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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Un journaliste retrouve la trace d’un ancien Waffen-SS photographié aux côtés de son grand-père officier, en Indochine. De cette rencontre naît une plongée vertigineuse dans un XXe siècle hanté par la violence, la collaboration et la guerre coloniale. Témoignage saisissant sur les pages sombres de notre Histoire, ce roman éclaire d’une lumière crue des faits que l’on a longtemps préféré ignorer.
Ma note
★★★ (j’ai bien aimé)
Ma chronique
La fabrique d’un monstre
Une photo. Trois légionnaires. Un secret de famille. Xavier-Marie Bonnot plonge dans les zones d’ombre du XXe siècle français avec la confession d’un ancien Waffen-SS. Un roman qui dérange, glaçant autant que nécessaire.
Après plus de 80 ans, le temps est peut-être venu d’explorer les pages les plus sombres de notre Histoire. Si la majorité de la France fut pétainiste — ou simplement attentiste — et une minorité engagée dans la Résistance, il y eut aussi des collaborateurs à des degrés divers, comme ce Jean Luchaire mis en scène par Xavier Giannoli dans Les Rayons et les Ombres. Mais au sommet de la pyramide se dressent quelques fanatiques, acquis corps et âme à l’idéologie nazie. C’est le cas de Charles Morin, qui n’a pas hésité à rejoindre la division SS Charlemagne et le front de l’Est, persuadé que le communisme devait être combattu par tous les moyens.
Tout commence par une photographie. Trois légionnaires, képis blancs, Indochine, 1949. Au dos, une inscription énigmatique de la main d’Émile, le grand-père du narrateur : Charles Morin, premier à gauche. De ce cliché jauni naît une enquête. Et d’une enquête, une confession. Car Charles Morin accepte de parler. De se raconter, à quatre-vingts ans passés, dans son pavillon de Saint-Maur-des-Fossés. Ancien légionnaire d’Indochine, certes. Mais avant cela, soldat de la Waffen-SS Charlemagne. Condamné à mort par contumace en 1948. Pourtant rien ne le prédestinait à l’abîme. Après la mort de son père Auguste, brancardier tué en 1918 sur le front de Champagne, il devient l’homme de la famille, se bat au sang quand on insulte sa mère, pleure devant le portrait de son père. Un môme brillant, aussi, premier prix d’école, capable de réciter Ronsard.
Mais tout bascule dans les années trente. Des figures troubles comme celle de Simon Sabiani, infusent lentement leur idéologie nauséabonde, s’appuyant sur le traumatisme de la Grande Guerre qui a « cassé » toute une génération de pères, et abîmé leurs fils par ricochet.
En miroir, on découvre l’histoire d’Émile, le grand-père du narrateur. Zouave héroïque en 1918, officier colonial en Indochine ensuite. Deux trajectoires françaises, deux visages du siècle, qui finiront par se croiser à Cao Bang. L’un a versé dans l’infamie. L’autre reste un héros. Mais Bonnot se garde bien de tout séparer si nettement : la guerre coloniale, elle aussi, a son lot d’exactions. Le roman avance ainsi, sans manichéisme, entre les tranchées de Champagne, les ruelles du Panier et les garnisons du Tonkin.
L’écriture de Xavier-Marie Bonnot frappe par sa sécheresse maîtrisée. Des phrases courtes, nerveuses, qui claquent comme des coups de feu. Une langue qui sait aussi s’attarder, avec une tendresse inattendue, sur un jardin de roses ou une lettre d’amour envoyée depuis les tranchées. Ce contraste est la grande force du livre : la brutalité du monde ne cesse jamais de côtoyer la beauté fragile de la vie qui continue.
Le dispositif narratif alterne les époques avec une fluidité remarquable. D’un côté, les entretiens de l’an 2000 à Saint-Maur-des-Fossés, tendus, ambigus, où le narrateur lutte contre une « fascination pour l’inhumain » qu’il se reproche. De l’autre, la lente reconstitution du passé, de Marseille à l’Indochine, du Chemin des Dames au front de l’Est. Cette construction en cinq parties — « D’une guerre l’autre… », « Drôle de guerre », « Le front de l’Est », « La perle de l’empire » et « La dernière guerre » — donne au roman l’ampleur d’une fresque, sans jamais perdre le lecteur.
Car Bonnot s’appuie sur une documentation solide. Archives militaires, fiches de service, brochures d’engagement authentiques citées dans le texte : tout cela ancre le récit dans une vérité historique troublante. Cette enquête minutieuse ajoute une dimension tragique à la crédibilité du roman, même s’il ne lève pas le voile sur toutes les zones d’ombre — et c’est très bien ainsi.
L’épigraphe, empruntée aux Mémoires de guerre du général de Gaulle, résume l’ambition du livre : dire que certains furent entraînés « par le miracle de l’aventure », que le sang coula des deux côtés, et qu’il faudra bien un jour regarder cette histoire en face. Bonnot y répond magistralement en refusant tout jugement facile. Le parcours de Charles Morin rappelle, par sa complexité trouble, celui d’un François Mitterrand décoré de la Francisque avant de rejoindre la Résistance : rien n’est jamais tout à fait noir ou blanc.
Reste une question, lancinante, que pose la fille de Charles Morin à la toute fin : comment peut-on être aussi cruel avec un vieillard qui a placé sa confiance en vous ? Le narrateur y répond avec une honnêteté déchirante. Non, il n’y a pas de banalité du mal, conclut le roman. Et le diable, lui, n’a pas fini de rire.
Et Xavier-Marie Bonnot d’explorer les zones sombres de l’histoire.
À quelques mois de l’élection présidentielle, ce roman se lit aussi comme un avertissement. Il rappelle la persistance de certaines idéologies, et combien des mouvements politiques actuels, comme le Rassemblement national, ont pu s’appuyer sur les héritiers directs de ce passé-là.
Le diable rit avec nous
Xavier-Marie Bonnot
Éditions Récamier
Roman
352 p., 21 €
EAN 9782385772086
Paru le 20/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Saint-Maur-des-Fossés, à Marseille, à Romainville, en Normandie et à Auriol, sur l’île d’Yeu ainsi qu’en ex-Indochine, à Hanoï et en Algérie. On y évoque aussi les batailles de la Première et la Seconde Guerre mondiale.
Quand ?
