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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Joy Sorman part à la rencontre d’Irène Gérard, artiste d’art brut hébergée à La « S », dans les Ardennes belges. Pendant un an, elle observe sa peinture, tente d’apprivoiser une femme que les mots n’atteignent pas. De cette proximité naît un portrait bouleversant, entre enquête et tendresse.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Portrait de l’artiste en femme libre
Joy Sorman part dans les Ardennes belges, à la rencontre d’Irène Gérard, artiste d’art brut recluse dans un atelier protégé. Face à la peintre qui reste mutique, il lui faut trouver de nouvelles manières de communiquer. De cette mise en lumière d’un art négligé sort un portrait bouleversant.
Parmi les centres d’intérêt de Joy Sorman, l’art brut occupe une place particulière, et ce depuis de longues années. En conversant avec Michel Thévoz, le créateur de la Collection de l’Art Brut à Lausanne – à qui Jean Dubuffet avait confié sa collection – naît l’idée de suivre au plus près le processus créatif. Le choix va se porter sur Irène Gérard, une artiste neuroatypique de soixante-sept ans, hébergée depuis 2007 à La « S », un Grand Atelier, centre d’art brut niché en Haute-Ardenne belge, à Vielsalm. C’est là que la romancière va se rendre un beau dimanche en train depuis Paris. Un dépaysement total à moins de 400 km de Paris. Accueillie par Anne-Françoise Rouche, initiatrice de cet atelier d’artistes en 1992, elle découvre un « lieu de création, de conservation, d’exposition et de diffusion de l’art brut où, en plus de trente ans, trente mille œuvres ont été produites et archivées, où une colonie d’une quarantaine d’artistes biscornus mentaux, à qui on offre accueil, considération et des moyens matériels pour créer, produit en permanence »
Irène y peint. Elle copie des madones de Botticelli, des portraits de Velasquez, glanés dans des beaux livres. Mais copier n’est pas le bon mot. Elle « traduit », dit Joy Sorman. Elle découpe, réassemble, recompose. Une mâchoire s’emboîte dans un maxillaire, un nez se love entre deux yeux qui nous observent — c’est ainsi que François Liénard décrit ces corps recomposés, crédibles malgré tout. Le résultat : des visages fêlés, mis en pièces, et pourtant vivants.
Ce qui frappe d’abord, c’est le portrait physique. Irène apparaît « petite et menue », des yeux « d’un bleu de cristal transparent, liquide, délavé, comme usé jusqu’à la corde ». Un regard fuyant, des mains aux ongles rongés, un pull Mickey rose à paillettes sous une blouse tachée de peinture. En quelques phrases, Sorman fait exister un corps, une présence — avant même d’aborder l’œuvre.
Car Irène ne maîtrise pas l’art de la conversation. Les mots se dérobent, se cassent, se refusent. Alors Sorman contourne l’obstacle : c’est par la peinture qu’elle se rapproche d’elle. En la regardant peindre, patiemment, sans se presser, elle découvre l’enfant qu’Irène a été, passant de foyer en foyer jusqu’à devenir femme, jusqu’à devenir peintre. « Irène ne me demande pas si c’est beau mais si c’est juste, car l’exactitude est le plus important, bien faire son travail prime sur tout le reste. » Le faire compte plus que l’œuvre. Une fois le tableau terminé, Irène s’en désintéresse déjà.
Et puis il y a l’intime. Le livre bascule quand Irène invite l’autrice chez elle. On y découvre une autre Irène, qui dessine désormais Disney, Popeye, les Simpson. On y découvre surtout Christian, son compagnon. Une histoire d’amour ordinaire au cœur d’une vie qu’on croyait entièrement façonnée par le manque. Plus tard, une escapade dans un centre commercial luxembourgeois ; en retour, une exposition au Grand Palais où Sorman fait découvrir Paris à Irène. L’échange n’est plus à sens unique.
