L’été en poche (27) : La loi de la tartine beurrée

En deux mots

Le couple Godart se réveille après une nuit bien arrosée. Leur pendaison de crémaillère a laissé des traces et des souvenirs flous. Ils ne se souviennent pas avoir appelé un plombier ou encore ce que fait cette tartine collée au plafond. Autant de questions auxquelles ils vont chercher des réponses…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Au commencement, il n’y avait rien.

Pas de temps, pas d’espace, pas de matière, pas de pensée, pas de mot, pas de pas. Même le néant n’existait pas, c’est dire. Et puis… – pourquoi ? comment ? début des questions, début des problèmes – et puis ce fut comme une apparition. L’apparition conjointe de la première catastrophe et de la première onomatopée.

« Boum ! »

Durant la microseconde qui suivit l’explosion phénoménale nommée « Big Bang », les Asperger hirsutes en blouse blanche communément appelés « physiciens » décrivent la naissance des trois composantes de l’univers : le couple énergie-matière, qui apparut sous la forme d’une soupe extrêmement chaude de quarks et de gluons ; l’espace, qui commença à se déployer tout à son aise dans ses trois dimensions ; et le temps, qui préféra évoluer dans sa dimension perso toute relative. Trois composantes fondamentales qui ne suffisent pourtant pas à comprendre le fonctionnement de la réalité qui nous entoure.

Car, au moment du Big Bang, naquit aussi une force jamais décrite dans les manuels de physique, absente des laboratoires de recherche, ignorée des plus grands savants. Une force qui profita de l’apparition du continuum espace-temps pour imposer sa domination sur toute chose dans l’univers, pour les siècles des siècles. Une force que chacun de nous éprouve au quotidien, qui régit nos existences, détermine nos vies. Une force qui fait peser sa tyrannie bien plus encore que l’électromagnétisme et la gravitation. Une force si omnipotente que rien ne peut lui résister. J’ai nommé…

L’amour ?

Mais non, pas l’amour, enfin ! Où vous croyez-vous ? Faut-il rappeler que les romans feel good sont à consommer avec modération ? Après on voit le résultat, merci bien. L’amour, franchement… Non. Cette force, si perturbante qu’on préfère nier son existence, si angoissante qu’on préfère attribuer son action au hasard, si puissante qu’on la désigne toujours par un pluriel, cette force se nomme : les emmerdements.

Oui, les emmerdes ! En tout temps, en tout lieu, ils s’acharnent méthodiquement sur nous, faisant peser sur nos épaules leur infernal fardeau. Et s’ils nous épargnent parfois, s’ils consentent à relâcher leur étreinte sournoise le temps d’une saison, ce n’est qu’une stratégie sadique pour mieux revenir ruiner nos vies après nous avoir fait miroiter l’espoir du bonheur.

Les emmerdements sont la force noire qui régit l’univers, et le petit récit qui va suivre se propose d’en être la plaisante illustration, histoire d’oublier un instant nos emmerdes en nous divertissant avec ceux des autres.

Au fond, les romans servent-ils à autre chose ?

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Quatorze milliards sept cents millions sept cent mille trois cent treize années, deux mois et trois jours après le Big Bang (environ), un téléphone sonne dans le salon de M. et Mme Godart.

Les époux Godart, Anna et Jean-Luc, sont nos personnages principaux. Ils peuvent avoir trente-trois, quarante-six ou soixante-neuf ans, qu’importe. Disons qu’ils ont votre âge, ça facilitera l’identification. Leurs caractéristiques physiques ? Visualisez des voisins, des collègues, des membres de votre famille, et vous tenez le couple Godart. Un conseil : prenez des gens que vous n’aimez pas. Comme il va leur tomber pas mal de trucs sur le coin de la figure, ce serait dommage de passer à côté du plaisir coupable délicieusement cathartique de voir des gens qu’on n’aime pas en baver, non ? Si. Assumons, assumons.

Vous tenez le physique de vos Godart ? Bien. Pour les caractères, on verra plus tard. On va les laisser se définir par leurs actes. L’existence précède l’essence, faisons confiance à Jean-Paul. On peut donc passer au décor. Leur lieu de résidence ? Qu’ils soient Perpignanais, Réginaburgiens ou Malakoffiotes, ça ne change rien à leurs actes, mais pour des raisons techniques liées à la résolution du schéma narratif qui aura lieu à la page 190, il est nécessaire que nos protagonistes résident à Paris. Pour autant, l’essentiel de l’action va se passer dans un appartement. Mieux, dans une seule pièce : un salon. Le tout en une journée. Unité de lieu, unité de temps, unité d’action : la méthode a fait ses preuves.