L’action se déroule du début du XXe siècle à nos jours et notamment durant la Seconde Guerre mondiale.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Avec nous, hurle Satan, et nous en rions volontiers. »
D’un chant de Waffen-SS à une photographie oubliée, Le diable rit avec nous explore les zones grises de l’Histoire et la manière dont le XXe siècle continue d’agir dans nos vies, nos silences et nos héritages.
Il allait parler, ça lui tenait à cœur de livrer sa vérité. Le diable s’esclaffait, une fois de plus, nous regardant en train de nous dépatouiller avec notre histoire.
Sur la photographie, trois légionnaires posent fièrement. Un cliché trouvé dans les affaires d’Émile, grand-père du narrateur, ancien officier de la Légion étrangère. Au dos de l’image : Charles Morin, Cao Bang, Indochine, 1949.
Morin fut de ces Français engagés dans la Waffen-SS, officiellement pour défendre l’Europe contre le communisme. Condamné à mort par contumace à la Libération, il se réfugie à la Légion sous un nom d’emprunt. Ce sera l’Indochine, sous les ordres d’Émile.
Un ancien SS, un grand-père adoré, une autre guerre, un même drapeau : cette photographie retrouvée révèle, comme une énigme, une histoire aussi personnelle que collective. Comprendre Morin, c’est interroger la figure tutélaire d’Émile, ses silences, ses fidélités. C’est questionner nos amnésies.
De la Grande Guerre à l’Indochine, Le diable rit avec nous met au jour les héritages d’un siècle de violences et la persistance d’idées que l’on voudrait révolues. Xavier-Marie Bonnot nous rappelle que le passé pèse sur le présent, de tout son poids. L’actualité la plus récente en est la preuve.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Ce roman est fondé sur des faits historiques qui ont tragiquement balisé le XXe siècle, il est appuyé sur une ample documentation à laquelle s’ajoutent des expériences personnelles. Il suit le chemin qui conduit d’un homme à un autre homme, la fabrique d’un fasciste. Une histoire française, universelle.
La plupart des protagonistes et des actions de cette histoire sont fictifs, d’autres ont existé et ont durablement marqué notre histoire.
Prologue
Paris, mars 2010
Ils sont trois sur la photo, trois légionnaires, bras sur l’épaule, képis blancs, cigarette au coin des lèvres, avec le sourire de ceux qui ne s’attardent pas dans la vie. L’homme de droite fourre les mains dans ses poches et bombe le torse, un vrai marlou, le regard ailleurs, vers un ciel incertain. Les deux autres fixent l’objectif. La brûlure du temps a fendillé le glaçage. Une tache s’est formée, au-dessus d’un visage, peut-être une goutte de sang, ronde et brune. À l’arrière-plan, une petite maison entourée de grands arbres aux racines comme des queues de dragon, une gravure illisible sur la façade rongée par l’humidité, un drapeau bleu, blanc et rouge. Au dos du cliché, il est écrit à l’encre noire :
Cao Bang. Indochine. 1949
Charles Morin, premier à gauche
J’ai trouvé cette photo dans les affaires d’Émile, mon grand-père, un soir où je fouillais dans les vieux albums de famille. En tournant une feuille cartonnée, l’image s’est décollée, tout simplement, l’inscription est apparue : elle était de la main d’Émile. Le connaissant, il n’avait pas pris soin de noter un nom, un lieu et une date sans une bonne raison. Émile avait commandé des unités de Légion, en Indochine, je n’en savais guère plus.
Ça m’a pris du temps mais, au début de l’automne 2000, j’ai retrouvé Charles Morin. Il vivait à Saint-Maur-des-Fossés, en banlieue parisienne. La première fois qu’on se vit, il affirma que cette photographie était un beau souvenir, qu’elle résumait son siècle d’histoire. Émile avait été un officier dur, mais proche de ses hommes, très aimé et très respecté. La photographie datait d’une fête de Camerone, un 30 avril. Ce jour-là, les unités de Légion célèbrent une bataille mythique où soixante légionnaires résistèrent à 2 000 Mexicains. C’était en 1863.
— La Légion ne se rend jamais, dit Morin avec un sourire espiègle. Votre grand-père était chef de bataillon, nous avons osé lui demander de nous tirer le portrait. Il a accepté et on a même trinqué. Comment oublier un tel officier ?
— Pourquoi a-t-il noté votre nom ?
— Ça, c’est une longue histoire.
— J’ai tout mon temps.
Le visage de Morin se ferma, un silence gêné s’ensuivit. Puis il fredonna une mélodie, d’une voix fatiguée, lointaine, sans me quitter des yeux, une main marquant un rythme de fanfare militaire.
SS, nous rentrerons en France
Chantant le chant du Diable.
Bourgeois, craignez notre vengeance
Et nos poings formidables.
Nous couvrirons de nos chants ardents
Vos cris et vos plaintes angoissées :
Avec nous hurle Satan
Et nous en rions volontiers.
— Connaissez-vous ce chant ?
— Non.
Morin chercha une cigarette, l’alluma en masquant la flamme de sa main gauche, et ce geste viril trahit l’homme de guerre qu’il avait été.
— C’est celui de la 33. Waffen-Grenadier-Division der SS-Charlemagne.
Je ne saurais décrire mes sentiments à ce moment précis ni l’expression de son visage : une sorte d’insolence, mêlée d’une certaine fierté, de la tristesse ou quelques regrets, la suffisance de celui qui assume.
— Je n’ai pas à rougir de ce que nous avons fait, reprit-il. Nous n’avons pas été des hommes indignes. Notre devise était Meine Ehre heisst Treue.
— « Mon honneur s’appelle fidélité » ?
— Exact. C’est toujours ma loi.
Ma première idée fut de mettre un terme à cette rencontre, de partir, de ne pas laisser un salaud entrer dans mes pensées. Je restai, poussé par une sorte d’intérêt morbide, sentant confusément que je pénétrais dans une zone grise de ma propre histoire.
— Votre grand-père et moi, nous avions une dette l’un envers l’autre.
J’allai lui jeter qu’Émile n’avait jamais eu de près ou de loin une quelconque sympathie envers le nazisme. Il leva la main pour m’en dissuader et m’invita simplement à m’asseoir et à l’écouter, à prendre des notes si cela pouvait m’être utile et même à enregistrer sa voix. Mais pas d’images.