Le style, justement, mérite qu’on s’y attarde. La romancière écrit avec des phrases qui épousent le mouvement de sa pensée en train de se faire — une syntaxe qui hésite, revient sur elle-même, comme pour ne rien trancher trop vite. Elle refuse aussi les mots convenus : ni « handicapée », ni « bénéficiaire » ne la satisfont, et elle le dit, dans une parenthèse qui vaut manifeste. Ce souci du mot juste, cette méfiance envers les catégories toutes faites, irriguent tout le texte. On n’est jamais dans le misérabilisme, jamais non plus dans l’esthétisation complaisante. On est dans le regard, exigeant et fraternel à la fois.
Ce goût pour les marges, Joy Sorman le cultive depuis longtemps. Ancienne professeure de philosophie, Prix de Flore 2005, elle a construit une œuvre où l’enquête et l’immersion nourrissent la fiction. Abattoirs, tribunaux, hôpitaux psychiatriques : elle a toujours choisi d’aller voir là où le regard commun ne va pas. La Vie brute prolonge cette obsession, mais avec une intimité rarement atteinte jusqu’ici. Ici, pas de distance clinique. Il y a un corps à corps, une présence proche, aussi libre qu’engageante.
Ici, on n’approche pas l’art brut comme concept, mais on découvre une vie dans toute sa complexité. On referme le livre avec l’envie d’aller voir les toiles d’Irène. Et c’est peut-être le plus bel hommage qu’on puisse rendre à ce récit : il donner envie.
Prolongez la lecture du livre avec cette sélection d’œuvres d’Irène Gérard.
La vie brute
Joy Sorman
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 21 €
EAN 9782080511218
Paru le 19/08/2026
Où ?
Le roman est situé en Belgique, à Vielsalm. On y évoque aussi Paris, Lausanne et des vacances à Villers-sur-Mer.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Alors à défaut de m’ensauvager – car je ne ferai jamais l’expérience, rêvée, de la métamorphose animale –, je me dépayse, je m’éloigne de mon terrain, je viens chercher en Ardenne belge de tout autres histoires. »
Joy Sorman va passer une année aux côtés d’Irène Gérard, à regarder cette femme peindre des toiles sans titre ni signature, réalisées à partir de modèles trouvés dans des beaux livres ou des magazines : une madone de Botticelli, Tintin et Milou, un portrait de Velasquez. Irène Gérard pense copier sans interpréter, et pourtant crée des tableaux neufs, inédits, saisissants ; des œuvres exposées dans les musées mais que ne saurait commenter cette femme « neuroatypique » dont le handicap, grâce à un centre d’art en Wallonie, est devenu le moyen d’une révélation.
En tentant d’approcher Irène Gérard, Joy Sorman se rapproche d’elle-même, de l’enfant amoureuse du kitsch qu’elle était, de la femme au goût pour la marge qu’elle est devenue. Chemin faisant, elle nous montre que l’art ne vient pas se coucher dans les lits qu’on a faits pour lui, comme le disait Jean Dubuffet, inventeur de l’art brut.
Les critiques
Babelio https://www.babelio.com/livres/Sorman-La-vie-brute/2049481
Les premières pages du livre
« Je quitte Paris un dimanche pour me porter au-devant d’une femme nommée Irène Gérard que je ne connais pas encore.
Je prends d’abord l’Eurostar pour Liège puis la ligne régionale 42, dite de l’Amblève, qui suit le tracé de la rivière du même nom. En à peine une heure j’arrive à Vielsalm, petite ville rurale située en bordure de la province de Liège, non loin des frontières luxembourgeoise et allemande. Je suis venue débusquer l’art en Haute-Ardenne belge, je suis venue rencontrer une femme peintre – et d’ailleurs c’est quoi rencontrer quelqu’un ?
