En deux mots …
Le narrateur a 17 ans et tombe éperdument amoureux d’une jeune fille de 16 ans. Avec elle, il va partir pour une mystérieuse cité où il sera liseur de rêves. Mais leurs chemins vont se séparer et la vie va s’écouler de manière insipide jusqu’au jour, des décennies plus tard, où il prend la direction d’une bibliothèque de village. Là, il va pouvoir retisser les fils de son histoire.
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« C’EST TOI qui m’as parlé de la Cité.
Ce soir d’été, respirant les effluves de l’herbe tendre, nous avons marché vers l’amont de la rivière. Nous avons traversé une succession de gradins formant de petites cascades, et nous nous sommes arrêtés de temps en temps pour observer des poissons argentés, filiformes, qui nageaient dans les nappes d’eau. Nous étions tous deux pieds nus depuis un bon moment. L’eau claire lavait et rafraîchissait nos chevilles, le sable fin de la rivière nous enveloppait les pieds, comme un nuage doux dans un rêve. J’avais dix-sept ans, toi, un an de moins.
Tu avais fourré négligemment tes sandales rouges à petits talons dans ton sac en faux cuir jaune et tu continuais de marcher à quelques pas devant moi, sautillant d’un banc de sable à un autre. Des brins d’herbe humides restaient collés à tes mollets mouillés, dessinant une jolie ponctuation verte sur ta peau. Moi, je tenais à deux mains mes vieilles baskets blanches.
Tu t’étais assise dans l’herbe d’été, sans doute fatiguée d’avoir tant marché, puis tu avais regardé le ciel sans rien dire. Deux petits oiseaux, l’un à côté de l’autre, avaient traversé l’espace en lançant des cris aigus. Dans le silence revenu, un présage de crépuscule bleuté a commencé à nous envelopper, toi et moi. Quand je me suis assis à tes côtés, j’ai éprouvé une curieuse sensation. C’était comme si des milliers de fils invisibles reliaient délicatement ton corps à mon cœur. Même le plus ténu clignement de tes paupières ou l’esquisse d’un tremblement de tes lèvres bousculaient mon cœur.
À cet instant-là, ni toi ni moi n’avons de nom. En cette soirée d’été — pour toi qui as seize ans, pour moi qui en ai dix-sept —, ces vifs émois ressentis sur les herbes du bord de la rivière, c’est tout ce qui existe. Bientôt, dans le firmament, les étoiles se mettront à scintiller, l’une après l’autre, mais ces étoiles, elles non plus, n’auront pas de nom. Tous deux sans nom, nous sommes assis dans l’herbe, au bord de la rivière, dans un monde sans nom.
Tu commences à m’expliquer : « La Cité est entourée de hauts murs. » Des mots qui sont comme révélés depuis les profondeurs du silence. À l’instar d’une pêcheuse qui plongerait en apnée dans la mer pour récolter des perles.
« Ce n’est pas une très grande Cité mais elle n’est pas non plus petite au point qu’il serait possible de tout voir facilement. »
C’est la deuxième fois que tu parles de la Cité. Je commence donc à visualiser qu’elle est entourée de hautes murailles.
D’après la suite de tes explications, j’essaie de me représenter cette Cité, traversée par une belle rivière qu’enjambent trois ponts de pierre (le pont de l’Est, le Vieux Pont, le pont de l’Ouest). Peu à peu, je comprends qu’elle abrite une bibliothèque, des tours de guet, une fonderie abandonnée et de modestes bâtiments d’habitation collective. Dans la faible lumière de cette presque fin d’été, épaule contre épaule, toi et moi contemplons la Cité. Par moments, je plisse les yeux et c’est comme si j’étais au sommet d’une colline éloignée et que j’avais de la Cité une vue plongeante. À d’autres moments, elle m’apparaît en gros plan, et j’ai alors la sensation de presque pouvoir la toucher de la main.
« Le vrai moi bien vivant se trouve dans la Cité ceinte de hauts murs », dis-tu. Ta réflexion me pousse alors à t’interroger : « Tu veux dire que le toi qui est là maintenant devant moi, ce n’est pas ton vrai moi ?
— Non, le moi qui est là maintenant devant toi, ce n’est pas le vrai. Ce n’est rien d’autre qu’une doublure. Quelque chose comme une ombre mouvante. »
Je réfléchis. Quelque chose comme une ombre mouvante ? Mais je réserve mon avis pour l’instant.
« Et ton vrai moi, enfin, toi, en somme, que fais-tu, dans cette Cité ? »
Tu me réponds d’une voix calme : « Je travaille à la bibliothèque. Je commence vers 17 heures et je termine à peu près à 22 heures.
— À peu près ?
— Là-bas, le temps est approximatif. Sur la place centrale, il y a bien une tour élevée pourvue d’une horloge, mais celle-ci n’a pas d’aiguilles. »
J’essaie d’imaginer une haute horloge sans aiguilles.
« Et n’importe qui peut entrer dans cette bibliothèque ?
— Non. Pas n’importe qui. Il faut certaines aptitudes spéciales pour y pénétrer. Mais toi, tu pourras y entrer. Parce que, justement, tu les possèdes.
— Mais enfin… De quel type d’aptitudes s’agit-il ? »
Tu as un petit sourire. Tu ne réponds cependant pas à ma question.
« Si j’arrivais à y entrer, c’est bien ton vrai moi que je rencontrerais ?
— À condition que tu parviennes à trouver la Cité. Et si… » Là-dessus, tu te tais, tu rougis légèrement. Je peux néanmoins saisir les mots que tu n’as pas prononcés.
