L’été en poche (28) : Les petites musiques

L’été poche (28) petites musiques

En deux mots

Rocca et Máša sont immigrés. Arrivés dans le Jura vaudois à la fin des années 1950, ils vont tenter de construire une famille avec leurs enfants Ivo et Jana. Cette dernière rêve de s’émanciper, de fuir le lourd carcan qui l’enserre. Mais l’administration va décider de l’enfermer « aux fins d’éducation ».

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Rocca a jeté un œil sur les deux modestes fenêtres illuminées de son foyer et il a soupiré de devoir abandonner derrière lui la tiédeur du réveil pour patauger dans la neige. Il la détestait. Il y en avait une telle couche qu’il ne pouvait pas la piétiner. Des flocons lourdauds tombaient encore, mais avec réticence et sans logique comme si l’air trop froid ne les laissait pas libres de leurs élans. Le ciel prenait la forme d’une immense goutte glacée. Rocca a remonté le col de sa veste, expiré avec force sur le côté pour désencombrer ses narines.
Ce pays n’a pas d’odeur en hiver, a-t-il pensé.
Il a fait un détour par le cimetière. La bise noire avait boursouflé le relief, enfoui sous diverses épaisseurs. Il a gratté la neige de son poing, dégagé le sommet de la pierre tombale avec le besoin de voir le nom d’Angelina gravé. Après deux années de travail en Suisse, Rocca avait obtenu un permis d’établissement de longue durée et sa femme avait pu le rejoindre. Elle était morte quelques jours après la naissance de leur fils. Les membres du Circolo italiano, un local au rez-de-chaussée d’anciens ateliers non loin de la gare dans lequel se réunissaient les Italiens de la ville, l’avaient entouré. Les épouses de ses collègues s’étaient relayées chez lui, avaient assuré une présence permanente auprès du bébé. Ivo avait eu cinq mamans. Toutes s’étaient proprement ajustées à son quotidien et Rocca avait fini par s’y habituer. Il fallait bien ce tourbillon de femmes attentionnées pour remplacer celle qui avait mis son fils au monde.
Enfoncé dans un paquet de poudre, il est resté longtemps immobile, jusqu’à être paralysé par le froid, se demandant si Angelina qui n’avait jamais réussi à s’accoutumer au climat des montagnes était au chaud dans son cercueil sous la terre. Il n’a pas versé de larmes ; se sentir peu à peu geler jusqu’aux os lui a raisonnablement servi de prière.
Il a retrouvé du solide sous ses pieds au moment de rejoindre le trottoir de la grande avenue, entre les amoncellements façonnés par le passage des triangles chasse-neige et les façades des imposantes fabriques. Sainte-Croix était un village-rue typique des montagnes jurassiennes avant de se transformer à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle en une petite cité ; de vastes bâtiments industriels s’étaient implantés dans les champs et des immeubles avaient remplacé les fermes le long de la route principale. Les habitants étaient devenus ouvriers. Le protestantisme les ayant habitués à l’idée que le travail, en plus d’être un gagne-pain, rend le monde moins chaotique et la société mieux ordonnée, ils ont besogné du matin au soir. Ils se sont mis à fabriquer des boîtes à musique, des automates, des phonographes à disques, des machines à écrire ou des caméras.
En cette première moitié des années cinquante, les usines Thorens produisaient des platines hi-fi, les meilleures sur le marché ; Paillard vendait les inusables Hermès Baby portatives vert tilleul aux écrivains nomades de tous les pays ; Reuge et Lador exportaient des millions de mouvements à musique : les jouets, les tabatières et les dizaines d’autres objets dans lesquels ils étaient insérés devenaient mélodieux grâce aux cylindres et aux lames vibrantes de ces mécanismes miniatures.