La sensation de dépaysement que j’éprouve dans le train entre Liège et Vielsalm n’est peut-être qu’une construction mentale, une projection, la manifestation de mon désir d’aller voir ailleurs, en région wallonne, mais ce jour-là le paysage a quelque chose de remarquable, radieux et scintillant quand la lumière éventre la brume au bout de quelques kilomètres, à mesure que la campagne se gorge de l’eau de la rivière. C’est une succession de grosses fermes aux murs épais, de forêts denses, un paysage boisé et humide au relief arrondi, des cours d’eau, des conifères et des bouleaux. Le train s’arrête à Angleur, Esneux, Poulseur, Rivage, Aywaille, Coo, Trois-Ponts – autant de toponymes pour la rêverie -, puis la petite ville de Vielsalm apparaît, elle aussi cernée de forêts, d’eau et de montagnes basses, le brouillard est revenu, j’ai le sentiment d’être loin, très loin de Paris, à seulement 370 kilomètres pourtant.
Depuis la gare, tirant sur ma valise à roulettes, j’emprunte la rue principale, l’avenue de la Salm, je passe devant la statue en bronze d’un chasseur ardennais, secondé par un sanglier, l’un de ceux qui ralentirent la progression des Allemands en 40, honorant leur devise Résiste et mords ! m’apprend une plaque, la rue est bordée de maisons étroites en briques rouges et de friteries, puis à mesure que je me rapproche du centre-bourg je note un monument aux morts américains orné de drapeaux, un autre aux morts des guerres de colonisation – une plaque en souvenir de Clément Burnotte décédé à Wamba au Congo le 26.11.1964, victime de son devoir -, encore un autre, décidément, dédié à l’armée secrète des Ardennes, À nos regrettés camarades victimes du nazisme – j’apprendrai plus tard, d’un patron de bistrot, que les Allemands et à leur suite les Américains ont traversé Vielsalm avec fracas, détruisant l’église -, puis plusieurs pharmacies et centres de santé, des résidences bâties dans les années 80 ou 90, j’en déduis une population vieillissante, et c’est enfin l’enseigne lumineuse de l’unique hôtel de Vielsalm, dit « des Myrtilles ».
De ma chambre, entièrement décorée aux couleurs bleu violacé de ces baies endémiques, j’ai vue sur le lac des Doyards et l’imposante église de style gothique moderne, tandis qu’un ciel plombé et une forêt profonde tracent la ligne d’horizon sur laquelle s’échoue mon regard.
Demain matin j’ai rendez-vous avec Irène Gérard.
Un port sûr se cache aux confins de l’’Ardenne belge, un havre pour mettre fin à l’errance, niché dans la campagne, et qu’il faut rallier. Un atelier où créer et produire à l’abri, un refuge, un lieu de vie et de travail pour artistes qui sont aussi, selon la terminologie commune et la considération sociale des anomalies, handicapés mentaux.
C’est ici que travaille Irène Gérard, à La « S » — Grand Atelier, centre d’art brut et contemporain, adossé à l’institution d’accueil et d’hébergement des Hautes Ardennes, qui propose accompagnement, travail adapté et résidences spécialisées à deux cents pensionnaires handicapés (handicapés étant le mot générique que j’utilise faute de mieux, de plus précis et singulier, désignant des réalités distinctes, autant de rapports disjoints à la norme, de manières de s’en écarter, par le corps ou l’esprit ou les deux ; handicapé étant donc vite dit, vite validé par les valides, mot tout aussi flou, dont la littérature pourrait se méfier, se départir. Et moi avec. Ici on dit bénéficiaires, ce dont je ne me satisfais pas davantage, flou toujours, peut-être moins stigmatisant mais euphémisant, déréalisant, dévitalisant – on pourrait par exemple préférer, même si c’est trop long : irréguliers psychiques souffrant de désordres ou de manques).
Je suis venue rencontrer Irène Gérard, handicapée donc, qui a trouvé asile à La S en 2007, à cinquante ans, après une vie de foyers, d’ateliers protégés et d’automutilations.