*
Nous nous revîmes plusieurs fois, des après-midi d’automne, dans son petit jardin de la banlieue parisienne. Morin était un vieux monsieur un peu sec, toujours impeccable, un regard bleu, droit, profond, tourmenté parfois. Un intellectuel, capable de citer Goethe en allemand, sans se tromper d’une virgule, la première chose qui me surprit. Je m’attendais à une brute, je trouvai un être instruit. Un temps, il m’a troublé. Avant de le connaître, je me sentais bien dans mes idées, à l’aise dans mes certitudes. Je me suis retrouvé malgré moi contraint à la curiosité malsaine de quelque chose qui enlaidit le siècle : la fascination pour l’inhumain.
*
Charles Morin avait survécu à la Waffen-SS et à la guerre d’Indochine. Aucune décision de tribunal ni aucun jugement ne l’avaient jamais touché, comme des centaines d’autres. Il avait refait sa vie, de façon brillante, bien à l’abri de coupables oublis.
Je n’ai pas de comptes personnels à régler avec lui, pas d’excuses à lui trouver, impossible. Cette époque nous a hantés, elle continue de noircir notre quotidien.
Alors que je relis les notes prises durant nos entretiens, voilà des années maintenant, une chaîne d’informations diffuse en boucle l’image de l’homme le plus riche du monde, un Américain, en train de faire le salut nazi. La scène se passe lors de la cérémonie d’investiture du nouveau président des États-Unis. Les spécialistes sont convoqués sur les plateaux et se déchirent sur les interprétations à donner à ce geste. Le diable rit avec nous.
J’ai mis du temps à mettre la main au récit d’un ancien SS. Un fil tissé de secrets nous reliait : la guerre d’Indochine, cette furie coloniale. Il y avait servi sous les ordres de mon grand-père, un homme que j’ai vénéré, un officier qui lui demanda le sacrifice de sa vie. Pour cette Indochine où je suis né, cette colonie dont je ne parviens toujours pas à me défaire.
Au début de nos entretiens, Charles Morin avait lâché une phrase, une énigme qui devint une évidence par la suite :
— Je suis né en 1918. Dans une tranchée de Champagne. Souvenez-vous bien de cela. Ma vie a commencé avant même que la lumière ne me soit donnée.
Une lumière noire. L’histoire est une barbare. Nous portons tous, plus ou moins, les séquelles des coups qu’elle nous a infligés. Charles Morin affirma que les idées qu’il avait servies survivraient aussi longtemps que les hommes seraient ensorcelés par le nazisme. Là-dessus, au moins, il ne s’est pas trompé.
Et j’ai écrit cette vie, et la brutalité qui va avec.
Première partie
D’une guerre l’autre…
1
Marseille, juillet 1918
Auguste Morin joue une dernière partie de manille au Bar des Colonies. Pique à l’atout, Justin vient de mettre son roi, Auguste doit monter, il hésite, avant de claquer un dix sur le tapis de feutre vert. Il remporte la levée et commande une dernière Suze.
— On fait la belle ? demande Justin.
— Non, je dois y aller. Yvonne m’attend.
Auguste avale son verre, cul sec, et salue la compagnie. Sa permission touche à sa fin, il n’aime pas les adieux.
La rue Mazenod est comme un four, le trottoir sent la poussière, le ciel est lourd, les orages ne vont pas tarder. Des gosses ont barré le caniveau et font naviguer un morceau de bois dans l’eau sale. Au bout de la perspective se dresse la masse ronde de la basilique de la Major, elle a des airs de Byzance, cette cathédrale, les jours de grande chaleur on dirait que la rue se termine dans un coin d’Orient.
Auguste marche vite, sa veste de flanelle jetée sur son épaule. Yvonne souffre depuis quelques jours. Il s’en veut d’avoir tapé le carton avec les copains. Quand on retourne à la guerre, on aime aussi s’attarder sur les visages et les rires, ça donne du sens à l’absurdité de cette époque.
Yvonne est enceinte de quatre mois, elle perd souvent connaissance ; la touffeur des entrées maritimes n’arrange rien. Auguste s’allonge à côté d’elle et l’enlace.
— Je dois y aller, belle Yvonne. J’espère que tu vas te sentir mieux.
— Ne t’inquiète pas. Les voisines veillent sur moi. Et puis il y a ma mère, au cas où…
— La guerre est bientôt finie.
— Que Dieu t’entende !
Yvonne ravale sa tristesse, chaque départ est un supplice : ne rien laisser paraître, souffrir tout en dedans. Auguste l’embrasse une dernière fois et passe au salon pour enfiler son uniforme du 112e régiment d’infanterie de ligne d’Aix-en-Provence. Il en a plus qu’assez, de ce carcan de grosse toile qui l’étouffe par de pareilles chaleurs. Au début, Yvonne le trouvait séduisant, cet habit de guerre. Aujourd’hui, elle le déteste plus que tout : il sent la mort à plein nez.
Auguste est brancardier à présent, il prétend que c’est moins exposé. Yvonne s’assoit sur le lit, les nausées ne passent pas, une vague qui part du plus profond de son être. Auguste boucle son ceinturon, lance un adieu en s’arrêtant devant la porte de la chambre et sort rapidement, les larmes aux yeux.
Dans deux jours, ce sera le front de Champagne. Il y est déjà monté une paire de fois, en août 1914 puis à l’automne 1915, devant Tahure et la côte 193. En été, la croûte de craie qui couvre cette terre plate devient toute blanche et brûlante, il n’y a guère que les coquelicots et les touffes de serpolet qui survivent sur les parapets des tranchées. Le 112e a donné l’assaut du côté de Perthes-lès-Hurlus, un nom sauvage qui donne froid dans le dos, rien que d’y penser. Le village n’existe plus, juste quelques moignons de briques au milieu des trous de mines et des barbelés qui courent follement sur cette lande boursoufflée. Auguste y a gagné ses galons de caporal et la croix de guerre, une fierté qu’il ne porte pas.
Gare Saint-Charles, les visages sont tristes, les locomotives fument. Il règne cette crainte sourde de la mort, les cœurs se séparent avec des mots d’adieu, tellement usés, plus personne ne les croit.
En grimpant dans le train, Auguste a envie de tout foutre en l’air, l’armée et l’honneur, le devoir et la patrie, de descendre et de rejoindre Yvonne, de ne plus la quitter, jamais. De voir son fils naître. Il y a droit ! Il en a assez bousillé, des Allemands !
2
Front de Champagne, 15 juillet 1918
Les hommes bougent à peine, figés dans la terre et la trouille. Il fait encore nuit, des fusées éclairantes traversent le ciel. Auguste boucle la jugulaire de son casque et se signe. Un tank allemand vient d’exploser sur un cordon de mines, en avant des lignes. Un obus miaule, c’est pour la 4e compagnie qui se tasse à l’abri du parapet. Le Boche règle son tir et tape une nouvelle fois, vers l’arbre seul et décharné qui lui sert de mire.
