En deux mots
Son mari ayant été violent, Eva est partie avec sa fille Lucie se réfugier dans un endroit isolé de Camargue. C’est alors que se produit un phénomène étrange. Lucie, comme tous les enfants de la planète, va pousser un cri en rêvant. C’est le début d’une longue série de phénomènes qui vont déstabiliser la planète et mettre Lucie en danger, malgré l’aide de Serge, le colosse qui habite dans le voisinage.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« J’ai d’abord oublié mon état.
C’était comme une guerre à l’autre bout du monde dont j’étais le territoire occupé. Mais depuis quelques mois la créature bouge, me déforme l’abdomen, se tourne et se retourne, fait des bosses sous ma peau tendue à se rompre, elle est devenue trop présente pour que je parvienne à l’enterrer. Cet être m’obsède et me tient éveillée. Bientôt, mon ventre se videra et je dormirai de nouveau.
Je n’arrive pourtant pas à me figurer la suite, comme s’il ne devait pas y avoir de suite.
Je n’en peux plus de mes jambes agitées et de mes nuits trop longues. L’insomnie a été mon tout premier symptôme. Depuis neuf mois, je dors à peine, alors que certaines femmes s’assoupissent si facilement durant leur grossesse. Je le sais, je les étudie, j’étudie leur sommeil, le leur, le mien, celui de milliers d’autres, j’analyse le sommeil des gens, je les observe s’endormir, rêver, se réveiller… J’ai choisi d’être neurologue pour me plonger dans le sommeil humain.
Ce qui s’agite dans mon ventre rêve aussi. Grâce à des images en temps réel et à l’enregistrement de son rythme cardiaque, j’ai suivi l’évolution du fœtus et vérifié que, depuis sa vingt-huitième semaine, il atteint bien le sommeil paradoxal, celui des rêves, celui qui ne repose pas, une gabegie d’énergie dont nul ne peut se passer.
Cet être qui m’occupe dort bien plus que moi, il dort presque tout le temps. Est-il possible qu’il me vole mon sommeil ? Qu’il dorme et rêve à ma place ? À quoi peut bien rêver une créature qui n’a rien vécu encore ?
Je l’ai d’abord observée froidement durant de longues échographies en trois dimensions, avant d’être happée par mon objet d’étude. Un matin, j’ai basculé en rêverie et, depuis, je plonge régulièrement dans mon ventre, j’y flotte dans un univers liquide, j’imagine les battements de mon cœur, le bruit de mes viscères, le râle de mes poumons, je goûte la clameur du monde extérieur perçue à travers ma chair, les vibrations de la ville contre ma peau tambour, les voix entendues comme derrière une porte, j’avale du liquide amniotique, je partage les toutes premières sensations de l’intrus dans son sac de peau, la mienne…
Dans mon corps bat le cœur d’un autre, un autre dont je connais le sexe – ce sera une fille –, les hoquets, les coups de pied, de coude. J’héberge en mon sein un être silencieux et invisible qui se nourrit de moi, me pille, me dévaste, une inconnue que je suis censée aimer avant même de la mettre au monde.
C’était une idée de Pierre d’avoir un enfant, je n’en ai jamais voulu, j’ai toujours été convaincue qu’être enceinte m’effraierait, que je me sentirais envahie, possédée par ce qui pousserait, invisible en moi, j’ai toujours su que je ne saurais pas être mère. Et l’époque ne donne pas envie. Même enceinte, je continue à juger l’inconscience des jeunes parents !
J’ai mis moins de temps que je ne le pensais à accepter d’être ainsi occupée. Autour du cinquième mois, quelques gouttes de sang dans ma culotte ont suffi à transformer ce parasite en enfant potentiel, la pensée de ne pas arriver à terme m’a soudain rendu l’envahisseur presque attachant.
Je me déchirerai par le milieu d’ici peu. Rien de plus naturel ni de plus inquiétant. Est-ce que porter la vie me rapproche de la mort ?