Mais avant de rencontrer Irène on rencontre Anne-Françoise Rouche, devenue éducatrice par hasard après des études d’art, originaire de Vielsalm et qui n’en est jamais partie, fidèle à la tradition d’accueil du handicap dans la région depuis les années 60 — création d’une école « spéciale » puis d’un atelier de travail adapté et de foyers d’hébergement -, initiatrice de cet atelier d’artistes, La S, en 1992, un lieu dont on m’a parlé comme d’un secret, qu’on débusque comme un trésor, déposé en bordure d’une forêt domaniale, sur les hauteurs d’une petite commune wallonne. Un lieu que m’ont révélé Michel Thévoz et Katia Furter -tous deux rencontrés pour la première fois à la Collection de l’Art Brut de Lausanne dont Thévoz fut le créateur et le directeur -, quand je leur ai fait part de mon souhait d’écrire sur cet art, sur une de ses figures contemporaines, quand je leur ai demandé où ça se passait, se tramait, se fabriquait. Ils m’ont alors parlé de Vielsalm et d’Irène Gérard.
Il y a toujours quelque chose de prometteur et grisant à découvrir, à l’écart, hors de vue, sur des territoires — géographiques comme humains – décentrés, des communautés et des lieux pourtant centraux, féconds, décisifs – en l’occurrence ici pour la création contemporaine. Car rien ne peut mener à Vielsalm si ce n’est, l’été, la randonnée en forêt ou, toute l’année, les artistes de La S.
Ce que j’ai appris avant de venir, me renseignant sur le lieu, c’est que si l’atelier se tient loin des centres urbains et des institutions culturelles, nombre de musées et de galeries possèdent des œuvres de La S dans leurs collections et leurs réserves, et en particulier des œuvres d’Irène Gérard – au Centre Pompidou à Paris, à la Collection de Art Brut de Lausanne, au musée Trinkhall de Liège, au musée du Dr.-Guislain à Gand, au musée Art et marges de Bruxelles -, artiste confidentielle pour la majorité mais estimée par les collectionneurs et les lieux d’exposition qui s’intéressent à cet art singulier, car le secret se transmet, de bouches initiées en oreilles de confiance, arrivant finalement jusqu’à moi qui voulais pister un art brut.
Voilà donc le grand œuvre, la mission d’Anne-Françoise Rouche, avoir transformé une caserne désaffectée de chasseurs ardennais en ateliers, en un lieu de création, de conservation, d’exposition et de diffusion de l’art brut où, en plus de trente ans, trente mille œuvres ont été produites et archivées, où une colonie d’une quarantaine d’artistes biscornus mentaux, à qui on offre accueil, considération et des moyens matériels pour créer, produit en permanence – on ne passe pas à La S , on y reste, souvent à vie -, avoir transformé d’austères bâtiments militaires en un laboratoire et un lieu d’émancipation par l’art – rien de thérapeutique ni de compassionnel là-dedans, surtout pas, pas de discours apitoyé sur l’inclusion ; tous les artistes ont intégré le lieu forts de leur talent, de leurs dispositions créatives singulières et remarquables, de leurs tournures d’esprit atypiques, et non de leur handicap, ou alors tirant enfin de leur handicap une opportunité, un avantage.
Il n’y a pas si longtemps on cachait les handicapés mentaux à la campagne, refoulés aux franges des villes, désormais leur isolement, souverain, est le repaire où peindre, dessiner, chanter, coudre, modeler, graver, sculpter des œuvres inouïes et insoupçonnables -il faut venir à elles et se réjouir de la faveur qui nous est faite.
Alors ce matin je marche le long de la route qui monte depuis le centre-ville jusqu’au hameau de Rencheux, également connu pour son concours dominical de chants de coqs, je chemine jusqu’à La S, le paysage est givré, le ciel du même gris pâle que le cuticule exploité dans les mines de Vielsalm pendant des siècles pour fabriquer la meilleure pierre à aiguiser du monde, un âne enclos dans un jardin vient à ma rencontre, les maisons sont mornes et silencieuses, certaines plus pimpantes, quelques camions roulent trop vite, ça grimpe et je m’essouffle un peu, puis, en haut de la côte, la forêt surgit de nouveau, extirpée de la brume, et j’arrive devant le site des Hautes Ardennes, occupant tout un plateau ; une rue mène à un alignement de longs bâtiments de briques rouges, les casernes, c’est ici que je trouverai Irène, telle la dernière figure d’une série de poupées russes — la Belgique qui contient l’Ardenne, qui contient Vielsalm, qui contient La S, qui contient Irène Gérard.
