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" data-attachment-id="32256" height="1023" width="671" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Emma Fulconis aime courir sur les sentiers de l’arrière-pays niçois. La championne en herbe voit sa carrière s’achever quand elle est attaquée par le chien d’un ami. Revenue au village, après hospitalisation et rééducation, elle comprend que son drame s’inscrit dans une histoire plus ancienne, quand les harkis ont rejoint la France.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« ON NE VOIT QU’ELLE
On ne voit qu’elle. Même très petite, de loin, à l’assaut dérisoire de la pente. Minuscule battement dans l’après-midi étincelant du mois de janvier. Ce début d’après-midi, épinglé de lumière, qui pourrait ne jamais finir. Argenture des collines dont la marne grise s’effrite sous les chaussures, herbes sèches mordues par le gel qui crépitent dans le pré, ruisseau brillant comme une aiguille au fond du ravin : par exception, il a plu un peu la veille. On ne voit qu’elle. On l’a vue si souvent courir par ces travers que d’abord on la voit courir quand bien même c’est impossible. Elle se déplace, c’est entendu, et assez vite, mais d’une manière saccadée, capricante. Une vraie chèvre désormais plutôt que le cheval qu’elle fut, il n’y a pas si longtemps, et étrangement plus accordée, ainsi boiteuse, à ce territoire heurté, ses dénivellations brusques.
Vu d’ici, d’un peu haut, tout le paysage converge vers elle, petit point claudicant, vif-argent, comme si la brillance de ce début d’après-midi y était condensée et portée à incandescence. Le petit point claudicant pourrait fusionner avec le paysage s’il ne le détraquait pas plus encore. S’il ne le blessait pas, serait-on tentés de dire, comme on sait de quel malheur procède cette boiterie.
Toujours, on l’a connue qui courait. Notre mémoire nous joue des tours, on exagère, mais il nous semble qu’elle ne marchait jamais comme vous et moi, qu’elle ne pouvait circuler qu’à toute allure, qu’elle ne pouvait faire autrement que débouler, pourvue à la naissance de sandales ailées ou, carrément, de petites ailes vissées aux tendons d’Achille, pas des ailes de famille, son frère n’en est pas pourvu, son frère cadet qui avait été un bon gros bébé, puis un enfant placide qui regardait sa sœur avec des yeux ronds. Ce n’est pas qu’elle soit sèche ni anguleuse quant à elle, mais prompte, vive, virevoltante, et même depuis l’accident. Elle disait qu’elle aimait le vent. Souvent elle se cabrait, mais au vent elle consentait. Ce n’est pas un pays de vent.
Tout juste des reliquats de vents, des vents modestes, petit sirocco, petit vent du sud, un mistral de rien du tout, parfois le levant, au pire la tramontane, rare, mais glacée, qui peut apporter la neige. Ce n’est pas un pays de vent. Elle l’attendait d’autant plus. Le vent la faisait rire. Au moindre battement de volet, elle sortait en trombe de la maison, secouait sa crinière de cheval et hennissait dans le vent. C’est peut-être le vent qui lui a donné le goût de galoper. Elle a gardé le goût, elle a gardé l’ardeur, elle s’échine dans la broussaille, elle se taille un chemin comme un qui fend du bois, même si elle a mal, ce qu’elle ne supporte pas, ce qui la met en rage, elle ne prend pas son mal en patience, la douleur ne lui fait gagner aucun ciel, la douleur lui a juste arraché ses ailes de naissance, et on l’entend jurer et pousser des grognements qui n’ont rien d’angélique, plutôt ceux des bêtes à soies et à sabots qui fouissent le sol de leur boutoir. Les anges sont à l’église Saint-Pierre-ès-Liens, la ribambelle d’anges bleus de la crèche toujours exposée bien après Noël et l’Épiphanie, comme oubliée dans un coin, mais qui s’éclaire encore quand on s’approche, pas souvent, l’église est vide, démesurément vide, démesurément baroque, on est déjà en Italie. L’église est somptueuse, mais ne couronne pas le village tout en viaduc, ponts et surplombs, la frontière est suspendue, elle vacille bien plus que les ouvrages d’art. L’église ne couronne pas, elle est dans le creux qui pourrait avoir été imaginé comme le purgatoire, ou du moins l’accalmie de L’Escarène. Toponyme qui lui va comme un gant, mais répandu dans le Sud-Est, et désigne l’arête, la partie la plus raide de la montagne, à laquelle on accède comme par les degrés d’une échelle. Scala, scarena, Escarène. La route du col de Nice est ici l’échelle.
