L’été en poche (26) : Un été 79

En deux mots

Michel et Andrée ont décidé de passer leurs vacances d’été dans un village de vacances des Alpes avec leur fils Philippe, 15 ans. Ils seront bientôt rejoints par leur aîné, Pascal, 22 ans. Sans qu’ils s’en doutent, ce séjour va tous les transformer profondément. En quelques jours, leur vie va basculer, leur avenir s’écrire différemment. 

Ma note

★★★★(j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Michel Royer traîne encore quelques instants dans le bureau désert. L’odeur écœurante du parfum de Daniel Lambert – un truc insupportable à la lavande – se mêle à celle de la cendre froide. Le médecin a dit à Michel le mois dernier que ce serait bien qu’il arrête de fumer. Pendant des années, a-t-il ajouté, on a été bien trop permissif avec les cigarettes. On sait maintenant qu’elles sont nocives pour la santé. Vous avez vu le film où Annie Girardot découvre par hasard qu’elle a un cancer du poumon ? Eh bien, il va y en avoir de plus en plus, et en grande partie à cause du tabac. Michel a hoché la tête mais n’a pas relancé. Michel éprouve une méfiance mêlée de respect envers les médecins. Moins il en consulte, mieux il se porte. Arrêter de fumer ? Et puis arrêter l’alcool, pendant qu’on y est, j’imagine ! Comme si un paquet par jour et deux ou trois petits verres de whisky par semaine allaient le tuer ! Allez raconter ça à Lordiot !

Michel ouvre la fenêtre à battants qui donne sur la courette goudronnée. Il aime bien ces moments-là, quand tous ses collègues ont regagné leurs pénates et que le silence règne dans les bureaux. De toute façon, Andrée ne lui reproche jamais de rentrer tard. Elle prépare sa classe pour le lendemain. Ils se retrouvent ensuite pour le repas. Ces jours-ci, elle réchauffe beaucoup de surgelés, mais il faut dire que c’est bon, finalement, les surgelés, les crêpes jambon-champignons ou le poisson à la bordelaise, c’est bien meilleur que ce que concocterait son épouse, et puis c’est tellement pratique. Ensuite, ils appellent Philippe, toujours fourré dans sa chambre, à dresser des listes de chansons du hit-parade, comme si c’était important de savoir qui était numéro un des ventes. Ils dînent en échangeant deux ou trois informations sur leurs journées respectives – Philippe participe peu, il est plutôt du genre secret depuis quelque temps, lui qui les a saoulés pendant des années avec ses états d’âme. Il a l’adolescence taciturne. Ce ne serait pas pour déplaire à son père si ça ne se doublait pas d’une espèce de morgue insupportable. Monsieur se croit supérieur à tout le monde, ses parents, sa famille, ses voisins, la ville tout entière. Michel ne sait pas ce qui le retient, parfois, de lui en retourner une.

Si, en fait. Il sait.

Il est malin, Michel. Il a compris que ce n’était pas bien vu désormais de frapper les gamins. Jusqu’à il y a peu pourtant, c’était monnaie courante, mais on ne sait pas trop pourquoi, le vent a tourné. Sans doute une conséquence tardive de Mai 68. Michel ne peut pas pester : il appartenait au camp des apprentis révolutionnaires. Sauf qu’il s’est vite rendu compte qu’il était trop vieux pour ces enfantillages. C’était un truc d’étudiants, d’intellectuels fumeux, et lui, il n’était pas allé à l’université. Michel ne goûte pas beaucoup la culture, enfin en tout cas pas celle qui s’étale dans les pages du Nouvel Observateur, auquel ils sont pourtant abonnés depuis des années, Andrée et lui. Michel s’endort au cinéma. Il préfère lire les enquêtes de SAS plutôt que le dernier Goncourt. Quant au théâtre, de toute façon, dans leur petite ville, il n’y a pas tellement le choix : ce sont les tournées Barillet-Grédy, des vaudevilles à la chaîne, un point c’est tout. Et surtout, ça coûte cher. La musique ? Ah oui, la musique. Il aime bien Yves Montand, parce que quand même, il a le cœur à gauche, lui, et puis il est du côté des gens de peu. Brassens, Brel et Ferrat. Mais il ne supporte pas les femelles plaintives, Piaf, Barbara, c’est d’un ennui ! Le classique ? Il regrette de n’avoir pas reçu l’éducation pour l’apprécier. Andrée aussi. C’est pour ça qu’ils ont souhaité que les gamins bénéficient de leçons de piano, avec une professeure particulière chez qui ils se rendaient tous les mardis, et qui leur donnait des exercices à effectuer tous les soirs.

