L’été en poche (24) : Un perdant magnifique

En deux mots
Jacques est le beau-père de la narratrice. Entre Le Havre et Abidjan, il jongle avec ses affaires et sa vie. Il dilapide sa fortune avant de l’avoir gagnée et il dose son insuline comme il l’entend. Personnage fantasque et irresponsable, il cependant laisser une trace indélébile.

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Il somnolait toute la journée, assis sur le canapé, la tête renversée en arrière, les mains à plat sur ses genoux. Il était devenu très maigre. J’étais fascinée par l’armature de ses os sous le pyjama. Ses yeux s’étaient creusés. Quand il les ouvrait, il avait l’air méchant ; quand il les fermait, il avait l’air d’un mort. De temps en temps, je m’approchais pour vérifier qu’il respirait toujours. J’avais peur qu’il meure sans bruit près de moi, sans que je m’en aperçoive.
La nuit venue, il s’éveillait. Il furetait dans la cuisine comme un insecte. Une fourchette à la main, il mangeait devant le frigo ouvert trois rondelles de concombre, deux macaronis coagulés, quelques petits pois. Il trouvait tout mauvais et se jetait alors sur ce qu’il y avait de plus sucré.
Il s’énervait parce que ma mère avait une façon irrationnelle, selon lui, de ranger les choses. Il ouvrait toutes les portes des placards, tous les tiroirs, furieux contre moi parce que j’étais complice ou que je n’étais pas fichue de devancer ses désirs et de lui venir en aide. Quand il était rassasié, il fumait, entouré de barquettes de fromage blanc vides, de pots de confiture ouverts, de cellophanes froissées.
– Va te coucher, au lieu de me tenir compagnie, disait-il.
Je restais. Je rêvais de m’échapper, mais je restais. Il me tendait son paquet et nous fumions l’un en face de l’autre en silence. Il allumait cigarette sur cigarette et faisait tomber sa cendre à petits gestes secs. Le cendrier débordait de mégots et de filtres à nicotine aux granulés jaunis, qui exhalaient leur odeur pestilentielle. Si j’esquissais un geste pour ranger, il m’ordonnait de me rasseoir.
– Tu vois, j’ai le sac-poubelle à côté de moi, j’aurai tout nettoyé en trois minutes. Ta sœur est déjà couchée ?
– Je crois qu’elle lit dans sa chambre.
Souvent, pour éviter de le croiser, Irène montait dans sa chambre sitôt son dîner avalé. Jacques ne cessait de lui faire des remarques sur sa coiffure – C’est informe, disait-il – et sa façon de s’habiller. Il avait en aversion une chemise qu’elle portait sept jours sur sept, la lavant le soir pour la remettre le lendemain, une sorte de blouse à petits carreaux vert pâle, qui lui descendait jusqu’à mi-cuisses. Ma mère montait dans sa chambre très tôt, elle aussi. Elle était épuisée. Parfois quand je passais dans le couloir, je voyais le rai de lumière s’éteindre sous sa porte, il n’était même pas 10 heures. Nous étions donc seuls, lui et moi, seuls avec le bruit du vent dans le jardin, la nuit noire et nos reflets dans les vitres de la cuisine. Il avait installé une petite lampe de chevet sur la table parce que la lumière du plafonnier lui faisait mal aux yeux. Cette table était sa cabane, il avait tout à portée de main, ses lunettes, le journal au cas où il aurait eu envie de le lire, mais en général il ne l’ouvrait pas, des médicaments, du Sopalin, et chaque soir un sac-poubelle neuf, bien ouvert sur la chaise à côté de la sienne.
Je cherchais des sujets de conversation, qui s’épuisaient parfois en une minute. Je lui donnais des nouvelles de mes camarades du lycée, ceux qu’il connaissait et que je n’osais pas inviter à la maison, par peur de le déranger, surtout par peur qu’ils le voient errer en pyjama, hirsute, les yeux fous. Je leur disais, En ce moment mon beau-père est là, c’est un peu compliqué, et ils ne posaient pas de questions. J’avais des souvenirs pénibles de l’année précédente – eux aussi, sûrement – quand il faisait irruption au milieu de nos parties de cartes : Excusez-moi, Nicolas, c’est bien Nicolas, votre prénom ? Nicolas, auriez-vous l’amabilité de garer votre mobylette de sorte qu’elle ne dépasse pas du hangar ? Merci. C’est une vision assez pénible. C’est positivement hideux, ce porte-bagages de mobylette qui dépasse. Par ailleurs, Nicolas, le disque que vous avez mis tout à l’heure, c’était bien Coltrane, n’est-ce pas ? Quelle année ? Fabuleux, fabuleux. Je me rappelais les visages de Nicolas, d’Olivier, de Laurence, en état de sidération, et leur soulagement dès qu’il avait disparu, nos rires étouffés. Fabuleux, fabuleux.
Je lui tenais compagnie, soir après soir. Je n’aurais pas supporté de rester dans ma chambre, sachant qu’il allait se réveiller dans le salon vide et commencer ses errances nocturnes, son occupation maniaque de la cuisine.