On entre sans sonner ni toquer, sans contrôle ni cérémonie, sans sas ni s’annoncer, on pousse une porte vitrée, le bureau d’Anne-Françoise est là, juste en entrant à gauche, on passe une tête, on était attendue dans la matinée, Anne-Françoise m’accueille et aussitôt nous empruntons le couloir menant aux différents espaces — soit deux grands ateliers dédiés aux arts plastiques, au dessin, à la peinture, à la couture, au collage, à l’écriture, à tout ce qu’on voudra, un atelier de modelage, céramique, sculpture, un studio de musique, une salle des archives, une cafétéria, un bureau administratif. Mon œil avide hameçonne au passage quelques œuvres suspendues ici et là.
Le couloir distribue une première grande pièce carrelée de 80 mètres carrés environ, haute de plafond, dans laquelle me fait entrer Anne-Françoise, me présentant à la volée — ici on n’est pas formel -, deux trois têtes se lèvent, deux ou trois autres restent penchées sur le travail en cours, des mains et des bouches saluent sans s’attarder, comme si j’étais déjà une habituée.
Je balaye l’espace : deux imposantes tables au centre de la pièce autour desquelles travaillent les artistes absorbés par leur dessin, leur peinture, leur broderie, le bureau des animateurs sur la droite – une jeune fille se tient derrière un écran -, au fond un coin cuisine, une machine à café, des thermos, puis de larges panneaux de liège, des étagères débordant de dessins et de liasses de papier, de boîtes de stylos, feutres et crayons, de rouleaux de scotch, de livres d’art, des images sur les murs, photos, croquis, esquisses, toiles, un sol maculé, de hautes fenêtres qui déversent une lumière blême, et le long du mur de gauche le poste d’Irène, un fauteuil blanc pivotant, une grande feuille format raisin punaisée au liège, un petit établi envahi de pots et de tubes de couleurs.
C’est la première image que j’ai d’Irène : une silhouette fluette mais vive de soixante-sept ans, aux cheveux courts, flottant dans une blouse noire tachée de peinture, ouverte sur un pull Mickey rose à paillettes. Irène est petite et menue et ce qui frappe, derrière ses lunettes, ce sont des yeux d’un bleu de cristal transparent, liquide, délavé, comme usé jusqu’à la corde, un bleu iceberg, mais un regard fuyant. Je détaille un instant son visage, menton en galoche, bouche aux lèvres effilées, presque invisibles, puis ses mains aux ongles rongés. Sinon, un jean, des baskets, et Anne-Françoise me présente -je suis venue pour elle.
Irène Gérard naît en septembre 1958 à Eupen, ville germanophone de Belgique, à 65 kilomètres de Vielsalm, et c’est ainsi que commence une existence discrète. Toute sa vie elle s’est tenue dans ce périmètre de la Wallonie, dans ce paysage de forêts et de cours d’eau, mais ses funestes paysages intérieurs et son entourage familial disloqué l’ont sans doute modelée plus fermement que les lacs et les basses montagnes et en effet, apprenant à la connaître, il m’apparaîtra bientôt que son tempérament et la forme de son imaginaire ont davantage à voir avec une naissance et une vie heurtées qu’avec ce pays du bois, de pierre et de l’eau.