Auguste serre son brancard contre lui, son camarade, René, a peur comme jamais. La section est prête à l’assaut. Les obus frappent le talus, devant la tranchée, des bouquets de terre jaillissent entre les barbelés. Les hommes de la 4e sont tous des jeunes, des bleus-bites, pas des marioles, juste des puceaux de la mitraille. Ils doivent trembler et se donner du courage en se racontant des histoires de fesses. Auguste n’ose pas croiser leurs visages, à quoi bon, beaucoup ne reviendront pas. La souffrance est énorme, l’assaut va les libérer d’un moment à l’autre. La montre d’Auguste s’est arrêtée sur 3 heures, les aiguilles dorées forment une équerre, l’angle parfait, le quart du cercle, dans ce monde qui n’a plus de sens.
— On est proches de la victoire, dit Auguste, à quoi ça sert tout ça ?
Coup de sifflet, la 4e compagnie s’élance, un cri lugubre et puissant, juste avant les chapelets de la mitrailleuse ennemie. L’adjudant bondit, zigzague, trébuche, se prend dans les queues-de-cochon, la capote crochée dans les fers. Une balle le perce, il se cabre, poitrine déchirée, visage tendu vers le ciel. Ses tirailleurs se couchent sous le feu, un sergent hurle et toute la section rampe, à reculons.
— Auguste, à nous !
René file dans le boyau, Auguste le suit, brancard sur l’épaule. La première ligne n’est qu’à une cinquantaine de mètres. Les rafales boches ont cessé. Le reste de la section s’est mis à couvert. Auguste repère deux blessés, des types de Provence qui jouaient à la manille la veille au soir. Le grand, avec des moustaches de hussard, crie comme un démon, sa main droite pendouille au bout d’une lanière de muscle. Son copain est sur le cul, ses yeux fixent le néant, la poitrine soulevée de tremblements.
— Deux vers les chevaux de frise ! gueule René.
Auguste escalade l’échelle posée contre le talus de la tranchée, ses godasses boueuses glissent. Les types gisent à une dizaine de mètres. René veut le retenir, mais d’un coup de reins, il prend pied sur le no man’s land et s’élance. Le Boche d’en face l’a vu et le tire deux fois sans le toucher.
— Seigneur, aide-nous !
Auguste ne trouve que ça à dire, grotesque, mais ça donne du courage. René le rejoint, il grimace à chaque balle qui s’enfonce dans la boue.
— Attrape-lui les pieds, on va le traîner. L’autre, c’est plus la peine.
C’était un sergent, l’autre, dans les vingt et un ans. Un gars que René avait confessé une fois, la semaine dernière. Auguste avait tout entendu. Le sergent était revenu de permission avec une « triste chaude » carabinée.
— Tu as été aux putes à Paris ?
— Pardonnez-moi, mon père, avait-il avoué en détournant son regard noir vers la cagna où il allait devoir croupir encore quelques jours.
— Il n’y a que Dieu qui pardonne, mon ami… Moi, je te dis de te soigner et vite, sinon ta bite va se transformer en chou-fleur. C’était bon au moins ?
— Mon père… !
Ils avaient ri de bon cœur. Le sergent avait essayé de sourire, le regard pâle ; il savait déjà.
*
Le blessé se redresse un instant. Le mitrailleur d’en face l’a vu, il tire la culasse de sa moulinette. Une seule rafale. Auguste sent le fer qui entre en lui. Ça ne fait pas si mal que ça. Une brûlure dans le ventre et puis ce truc à l’intérieur, du courant électrique. René se penche sur lui et serre son visage contre sa poitrine.
— Tiens bon, mon Auguste. Je vais te ramener.
Il le roule dans la boue et lui dit des mots à l’oreille, des paroles de courage, celles des hommes de l’infanterie de ligne. Auguste ne pense à rien, ne voit plus rien. Son ventre est chaud et poisseux. Il entend la voix d’Yvonne quelque part, il ne comprend pas ce qu’elle raconte, ce doit être du corse. Elle ne lui parle jamais dans sa langue maternelle, ce parler de terre et de vent.
Auguste perçoit le nom de Charles, là, sur le champ de bataille. Une diablerie de plus. La lumière disparaît lentement, la fenêtre du ciel se referme.
3
Saint-Maur-des-Fossés, octobre 2000
À la fin de la première conversation, je laissai Charles Morin très fatigué ; parler de son père l’avait éprouvé, le vieillard n’était pas encore guéri de son enfance.
J’avais passé plus de trois heures à l’écouter, à capter ses émotions, à partager une histoire commune, oubliant parfois ce qu’il était réellement, un ancien SS.
Le récit qu’il donna de « La Der des Ders » renvoyait à mon héritage, un vaste corridor ouvert aux quatre vents. Si Charles Morin affirmait qu’il était un fils de la Grande Guerre, j’en étais un petit-fils. Émile, mon aïeul, avait combattu les Allemands, engagé volontaire à l’âge de dix-huit ans, en février 1917. Mon père avait été photographe au Service cinéma des armées. Je n’en savais guère plus. Il avait disparu au Tonkin, j’étais dans ma quatrième année.
Je passai une bonne partie de la soirée à chercher les décorations d’Émile, ouvrant les tiroirs des commodes, fouillant derrière les chaussettes et les caleçons, en vain. Je me sentis coupable d’avoir relégué tout ça aux oubliettes. Des cartons de déménagement dormaient dans la cave depuis plus de vingt ans, ils contenaient ce que j’avais laissé derrière moi. Les décorations apparurent sous les babioles, agrafées sur un placard de feutre noir. Charles Morin possédait à peu près les mêmes ; il avait précisé qu’il en manquait une, abandonnée quelque part dans Berlin, la croix de fer de première classe remise par le général SS Gustav Krukenberg.
Émile m’avait expliqué le classement par ordre protocolaire des « sucettes », comme il les appelait. De la Légion d’honneur à celles qu’il n’avait jamais portées. Trop lourdes, avait-il décidé. Je l’avais vu, affublé de cette batterie de décorations, lors d’une cérémonie du 11 Novembre. Un cliquetis discret avait rythmé ses pas. L’héroïsme, pour moi, avait été ce petit bruit de breloque. Tout le monde l’avait salué, j’étais intimidé et fier. Il s’était retrouvé seul au rendez-vous du souvenir. Émile, le dernier du dernier carré, tous les copains avaient rendu l’âme. Le commandant de la place militaire l’avait honoré en personne, gants blancs et tenue d’apparat, s’inclinant avec respect devant l’ancien de la Grande Guerre, le héros de Yen Bai et du Tonkin. Émile était ému, je n’avais jamais vu sa main trembler autant.