Nous avions toujours été les deux couche-tard de la maison. Quand nous vivions encore tous les quatre à Abidjan, ma mère m’envoyait me coucher à 9 heures, parce que les cours commençaient le matin à 7 heures et demie. Je lisais un peu et je me relevais, une heure plus tard, incapable de dormir. Je trouvais Jacques à la cuisine, il fumait en finissant un verre de vin. Tu devrais être au lit, Anna. Je déclarais que je n’avais pas sommeil et il n’insistait pas. Je me faisais une tasse de citronnelle. Je m’asseyais en face de lui, à la table amovible qui traversait la petite cuisine, et nous bavardions. J’avais l’impression de traîner dans un bar, comme une adulte. La plupart du temps, nous parlions de musique. Au bout de la deuxième ou troisième fois, il m’avait demandé, Est-ce que tu sais jouer aux échecs ? Il était allé chercher l’échiquier, dans un tiroir du meuble de la salle à manger, et il avait commencé à m’apprendre les déplacements de chaque pièce. Il était extrêmement patient. Au début, il m’arrivait de réfléchir un quart d’heure ou vingt minutes avant de jouer. Jacques attendait tranquillement. Il se resservait un verre de vin et remplissait de granulés son fume-cigarette, un objet étrange et tout sauf élégant, qu’il avait fait fabriquer et sur lequel il adaptait un embout maintenu avec du sparadrap. Pendant que je réfléchissais, il ne disait rien qui pût m’aider, ou me troubler. Et moi, je pensais à la chèvre de monsieur Seguin qui s’était battue toute la nuit contre le loup. Certaines phrases du conte me revenaient à l’esprit. Je me battais, la tête baissée. Je parais les attaques avec mes cornes, du mieux que je pouvais. Je perdais toujours, mais de moins en moins vite. Jacques ne me faisait pas de cadeau, et cela me rendait fière. Simplement, quand il avait le choix, il se contentait de me prendre un pion ou un cavalier plutôt que ma reine, sachant que la perte de ma reine me plongeait toujours dans un abattement insurmontable, un véritable chagrin. Et vers minuit, que la partie fût terminée ou pas, il me disait : Je crois qu’il faut que tu ailles dormir, maintenant. J’allais me coucher, je pensais que j’avais la tête trop pleine de diagonales, de cases et de calculs pour m’endormir, mais je tombais comme une masse.
Et cet hiver-là, nous retrouvions quelque chose de cette habitude, comme une réplique déformée, grimaçante, mais à laquelle je ne voulais pas renoncer. Plus de partie d’échecs, nous ne faisions que parler et fumer, puisque je fumais, à présent, moi aussi. Nous restions ensemble parfois jusqu’à 2 ou 3 heures du matin, comme si nous avions ouvert une brèche dans la nuit et qu’il nous fallait occuper ce territoire gagné sur un ennemi invisible. Ce territoire, si inconfortable fût-il, nous ne pouvions pas le lâcher. L’ennui, l’agacement, les silences parfois interminables, la fumée de plus en plus opaque qui me donnait mal à la tête, tout valait mieux que d’aller se coucher, tout valait mieux que d’éteindre. Alors nous parlions de n’importe quoi, absolument n’importe quoi, de la température extérieure, exceptionnellement froide pour un hiver havrais, des cimetières d’éléphants, de musique répétitive, que je défendais et qui l’agaçait – C’est exaspérant, s’écriait-il en insistant sur le xas –, mais de toute façon tant de choses l’agaçaient. Il ne pouvait rester concentré longtemps sur un sujet. Il m’écoutait en hochant la tête, froissait un paquet de cigarettes vide, en ouvrait un autre et disait soudain : Tu m’as racheté de la chicorée ?
Il lui fallait des provisions en permanence. Il y avait eu la semaine du Viandox, la semaine de l’Antésite et ensuite celle de la chicorée. Il buvait aussi des litres de jus de fruits et de boissons gazeuses. J’allais au supermarché deux à trois fois par jour. J’étais soulagée qu’il n’eût plus la force de m’y accompagner. La dernière fois qu’il l’avait fait, il s’était assis sur le tapis roulant d’une caisse fermée, les pieds dans le vide, frissonnant dans son manteau à carreaux démodé d’où dépassait un bas de pyjama jaune. J’avais eu peur qu’on le jette dehors avant que j’aie fini de payer.
Notre mère avait tout de suite compris qu’il était atteint de diabète. Elle l’avait deviné le jour même où elle était allée le chercher à l’aéroport. Elle avait fait deux heures de route pour lui éviter de prendre le train jusqu’au Havre. Ce jour-là, nous les avions attendus, Irène et moi, nerveuses, nous chamaillant toutes les cinq minutes, partagées entre l’excitation de le revoir – nous ne l’avions pas vu depuis un an, depuis le Noël précédent dont le souvenir nous hantait – et l’espoir que l’avion aurait du retard, et que peut-être il leur faudrait dormir à Paris.
Il n’avait pas pu acheter son billet d’avion, ils étaient très chers au moment de Noël. Notre mère m’avait demandé si elle pouvait utiliser mon livret de Caisse d’épargne, qui était mieux pourvu que celui d’Irène parce que je ne l’utilisais jamais. C’était exactement le montant du billet. Je ne sais pas si elle avait dit à Jacques d’où venait l’argent.
Quand la porte s’est ouverte, la surprise et l’effroi nous ont glacé le sang. Il portait sur les épaules le blouson en faux daim beige de notre mère, et aussi son châle rose noué autour du cou. Pour tout bagage, il n’avait qu’un sac en plastique. Il s’est assis comme un vieillard sur la chaise de l’entrée et a dit : Ça fait du bien de vous revoir, mes agneaux.
Il a catégoriquement refusé de voir un médecin. »