Cette naissance et cette vie m’ont été racontées, par bribes et au gré de mes visites, par Anne-Françoise, par sa référente ou son éducatrice, parfois par Irène elle-même de façon très elliptique – évoquées à la volée plutôt que racontées -, mais c’est l’assistante sociale, dont le bureau archivant les dossiers des résidents des Hautes Ardennes se trouve dans un bâtiment attenant à La S, qui m’en fera le récit, pas tout à fait exhaustif, afin de m’éclairer sur cette femme dont je veux faire le portrait. Depuis son placement en foyer en 1988, la vie d’Irène est consignée dans un dossier, et ce récit, auquel je tente de donner ici une forme plus narrative, m’avait fait penser à une sorte de procès-verbal ou au texte d’une déposition, ce document, intitulé anamnèse, qui en psychologie signifie histoire du sujet, déroulait une vie en autant de paragraphes que d’années écoulées, de 1988 à 2025, une vie réduite à une série de faits et d’états affectifs établis dans un rapport, quand la mienne n’est consignée nulle part, par aucune administration, me permettant l’oubli et l’affabulation.
Irène naît avec un handicap, une altération, une restriction de ses possibilités sociales. Sa déficience mentale, modérée, est qualifiée de débilité mentale légère d’étiologie mal précisée. Peut-être que le traumatisme crânien et à la colonne vertébrale provoqué par une chute de cheval quand elle a quinze ans, et qui lui vaut deux opérations chirurgicales, aggrave les choses. Mais ce dont on est certain c’est que, jusqu’à son entrée à La S en 2007, cette anomalie, cette dérogation à la norme psychique vont en effet être un handicap, une malédiction, avant de devenir le moyen d’une révélation.
Pour Irène – ses parents savaient-ils au moment de la baptiser que ce prénom dérivé du grec signifie {a paix, une paix qu’elle connaîtra bien tardivement ? -, la vie commence sous ces auspices assombris, à l’école primaire spéciale d’Eupen jusqu’en 1971 où elle apprend à lire, puis à l’Institut technique d’enseignement spécial de l’État jusqu’en 1975, tandis que son père, déchu de ses droits parentaux, a déserté, que son frère mourra renversé par une voiture à l’âge de deux ans, que de ses sœurs Frieda et Karin elle ne garde aucun souvenir précis, que sa demi-sœur Viviane lui mènera la vie dure et que sa mère ne cessera de la repousser.
Son enfance et son adolescence placées s’écoulent ainsi en homes et maisons familiales à la suite de ce qu’on appelle une carence de l’entourage familial, et le noir est tombé sur cette période, scellée dans le passé, vitrifiée dans la mémoire et les mots.
Après les placements il y a l’âge adulte et le travail en atelier protégé – appelé désormais en France entreprise adaptée, le terme entreprise évoquant certainement moins l’usine que le gratifiant secteur tertiaire, et l’adaptation, active, au handicap étant sans doute plus valorisante que la protection, passive, de ces travailleurs fragiles -, atelier désigné comme une unité de production embauchant des personnes reconnues travailleurs handicapés, pour effectuer, comme dans tout travail à la chaîne et tout emploi ouvrier, des tâches répétitives et ingrates — clous alignés dans des boîtes, planches de bois empilées, et bientôt pour Irène pastilles de javel emballées. Une condition que n’a jamais acceptée Irène, rétive à la docilité de l’exploité, doublée, à partir de 1988, d’une vie en foyer pour se sortir des violents conflits avec sa mère et échapper à un beau-père alcoolique et brutal.
Au foyer Irène cherche la compagnie des hommes, tombe amoureuse, aime les sentiments, l’amour, fait des puzzles, des broderies, participe aux ateliers créatifs, mais se blesse régulièrement, se plaint de maux d’estomac, se scarifie. Sa mère, instable et agressive, l’appelle pour lui réclamer de l’argent, le maigre argent gagné à l’atelier protégé, qu’elle espère recevoir quand Irène rentre chez elle, un week-end par mois ; et j’imagine qu’Irène lui donnait, lui donnait ce qui restait après avoir dépensé en clopes et peut-être deux ou trois babioles.
Cela dure quelques années puis le beau-père meurt en 1992, laissant la voie libre. Le placement en foyer ne se justifie plus aux yeux des services sociaux, et la mère de soixante et un ans à besoin de sa fille de trente-six ans, une mère fragile, seule et inquiète depuis la fugue de Viviane, demi-sœur d’Irène, de dix-huit ans sa cadette, partie sans crier gare et sans dire où elle allait.
