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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Sur la presqu’île où la famille avait élu domicile, une mère écrivaine convoque tout le monde pour une fête. Deux familles séparées par un drame vont se retrouver après dix ans de silence. Et dans la nuit tout ria exploser.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Après dix ans de silence
Avec son sixième roman, Julia Kerninon nous entraîne sur une presqu’île, pour une fête organisée comme un défi lancé au passé. Car des secrets de famille, que l’on croyait enterrés, vont resurgir. Une construction admirable pour un roman qui ne l’est pas moins !
C’est par une invitation inattendue que s’ouvre le roman. Waldo est convié par sa mère romancière, Diane Schnabel, à une fête qu’elle organise sur la presqu’île. En endroit qu’il a quitté dix ans plus tôt, ne pensant jamais y revenir. Il accepte pourtant, et retrouve la beauté sauvage du lieu, et les souvenirs de jeunesse.
Tout avait commencé grâce à son père, verbicruciste, qui avait déniché un hôtel tenu par Eva Wilberforce. Puis Diane et Eva s’étaient liées d’amitié, tout comme leurs enfants, Annabel et Olivia Wilberforce, Adam et Waldo Schnabel. Un été après l’autre, leur amitié s’est soudée. On les surnomme les « jumeaux cosmiques ».
Puis vient l’adolescence. Alors les relations prennent une autre dimension. Annabel découvre son pouvoir de séduction. Adam, lui, reste un amoureux transi, muré dans le silence. Et le drame survient. Annabel est retrouvée gisante sur la plage des Tirs. Une mort qui pose question : « pour qu’un corps soit retrouvé à cet endroit, il fallait qu’il en soit aussi parti […] Quelque chose ne tournait pas rond. » Deux enquêteurs venus du continent classent l’affaire. Deux jours plus tard, Adam se suicide.
Après l’inhumation des deux enfants, plus rien n’est pareil. Naomi s’éloigne vers le continent. Eva se replie sur elle-même. Les Schnabel choisissent l’isolement. Waldo disparaît à sa façon. Tout ce qui comptait devient soudain secondaire. Et sur cette chape de plomb, dix ans passent.
C’est là que la force du roman éclate. Julia Kerninon construit un roman choral dans lequel chaque personnage parle depuis son manque, sa honte, sa loyauté, ou son désir de reprendre la main. Waldo occupe d’abord tout l’espace, avec sa rancune contre une mère qui écrit et qui oublie de parler de lui. Puis les voix se répondent : Eva, Diane, Naomi, Olivia. Personne ne détient la vérité entière. Chacun n’a qu’un morceau du puzzle.
L’autre grande réussite du livre, c’est son décor. Les dunes, les clôtures militaires rouillées, la plage des Tirs où l’on ne va jamais sans raison. Kerninon écrit ces lieux avec une précision presque documentaire, avec des phrases qui suivent le rythme des marées, dans un flux qui retient tout, avant de tout expulser.
On retrouve ici les obsessions qui traversent l’œuvre de Kerninon depuis Buvard : la famille, le poids du secret, la place des femmes, la maternité, l’écriture. Après Liv Maria et son secret inavouable, après Sauvage et son appétit de liberté, La dernière des Wilberforce pousse plus loin encore le sillon de l’intime et des liens familiaux. Mais cette fois, elle va un peu plus loin, explore l’adolescence et les fratries, et les violences que l’on cache. Car ici rien n’est montré, rien n’est explicite, sinon des détails négligés, des regards détournés, des silences qui en disent beaucoup.
Alors le lecteur devient enquêteur malgré lui, assemblant les pièces d’un puzzle que personne, dans la famille, n’a jamais voulu regarder en face. C’est pour cette construction, si maîtrisée qu’elle en devient vertigineuse, pour ses personnages, tous plus vrais les uns que les autres et pour cette presqu’île qui longtemps va hanter le lecteur que je vous recommande ce formidable roman.
La dernière des Wilberforce
Julia Kerninon
Éditions de l’Iconoclaste
Roman
280 p., 21,50 €
EAN 9782378805944
Paru le 20/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, sur une presqu’île qui n’est pas plus précisément située. On y évoque aussi Madrid et Stuttgart.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Une presqu’île, deux familles, une fête. Et des morts qu’on croyait enterrés. Un grand roman de Julia Kerninon.