Notre salon est assez vaste, disons la taille d’une scène de théâtre. Les murs reflètent l’habitus d’un couple de CSP+ cultivé, de type profs, artistes ou professions culturelles, tendance bourgeois-bohème de centre-ville, fréquentant cinémas d’art et essai, théâtres et salles d’expo, mangeant bio, voyageant éthique, votant à gauche, vivant à droite.

Un mur est consacré à des rayonnages de livres, classés par couleur de couverture, avec une appétence particulière pour les ouvrages d’art de cinq kilos option tendinite. Un livre est mis en valeur sur la quatrième étagère en partant du bas, au niveau du regard. Il n’est pas rangé, mais exposé, couverture face à nous. C’est un manuel de développement personnel. Son titre : Les emmerdes ne volent pas forcément en escadrille. Son auteur : Jean-Luc Godart, psychologue clinicien. Son visage au sourire détartré de frais s’affiche en gros plan.

Le deuxième mur, doté d’un système d’éclairage digne d’une galerie d’art, sert à exposer un tableau abstrait rougeâtre de deux mètres sur deux, représentant quelque chose, oui, mais quoi ? Quelque chose restant à définir dans l’intimité d’une rencontre entre la vibration de l’œuvre et la posture socioculturelle du regardant. Quelque chose qui trouvera sa place sur l’éventail des possibles entre le fameux : « Sublime de cohérence dans la mise en abyme de sa narration polysémique » et l’incontournable : « En plus il gagne du pognon avec ça ? Moi aussi j’peux l’faire ! »

Le troisième mur accueille une cuisine inspirée de l’esthétique Top Chef. Du bois, du métal, de l’accessoire en pagaille, des livres de recettes de Thierry Marx et Philippe Etchebest comme neufs, un îlot central avec ses tabourets tape-culs, une table récupérée dans une ferme du Vercors par un restaurateur de meubles qui l’a revendue aux Godart avec une plus-value à quatre chiffres, et deux tableaux dont nous reparlerons au chapitre 12 : une nature morte à l’huile représentant des sardines à l’ail et un portrait du couple Godart à la manière des Marilyn d’Andy Warhol. Cuisine évidemment ouverte sur le salon, histoire de profiter des odeurs d’oignon dans le canapé pendant deux jours.

Pour l’instant, ce salon est vide de toute présence humaine. Un yucca et deux pots de lierre qui dégringolent de la bibliothèque offrent un contact visuel réconfortant avec la nature. Au sol, un parquet massif en bois blond prolonge la touche écolo par une évocation chaleureuse des maisons de campagne. Près de la bibliothèque, un tapis persan commerce équitable, fabriqué main par une machine en Chine, se tient prêt à accueillir des séances de Pilates. Deux canapés en velours vert d’eau se partagent le territoire avec un fauteuil gris de maure et un gros pouf taupe, autour d’une table basse en teck, sous un vidéoprojecteur fixé au plafond, devant un mur blanc accueillant des films d’auteur de la Cinetek et – un peu plus souvent quand même, on est fatigué le soir – des séries Netflix. C’est le quatrième mur. »

L’avis de… Marie Rogatien (Le Figaro magazine)

« La loi de Murphy affirme que si une catastrophe peut se produire, elle finira forcément par se produire. Règle que Jacques Chirac avait simplifiée et résumée par une formule célèbre que le héros de J.M. Erre, Jean-Luc Godart, conteste dans un ouvrage de développement personnel : Les emmerdements n’arrivent pas toujours en escadrille. Vraiment ? Le lendemain de leur pendaison de crémaillère où l’apérol spritz a coulé à flots, Anna et Jean-Luc Godart, respectivement psychanalyste et psychologue clinicien sont réveillés par le téléphone qui ne cesse de sonner : démarchage pour de la lingerie féminine et pour des matelas. Puis un plombier débarque pour déboucher leurs toilettes. des bénévoles d’Emmaüs viennent récupérer un canapé, des livreurs apportent des commandes (quinze pizzas, des fleurs, une yaourtière, une canne à pêche…) jusqu’à l’arrivée d’un policier accusant Jean-Luc de le harceler. Après vérification, toutes les demandes d’intervention, tous les achats ont été effectués et payés depuis son portable. Serait-ce la mauvaise blague de l’un des invités de la veille ? La vengeance d’un proche ou d’un patient ? Pire : des actes inconscients de Jean-Luc ? Entre les époux, le doute s’installe,  reproches et récriminations fusent. Psychologie contre psychanalyse, les théories volent en escadrilles ! D’un humour subtil (frôlant parfois l’absurde) mais hilarant. l’auteur s’empare (aussi !) du concept de l’arroseur arrosé ou effet boomerang, mais sous la menace d’une tartine beurrée collée au plafond. De quel côté va-t-elle tomber ? »

Vidéo

J.M. Erre participe à une rencontre littéraire en ligne © Production VLEEL

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