« Présentez armes ! Aux morts ! »
Roulement de tambour, clairon poussif et pathétique. Une mèche grésillant dans une vasque avait répandu dans l’air une odeur de pétrole. Dans ce mélange de couleurs, dans les plis des fanions, les noms de batailles cousus de fils d’or sur les toiles épaisses des drapeaux, des noms que plus personne ne connaît aujourd’hui, mis à part les maniaques de la mémoire, au milieu de cette matinée bariolée, toute la violence du siècle m’avait éclaboussé.
Nous étions rentrés, à travers les rues calmes d’un dimanche, sous la douce lumière d’automne. Nous avions déjeuné dans un restaurant vietnamien tenu par le fils d’un soldat du 5e Étranger, le régiment d’Émile. Il avait posé les « sucettes » sur la table.
— Ça pèse un peu, avait-il dit, toujours aussi facétieux et détaché.
Puis il avait raconté.
4
Champagne, printemps 1918
— Sergent, chouf… Baisse la tête ! Fusil du Boche en face.
Le caporal Mansour parle mal le français. Il mériterait de prendre du galon, mais il boit plus que de raison et on ne comprend pas toujours très bien les ordres qu’il donne. C’est le plus vieux de la compagnie des zouaves, un sacré soldat, rude et tanné par la sévérité de l’Atlas.
Parfois, Mansour met le casque d’un mort au bout de sa baïonnette et le promène au-dessus du parapet. Les balles bourdonnent aussitôt et, quand elles tapent dans le casque, ça fait un bruit de cloche. Ding, dong. Et le zouave s’esclaffe en montrant une dent d’or.
Mansour se place au poste d’observation. Émile le rejoint, lui passe une paire de lunettes en mica et un tampon à l’hyposulfite.
— Les gaz. N’oublie pas.
— Merci, sergent.
La lune monte dans le ciel, pleine et froide, les arbres décharnés apparaissent sur le no man’s land, des griffes plus noires que la nuit. Dans un coin de tranchée monte la chahada, la prière des guerriers venus d’Afrique.
Émile était un gamin timoré, plus fort en maths et en histoire qu’en gymnastique, mais la guerre a fait de lui un homme redoutable. Il a tué, dès février 1917, à la baïonnette, une balle l’a cueilli juste après, toute sa section y est passée. Il n’en est pas revenu d’être encore en vie. Son visage est taillé de vents et de combats. Il a tué et sa jeunesse est partie en lambeaux.
— Je vais rester dans l’armée, dit-il à Mansour.
— Toi, tu es fou !
— Je veux devenir officier. J’ai déjà mes deux bacs. Et puis j’ai une fiancée qui m’attend. On se mariera après Saint-Cyr.
Mansour secoue la tête, c’est bien la première fois qu’il entend une chose pareille, à croire que cette guerre ne vaccine pas contre l’armée.
Émile aime la Coloniale. Il souhaite partir en Indochine, avoir un commandement là-bas, pas toute la vie, mais quelques années.
*
Au fond du carton, dans les plis du livret militaire d’Émile, je trouve sa première citation.
Sous-officier magnifique. Le 13 juillet 1918, s’est élancé vers l’ennemi, dans un combat au corps à corps, entraînant les derniers éléments de sa section de zouaves à l’assaut. A été blessé sous les yeux de ses hommes. Citation à l’ordre de la division avec attribution de la Médaille militaire…
Les dossiers conservés à Verdun et aux archives du fort de Vincennes disent que Saïd Abd-El Mansour est porté disparu fin juillet 1918.
Ils racontent aussi qu’Émile se trouvait à quelques centaines de mètres d’Auguste Morin ; les deux régiments étaient montés en ligne lors des mêmes journées de combat ; nos deux familles se côtoyaient pour la première fois, comme beaucoup de familles françaises.
Ma mère avait conservé une lettre d’Émile, son père, adressée à sa fiancée, Élise.
Mon Amour,
Le jour se lève. Nous devons donner l’assaut d’un moment à l’autre. J’attends les ordres. Toutes mes pensées et mon cœur sont pour toi, en ce terrible moment. Les hommes profitent de l’accalmie pour prier, tournés vers La Mecque. Leur foi me réchauffe le cœur.
Quand ils chargent, ils ne font pas de quartier. Ils s’adressent des messages de courage, en berbère, leur langue. Ils sont loyaux jusqu’au sacrifice suprême en défendant une terre qui n’est pas la leur. Contrairement aux Français qui appellent leur mère avant de passer, ils invoquent leurs pères. Mansour, un caporal, m’a expliqué ces mots qui se murmurent ou se crient, la face tournée vers le ciel, et qui si souvent me déchirent le cœur.
À chaque instant, je pense à toi, ma belle Élise, à notre amour si beau et si pur. Je t’aperçois qui me fais signe, de loin, en agitant ta jolie main pour me dire de te rejoindre.
Je dois te laisser, mon Amour, ma Vie. J’ai confiance en notre étoile.
Je t’aime.
Ton Émile.
Post-scriptum : Je souhaite que notre premier enfant soit une fille. Si Dieu nous accorde cette faveur, je voudrais qu’elle se prénomme Irène, ce qui signifie « la paix », dans l’ancienne langue des Grecs. Es-tu d’accord avec moi, mon Amour ?
Élise avait répondu qu’elle avait déjà pensé à ce prénom.
*
Le clocher de Saint-Étienne sonne l’angélus, une volée solaire par-dessus les toits qui me rappelle celle de la cathédrale Saint-Joseph de Hanoï qui annonçait les nuits moites et anxieuses de mon enfance.
Une voix mélancolique surgit de ma mémoire, des bruits d’oiseaux et du vent d’automne.
— Je n’aime pas parler de mon enfance, dit Charles Morin, en préambule.