La presqu’île est toujours d’une beauté poignante lorsque Waldo y revient, dix ans après. Sa mère, Diane Schnabel, écrivaine célèbre, a organisé une fête ce samedi d’été, dans la maison qu’elle a achetée après le succès de son premier livre. Autrefois, les fêtes se tenaient à l’hôtel Wilberforce, au temps des étés heureux où la famille Schnabel y séjournait pendant deux mois.
Ils étaient quatre enfants du même âge. Les filles Wilberforce, Annabel et Olivia, régnaient sur la presqu’île, et dans leur sillage, Adam et Waldo vivaient des heures insouciantes entre dunes et baignades. Puis ils ont grandi. Les « jumeaux cosmiques » sont devenus adolescents : Annabel, de plus en plus frénétique ; Adam, enfermé dans son silence. Jusqu’au drame : l’une retrouvée noyée, l’autre suicidé.
Dix ans ont passé. Diane réunit aujourd’hui, le temps d’une fête fastueuse, les habitants de l’île et les protagonistes de cette tragédie : Max, le père des garçons, Eva, la mère des filles et ancienne amie de Diane, ainsi que Naomi, la cadette. Sous le soleil et les parfums de sel et de pins, le passé semble ressurgir. Mais à la nuit tombée, la fête devient le théâtre de révélations, où chacun doit affronter ce qu’il a fait, tu ou refusé de voir.
Dans ce septième roman, Julia Kerninon déploie une ample fresque sur vingt ans et une galerie de personnages d’une grande densité. Elle fait le choix fort de tenir les violences sexuelles hors champ, en travaillant les silences, les indices et les regards. Une écriture subtile, portée par une polyphonie maîtrisée, jusqu’au dénouement final.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Un.
Le matin de la fête, quand l’heure avait sonné sur son réveil, Waldo s’était levé et il était allé préparer le café. Pendant que l’eau chauffait, il avait pris sa douche, enfilé un pantalon et une chemise. Revenu dans la cuisine, il avait mangé des céréales en lisant les nouvelles sur son téléphone. Au printemps, en voyant le numéro de sa mère s’afficher sur l’écran, Waldo l’avait simplement retourné face contre table. Mais Diane avait continué d’essayer de le joindre, au moins une fois par jour. Quand il avait fini par décrocher, au bout de trois semaines, elle lui avait dit :
– Peux-tu réserver le dernier samedi d’août ? Je fais une fête à la maison.
– Une fête ?
– Oui.
– Et tu t’y prends quatre mois en avance ?
– Je veux être sûre que tout le monde soit là.
– Mais tu invites qui ?
– Tout le monde. Je compte sur toi.
En vingt-sept ans, Waldo n’avait jamais vu sa mère organiser une fête, en dehors des goûters d’anniversaire de son enfance. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Et qu’est-ce que ça voulait dire, tout le monde ? C’était le genre de questions qu’il avait martelées devant ses amis en évoquant la fête à venir, pourtant il avait su tout de suite qu’il s’y rendrait, quoi qui puisse l’attendre là-bas. Je compte sur toi. Comme si lui avait jamais pu compter sur elle. Malgré tout, le jour venu, Waldo avait lavé et essuyé la vaisselle, il était allé dans la salle de bains se brosser les dents. Il avait préparé ses affaires, vêtements pliés soigneusement dans un week-end bag, un livre, son chargeur de téléphone, une bouteille d’eau. Il avait lacé ses chaussures, attrapé sa veste, et il était allé réveiller la fille qui dormait dans son lit.
– C’est le matin, il avait dit d’une voix égale en étendant les bras pour ouvrir les rideaux, il est temps de partir. Il fait grand soleil dehors.
– Quoi ? avait soufflé la fille.
Il ne se rappelait pas son prénom, il l’avait rencontrée dans un bar la veille. Elle portait encore des paillettes collées sur le front, mais elle était sortie du lit sans faire trop de difficulté, elle avait enfilé ses vêtements en sautillant tandis qu’il l’entraînait doucement et fermement jusqu’à la porte. C’était seulement là, debout sur son seuil, son sac en boule dans les bras, qu’elle lui avait demandé en écarquillant ses yeux immenses :
– Mais alors, ça veut dire qu’on ne va pas à la fête de ta mère ? Hier, tu m’as dit que tu m’emmènerais. Que tu pourrais me la présenter. J’ai tellement de questions à lui poser. Tu as promis. Hier.