Je me sais à peine capable de m’occuper de moi-même, pourtant je vais enfanter et je ne me dépêtrerai plus de ce lien qui se tisse. Je suis piégée. Je ne peux plus abandonner, c’est trop tard, il va falloir souffrir. Comment ai-je pu me mettre dans cette situation absurde ? Mettre un enfant au monde !
Je tente de me rassurer en me disant que je ne vivrai pas d’autre accouchement : cet enfant sera unique, Pierre et moi n’avons pas prévu de renouveler l’expérience.
Tout cela doit être tellement abstrait pour lui, certes il vit à mes côtés, il partage mon lit et il a vu mon corps gonfler – mon pauvre corps énorme et chamboulé qu’il ne désire plus et pour lequel il éprouve même un certain dégoût –, mais il est 4 heures du matin et il ronfle. Je le déteste d’être endormi, alors que je veille. Je le déteste de pouvoir s’échapper avec cette facilité… Un sommeil de brute !
Mes mollets se durcissent soudain en une double crampe. J’en ai l’habitude, j’en souffre toutes les nuits depuis des mois, toutes les nuits, et, parfois, je les provoque pour que cesse cette sensation désagréable dans mes jambes agitées. Je crispe mes muscles jusqu’à la contracture. Je préfère que la douleur arrive tout de suite plutôt que de l’attendre trop longtemps.
J’entame un mouvement pour m’adosser à la tête du lit, j’étire mes mollets en ramenant la pointe de mes pieds vers mes tibias et soudain mon ventre craque, je l’entends craquer, une membrane s’est déchirée en moi, mais, étrangement, seuls mes mollets me font souffrir.
Je m’immobilise, effrayée par cette sensation tellement singulière, et j’attends, figée dans les ronflements de Pierre. En respirant à peine pour ne rien empirer, je relève mon tee-shirt afin d’explorer mon corps à tâtons. Mon abdomen n’est pas fendu, mais lisse et dur sous mes doigts.
Ce craquement pourtant je l’ai entendu, ou au moins ressenti, je ne sais déjà plus. Je me calme un peu et parviens à me redresser davantage. Un liquide tiède coule entre mes cuisses.
Du sang ? Est-ce que je baigne dans mon sang, tandis que Pierre continue de ronfler ? Est-ce que je me vide comme un pot cassé ?
Je glisse ma main sous mes fesses, contre mon sexe. Il faudrait allumer la lampe de chevet pour voir si c’est vraiment du sang, mais mon autre main ne trouve pas l’interrupteur. Comme je ne parviens ni à crier ni à articuler la moindre phrase, je me contente de donner de légers coups de coude à Pierre, qui râle en se tournant vers le mur. Je porte alors mes doigts mouillés à ma bouche pour goûter ce qui me sort du corps. Le liquide est insipide, il n’a pas ce goût de fer du sang. Ça me rassure tant que je repars explorer ma table de chevet. Je sens enfin le fil électrique sous ma paume et je le suis jusqu’à l’interrupteur. Lumière.
Mes mains ne sont pas tachées, le liquide est incolore, pourtant je n’ai pas pissé, non, c’est autre chose. Je m’assois au bord du lit et ça coule de plus belle, sans miction. Du liquide amniotique !
Comme je suis bête d’avoir paniqué pour si peu ! Et dire que je suis médecin ! La poche des eaux s’est rompue, voilà tout ! Il faut partir pour l’hôpital. Pierre ! Pierre ! Comme il ne réagit toujours pas, je décide de prendre une douche avant de le réveiller pour de bon.
Sous l’eau tiède, mon ventre fêlé ne me paraît pas moins énorme qu’hier. À mesure qu’il a poussé, il m’a caché mon pubis, puis mes pieds, il m’a confisqué toute une partie de moi-même. Reverrai-je un jour le bas de mon corps ?
Oui, très bientôt. L’enfant sortira dans les temps et je serai tranquille, débarrassée, je récupérerai ma finesse de moineau, mon sexe et mes jambes, tout ce que ma grossesse m’a confisqué, je pourrai me retrouver et dormir. Une fois la créature expulsée, il me suffira de me caler des boules Quies dans les oreilles pour l’oublier et faire mes nuits.
