ce pas tout ce qui compte ? Voilà ce que j’aurais dû lui dire. Mais j’étais dans un état de sidération moi aussi, je n’avais pas encore assimilé l’imposture, je n’arrivais pas à y croire. Le mensonge de mon père transformait le regard que je portais sur tout mon passé, sur toute ma vie même, sur la manière dont je m’étais construite, il ébranlait coute mon ossature de mots et de récits. »  p. 41

« J’aurais aimé parler écriture, univers narratif, structure, on me faisait comprendre que j’étais la fille de, on me posait des questions sur Christian Monnay et ses inédits, on ne s’intéressait pas vraiment à moi. C’était normal, évidemment. Le prix à payer.

Le soir, au moment de basculer dans le sommeil, une image parfois revenait: je pilotais un vaisseau composé d’éclats d’agates, un long vaisseau aux ailes de verre, délicat, lent et puissant, difficile à manœuvrer. Il projetait sous lui une ombre bleue qui effaçait tout sur son passage.

Quand je rentrais de ces déplacements, il me fallait un peu de temps pour atterrir. À l’intensité des rencontres, à la lassitude des trajets et à la solitude des chambres d’hôtel succédait le quotidien, courses, repas, piles de copies à corriger, sorties avec des amis. Je retrouvais notre grand appartement aux parquets anciens et retournais dans l’ombre. Là m’attendait Julien, surpris par la tournure que prenaient les événements. Il ne le disait pas, mais je le devinais à la fois heureux pour moi et impatient que tout redevienne comme avant. Et puis je voyais bien qu’il se retenait de me parler de cet enfant qu’il désirait.

Mais contrairement à ce qu’il croyait, le temps d’avant ne reviendrait pas. J’avais publié un roman qui marchait et, pour moi, ça changeait tout.

Mon désir d’écrire s’était fait encore plus dévorant. Je débordais de phrases, d’idées, de voix, d’élans. » p. 97

« J’aurais tout aussi bien pu remonter à la rencontre entre mes parents, le beau Christian

au profil d’aigle qui se rêvait écrivain et Céline, jeune prof de philo de douze ans sa cadette, leur coup de foudre entré dans la légende, leurs années de liberté sans moi. J’aurais pu raconter comment elle n’a jamais douté du talent de son mari, comment elle a accompagné la naissance de son premier roman, comment ils ont été étourdis par son succès. […] J’étais née deux ans plus tard. J’aurais aussi pu commencer par mon enfance solitaire dans la grande maison pleine de courants d’air, entre un père à moitié absent et une mère à l’imagination débordante. Mais ça aurait été trop long. Et puis c’est après la mort de mon père que j’ai mis le doigt dans l’engrenage. »

À propos de l’autrice

Anne Pitteloud © Photo Cyril Kobler

Anne Pitteloud est née à Genève en 1972. Elle suit des études de lettres à l’Université de Genève, avec un parcours qui inclut notamment l’anglais, le russe et l’histoire des religions. Après sa formation, elle explore diverses expériences artistiques avant de s’orienter vers la critique littéraire et le journalisme culturel. Depuis 2002, elle travaille pour le quotidien indépendant Le Courrier, où elle assume la responsabilité des pages littéraires consacrées aux livres et à l’actualité éditoriale.

Son premier livre publié est En plein vol (2016), un recueil de nouvelles qui marque son entrée dans le paysage littéraire en tant qu’autrice. Elle publie ensuite Catherine Safonoff, réinventer l’île (2017), un essai consacré à l’écrivaine suisse Catherine Safonoff. Dans cet ouvrage, elle propose une lecture approfondie d’une œuvre située entre autobiographie et fiction, en mettant en lumière les liens qui unissent les différents textes de cette autrice majeure des lettres romandes. Son parcours d’écrivaine s’enrichit avec Fille de (2026), son premier roman. C’est un roman sur l’héritage, l’imposture et la quête d’identité dans lequel une jeune femme fait passer son propre manuscrit pour l’œuvre inédite de son père, écrivain célèbre récemment disparu. (Source : Éditions FNAC)

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