– Mais j’ai changé d’avis, avait chuchoté Waldo en refermant la porte sur son visage.
Après le départ de la fille, il avait laissé passer quelques minutes, et puis, quand l’écho de ses pas dans l’escalier s’était tu, il avait pris ses clés de voiture et il était sorti à son tour. Il avait à faire – sa mère l’avait chargé d’aller chercher les fleurs et de récupérer plusieurs caisses de vin quelque part dans la zone d’activité à la sortie de la ville. La fleuriste lui avait remis d’énormes brassées d’hortensias que Waldo avait calées sur le fauteuil passager, puis il avait roulé dans les embouteillages jusque chez le caviste. Il faisait une chaleur écrasante, soleil éblouissant dans un ciel bleu cru. Sur place, il avait découvert que la commande de sa mère comprenait vingt caisses de champagne, et tandis qu’il baissait les sièges pour les empiler, à nouveau il s’était demandé ce qu’elle voulait fêter, exactement. Peut-être qu’elle avait fini d’écrire un nouveau livre ? Est-ce qu’elle avait prévu de donner une lecture publique ? Une mère qui écrit, qu’est-ce qu’il pouvait y avoir de pire ? Même enfant, il lui en avait voulu de toutes ces heures consacrées aux livres, de tous ces moments où il la voyait absorbée par son texte. D’abord il lui en avait voulu pour le temps qu’elle leur volait, à son frère Adam et lui, à leur père, à faire une chose qui n’avait aucun sens, son obstination embarrassante pour tous ceux qui l’entouraient. Il avait vu sa mère échouer et échouer et échouer. Il ne souhaitait ça à personne. Il se rappelait les enveloppes kraft des manuscrits renvoyés par les éditeurs qui dégringolaient de la boîte aux lettres de l’immeuble quand elle l’ouvrait, et de son regard. Contre toute attente, plus tard, quand elle avait enfin réussi à publier et qu’il l’avait lue, il avait découvert qu’il lui en voulait maintenant pour ce qu’elle était capable de faire, la façon dont elle avait apparemment fini par saisir comment devaient s’agencer exactement les mots pour prendre du relief, devenir des mains saisissant le lecteur et lui retirant son libre arbitre. Quelque chose dont il était lui-même incapable, même quand il parlait, il avait la sensation de ne jamais parvenir à se faire pleinement comprendre, il entendait les mots qu’il prononçait, leurs sons dans sa bouche, mais ce n’était jamais vraiment ce qu’il aurait voulu dire. Dans les bouquineries, chaque fois qu’il tombait sur l’un des livres de sa mère, il était satisfait de penser que si l’objet se trouvait là, c’était que quelqu’un s’en était lassé, n’avait pas voulu le conserver dans sa maison, ne l’avait peut-être même pas lu en entier. Il pensait Tu vois, tout le monde s’en fiche, au fond, de tes trucs. Ça ne servait à rien, de faire ça. Tu aurais mieux fait de t’occuper de nous. Malgré tout, il ne parvenait jamais à se retenir d’ouvrir le volume, et chaque fois il se faisait avoir, il lisait trois paragraphes et c’était irrésistible, il ne savait pas comment elle faisait, mais chaque mot était à sa place exacte et ça le dépassait, il finissait par rejeter nerveusement le livre dans son carton.
