En deux mots
Arnaud Daguerre, élève studieux devenu journaliste star, dissimule depuis l’enfance une faille intime : il trafique le réel pour mieux le faire tenir. De sa première tricherie à l’école jusqu’au Prix Albert Londres, on suit sa carrière de faussaire en quête de sens.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« 0
30 OCTOBRE 1988
Le jour où Arnaud est devenu faussaire, il avait sept ans. L’âge de raison. Affirmer, toutefois, qu’il s’agit de son premier fait d’armes serait mentir. En réalité, ce jour d’octobre 1988, le terrain est déjà préparé depuis longtemps. Mais à ce moment-là, Arnaud ne le sait pas, ou bien de façon confuse. Il ne sait pas qu’il pousse, depuis sa naissance, dans le terreau fertile des choses non dites, dans la poussière invisible des squelettes du placard. Bien sûr, il y a eu Léonard, et puis le reste, tous ces petits arrangements, déjà, ces broderies subtiles sur la toile du réel. Mais il ne sait pas encore que tous ces minuscules écarts étaient autant de jalons sur la route qui devait, sans en avoir l’air, le mener jusqu’à ce jour d’octobre 1988.
Plus tard, bien plus tard, lorsqu’il se repassera le fil de son histoire, il comprendra. Il saura que ce jour-là est à la fois un point de départ et un aboutissement. Un début qui contient en lui-même tout ce qui va suivre. Mais tout ça, cet Arnaud de sept ans ne le sait pas encore.
Tout ce qu’Arnaud sait, ce jour-là, c’est qu’un cataclysme s’est abattu sur lui. Il ne s’y attendait pas. Il contemplait les cumulostratus par la fenêtre, activité routinière, quand le couperet est tombé. D’un coup.
« Voilà ce qui arrive, monsieur Daguerre, quand on ne fait pas attention ! »
La voix de madame Riquet, sardonique, son poignet rachitique qui lâche avec dédain, sous les yeux d’Arnaud, l’objet du délit.
D’abord, il n’a pas compris. A cligné des yeux plusieurs fois, incrédule. Ça ne pouvait pas être un 1. Non. Impossible. 1/10 ? Vraiment ? Lui, l’élève modèle dont la scolarité s’écoule avec la quiétude d’un fleuve sans crues, lui donc, Arnaud Daguerre, 1/10 ?
Madame Riquet était déjà passée à d’autres victimes, laissant à Arnaud le soin de remonter à la source de la débâcle. Ici, à la première ligne, dans la consigne même. Banal problème de copie. Les 96 pommes du problème, devenues 69 sous sa main inattentive. Ça aurait pu en rester là, si ces pommes n’étaient pas destinées à une cascade de divisions, soustractions, multiplications : et voilà, effet domino. Implacable. « J’ai quand même mis 1 pour la justesse des calculs », a néanmoins précisé la maîtresse, magnanime. Madame Riquet et son esprit comptable ne pardonnent rien. Il fallait faire attention, Arnaud. A-TTEN-TION.
Alors forcément, ce soir, il n’a pas le cœur à grand-chose. Ni à avaler son chausson aux pommes (ces foutues pommes, encore), ce qui a inquiété Maria – est-ce qu’il était malade ? gastro ? intoxication alimentaire ? –, ni à ouvrir ses chers journaux – ce qui, pour le coup, a plutôt rassuré Maria, c’est pas vraiment des lectures pour un enfant tout ça, m’enfin loin de moi l’idée de contredire Monsieur et Madame bien sûr. Ni même à jouer avec Léonard, ce qui n’a ni inquiété ni rassuré Maria, pour la bonne et simple raison qu’elle ne connaît pas Léonard (personne, à vrai dire, ne connaît Léonard). D’ailleurs, elle ne connaît pas vraiment Arnaud non plus : ça ne fait qu’un an qu’elle travaille ici, et dans un an elle sera sans doute partie, elle aussi. Mais bon, ils évoluent en bonne entente. Un contrat de collaboration pacifique à durée déterminée. Maria lui fiche la paix, il fiche la paix à Maria.