Cruelle déception.

L’aîné, Pascal, comme le cadet, ont sagement appris leurs gammes, leurs arpèges, La Méthode Rose et Le Déliateur, ont commencé à jouer des piécettes qu’on était fiers de faire entendre aux voisins, mais dès que ça s’est corsé, au bout de cinq ou six ans, ils ont renâclé. Pascal a abandonné, prétextant qu’il était déjà très pris par le handball et la voile – le sport, c’est important aussi, non ? Philippe aurait voulu suivre l’exemple de son frère, mais là, on a dit stop, hein. Il continuera le piano, lui, bon gré mal gré. Inutile de décrire la tête du cadet à l’annonce de ce qu’il a vécu comme une punition, sans comprendre tout le bénéfice qu’il pourrait en tirer.

De toute façon, il est plus difficile, le cadet.

L’aîné, aucun problème. Jamais. Bon élève, travailleur mais sachant aussi se garder du temps pour la pratique sportive et pour les relations amicales, capable de se faire apprécier par des gens d’extraction sociale très différente, une vraie perle. C’est d’ailleurs ce qu’ont souligné ses enseignants dans la classe préparatoire spécialité économie qu’il a suivie après son bac. C’est devenu l’un des phares de son école de commerce. Son maître de stage ne tarit pas d’éloges sur lui. Ces deux mois d’été à travailler à ses côtés vont lui être très profitables. Michel Royer aimerait qu’ensuite il rejoigne la Grande Famille de la SNCF, mais il a déjà compris que ce ne sera pas le chemin qu’il choisira. Pascal optera pour l’industrie du luxe. Au départ, tout du moins. On lui prédit une brillante carrière. Et puis, cerise sur le gâteau, c’est un vrai séducteur. Il enchaîne les conquêtes – là aussi, toutes très différentes, ouvreuse de cinéma, étudiante en médecine, future enseignante d’EPS, et la dernière en date, travaillant vaguement dans la comptabilité, mais avant tout héritière de vastes domaines de Champagne. Michel est toujours un peu gêné de recevoir cette future belle-fille, parce qu’il trouve alors l’appartement trop étriqué et que la décoration, qu’ils ont pourtant soignée, Andrée et lui, lui paraît terriblement ringarde en la présence de cette jeune femme prénommée Fabienne. Il espère que Pascal restera longtemps avec elle. Elle a tout pour plaire – ils sont faits pour être ensemble.

Le cadet, lui, c’est une autre paire de manches.

Pas le mauvais bougre, non. Il faut reconnaître qu’il a des qualités. Il a des facilités en français – d’ailleurs, il passe une partie de son temps libre à lire les romans que Michel et Andrée reçoivent tous les mois via le catalogue par correspondance et qu’ils n’ouvrent jamais. Il sait bien parler. Mais bon, d’abord, il est à la traîne sur tout ce qui est scientifique, alors que le scientifique, c’est l’avenir, tout le monde le dit. Et puis il est gauche. Maladroit. Empoté. Et méprisant, depuis quelque mois, pour couronner le tout. À chaque fois qu’on lui propose une activité, monsieur ricane ou soupire. C’est extrêmement agaçant. Michel compte sur la vie pour lui rabaisser son caquet. En attendant, il a quand même rejoint une section littéraire au lycée – et comme, à quinze ans, il est encore trop jeune pour travailler pendant les vacances, on est obligés de se le taper.

Michel se reprend. Incline imperceptiblement la tête. Regarde son reflet dans la vitre. Non. Ce sont des choses qu’on n’a pas le droit de dire. Ni même de penser d’ailleurs. Les enfants sont une bénédiction. Il n’y a rien de plus atroce qu’une existence solitaire, sans le soutien et l’affection de sa progéniture.

N’empêche.