Une mère qui écrit, une malédiction. Il ne pouvait jamais savoir sur quoi elle allait écrire, il le découvrait uniquement quand le livre était publié. Un dimanche, des années plus tôt, il s’était réveillé avec la gueule de bois et l’angoisse de devoir retourner au travail le lendemain matin, et lorsqu’il avait allumé la télévision, sa mère était apparue sur l’écran. Interdit, il l’avait regardée, assise les jambes croisées dans un fauteuil, le visage baissé, nerveuse, mais la voix parfaitement précise, ses mots limpides. Le principe du fusil de Tchekhov – vous savez, l’idée que si vous évoquez un fusil dans le premier acte, il doit être utilisé dans le deuxième. C’est vrai de tous les éléments d’un livre, bien sûr, mais il y a une autre question encore plus importante : s’il y a un fusil, qui donc appuie sur la détente ? C’était insupportable. Ses quatre romans portaient sur la vie de famille, pourtant au milieu de chacun d’eux, Waldo voyait une faille, une ellipse qui était leur centre exact. Certains articles évoquaient la mort de son fils aîné, cette absence dans son œuvre, mais les journalistes respectaient l’intimité de son deuil. Il avait l’impression d’être le seul à remarquer qu’elle ne s’était pas contentée de ne pas écrire sur Adam – sur lui non plus, Waldo, elle n’avait jamais rien écrit. À défaut d’être écrivain, il s’était au moins attendu à renaître dans ses livres sous la forme d’un protagoniste remarquable – qu’est-ce que c’était, une mère qui pouvait écrire autant de pages sans jamais dire un mot sur ses propres enfants ? Est-ce qu’elle n’était pas censée penser à eux avant tout, est-ce que sa vie n’avait pas commencé le jour de leur naissance ? La veille, quand il avait parlé avec la fille aux paillettes dans le bar, celle-ci avait sorti un livre de son sac pour le lui montrer, elle avait dit Je suis en train de lire un truc incroyable, est-ce que tu connais Diane Schnabel ? et il avait reconnu instantanément la couverture. C’est ma mère, il avait répondu d’une voix sourde. C’était sa mère, la timide et célèbre Diane Schnabel, Diane l’obstinée, il ne la connaissait que trop, mais alors qu’il s’asseyait au volant, ce dernier samedi d’août, il ne comprenait toujours pas pourquoi elle organisait une fête sur la presqu’île, exactement dix ans après les morts. Pourtant, docilement, il avait pris la route. Il avait roulé en silence pendant deux heures jusqu’à la côte, dépassant des camions qui transportaient des pales d’éoliennes énormes comme des mâchoires de baleine, avant de bifurquer.
La route permettant de rejoindre la presqu’île était une bande de terre battue par les vents, à peine cinquante mètres à son point le plus étroit. La presqu’île avait été autrefois un îlot, mais à force de venir buter sur ses roches, les vagues avaient adopté le comportement de toute onde lorsqu’elle rencontre un obstacle : elles s’étaient diffractées et, ce faisant, avaient établi patiemment un dépôt sédimentaire qui avait formé un tombolo entre l’île et le continent. Pour le dire autrement, qu’elle le veuille ou non, une île protège la zone située entre elle et l’autre étendue terrestre, engendrant ainsi un pont naturel, et cesse de fait d’être une île. Le tombolo n’avait pas immédiatement été emprunté comme une route. Longtemps, ses neuf kilomètres de dunes avaient découragé les marcheurs à cause de leur sable trop fin pour progresser à bon rythme. Il existait un seul autre moyen de rejoindre le village : prendre le bateau-bus jusqu’à la petite ville portuaire la plus proche, qui n’était qu’à trois cents mètres à vol de mouette. La route avait été ouverte à peine un siècle plus tôt – d’une certaine façon, les presqu’îliens n’avaient pas encore tout à fait fini d’être des îliens, et la mer non plus n’en avait pas terminé. Après l’avoir construit patiemment, les vagues industrieuses et contradictoires venaient maintenant se briser sur le tombolo et emportaient tout le sable qu’elles pouvaient. La plage s’enfonçait. D’immenses structures métalliques se désensablaient, béton armé datant de la guerre et révélant comme un monde souterrain sous la réalité. Derrière ses lunettes de soleil, Waldo détournait les yeux.