« En piste ! Allez frérot ! C’est de la gnognotte, ça ! Laisse tomber… »
Léonard tente de lui remonter le moral. Ils ont tout de même un continent à découvrir, ce n’est pas le moment de baisser les bras. Sans grande conviction, Arnaud enfile sa chemise d’Explorateur, celle à carreaux, la seule de sa garde-robe qui ait un peu de gueule, enfin qui ne fasse pas trop enfant de chœur, quoi. Le miroir lui renvoie le reflet de son torse pâle et frêle, trop frêle, il aurait voulu être robuste et trapu comme Léonard, et non ce long garçon mince qui le regarde dans la glace. Il aurait voulu être plein d’audace et de bravoure, plutôt qu’un petit Parisien délicat, ne connaissant du vaste monde que les hauts plafonds à moulures de sa chambre et les mots imprimés qu’il dévore tous les soirs.
Heureusement, il y a Léonard. Avec lui, l’univers ouvre ses portes à Arnaud Daguerre.
« Allez Arnaud, ramène-toi ! Qu’est-ce que t’as à traîner ? L’Algérie nous attend, mon vieux ! »
Dans le miroir, Léonard chevauche déjà, le torse bombé, prêt à sauver le monde. Il n’a peur de rien, Léonard. Il est l’inverse absolu d’Arnaud.
Arnaud enfourche son propre cheval, tente de rattraper Léonard qui est déjà parti. Sa silhouette s’éloigne au fond du miroir, peu à peu, jusqu’à n’être plus qu’un point, un grain de beauté sur du désert beige ; et Arnaud sait qu’il n’y arrivera pas, pas aujourd’hui, non, le cœur n’y est pas, il devra laisser Léonard poursuivre la route tout seul. Lequel a déjà disparu, de toute façon. Arnaud capitule et quitte le miroir pour s’affaler sur son lit, un sanglot coincé au milieu de la gorge.
1/10. 1/10, mille milliards de mille sabords de tonnerre de Brest. Comment est-ce possible, comment ?
Eh ben, il n’y a pas de mystère, Arnaud, c’est la faute à ta tête de gruyère. Il a toujours su, dans le fond, que ça finirait par lui poser problème. Depuis toujours, il a déployé des efforts titanesques pour que ça ne se voie pas, pour que personne ne soupçonne que sa tête est parsemée de trous. En toutes circonstances, il fait ce qu’on attend de lui : note sagement les cours dans ses cahiers, ne bavarde pas, remplit ses devoirs sans difficulté, récite ses leçons sous l’œil approbateur de ses parents, se mêle à la foule de ses congénères dans la cour de récré, échange des billes, joue à la balle aux prisonniers et à l’enfant modèle. Joue à faire semblant d’être présent, quand sa tête s’est évaporée.
Il sait bien, en effet, qu’une tête de gruyère, ça ne rentre pas dans le cadre. Il voit bien que les autres n’ont pas une tête aussi trouée que la sienne, qu’il est un couac, une anomalie. Et personne n’aime les anomalies, pas vrai ? Le seul, peut-être, qui n’a rien contre les têtes de gruyère – sans doute car il en est une lui-même –, ça serait l’oncle Alban. Mais l’oncle Alban l’a abandonné, il est parti Dieu sait où, et Dieu sait s’il va revenir un jour. Il l’a abandonné et Arnaud est plus seul que jamais avec sa tête trouée.
Jusqu’à présent, il réussissait sans problème, parvenant toujours, d’une pirouette, à combler les trous. Toujours, jusqu’à aujourd’hui et ce 1 funeste. Mais maintenant c’est fini, foutu, le voici démasqué. Madame Riquet sait. Elle sait que la tête d’Arnaud n’était pas avec ces 96 pommes, mais loin, bien loin de là. Elle sait à présent qu’il est troué, qu’il est un cas désespéré.