5
Marseille, 1928
Le mistral s’est adouci. Au bout de la jetée, la lumière clignote dans la poussière des embruns. Sur le parvis de la Major, Charles Morin joue aux billes avec Adrien et Lucien. Pour tirer, d’un coup d’ongle vif, il ferme un œil et s’appuie sur l’index et le majeur de sa main gauche posés en triangle sur le sol, toute une science. Neuf fois sur dix, Charles met dans le mille. Personne ne le gagne, pas même Raoul et son équipe qui descendent du Panier pour se mesurer à ceux de la rue Mazenod. La dernière fois, ils se sont battus derrière la statue de monseigneur Belsunce, le héros de la grande peste de 1720. Raoul a insulté tout le monde, pour provoquer. Charles s’est dégonflé.
— Le con de ta mère, lui a jeté Raoul.
Charles a blêmi, des larmes plein les yeux. Il a cogné jusqu’au sang, un vrai fou. Le sacristain qui préparait les ciboires pour les vêpres a entendu crier, il est sorti en courant de la maison de Dieu pour séparer Charles de Raoul, qui est pourtant plus costaud. Il commençait à lui frapper la tête contre le bronze de la statue, il l’aurait tué.
Yvonne l’a engueulé parce qu’il a déchiré une manche de sa chemise et qu’il est revenu avec un coquard et du sang sur les lèvres. On ne se bat pas, sinon on finit voyou, pareil à ceux qu’on aperçoit assis devant les cafés des rues torves du Panier, sapés comme des milords.
— Si ton pauvre père te voyait ! Qu’est-ce qu’il dirait ?
Yvonne n’est pas parvenue à lui flanquer une paire de claques, impossible : son petit homme, c’est tout ce qu’il lui reste de vrai, de beau, de charnel. Quand il revient triste et cabossé, elle retrouve Auguste, avec son allure de fier. Il lui ressemble tant, les yeux bleu clair, à rendre jalouses toutes les voisines, le sourire un peu chagrin les jours de cafard, quand il se réfugie, dans le secret de sa chambre, devant le portrait en médaillon de son père en uniforme du 112e régiment de ligne. Parfois, Yvonne l’entend pleurer et taper du poing sur son genou, les mâchoires verrouillées. Il appelle cet inconnu et maudit la guerre, cette grande salope dont tout le monde parle tout le temps, une vraie litanie.
Non, Yvonne ne s’en sort pas avec son fils. Le curé et l’instituteur, M. Guérin, sont désespérés. Il est pourtant le meilleur élève de sa classe, sans doute un esprit supérieur, mais il ne fera rien s’il ne parvient pas à se discipliner.
— C’est le mal de ces enfants dont les pères ne sont pas revenus de la guerre, dit M. Guérin. Quelle misère, ça nous poursuit.
Dans le quartier, le maître d’école passe pour un socialiste, peut-être communiste ou franc-maçon, un pacifiste à coup sûr, revenu du front lui aussi, du Chemin des Dames, amoché comme beaucoup d’autres : ça ne se voit pas trop, mais il lui manque deux doigts à la main gauche et il a été trépané. Lucien dit qu’on lui a rentré une chignole dans le teston, la cicatrice est cachée sous une belle mèche de cheveux noirs.
Charles aperçoit souvent son maître aux défilés des anciens combattants, ces cortèges de visages démolis, de mutilés ballottés sur leur fauteuil roulant, de poitrines clinquantes. Les minots s’en moquent, de ces vieux, de leurs batailles, de leurs histoires de canons, de gaz et de mitraille ; ça les étouffe, leurs souvenirs de tranchées boueuses et de copains massacrés.
Lucien ne les respecte plus trop, les poilus, mais il se tait pour ne pas faire de la peine à Casimir, son père, rescapé des Éparges ; certains dimanches, Lucien l’entend fredonner la chanson de Craonne, tout en se rasant : « Adieu la vie, adieu les femmes, c’est bien fini, c’est pour toujours… » Il termine par L’Internationale pour faire enrager son épouse en train de se pomponner avant la messe à la Major.
La guerre, la grande, on la voudrait finie, mais on croise partout les gueules qu’elle a cassées, comme Justin qui jouait à la manille au Bar des Colonies avec Auguste.
Justin est resté longtemps à l’hôpital, jusqu’au milieu de l’année 1919, le visage emporté par un éclat d’obus, le nez, la bouche, aux toutes dernières heures de la guerre. Son fils ne l’a pas reconnu quand il est rentré à la maison, un soir du mois de juin, sans prévenir. Il a vu un homme assis à la table du salon, un gros pansement autour de la tête, la bouche semblable à celle des lapins, fendue, deux gros bourrelets de peau, en long, les dents en saillie et les yeux tout rouges. L’enfant est allé se cacher, son père lui a fait peur.
6
Saint-Maur-des-Fossés, octobre 2000
— Quatre-vingts ans après, ça me révolte toujours autant, murmura Morin. Il a fallu vivre avec ça ! Quand vous êtes gamin, c’est dur. Encore aujourd’hui, pas un jour sans penser à Auguste. Il n’est plus mon père, il est un frère d’armes. J’ai partagé sa souffrance. Je sais, à présent.
Les mots tremblèrent sur les lèvres du vieillard, l’indignation toujours intacte. Il m’émut, à moins que ce ne fût de la pitié. J’étais conscient que c’était un sentiment que je devais rejeter loin de moi, mais je n’y parvins pas.
J’avais ces mots en tête quand je sonnai, le deuxième jour, chez Morin. Il me tendit une main amicale que je saisis avec réticence. Il dut le sentir, c’était un hypersensible. Il n’avait pas de remords, j’éprouvais de la honte à vouloir le questionner, perdu dans mes obsessions.
Nous nous installâmes. Le soleil perça à travers les nuages, le jardin se transforma en une oasis de verdure et de roses tardives. Je le félicitai pour ses talents de jardinier. Il apprécia.
— C’est moi qui les ai plantées et qui les taille chaque printemps.
Il nomma quelques-unes des variétés de roses, sa préférence allait aux Pierre de Ronsard, aux cœurs de carmin et aux Charles-de-Gaulle.
— Les plus belles, confia-t-il. J’aime le mauve pâle de leurs pétales et les nuances de lilas. Et leur parfum, surtout, assez fort.
Il récita, en ancien français :
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.
Il m’invita à sentir leur fragrance doucereuse.
— La Charles-de-Gaulle est vraiment une réussite ! Même moi, je les aime, c’est dire ! Il faut savoir dépasser de vieilles querelles !
Il parvint à me faire sourire. D’un geste précis, il cassa une branche qui avait séché et la jeta au pied du buisson.