En s’engageant sur l’ancien terrain militaire, il avait vu détaler trois lapins derrière les fils barbelés. Il n’y avait plus de troupes en poste depuis au moins quinze ans, mais les clôtures étaient restées, les panneaux menaçants, et le bâtiment de la marine en forme de bateau, vaisseau amiral fantôme avec ses baies vitrées cassées et ses graffitis. À l’époque où il n’y avait encore que des dunes, l’armée avait commencé à acheter des hectares, puis exproprié les propriétaires des maisons et les exploitants des terres cultivées pour cause d’utilité publique. Deux siècles plus tard, c’était devenu un immense champ d’essais balistiques à ciel ouvert. À l’entrée et à la sortie du tombolo avaient été installées deux barrières, qui s’abaissaient pendant les exercices. Les voitures attendaient en file indienne, parfois une demi-heure, et quand les barres se soulevaient enfin, c’était une drôle de sensation de rouler le premier sur une zone de tir en faisant confiance à des clôtures électrifiées, à des militaires. Autrefois, l’accès était régulièrement interdit, les deux barrières fermées comme des clamps sur un cordon ombilical, mais à présent, elles demeuraient obstinément ouvertes. Waldo n’était pas sûr que ce soit une si bonne nouvelle que ça, même s’il ne savait pas exactement pourquoi. Il avait traversé l’herbe douce des premières dunes, d’un gris-vert chatoyant dans la lumière de cet après-midi d’août, et les nids-de-poule de la route faisaient tinter légèrement les bouteilles de champagne dans son dos. La formation de l’isthme avait individualisé une petite mer intérieure de six cents hectares. À marée haute, un flot dévastateur s’engouffrait dans la lagune, mais à marée basse, elle se vidait entièrement, seul un chenal peu profond restait immergé, port d’échouage idéal avec son fond dur. Les marées cadençaient les journées, changeaient les couleurs, nuages gris comme des éléphants, rayons dorés, toutes les nuances de vert et de bleu, et toujours la même lumière pure et violente. Sur son pare-brise, des insectes égarés venaient s’écraser comme des souvenirs. Waldo roulait droit devant lui, dans une carte postale. Encore onze minutes de route, annonçait le GPS, et un épisode d’averse de quelques dizaines de mètres à peine, une pluie horizontale comme il n’y en avait qu’ici, disparue aussi soudainement qu’elle était apparue. Encore huit minutes, des vaches placides, des chevaux pleins de défiance derrière des barrières de bois pourri, des granges, quelques silos, et où que se porte le regard sauf derrière, la mer, la mer, la mer. Du côté du village, il y avait une petite crique de galets, et après c’était la Grande Plage, des dunes sauvages débouchant sur un sable blanc et l’océan. Du côté de la route qui donnait sur l’océan, à une demi-heure de marche du village, il y avait aussi une plage, la plage des Tirs, mais elle était plus rude, le sable était gris comme s’il était mouillé, les algues étaient vert foncé, les rouleaux énormes. On n’y allait pas sans raison, c’était la plage où l’on venait faire ce qui nécessitait de l’obscurité.
Waldo avait huit ans la première fois qu’il était venu là, avec ses parents et son frère Adam. À l’époque, Diane était encore institutrice, et Max, leur père, rédigeait les mots croisés pour l’édition du dimanche d’un quotidien national. Ils ne roulaient pas sur l’or. L’enfance, pour Waldo, ç’avait été les matins ensommeillés à la table de la cuisine, les bols de céréales, Adam en face de lui, de plus en plus silencieux, leur mère s’agitant comme un oiseau rentré par la fenêtre, leur père qui écoutait la radio, et après ils partaient à l’école avec Diane, qui les déposait avant de courir vers sa propre école, la journée glaciale, les discussions périlleuses avec les autres enfants, apercevoir Adam assis seul sur un banc à chaque récréation, puis rester à l’étude, la violence des dernières heures de classe. L’année de sa sixième, dans le coin bibliothèque du collège, un élève avait enfoncé un crayon de bois dans le visage d’un autre, qui en avait perdu la vision de l’œil gauche. Le soir, leur mère passait