Alors Irène rentre, non sans être supervisée par des éducateurs et des psychologues, non sans que ses biens soient administrés, non sans que la cohabitation dégénère après quelques mois heureux durant lesquels Irène est assidue et ponctuelle à l’atelier — la sollicitude, même fragile, d’une mère compensant alors largement l’exploitation de sa force de travail.
Mais Viviane, la fille préférée, réapparaît aussi soudainement qu’elle était partie, sans davantage s’annoncer, et avec un enfant sous le bras, petit garçon d’un an et demi auquel s’attachent immédiatement la grand-mère et la tante. Viviane sort souvent le soir laissant son fils à ces deux femmes attentionnées, et cela aurait pu continuer ainsi la vie, mais en juillet 1995 elle disparaît de nouveau en emmenant le petit garçon, et la famille, du moins sa frêle apparence, aux fondations rongées, déraille une fois de plus.
La mère d’Irène souffre intensément de cette séparation, au point d’en perdre ses esprits, accuse Irène d’avoir provoqué le départ de Viviane, la rejette et la maltraite. Irène n’y peut rien, Viviane a toujours été la fille chérie, et sa présence ou son absence décident de la qualité des relations qu’’Irène peut espérer entretenir avec sa mère, apaisées quand Viviane est là, exécrables quand elle disparaît, c’est-à-dire le plus souvent.
C’est ainsi qu’Irène est de nouveau hébergée au foyer après avoir débarqué un jour d’août 1995, sac sous le bras, alors que sa mère l’a foutue dehors.
On lui trouve une place en urgence et la vie collective reprend comme elle s’était interrompue -les absences au travail, l’automutilation, nombre de douleurs, les dents, le ventre, la fatigue, et les livres de coloriage et les puzzles qu’elle pratique assidûment pour calmer le feu de son esprit, s’abîmant dans la patience, l’attention et la méticulosité qu’exigent le remplissage des formes et l’assemblage de centaines de pièces.
Malgré les tourments Irène va garder un lien avec sa mère, qui ne peut plus vivre seule, accumule les problèmes de santé, physiques comme psychiques, est internée un temps en psychiatrie puis hébergée en maison sociale et en maison de repos à la fin de sa vie. Quelque chose subsiste entre la mère et sa fille, qu’’Irène ne lâche pas, tandis que Viviane aura durant ces années quatre enfants de quatre pères différents. Elle réapparaît dans la vie de sa grande sœur en 1999, égarée, usée, sans logement et sans revenus, privée de ses enfants, tous placés, puis disparaît de nouveau, et il en va ainsi pendant les vingt années suivantes, Viviane resurgit et s’évapore, ses visites ne charriant rien d’autre que des fausses promesses, des espoirs tués dans l’œuf, de la froideur et de la peine pour Irène qui voudrait renouer et na pas oublié le petit garçon dont elle prenait soin en 1994. La longue maladie de la mère, à l’occasion de laquelle Irène et Viviane ont passé du temps à son chevet, puis sa mort en février 2004 n’ont pas davantage réuni les deux sœurs. »
À propos de l’autrice
Joy Sorman © Photo DR
Joy Sorman est née en 1973. Elle se consacre d’abord à l’enseignement de la philosophie avant de se diriger vers l’écriture. En 2005 paraît son premier roman, Boys, boys, boys, lauréat du prix de Flore. En 2013, elle reçoit le prix François-Mauriac de l’Académie française pour Comme une bête. En 2014, La Peau de l’ours est sélectionné dans la liste du prix Goncourt. En 2021 elle publie À la folie chez Flammarion, qui est un grand succès critique et public. (Source : Éditions Flammarion)
Page Wikipédia de l’autrice https://fr.wikipedia.org/wiki/Joy_Sorman
Compte Instagram de l’autrice https://www.instagram.com/j_sorman1958/
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