Il se demande ce qu’il a raté, là. La mère de Michel, Élise, dit qu’il a trop laissé le gamin dans les jupes de sa bru, qu’il en est devenu plaintif, qu’il chouine pour un rien. C’était vrai les premières années. C’est pour ça qu’il l’a amené au judo avec lui. Michel est ceinture noire deuxième dan, et on a un moment parlé de lui pour les championnats nationaux, mais c’était avant le changement de poste et l’arrivée des enfants, depuis il n’est plus jamais allé au club, sauf une fois donc, pour que le cadet s’essaie à ce sport de combat – le résultat a été une catastrophe. Le gamin a eu peur de tout. Un trouillard. Michel est reparti penaud. Personne n’est fier d’avoir enfanté un trouillard.

C’est moins vrai désormais, Michel le reconnaît. Le gosse est plutôt bûcheur. Il l’a vu jouer au basket-ball un jour et il doit admettre qu’il se démène, sur le terrain. En plus, il a une copine, ce qui prouve qu’il n’est pas pédé. C’est un réel soulagement pour Michel, parce qu’avec les insinuations d’Élise et puis les manières qu’il avait parfois, on aurait pu croire que… Mais apparemment non. C’est une bonne chose. Et il faut se concentrer sur les bonnes choses. Parce que la vie est courte. C’est ce qu’est venu lui rappeler Daniel Lambert, son chef, avant de partir. Il est entré dans le bureau sans toquer – il en a le droit – et il avait la mine sombre. Il a annoncé le décès de Gégé Lordiot. Un accident de la route. Gégé aurait dépassé sans visibilité et aurait emplafonné le camion d’en face. Heureusement qu’il n’y avait personne d’autre dans la voiture à ce moment-là.

Daniel Lambert s’était raclé la gorge et avait jeté un coup d’œil à l’avenue Général-de-Gaulle, au loin. L’enterrement aurait lieu la semaine prochaine. On allait bien sûr commander une gerbe, de la part de tout le bureau. Liliane s’en occupait. Il était resté là un moment, Daniel Lambert, dans son parfum de lavande. Michel avait allumé une cigarette pour se donner une contenance. Daniel était sombre. Il avait soupiré, puis déclaré que ça nous rappelait qu’il fallait profiter du temps qu’on avait, parce qu’on ne savait pas de quoi demain serait fait, n’est-ce pas, Michel ? D’ailleurs, avait-il ajouté, à la suite de cette nouvelle, il avait décidé tout à trac de casser sa tirelire. Lui qui économisait pour les études de ses enfants s’était brusquement rendu compte que l’argent était aussi conçu pour être dépensé. Alors cet été, avec Annie et les filles, ils partiraient en Grèce. Les vols étaient de plus en plus abordables et il avait trouvé des séjours à des prix défiant toute concurrence dans l’agence de voyages qui venait d’ouvrir rue de la République. La Grèce. Il avait toujours rêvé de visiter ce pays. Il avait d’ailleurs étudié le grec au lycée. Trois ans. Certes, il ne lui en restait rien, mais cela avait nourri son désir. Eh bien, cette fois, plus de procrastination ! On lèverait les voiles ! Bon, le pot commun pour la gerbe était sur le bureau de Liliane. On versait ce qu’on voulait. Chèque ou liquide. On n’allait pas vérifier qui donnait quoi. Sur ce, bon week-end, Michel.

Dans le silence des locaux désertés, Michel Royer pense à Gérard Lordiot. À ses lunettes de soleil Ray-Ban dans l’échancrure de son tee-shirt. À ses cheveux impeccablement coiffés. À sa façon de lancer un « hello » à la cantonade, en arrivant. Aux œillades qu’il adressait aux secrétaires. Tous les employés soulignaient son sens de l’humour et son à-propos. Le roi des calembours. Il nous faisait tellement rire au moment de la galette ou du repas de Noël. Il avait toujours de nouvelles blagues.

Michel n’aimait pas trop Gérard Lordiot. Il le trouvait frimeur. C’est facile de se montrer avec des vêtements à la dernière mode – ah, ce blouson de cuir insupportable qui ressemblait à celui de Starsky dans Starsky et Hutch ! – et une voiture neuve tous les deux ans quand on n’a pas de famille à nourrir. Michel soupçonnait que cette inimitié était d’ailleurs réciproque. Gérard Lordiot appartenait à une autre génération, plus jeune. Celle qui hantait les boîtes de nuit qui poussaient partout dans l’agglomération, comme des champignons. Celle qui écoutait de la musique anglo-saxonne et montait le volume de l’autoradio à fond. Celle qui disait que dans la vie, l’important, c’était de « s’éclater ».