Si tu désires vraiment, sincèrement, rencontrer mon vrai moi — tels sont les mots que tu n’as pas dits alors. Je passe doucement mon bras autour de tes épaules. Tu portes une robe vert pâle sans manches. Ta joue vient reposer sur mon épaule. Mais ce n’est pas ton vrai moi que je serre par cette soirée d’été. Comme tu me l’as expliqué, ce n’est rien d’autre que l’ombre de toi, ta doublure.
Ton vrai moi se trouve dans la Cité ceinte de hautes murailles. Là-bas, au milieu de la rivière, il y a un magnifique îlot couvert de saules, plusieurs petites collines et, un peu partout, de paisibles licornes. Les gens vivent dans de vieilles habitations collectives, ils mènent une vie simple mais confortable. Les licornes se régalent des feuillages et des noix que fournissent les arbres de la Cité, et pourtant, pendant les longs hivers enneigés, beaucoup d’entre elles meurent de froid et de faim.
Oh, quel n’est pas mon désir de pénétrer dans cette Cité. Là-bas, je veux ardemment rencontrer ton vrai moi.
Tu dis : « La Cité est entourée de hauts murs et il est très difficile d’y pénétrer. Mais encore plus difficile d’en sortir.
— Comment pourrais-je y entrer, alors ?
— Il suffit que tu le désires. Toutefois, souhaiter quelque chose de tout son cœur n’est pas si simple. Cela te prendra sans doute du temps. Ce sera un long processus, durant lequel il te faudra probablement renoncer à pas mal de choses. Qui sont importantes à tes yeux. Mais tu ne devras pas abandonner, car peu importe le temps que cela prendra. La Cité ne disparaîtra pas. »
Je m’imagine rencontrer ton vrai moi dans cette Cité. Je pense à la vaste pommeraie luxuriante située à l’extérieur des murailles, je pense aux trois ponts de pierre qui enjambent la rivière, je me laisse aller à songer au chant d’un rossignol, la nuit, invisible. Et puis à ton vrai moi qui travaille dans une petite bibliothèque vieillotte.
Tu dis : « Là-bas, il y aura toujours une place pour toi.
— Une place pour moi ?
— Oui. Dans la Cité, il n’y a qu’un seul poste à pourvoir. Il sera pour toi. »
Et ce sera quel genre de poste ?
Tu murmures, comme si tu me révélais un secret important : « Tu seras un liseur de rêves. »
En entendant ces mots, je ne peux m’empêcher de rire.
« Moi qui ne me souviens même pas de mes propres rêves ! Pour quelqu’un comme moi, ce doit être très difficile de devenir un “liseur de rêves” !
— Non, il n’est pas nécessaire qu’un liseur de rêves rêve lui-même. Dans les archives de la bibliothèque sont rassemblés de très nombreux vieux rêves. Il suffit de les lire. Tout le monde n’en est pas capable.
— Mais moi, oui ? »
Tu acquiesces. « Oui, toi, tu le peux. Tu possèdes les aptitudes nécessaires. Et moi, mon vrai moi, je serai là pour t’aider dans cette tâche. À tes côtés chaque soir. »
Je répète à haute voix les faits tels qu’ils viennent de m’être présentés : « Je suis un “liseur de rêves”, chaque soir, je lis les très nombreux “vieux rêves” rassemblés dans les archives de la bibliothèque de la Cité. Et toi, tu es toujours à côté de moi. Ton vrai moi. »
Dans mes bras, ta robe verte laisse nues tes épaules, je les sens osciller légèrement. Puis soudain se raidir.
« Oui, mais souviens-toi d’une chose. Même si je te rencontrais dans cette Cité, je ne me souviendrais absolument pas de toi. »
Pourquoi ?
« Pourquoi ? Tu ne comprends pas ? »
Si, je comprends. Le corps que je suis en train d’étreindre délicatement est celui de ta doublure. Ton vrai moi vit dans cette Cité. Une Cité éloignée et mystérieuse, ceinte de hautes murailles.
Sous ma main, ton épaule est si douce et si chaude qu’il m’est impossible de croire que ce n’est pas vraiment toi. »
L’avis de… Yves Viollier (La Vie)
« Les « harukistes » (fans de Haruki Murakami) peuvent se réjouir : le nouveau roman de l’auteur de la Ballade de l’impossible est à ranger parmi ses chefs-d’œuvre. Il n’avait rien publié depuis six ans. Et voilà, son narrateur de héros a 17 ans, son héroïne, 16. Ils s’aiment comme on peut s’aimer à cet âge, absolument. Et elle lui propose, parce qu’il a les yeux pour ça, de rencontrer « son vrai moi ».
Ce sera dans la cité aux murs incertains où il pourra devenir « liseur de rêves » dans une bibliothèque dont les horloges sont sans aiguilles. Il suffit qu’il le désire très fort. Mais il devra, comme tous les habitants de la cité, accepter de perdre son ombre. Le jeune homme accepte, par amour. Et nous nous retrouvons avec lui dans un univers à la Lewis Carroll où paissent d’aimables licornes…
Ce qui est fascinant chez Murakami, c’est qu’il suffit d’une phrase, d’un regard, pour qu’on bascule du quotidien le plus banal dans un univers étrange et parallèle qui pourrait être aussi vrai que le réel. Il est un enchanteur, une machine à rêves, qui nous invite à devenir voyants. « Les rêves sont comme une source d’eau précieuse pour ton âme », dit son héros à son amoureuse. Tout est possible avec lui. C’est merveilleux.
Mais la fable est plus grave qu’elle ne semble. Elle nous décolle des contingences, pose la question du temps qui passe. Elle s’intéresse à l’invisible, nous invite à franchir les murs incertains et à accepter de redevenir les petits enfants que nous avons perdus en chemin. C’est là, la clé de son formidable succès. »
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