L’avis de… Monica Sablon (ELLE)

« On l’avait découverte, en 1995, avec « Les Apparitions », qui évoquait la relation poignante, d’une infinie tendresse, entre une jeune fille et son frère handicapé. Dans « Un perdant magnifique », on retrouve cette douceur, cette simplicité pour raconter la pudeur des relations humaines. La narratrice, Anna, une adolescente sensible, esquisse le portrait de Jacques, son beau-père, un homme d’affaires raté et excentrique. De retour d’Abidjan, où sa vie professionnelle confinait au désastre, il rejoint, malade et défait, son épouse et les deux filles de celle-là dans leur maison du Havre. || passe ses nuits dans la cuisine, à fumer, à vider le Frigidaire et à bavarder avec Anna, qui a l’impression de « traîner dans un bar, comme une adulte ». Elle le regarde avec un mélange d’affection et d’irritation, le décryptant telle une énigme, à la fois fascinante et ridicule. || a les cheveux bien peignés, plaqués vers l’arrière, et des chemises boutonnées jusqu’au cou. Il dilapide l’argent qu’il n’a pas, achète des meubles anciens ou un imposant piano alors que personne n’en joue. Par petites touches, d’une absolue délicatesse, Florence Seyvos raconte une famille : la mère, rongée par « le sentiment épuisant de nager la tête au ras de l’eau », les filles qui boivent du whisky Coca et regardent des films d’horreur en cachette, et ce beau-père, autoritaire, à moitié fou, qui les mène à la ruine. Dans ces pages pleines de grâce, qui relatent l’amour filial et son étrangeté, réside un mystère qui vous déchire le cœur. »

Vidéo

Florence Seyvos présente « Un perdant magnifique ». © Production Librairie Mollat

#unperdantmagnifique #FlorenceSeyvos #editionsdelolivier #père #hcdahlem #roman #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #étéenpochedesblogueurs #livredepoche #pointsseuil #lundiLecture #LundiBlogs #booktok #RentreeLitteraire25 #rentreelitteraire #rentree2025 #RL2025 #lecture2025 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie


wallpaper-1019588
Vivre c’est rencontrer du Professeur Louis Dubertret
wallpaper-1019588
Tu seras mon étoile Emma B.Frère
wallpaper-1019588
Paradoxal Activity : un thriller fantastique et pop culture qui défie les lois du temps