Dans la voiture, Pierre n’est pas suffisamment réveillé pour être de bonne humeur. Il panique, mais sans l’avouer, il n’avoue jamais ces choses-là, il s’énerve, ne sait plus comment atteindre la maternité, il se perd dans Paris où le jour ne va pas tarder à se lever. Je tente de lui conseiller un itinéraire, mais il me dit de la fermer, de m’occuper de mon ventre, de cesser d’avoir un avis sur tout.
Ce n’est pas grave, je ne suis pas pressée et je l’aime malgré tout. Je me tais et le laisse à sa fureur.
J’ignore comment les choses vont se dérouler ensuite, malgré ce que mes amies m’ont raconté, malgré mes études de médecine et les cours de préparation à l’accouchement, je n’ai rien appris, rien retenu, rien compris. Je ne suis pas du tout pressée d’être mère. Et Pierre, qu’en pense-t-il ? Lui qui ne parvient plus à nous sortir du labyrinthe et accélère dans les rues désertes sans savoir où il va.
Soudain mon ventre, comme pris dans un étau invisible, se contracte tant qu’il me coupe la respiration. Cette fois, c’est douloureux, bien plus violent que les crampes aux mollets. Assise à la place du mort, je me cambre de douleur en souhaitant que Pierre arrête de tourner en rond, qu’il trouve la sortie, que l’enfant trouve la sortie, que nous échappions au labyrinthe. La douleur revient encore et encore, tandis que Pierre s’égare toujours plus en gueulant et que la voiture fait des tours et des détours dans la cité morte. Il a perdu le fil, il en pleurerait de rage. Bientôt le jour poindra.
Arrivée à la maternité, je suis prise en charge par une infirmière qui, d’une voix lasse de fin de nuit, me demande de me déshabiller, de ne garder que mon tee-shirt et mon masque chirurgical, et de m’allonger sur une table obstétrique, avant de ceindre mon ventre d’une double sangle à fermeture velcro reliée à un moniteur chargé de mesurer mes contractions et le rythme cardiaque du bébé.
Sous la lumière blanche, je suis installée les jambes écartées et les pieds posés sur des étriers. Quand la sage-femme entre dans la pièce, elle me salue, se présente froidement et me pose quelques questions en plongeant ses doigts gantés dans mon vagin pour mesurer l’ouverture et la souplesse de mon col.
Je n’ai jamais effectué de stage en obstétrique pendant mes études, je lui avoue que je n’y connais rien, que ça m’a toujours un peu rebutée. La naissance a quelque chose d’écœurant et d’horrifique à mes yeux. La sage-femme me regarde à peine en retirant ses gants – m’a-t-elle entendue ? –, elle conclut que le travail est bien entamé. Pierre demande si ce sera long, s’il doit attendre ici ou s’il peut rentrer chez lui pour se doucher et bosser. Il a un cours important à préparer et a oublié d’embarquer son ordinateur. La sage-femme répond que c’est très variable en fonction des femmes. La poche des eaux est rompue, le col déjà dilaté à sept, les contractions fortes, un plateau est possible, mais elle pense que cela ne devrait pas trop tarder bien que je sois primipare. Il vaut donc mieux qu’il ne s’éloigne pas s’il ne veut pas manquer l’arrivée de son enfant. Elle sort de la pièce en disant qu’elle nous laisse un moment, qu’elle revient avec l’anesthésiste.
Nous restons seuls tous les deux. Pierre ne tient pas en place, il retire ce masque qu’on nous impose, fait les cent pas, tourne autour de mon corps, en orbite autour de ce ventre rond comme un astre. Pas trop tarder, cela ne veut rien dire ! Tout l’agace. Il critique l’apathie du personnel, égrène des mots sans intérêt, me reproche d’être ailleurs et de ne pas l’écouter.
Il n’a pas tort, j’ai décroché, je fixe le plafond bleu ciel.