Rocca était assembleur à la fabrique de caméras Bolex. Il passait ses journées sur la H16. Lancée en 1935, elle n’avait pas besoin d’électricité pour fonctionner : une manivelle enclenchait son moteur à ressort et actionnait les différentes parties. D’une robustesse à toute épreuve, elle supportait les sables des tempêtes dans les déserts, les projections d’eau salée sur les océans ou les températures glaciales aux pôles. Saint-Exupéry en embarquait une à bord de ses avions, Marlène Dietrich ou le Mahatma Gandhi s’étaient essayés au cinéma avec cet appareil maniable dont les meilleurs réalisateurs du monde vantaient les qualités techniques. Il travaillait sur la toute nouvelle H16 Supreme lancée en 1954, premier modèle de la marque avec une option de visée à travers l’objectif.
Rocca marchait sur le trottoir scintillant, les bras placés loin du corps afin de répartir au mieux son poids et ne pas tomber. Une grande voiture noire est passée au ralenti avec un bruit feutré de moteur. On en voyait rarement de si grosses en ville. Il a eu le temps d’apercevoir les silhouettes d’occupants très agités assis à l’arrière avant de glisser et de sentir le sol se dérober sous lui. Il s’est rattrapé de justesse en s’appuyant contre le mur de la fabrique. La berline a continué jusqu’au carrefour. Une portière s’est ouverte et une femme a été violemment éjectée. Elle essayait maladroitement de se relever dans la neige quand Rocca est arrivé auprès d’elle. Il lui a tendu la main. Elle a agrippé son avant-bras pour se mettre debout.
La voiture a stoppé net au bout de l’avenue. Un homme en est sorti pour déposer une grande valise sur le trottoir.
— Ça va ? a-t-il demandé.
— Non.
— Vous avez quelque chose de cassé ?
— Peut-être. Comment le savoir ?
Ils ont regardé la grosse berline tourner un peu trop vite à l’angle en dérapant avant de disparaître.
— Vous avez mal ?
— Oui.
— Où ?
Elle l’a fixé comme si cette question trop personnelle était une atteinte à son intégrité physique.
— Je me suis fait mal au cul.
— C’est tout ?
— C’est déjà beaucoup.
— Ce n’est pas un endroit qui se casse. Elle s’est frotté la partie douloureuse :
— Bon, ça peut aller.
Puis, elle a semblé se rétracter et glisser dans son léger manteau trop vaste. L’air s’engouffrait à l’intérieur par le haut et par le bas. Elle a ramené ses mains contre sa poitrine.
— Votre accent ? Vous êtes italien ?
Rocca a acquiescé.
— Et le vôtre ?
Elle l’a dévisagé de ses yeux pâles. Quelques mèches blondes dépassaient de son bonnet et barraient son grand front.
— Allemand. Mais je suis Tchèque. Tchèque de Moravie.
Rocca ne devait jamais oublier, même si par la suite sa vie avec Máša avait servi de correctif à sa première impression, le sentiment qu’il avait assisté à la chute d’un ange dans cette longue avenue, avec de la poudre neigeuse voletant autour d’eux et au loin le fracas des bourrasques s’entrechoquant aux croisements.
— On m’a jetée.
Elle a frissonné.
— Ça…
— On peut dormir quelque part dans ce trou ?
— Il y a l’Hôtel de France.
— C’est cher ?
— Je ne sais pas trop, mais…
— De toute manière, je n’ai pas d’argent.
Rocca s’est gratté la tête sous sa casquette, un endroit étonnamment chaud :
— Je vous paie la chambre.
Il s’attendait à essuyer une rebuffade, mais elle a répondu sans une seconde d’hésitation sur un ton péremptoire :
— On y va !
Il a alors remarqué ses escarpins à minces semelles munies de talons.
Basculée en arrière, puis portée jusque dans le hall d’entrée de l’hôtel, elle a eu l’impression de voler, soudain très légère, d’être soulevée par un courant plutôt que soutenue par les muscles d’un homme de presque cent kilos. Rocca n’en faisait guère plus de quatre-vingts, mais sous l’épaisseur de ses vêtements, il semblait en faire beaucoup plus.