Et ses parents… ses parents sauront, eux aussi. Arnaud tremble de tout son frêle corps en y pensant. Il voit la scène avec une netteté tranchante : la nuit tombée, sa lampe de chevet allumée et lui, dans son lit avec son pyjama à rayures bleues, le torse droit comme un i – comme un 1 –, le cœur battant à tout rompre, guettant le claquement de la porte d’entrée. Et puis cette voix familière, le parquet du couloir qui craque sous les pas, le cliquetis de la poignée, et la tête de sa mère, sa longue silhouette en tailleur, son sourire un peu fatigué, même si elle ne veut pas le montrer. Et LA question. Inévitable – Anne Daguerre a un calendrier greffé à l’intérieur du cerveau. Alors, ton contrôle de maths ? Là, le monde s’effondre. Le sourire disparaît sous les plis amers, sévères, qui retombent aux deux coins de la jolie bouche nacrée. Et sa mère abandonne son tailleur maternel pour se draper de nouveau dans sa robe noire de magistrate. Qu’avez-vous à dire, Arnaud Daguerre, pour votre défense ? Rien du tout Maman, juste… Juste quoi ? Ma tête… Quoi ta tête ? Elle est partie. Pardon ? Partie. Pffuitt. Comme ça. J’ai rien pu faire Maman, je te jure. Et partie où, je te le demande ? En Birmanie, Maman. Birmanie ? Oui, Léonard et moi on lutte avec les manifestants. Ah. J’imagine que c’est une activité bien plus palpitante qu’un vulgaire contrôle de maths ? Ah ben ça oui, c’est sûr, qu’est-ce qu’on s’en tamponne des pommes comme dirait l’oncle Alban…
En fait non, il ne dira rien de tout ça, il restera là, muet et tremblant, attendant la sentence. Et sa mère ne dira rien non plus, à part : on en parle à ton père demain matin. Mais il y a pire que les mots, parfois, il y a l’absence de mots. Le néant qui l’aspire. Et sa respiration s’accélère, le vertige, il perd pied, il voudrait hurler, mais tout était juste à part la première ligne !, il hurle à l’injustice et pourtant il le sait, c’est de sa faute, il n’avait qu’à être digne de ses parents, ses parents qui maintenant savent cette vérité crue, terrible : leur fils n’est rien, un zéro social, un pantin troué qui fait semblant d’être normal.
Il se relève d’un bond. Ça suffit, Arnaud, ça suffit, bon sang de bonsoir. Ils ne sauront pas, non. Personne n’a jamais su, personne ne saura. Ce n’est pas un petit problème arithmétique qui va briser ça. Après tout, c’est encore rattrapable. Ressaisis-toi, mon vieux. Il ne manque pas grand-chose, une infime retouche, pour que ton costume reste intact.
Il sort la copie de son cartable, prend une feuille vierge qu’il pose à côté. S’applique. Inscrit « Contrôle de mathématiques » en haut, souligné en rouge comme il se doit. La date dudit contrôle. La consigne du problème, avec le maraîcher et ses 96 pommes. Et puis la suite, tous ces calculs qu’il refait, un à un, jusqu’au résultat final, avant de contempler son œuvre. Irréprochable. À un détail près – le détail qui va la rendre présentable. Arnaud examine le trait rouge et acéré de l’institutrice sur la copie originale, si différent de sa tâtonnante écriture d’enfant. Mais rien d’impossible. Juste un peu de boulot supplémentaire, et il pourra, il en est sûr, reproduire ce tracé rapide et assuré. 0101010101010101, il noircit des lignes sur une feuille de brouillon, d’abord timides et vacillantes, trop appliquées, 0 1 0 1 0 1, et puis son poignet s’assouplit, le trait se fait plus sûr, plus délié, 010101010101010111111000000, c’est bon, il l’a, il l’a ! »
L’avis de… Bernard Quiriny (Trois Couleurs)
« Ascension et dégringolade d’un reporter prometteur, récipiendaire à 29 ans du prix Albert-Londres pour des reportages en immersion dont nul n’imagine… qu’ils sont bidonnés. Marie Mangez renouvelle un thème souvent exploré au cinéma (Envoyés très spéciaux, France, etc.) en choisissant non un personnage de truqueur flamboyant, mais un faussaire pâlichon, veule et même pas malin, qui ne prospère dans l’escroquerie que grâce à l’inertie collective de son milieu professionnel. C’est sous cet angle, celui de la peinture satirique de la presse, que le roman présente le plus d’intérêt, faisant oublier que la vie privée du personnage manque un peu d’épaisseur et que la chute est expédiée au pas de charge. »
Vidéo
Marie Mangez présente « Les vérités parallèles » © Production Librairie Mollat
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