Les lacets nombreux et la bascule vers le village.
On ne voit qu’elle, mais rien n’est caché par elle, ni renvoyé au flou de l’arrière-plan. Elle, le petit point qui s’agite dans la broussaille et contient non seulement le flamboiement du paysage mais les coups tordus.
Emma Fulconis donc, que le nom tellement d’ici
n’enracine pourtant pas, jamais, de moins en moins, elle qui semble à chaque pas se tirer du bourbier, la jeune Emma Fulconis, vieille de sa blessure et l’éternité des mois passés à l’hôpital, elle qui fut notre gloire locale et surnommée l’athlète, sobriquet qui pourrait continuer de lui aller, et peut-être mieux encore, comme le mot grec dont il vient, athlos, signifie lutte, combat, épreuve, mais personne n’ose désormais le lui lancer, tout juste si on ose lui lancer un regard ou, à la lettre, risquer un œil. Comment voir à nouveau ce qui fut quasi transparent, presque invisible, le corps parfait de l’athlète, de tout athlète, le corps qui ne la distinguait en rien de l’ensemble des athlètes. Comment voir ce qui la rend à présent si particulière, si douloureusement particulière, la jambe qu’elle ne cache pas, dont elle ne nous épargne pas la vue, continuant de porter shorts et jupes, la jambe couturée, réduite à sa plus simple expression, la peau et les os, le tibia et l’agrafe, la fibula appelée naguère le péroné, la jambe massacrée et la démarche qui en résulte, le pas chassé, si on veut, si on veut mettre des mots acceptables sur ce qui est si gauche, si contrefait.
On ne voit qu’elle. Le petit point en lequel se focalise le paysage ou, c’est selon, qui s’étend au paysage, le remplit, de sorte qu’il suffirait de crier dans la combe ou juste de prononcer le nom d’Emma Fulconis.
EMMA FULCONIS
pour qu’apparaisse le petit monde, ce bout de territoire en général et en particulier, en bloc et en détail, blessures, lumière, chatoiements du maquis, arbres maigres, chants des oiseaux, bruissements des insectes. Lumière grandissante, bientôt intenable, tandis que
se rabougrissent les arbres et diminuent le nombre des insectes. »
L’avis de… Élisabeth Philippe (Le Nouvel Obs)
« Dans ce texte resserré, profondément humain et lumineux, l’autrice éclaire une partie de l’histoire de France. « Mon chien n’aime pas les Arabes. » La phrase hante et tourmente Emma. Jetés par le maître du molosse qui lui a broyé la jambe, ces mots font vaciller l’adolescente plus encore que la morsure qui a broyé sa fibula et lui a fait frôler l’amputation. Emma, qui aimait tant courir dans « l’argenture des collines » de l’arrière-pays niçois, Emma qu’on surnommait l’athlète et dont on se disait qu’elle avait dû être « pourvue à la naissance de sandales ailées ». Sa course a été stoppée net par les crocs qui se sont enfoncés dans sa chair. Mais Emma n’en veut pas au chien. Elle le pleure, même, lorsqu’elle apprend qu’il a été euthanasié. Elle cherche en revanche à comprendre ce qui en elle peut inspirer la haine.
D’une écriture au lyrisme véloce, qu’on croirait elle aussi portée par des « sandales ailées », Maryline Desbiolles compose une tragédie contemporaine, avec une héroïne claudicante comme Œdipe et un chœur dont les commentaires se fondent au récit. En un texte resserré, profondément humain et, contre toute attente, lumineux, l’autrice d’« Anchise » (prix Femina, 1999), éclaire une partie de l’histoire de France, la colonisation, les Kabyles et les harkis parqués dans des camps dans le sud du pays, à leur arrivée en 1962. « L’Agrafe », prix du Livre du « Monde », montre la façon dont cette mémoire, souvent tue ou occultée, habite les corps. »
Vidéo
Maryline Desbiolles présente « L’Agrafe ». © Production Librairie Mollat
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