— Toute mon enfance, j’ai manqué de fleurs. Ma mère les adorait, nous en avions sur notre misérable balcon, des géraniums dans de grands pots de terre, mais le soleil et l’air marin étaient si féroces. Je m’occupais de les arroser ; Maman les a entretenues pendant que j’étais sur le front et puis elle a cessé après mon départ pour l’Allemagne. Tout a séché.
Nous retournâmes nous asseoir. Il ouvrit son étui, me proposa une cigarette que je refusai.
— J’aime la nature, dit-il en faisant claquer son briquet. Elle a toujours tenu une grande place dans ma vie et elle a forgé pas mal de mes convictions, davantage que de longs discours. C’est elle qui m’a apaisé. J’étais un enfant très turbulent. Un peu voyou, je dois dire. La nature, c’est la volonté de puissance.
7
Charles ne sait pas être sage, mais il respecte M. Guérin et met un point d’honneur à avoir de bonnes notes : dix sur dix en mathématiques et rarement moins de neuf en orthographe, pareil en histoire. Quand l’instituteur lui tire l’oreille pour indiscipline, il se sent important, proche du seul homme qu’il connaît vraiment. Les anciens copains de son père, ceux du Bar des Colonies, Charles n’aime pas trop les voir, ça lui rappelle l’absence de cet Auguste dont ils parlent parfois en hochant la tête pour dire des regrets éternels.
— Charles aura ses deux bacs, prédit Guérin. Je ne suis pas inquiet là-dessus. Il faudra l’envoyer au lycée.
Les jours de mélancolie, Charles se rend tout seul à la Major et s’assoit un moment devant la longue liste de ceux qui sont tombés au champ d’honneur. Auguste Morin se trouve sur la colonne de droite, entre Lucien Marty et Jacques Murciano. Ils ne sont pas nombreux, les noms qui commencent par la lettre M. Charles pourrait les réciter par cœur. Dans le silence et le clair-obscur mordoré, il imagine les combats et le fracas des armes.
À la fin de l’année scolaire 1928-1929, il décroche le premier prix de fin d’études primaires. Pour l’occasion, Yvonne a confectionné un costume bleu marine qui lui va à merveille, chemise blanche et cravate en soie assorties à la veste. Il aurait préféré un pantalon long, mais Yvonne a décrété qu’il avait encore l’âge des pantalons courts.
Quand il grimpe sur l’estrade, à l’ombre des platanes de la cour de récréation, Charles a le trac, pire qu’à la première communion, le ventre fait mal, les jambes flageolent. Lucien lui adresse des grimaces pour le faire rire, mais il reste de marbre. M. Guérin et un adjoint au maire le félicitent chaleureusement, la petite foule des parents applaudit. Intimidé, Charles regagne sa place avec un livre tout neuf dans les mains : La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné, de l’académie Goncourt. M. Guérin lui a fait un clin d’œil en le lui remettant, l’idée est de lui, à coup sûr. Le dessin de la couverture représente des hommes préhistoriques assis autour d’un feu, une femme aux seins nus les contemple, l’image plaît beaucoup à Lucien. Avant de s’endormir, Charles lit le début :
Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant une calamité suprême : le Feu était mort.
Yvonne vient éteindre la lumière, un baiser sur le front et quelques paroles douces. Charles referme son prix et le dépose sur la table de chevet. Sa mère s’installe à sa machine à coudre, une Singer d’avant-guerre, toute décorée de belles lettres et de volutes dorées. Elle fait un bruit de frottements et de clics quand Yvonne actionne du bout du pied la pédale qui entraîne la courroie de cuir. Ce soir, il reste des ourlets et une dentelle à poser sur une robe. C’est pour une dame du centre-ville, une heure ou deux de travail avant d’aller se coucher.
8
Saint-Maur-des-Fossés, octobre 2000
— L’homme fort de nos quartiers s’appelait Simon Sabiani, expliqua Morin. Dans mon parcours, il n’existe pas pour rien.
» La première fois que je l’ai croisé, j’accompagnais ma mère chez une cliente, rue Francis-Davso, dans le centre-ville. Il serrait des mains, adressait de bons mots à chacun, entouré d’une escorte de gros bras qui avaient le regard noir comme la mort.
» On racontait que Sabiani avait perdu un œil et trois de ses frères à Verdun. On disait aussi qu’on ne le croisait jamais à la messe et qu’il détestait les curés. Tout était vrai. Tôt ou tard, je savais que j’aurais affaire à lui, car il avait été nommé secrétaire aux pupilles de la nation.
» C’était un type sec et nerveux. Il portait toujours un ruban noir cousu sur la manche gauche de ses vestons, jamais ses décorations, pas même la Légion d’honneur. Un homme fascinant, un orateur. Son œil de verre, toujours fixe, nous impressionnait tous.
9
Marseille, octobre 1928
L’année du Dragon. Émile part pour l’Indochine, Charles achève ses études primaires. Mon grand-père vient d’être muté au Tonkin. Il embarque à Marseille avec Élise, son épouse, et Irène, ma mère. C’est à deux pas de la rue Mazenod.
Le Colombo, de la Compagnie nationale de navigation, est un beau vapeur de cent vingt mètres à l’étrave droite, cabine de première classe, mais confort assez rudimentaire, loin du luxe des autres paquebots des lignes d’Extrême-Orient. Il appareille en début de matinée, s’arrête à Toulon le temps de ramasser une centaine de soldats et mettre le cap sur Port-Saïd, en Égypte. La chaleur devient très vite insupportable le long des côtes de Corse. Plus loin, la pointe de la Sicile et les îles grecques semblent flotter sur l’horizon.
Après six heures de charbonnage à Port-Saïd, le Colombo continue sa route vers Djibouti, pays désolé, puis Ceylan, « belle et luxuriante », comme il est vanté sur le guide touristique. La mer est calme, rien à signaler si ce ne sont les pluies tièdes et fortes de l’équateur. Arrivée à Hanoï le 12 novembre après avoir remonté le fleuve Rouge depuis le port de Hai Phong à bord de la chaloupe Tigre, par un temps de forte brume qui voile les rives, une nuit et une demi-journée de voyage.
Deux ans plus tard, Irène fréquente l’école des religieuses de l’Apparition et prépare sa première communion.
Le 20 février 1930, un dimanche, la famille organise un pique-nique au bord du lac Hoan Kiem, le « lac de l’Épée restituée », au cœur de Hanoï. Une photo est prise. Installée sur une chaise pliante, à l’ombre d’un flamboyant, Élise, ma grand-mère, porte un chapeau qui lui donne un air austère ; dans son dos, les eaux calmes et le pont Huc, les saules pleureurs et les grands banians, « l’Endroit où tombe la lumière du soleil ». La servante, une Annamite, se tient près d’Élise. Irène est assise sur la pelouse. Émile est absent ; il sert comme lieutenant au 3e bataillon de tirailleurs annamites, garnison de Yen Bai, à plus de deux cents kilomètres au nord-ouest de Hanoï.