les chercher, avec son gros sac de cuir en bandoulière, et ils rentraient pour trouver leur père griffonnant à son bureau, les feuilles de papier s’accumulant, la table du petit déjeuner intacte, le linge encore sale dans la machine. Sa mère virevoltait, portait des cartons et des sacs, mettait un plat au four, coupait des fruits dans de petits bols, et mangeait en corrigeant ses copies au stylo-bille. Après, Adam et lui allaient se brosser les dents, ils se couchaient avec un livre, et ils appelaient leur mère pour qu’elle vienne les embrasser. Dans le salon, leur père travaillait toujours. Ils entendaient beaucoup de silence, souvent une dispute, leur père qui criait et leur mère qui le suppliait en chuchotant de ne pas faire ça, des bruits d’accouplement parfois – et la distance qui séparait la dispute du sexe était identique au délai entre le tonnerre et la foudre, la mesure du malheur de ses parents –, mais toujours, à la fin, dans la nuit noire, un son comme un murmure, un léger tapotement rappelant le bruit de la pluie, qui signifiait que leur mère s’était enfermée dans la lingerie et essayait d’écrire. Ils habitaient une ville à l’intérieur des terres, dans un appartement exigu du quartier de la bibliothèque municipale. Celle-ci contenait entre autres choses les archives d’un botaniste du XVIe siècle, une collection inégalée de planches illustrées montrant des espèces disparues. Un jour, dans la salle de rédaction du journal pour lequel il travaillait, le père de Waldo avait entendu parler d’un chercheur qui cherchait à sous-louer un endroit en ville pour poursuivre ses recherches pendant l’été. Les deux hommes s’étaient entendus sur un prix, et c’était grâce à cette manne inespérée que la famille Schnabel avait pu partir deux mois en vacances. Ce premier été, en approchant du village, ils avaient demandé leur direction à un vieillard en vareuse qui marchait sur le bas-côté, les mains dans les poches. Ah, vous allez à l’hôtel Wilberforce, il avait dit avec un étrange sourire. C’est tout droit. Et effectivement, ils avaient continué droit devant eux, ils avaient traversé les ronces et les aubépines jusqu’à la Pointe et tout au bout la route s’arrêtait à la porte de l’hôtel Wilberforce.
Comment les parents avaient découvert la presqu’île, Waldo ne l’avait jamais su exactement. Pourquoi ils s’y étaient attachés de façon si décisive, pas davantage. Avec le recul, il imaginait que l’explication devait être en partie économique. Son père avait probablement cherché un endroit où ils puissent se permettre de rester longtemps, et Eva Wilberforce lui avait fait un prix pour l’été. Malgré la beauté poignante que Waldo associait aux lieux, la presqu’île n’était pas très courue par les touristes, parce que les plages qui la précédaient sur la côte étaient magnifiques, et que personne n’avait besoin d’aller aussi loin pour se baigner. La presqu’île elle-même était assez banale, un paysage de dunes rases, œillets violets, chardons. C’était un territoire de pêche côtière, de pêche hauturière, qui faisait encore tourner ses dernières conserveries. Quelques paysans, des paludiers, des fermes ostréicoles, des mareyeurs, des menuisiers, une chapelle, une supérette, un café, un coiffeur, une poste. Un petit port à flot et une zone de mouillage. L’endroit comptait un seul monument remarquable, un cairn à l’étrange construction en équerre, avec un couloir d’accès de neuf mètres donnant sur une chambre funéraire. Personne ne savait exactement à qui avait été destinée cette tombe somptueuse, édifiée sur ce qui n’était à l’époque qu’une île sauvage – un empereur ? ou un paria, quelqu’un que même mort on voulait encore tenir à distance ? Sept minutes. Six. La voiture avalait la route, le panorama changeait, Waldo connaissait tout ça par cœur. Il était sur cette terre familière comme sur le dos d’un animal endormi, et de rares habitations clairsemaient peu à peu le paysage, grappes de maisons dans les collines. À droite, il apercevait la baie plus dense, l’eau scintillante, et le village niché dans son anse comme le visage satisfait d’un nouveau-né.
