En deux mots
Déçue par sa vie et sa relation, Gaëlle décide de partir sur les routes avec son seul sac à dos. Sur le chemin de Saint-Jacques, elle va faire une rencontre déterminante avec Jeanne, une vieille dame. En l’accompagnant quelques temps, elle va retrouver un nouveau souffle que sa compagne rendra son dernier.
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« Depuis qu’elle avait trouvé ce magazine un soir d’errance dans le dernier tram, Gaëlle élaborait son plan. Elle quitterait Ludo, leur squat de la ruelle aux pinsons et leurs rêves qui s’épuisaient sur un bout de trottoir, pour suivre le tracé rouge de la carte, de point en point. Des noms qui ne lui disaient rien mais qu’elle récitait tout bas comme un poème prenant peu à peu corps avec elle.
Elle gardait précieusement sur elle quelques billets de banque qu’elle s’était juré de ne pas partager.
De quoi acheter un aller simple en seconde classe et un peu plus encore. C’était l’argent volé l’hiver dernier à la petite vieille de la maison d’en face, sans remords parce qu’elle la trouvait laide, parce qu’elle la trouvait vieille et parce que les vieux, de toute façon, elle ne les aimait pas.
À l’aube d’un matin d’avril, dans la villa abandonnée, Gaëlle ouvrit son duvet et enjamba les corps endormis à même le sol. Dehors, le nez au vent, les cheveux ramenés en boule sous sa casquette, elle zigzaguait dans les herbes folles le
long de la voie ferrée. Elle avait accroché, sur le rabat de son sac à dos, une coquille trouvée dans une poubelle et lavée dans l’eau du canal. Sur le quai, l’autorail de six heures, emmitouflé dans la brume, attendait. Depuis une bonne semaine, Gaëlle marchait sur les routes, les pistes ou les sentiers. Elle avait dans sa poche les pages du magazine pliées en quatre mais elle ne les sortait jamais. Elle suivait les panneaux, les gens, les éclats de voix ou les traces de pas laissées dans la terre grasse les jours de pluie. Elle s’arrêtait le soir, quand ses jambes refusaient de la porter. Elle dormait dans les fossés, les abribus, les granges ou les salles paroissiales.
Elle s’était même payé le luxe d’un gîte d’étape. Elle en avait apprécié le confort mais elle s’était vite sentie mal à l’aise dans ce dortoir qu’elle avait dû partager avec Paul, Baptiste, Cécile et Emmanuelle. Elle n’en avait que faire de leurs prénoms mais ils avaient voulu à tout prix se lier avec elle. Ils faisaient semblant de ne pas être gênés par son accoutrement et l’odeur aigre de sa veste en jean jamais lavée, et ils laissaient traîner leurs effets personnels en toute confiance. Ils lui avaient offert des dattes et des abricots secs pour l’étape du lendemain, de la pommade et des pansements pour soigner ses ampoules. Pourtant elle ne songeait qu’à voler leur argent et leurs vêtements de marque. Le lendemain matin, elle était partie tôt pour ne pas céder à la tentation, prendre de l’avance sur le sentier, les éviter, ne plus jamais les rencontrer.
Gaëlle ne savait pas exactement pourquoi elle avait quitté la ruelle aux pinsons. Elle avait senti qu’il fallait partir, que c’était le moment, comme quand elle s’était mise en route avec Ludo.
Ils avaient marché, tous les deux avec le chat Gribouille dans la capuche de Gaëlle. Ils voulaient être libres, sillonner le pays et même plusieurs pays, rencontrer des gens, faire une halte là où l’air leur serait plus respirable qu’ailleurs et repartir, un jour. Mais une fois dans l’impasse de la ruelle aux pinsons, leur mouvement s’était arrêté et le jour d’un nouveau départ n’était jamais venu. Parce que la flamme de l’aventure s’était affaiblie. La source de leur envie s’était tarie et l’insouciance choisie avait fait place à la passivité et à la dépendance. Ce chemin ne pouvait pas être le bon.
Seule, Gaëlle marchera jusqu’à ce qu’un endroit la retienne ou l’adopte, comme elle voulait le faire avec Ludo. Elle traversera champs, villes et forêts et un jour, dans une clairière, ou sous la fenêtre ouverte d’une cuisine à midi, qui sait, elle s’arrêtera peut-être pour de bon, saisie au gré du vent par un parfum de vie nouveau ou étonnamment familier. »
L’avis de… Christophe Henning (RCF) – extrait
« Il va se jouer quelque chose de fort entre ces deux femmes, jetées sur les sentiers. Sur les plateaux de l’Aubrac, elles sont s’observer, s’apprivoiser et finalement se révéler l’une et l’autre, avec leurs colères, leurs blessures, leur histoire. Gaëlle est une jeune femme rebelle, qui a flirté avec l’errance et la vie gâchée, qui bout intérieurement d’une rage que rien ne peut contenir, sauf, peut-être, le chemin. Jeanne est plus âgée, elle avance, blessée, comme réalisant une promesse, un défi qui l’obsède alors que ses forces s’amenuisent. Elles s’étaient bien jurées, l’une et l’autre, de ne pas se lier avec d’autres pèlerins sur la route, mais voici qu’elles cheminent ensemble, prennent des voies de traverse. La marche creuse son empreinte : « Elle s’allonge au soleil, la tête posée sur son sac à dos. La liberté épuise parfois. Les bretelles de son sac ont rougi la peau de ses épaules« , ressent Gaëlle. « Pour Jeanne, marcher c’est vivre, avancer grâce à la force des instants passés et des êtres aimés, sans jamais s’arrêter et, parfois, se laisser surprendre par une bête égarée.“ En effet, et c’est ce rythme lent, régulier, le souffle court parfois, qui ouvre des chemins d’intériorité. (…) Avec infiniment de grâce et de poésie, Sylvie Wojcik lève le voile sur l’intimité des deux personnages. Il n’y a rien de trop dans ce texte bref, au souffle retenu, à l’écriture chaude. Peut-être que l’essentiel, dans une telle traversée, c’est ce qui ne se dit pas, ce qui fleurit, entre les lignes. Comme des narcisses blancs qui percent dans l’interstice des pierres dures. »
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