Tout en grignotant des biscottes couvertes d’une épaisse couche de confiture de fraises, Irène écoute la conversation des adultes. Une insurrection a été matée quelques jours plus tôt, le 10 février. Ce n’est pas la première fois qu’elle entend ce mot d’insurrection. Elle en a demandé la signification à son institutrice, sœur Marie-Noëlle, étonnée par cette question.
— C’est quand des personnes ne sont pas contentes et qu’elles se révoltent, a dit sœur Marie-Noëlle.
Irène a répliqué qu’il y a beaucoup de tourmentes dans son pays, cela inquiète son père et sa mère.
— Tu comprendras quand tu seras plus grande. Mais sache que tu ne risques rien.
Irène découvre la violence, elle apprend le non-dit. Son père court un grand danger, elle le sent. Des hommes tels que lui ont la charge d’étrangler ces rébellions. C’était écrit dans le journal du lundi. Irène le lit en cachette.
*
Dans la nuit du 9 au 10 février 1930, vers 2 heures du matin, Émile est réveillé par le brigadier Santucci. Il y a du boucan partout dans le casernement du 3e bataillon de tirailleurs annamites, des pas, des cris, des ordres hurlés, cliquetis de baïonnettes et coups de feu.
— Faut se cacher, mon lieutenant, sinon ils vont tous nous exécuter.
— De qui parlez-vous ?
— Mutinerie. Des hommes de la 2e compagnie. Une cinquantaine. Des civils aussi.
Émile venait juste de s’endormir ; il passe une chemise, un pantalon, vérifie son arme de poing.
Extraits
« Se souvenir, c’est choisir. On n’est pas obligé d’accepter tous les héritages. J’ai grandi dans une famille qui nageait comme elle le pouvait dans les courants contraires de l’histoire.
Aux archives, j’ai pu consulter une feuille cartonnée, une « Fiche de service », le nom de Morin inscrit à la plume en grandes lettres déliées, belle calligraphie, froideur administrative sur papier rigide rose pâle. Vichy, la collaboration extrême, des types qui partaient sur le front russe pour casser du Rouge.
Engagé le premier septembre 1942. Versé à la Waffen-SS en 1944. Condamné à mort par contumace. Cour de justice de la Seine, 1948. » p. 67
« Dernière archive, la brochure d’engagement pour la Waffen-SS, en date de 1943.
— S’engager dans la SS était légal, dit Morin, reconnu et encouragé.
Le fascicule était sans équivoque :
Le président Laval, avec l’assentiment du chef de l’État, monsieur le maréchal Pétain, a reconnu à tous les Français le droit de s’engager dans les formations de la Waffen-SS à l’Est, afin d’y prendre part aux combats pour l’existence el l’avenir de l’Europe. » p. 160
« Au fond, mon père est un homme banal, dit Elsa en me tendant la main pour me dire au revoir. Il s’est trompé d’histoire et je crois qu’il n’est pas le seul dans son cas. Il a été pris dans une mécanique abjecte, des événements qui l’ont totalement dépassé. Hier encore j’avais une immense colère contre lui, un sentiment qui m’a ravagée sur le coup. Aujourd’hui, c’est davantage de la peine que j’éprouve, la tristesse est immense, Je l’aime, comme une fille aime son père, rien ne peut changer cela.
Elle se frotta les épaules ; le chagrin la faisait frissonner.
— Je dois vous avouer que je vous ai observé tous les deux. Votre froideur me terrifie. Comment peut-on être aussi cruel avec un vieillard qui a placé tant de confiance en vous ? On dirait que vous vous vengez de quelque chose ou de quelqu’un.
— Je crois que je lui reproche son bonheur. Il ne devrait as y avoir droit. Je suis désolé de vous dire cela. » p. 318
« Il n’y a pas de banalité du mal.
Et le diable n’a pas fini de rire.
Il a emporté Charles Morin dans la nuit.
Et ses secrets avec lui. » p. 322
À propos de l’auteur
Xavier-Marie Bonnot © Photo DR
Après des études de lettres modernes et d’histoire jusqu’au doctorat – qu’il n’a jamais terminé – Xavier-Marie Bonnot se lance dans la réalisation de documentaires et de reportages dont la plupart ont été diffusés sur des chaînes françaises et étrangères…
Son premier roman, La Première empreinte (2002), est traduit en anglais, italien, allemand, espagnol, roumain et croate. À cela s’ajoutent des traductions plus tardives en russe et en japonais. Son deuxième roman, la Bête du marais est, lui aussi, traduit dans une demi-douzaine de langues. Viennent ensuite la Voix du loup et les Âmes sans nom (Belfond) tour à tour réédités aux éditions Pocket. Les Âmes sans nom a été finaliste du prix Cognac, du prix Intramuros et du Grand Prix de littérature policière.
En février 2011, le Pays oublié du temps, gagne le prix Plume de cristal du festival international du film policier de Liège et se trouve finaliste du prix de Cognac. En janvier 2013 Premier Homme, remporte le prix Lion noir. Ces deux romans ont été traduits en anglais, russe, espagnol, japonais, roumain, italien, japonais…
La Dame de pierre (2015) obtient le Prix Cognac du meilleur roman francophone. Avec La Vallée des ombres (2016), il ferme un diptyque qui aborde l’homophobie et les désillusions d’une génération née des années 1980. En 2017, sort Le Dernier violon de Menuhin, une ode à la musique, au violon et un regard poignant sur la fin d’un artiste. En 2018, Le Tombeau d’Apollinaire obtient le prestigieux Prix du roman historique décerné par les Rendez-vous de l’histoire de Blois. Suivent Berlin requiem (Plon), roman historique qui rencontre un beau succès, tant en librairie qu’auprès de la critique, prix de la médiathèque de l’Isle-sur-la-Sorgue, et Place du paradis, finaliste du prix de le Société des gens de lettres, qui aborde le difficile sujet de la radicalisation d’une jeune Française. En 2026, paraît aux éditions Récamier Le Diable rit avec nous, roman historique qui interroge nos amnésies à travers l’histoire d’un Français engagé dans la Waffen-SS. (Source : Éditions Récamier / Histoire de lire)
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