— Je viendrai récupérer la valise. Elle ne risque rien. Rien ne disparaît jamais chez nous.
— C’est ce que vous croyez.
— Non, non, je vous assure.
Rocca est passé la voir le lendemain après le travail pour savoir si tout allait bien. Il a demandé après elle au concierge à la réception.
— Elle est dans le petit salon, lui a-t-il répondu avec un regard par en dessous.
Les grands yeux bleus presque transparents de Máša n’ont pas tout de suite quitté le vague pour se fixer sur lui. Le temps de sortir de ses pensées et de réaliser où elle se trouvait peut-être.
— Oh ! Vous êtes venu.
— Bonjour.
— Asseyez-vous !
— Merci.
— On peut se dire tu, Rocca ?
— Oui.
— Tu as peur de moi ?
Rocca s’est empourpré.
— Non, non. Pourquoi ?
— On dirait. Tu as le visage chiffonné.
Il fallait deux jours pour monter une caméra et c’était une tâche complexe. Rocca manipulait des pièces minuscules à portée de main dans des tiroirs ; il était penché du matin au soir sur des goupilles, des engrenages, des pignons, des rivets et des courroies miniatures nécessitant des gestes mesurés et précis. Il avait fini par développer dans sa vie quotidienne et dans les relations avec les autres une attitude générale de prudence embarrassée, comme si la réalité dans laquelle il devait évoluer en dehors de l’atelier, trop vaste et trop changeante, lui causait de la gêne.
Il a voulu protester, mais rien n’a dépassé ses lèvres.
— Rocca, ça sonne bien.
— Mon nom est Roccasecca, Dino Roccasecca.
— Cela ne te dérange pas si je t’appelle Rocca ? C’est dur et tendre à la fois.
— Ça me va. Tout le monde dit Rocca.
— Et ces paquets de neige qui effacent tout… a soupiré Máša.
— De novembre à avril…
— C’est… c’est comme un baisser de rideau.
Elle a fait une pause. Elle a allumé une cigarette.
— Comment ai-je pu atterrir ici ? Je me suis même posée assez brutalement…Elle a porté un regard doux sur Rocca, puis elle a souri :
— Tu m’as cueillie. Je suis tombée et tu m’as ramassée.
— C’est la moindre des choses.
— Tu es gentil.
— Qu’allez-vous… que vas-tu faire maintenant ?
— Je suis perdue.
— Mais non…
— Plus rien ne m’attache à rien…
Elle a expiré et la fumée de sa cigarette a ondulé dans la pièce. 
— C’est sans doute exactement le genre de situationqui nous libère d’un certain nombre de contraintes… a-t-elle dit dans un soupir.
Elle a passé une semaine à l’Hôtel de France. Rocca allait la trouver tous les jours après son travail. La douceur infinie avec laquelle il actionnait la molette du briquet quand il lui donnait du feu l’impressionnait ; sa façon d’ouvrir et de fermer les portes avec tendresse, comme par respect pour le système simple des poignées, la touchait. Il était habitué à se concentrer sur des objets de petite taille. « Jamais un homme ne m’a maniée avec autant de délicatesse que toi », lui a-t-elle dit après l’amour. »

L’avis de… Prima

« Ce sont les années 50, Rocca a quitté l’Italie pour s’installer en Suisse, dans les montagnes jurassiennes, il n’est pas peu fier de son emploi d’assembleur à La fabrique de caméras Bolex. Sa femme est venue le rejoindre, mais La mort l’a prise tandis qu’elle donnait la vie à Ivo, leur fils. Deux ans plus tard, Rocca refait sa vie avec une fille de l’Est, elle lui donne une fille, Jana, la véritable héroïne de ce texte tout en finesse. Le portrait d’une gamine ivre de liberté et de nature, une intenable sauvageonne qu’une société conservatrice veut soumettre à sa loi. On est bouleversé par le duo qu’elle forme avec son demi-frère dans une nature impérieuse et foisonnante. Superbe. »

Vidéo

Roland Buti présente « Les petites musiques ». © Production Éditions Zoé

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