Pour s’éclater, il s’est bien éclaté, le Gérard Lordiot.

Michel se demande brièvement s’il y a quelqu’un dont le métier est de ramasser les morceaux de corps humain, après un accident, ou si on attend que les animaux s’en chargent.

Michel esquisse une moue – à moins que ce ne soit un rictus. Se disputent dans son esprit la douleur (infime) de la perte, la joie (intime) que chacun d’entre nous (il en est persuadé) ressent quand quelqu’un d’autre casse sa pipe et que, mine de rien, on est toujours là, et la jalousie (gênante) face à l’attention que le mort va susciter dans les jours à venir, et aussi face à ce crétin de Daniel Lambert avec son after-shave à la lavande qui va se payer des vacances en famille à l’autre bout de l’Europe, alors que lui, sa femme et son cadet qui tire une tronche de trois pieds de long vont encore aller s’enfermer un mois chez les parents de madame, à entretenir le jardin, à organiser les mêmes sempiternelles visites culturelles (le château d’Henri IV, le musée d’histoire naturelle) et des promenades sans intérêt. Le gamin va réclamer d’aller au moins un jour à la mer, et il faudra se lever aux aurores, enchaîner trois heures de voiture pour se retrouver à brûler sur une plage bondée des Landes, manger des sandwiches au sable et rentrer dans les bouchons. On se rendra aussi sans doute une fois en montagne, mais là, Michel sera content, parce que Michel est un amoureux des hauteurs, lui qui est pourtant né dans une des plus grandes plaines françaises. La montagne, il y passerait bien des journées entières, on y respire de l’air frais, on y croise peu de monde, ou alors simplement des aficionados, des vrais, des gens qui ne sont pas là pour pérorer mais pour grimper, avec leurs gourdes en fer-blanc attachées à leurs sacs à dos et leurs promesses de bivouac. Oui, dans l’idée, Michel pourrait se projeter vers des moments agréables. Le hic, c’est que la famille d’Andrée les accompagne systématiquement. Notamment son frère, qui répète à tout-va que les Pyrénées n’ont aucun secret pour lui et qu’il est né pour être cabri. Et la femme de son frère qui passe son temps à se plaindre de la chaleur ou du froid. Leurs enfants casse-cou qui courent partout et rendent encore plus évidente la gaucherie de Philippe, qui a peur de tout. Si au moins il y avait Pascal. Mais non, cette année, impossible, il bosse. De toute façon, cela fait déjà deux années qu’il ne vient plus avec eux – il y a eu les championnats de France de voile et puis un job d’été dans le supermarché de leur quartier, pour aider au financement de ses études. Michel lâche un soupir long comme le bras. La montagne, ce serait pourtant bien. Mais c’est comme toujours, il faut faire une croix sur ce qu’on désire le plus, malgré tout ce que peut raconter Lambert. À moins que.

À moins que.

Une idée germe dans le cerveau de Michel et se développe à une vitesse vertigineuse, telle une vigne vierge sur un mur. »

L’avis de… Alexandre Fillon (Le Télégramme) – extrait

« Michel et Andrée Royer, Jean-Philippe Blondel les saisit à un moment charnière. Leur couple bat de l’aile. Andrée songe au divorce en silence. Michel ne sait pas comment lui annoncer qu’un poste à la direction nationale, à Paris, l’attend à partir de la fin août. Pour les vacances, au lieu du sempiternel séjour dans le Sud-Ouest, il a l’idée d’essayer les VVF, les Villages Vacances Famille. Une quinzaine dans les Alpes, à Saint-Nizier-du-Moucherotte, permettrait de changer d’air et d’aborder les sujets qui fâchent. « Un été 79» se déroule au moment où «Boogie Wonderland » déferle sur les ondes mais où certains sont plus sensibles à « So Lonely » de Police. 

Le roman de Jean-Philippe Blondel possède la finesse d’un film de Claude Sautet. L’écrivain cisèle ses phrases, soigne ses scènes et ses cadrages en nous basculant dans la tête de ses protagonistes dont on partage les interrogations et les tourments. Sa manière de jouer des détails, d’ouvrir lentement la porte au drame, reste absolument bluffante. Pas là peine d’attendre l’été 2025 pour le vérifier. »

Vidéo

Jean-Philippe Blondel présente « Un été 79 » © Production Éditions de L’Iconoclaste

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