Il avait passé là les meilleurs étés de sa vie, dix ans d’affilée à l’hôtel Wilberforce. Et puis, l’année de ses seize ans, sa mère avait publié un roman, elle était brutalement devenue riche, et l’année suivante, avec ses droits d’auteur, elle avait acheté une maison sur la presqu’île. L’acte de vente avait été signé au printemps, l’emménagement devait avoir lieu après les vacances. À l’époque, Waldo s’en souvenait, il s’était réjoui à l’idée qu’ils allaient enfin avoir un endroit à eux sur ce sable adoré. Mais rien ne s’était passé comme prévu. À la fin de l’été, Annabel Wilberforce était morte, puis Adam. Dans la confusion de l’automne, Waldo était monté dans un avion pour Madrid, parce qu’il avait été décidé l’année précédente qu’il partirait faire sa terminale à l’étranger pour apprendre l’espagnol, comme Adam l’avait fait au même âge, un séjour financé par les parents de Max qui faisaient une fixette sur le bilinguisme. Deux semaines après la mort de son frère, Waldo avait donc atterri à Adolfo-Suárez, et sa famille d’accueil au grand complet était venue le chercher à l’aéroport. Ils habitaient le Retiro, dans un appartement lumineux où la chambre de Waldo avait sa propre terrasse. Pendant toute une année scolaire, il avait vécu là, il avait suivi les cours du lycée, il s’était fait des amis. C’était comme si son monde s’était renversé. À Madrid, l’absence d’Adam paraissait presque normale, oubliable – ils auraient de toute façon été séparés, cette année, si bien que Waldo pouvait tenir sa douleur à distance jusqu’à ne plus en distinguer les contours. Il avait essayé de se réinventer. Sa mère d’accueil était une femme au foyer extrêmement disponible, un cordon-bleu, une personne très empathique. Il avait la sensation qu’elle était totalement à son écoute, même s’il ne lui disait rien. Il n’avait raconté à personne ce qui était arrivé. Il faisait un temps magnifique. Son espagnol progressait. Des filles lui parlaient et il savait leur répondre, dans cette langue chantante qui n’était pas la sienne. Un jour où il jouait au basket dans un parc avec ses frères d’adoption, un homme était passé à côté d’eux et leur avait dit d’en profiter tant qu’ils étaient jeunes, et Waldo avait répondu Pero siempre he sido joven, « Mais j’ai toujours été jeune », et le vieux avait éclaté de rire en s’éloignant.
Extraits
« « La vie paraissait plus réelle sur la presqu’ile. Ce n’était pas seulement que le paysage était plus beau dans sa dureté, c’était aussi qu’ils semblaient tous de meilleures versions d’eux-mêmes, dans ce contexte. Quand Waldo apercevait du bout du jardin le profil de sa mère à travers la vitre de la cuisine, occupée à parler avec Eva, il avait l’impression qu’elle suivait une sorte de cours d’été dans lequel elle aurait enfin appris à être véritablement une mère, comme si Eva la ramenait à la raison. C’était ça, l’été: les enfants couraient partout, Max griffonnait ses mots croisés allongé dans sa chambre, et Diane passait son temps avec Eva. Diane s’asseyait à la table de la cuisine d’Eva avec ses feuilles et ses stylos, plus détendue que Waldo ne l’avait jamais vue, rayonnante de bonheur, et eux, les enfants, ils étaient libres, ils pouvaient enfin respirer. C’était comme habiter une île au trésor… » p. 119
« Ce jour-là, tout le monde s’en souvenait, le vent venait de l’est. Ici, on connaissait les courants dans leurs moindres sinuosités — pour qu’un corps soit retrouvé à cet endroit, il fallait qu’il en soit aussi parti. Plage des Tirs et plage des Tirs. Il n’y avait aucune autre solution. Pourtant, c’était impossible qu’Annabel soit allée nager là-bas. Son coin préféré, le matin, c’était la crique. Pour aller jusqu’à la plage des Tirs, il aurait fallu qu’elle marche trente minutes dans les chardons. Quelque chose ne tournait pas rond. Deux enquêteurs étaient venus du continent en traînant les pieds. Ils ne savaient rien de la presqu’ile, ne devinaient aucune de ses traditions, et ils n’entendaient pas ce que tout le monde leur disait. Ils ne connaissaient ni la topographie de l’endroit ni la haute science de ses vents, ils n’avaient jamais étudié l’histoire de cette communauté, sa mythologie. » p. 159-160
À propos de l’autrice
Julia Kerninon © Photo Dorian Prost
Née en 1987 à Nantes, Julia Kerninon est l’une des voix majeures de la nouvelle génération. Docteure en littérature comparée, elle vit avec, par et pour les livres. À la fois romancière, traductrice, essayiste et poète, elle construit une œuvre reconnue, saluée par la critique, primée et traduite à l’étranger. Au-delà de ses livres, elle s’est imposée comme une voix de référence sur les questions de maternité et d’égalité entre les femmes et les hommes, prolongeant dans ses prises de parole les thèmes qui traversent son écriture. Son style, à la fois minutieux et flamboyant, explore avec une rare intensité les pensées et les émotions de ses personnages. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)
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