Pierre, mon pauvre amour, parle, parle, pour évacuer son impuissance, mais c’est vrai que moi, je m’en fous. Je profite de ce moment de répit sans contraction et je me sens soudain tellement calme. Malgré la colère de Pierre, malgré le vacarme de ses pas, malgré l’esclandre qui couve et le monde en déroute, je m’endors enfin.
Une nouvelle vague déferle, me réveille, me secoue, me soulève de la table. Une main énorme et invisible me serre le ventre, me presse comme un agrume, m’arque vers le plafond bleu ciel. Je panique, c’est trop violent, je ne tiendrai pas, je ne veux plus être là, je veux partir. Sans souffle, je dis que j’abandonne, que c’est trop douloureux, une torture. L’infirmière est de retour. Pierre exige une péridurale, tandis que la soignante profite de l’accalmie qui suit pour me piquer au bras. Elle a à peine le temps de poser sa perfusion qu’une autre contraction arrive, plus intense encore que la précédente. Je hurle ! Mes yeux tombent sur Pierre, immobile, soudain minuscule dans un coin de la pièce.
Quelque chose est descendu dans mon bassin, l’intruse s’est déplacée, décrochée, elle appuie avec force sur mon périnée qui me brûle, sa tête doit tenter de passer, je n’ose pas le vérifier en touchant mon sexe en feu, il me paraît si loin, à l’autre bout de mon corps, caché derrière mon ventre colline, inaccessible. Elle est là, je le sais, je le sens. Je dis : Elle arrive.
L’infirmière sceptique jette un coup d’œil entre mes jambes, avant de se précipiter dans le couloir en appelant la sage-femme.
Les deux femmes reviennent au pas de charge, accompagnées d’une troisième, leur rythme s’est accéléré, elles m’installent rapidement pour l’accouchement, disent-elles. Des appuis-jambes sont sortis du chapeau, ainsi que des barres latérales en fer. Pendant que l’équipe s’active autour de moi, Pierre, toujours immobile dans un coin, reste bloqué sur la péridurale et devient menaçant.
Il est trop tard, monsieur, calmez-vous ! Il faut y aller maintenant. Il faut pousser, votre bébé est là !
Je suis incapable de me souvenir de mes cours de préparation à l’accouchement, je n’ai jamais rien vécu d’aussi violent. Face à ces femmes inconnues, je me vide de tout, me sens partir, perds les pédales, je ne maîtrise plus rien et je me noie dans cet événement aussi naturel que la mort. Ça sent la merde et le sang ! Je savais bien que je n’étais pas faite pour ça ! Pour être mère ! Je n’aurais jamais dû céder, mais je cède toujours à Pierre et de plus en plus facilement.
Haletant sous le masque qu’on m’a interdit de retirer, je m’accroche aux murs pâles de la pièce, au plafond bleu ciel, aux paroles des sage-femmes et de l’infirmière, aux barres en ferraille de la table d’accouchement, à la main de mon mari, froide et raide d’angoisse, je m’accroche à n’importe quoi, aux images qui surgissent dans ma tête, ces illustrations du Géant égoïste et de Nils Holgersson, des livres que j’adorais enfant, et que j’ai ressortis hier pour cette créature qui se fraye un chemin jusqu’à notre monde.
Est-ce qu’elle rêve en naissant ? Est-ce qu’elle souffre ? Oui, j’imagine que c’est douloureux pour elle aussi, comme passer la tête la première par le chas d’une aiguille. Je pousse comme on chie dans une semi-conscience en fixant le ciel bleu du plafond, j’entends la sage-femme m’encourager entre les vagues, je l’entends me dire de ne plus pousser, d’attendre une seconde pour éviter de me déchirer, je tente de respirer dans le bleu ciel, mais c’est impossible d’obéir à la voix, de ne pas pousser, ça fait trop mal, mon sexe est distendu, je pousse de toutes mes forces, pour me débarrasser, le regard perdu au plafond, perdu dans le bleu du ciel qui se déchire, perdu…
Et j’expulse… un bruissement d’ailes. Je sens des plumes me caresser l’entrejambe, des dizaines d’ailes blanches battent contre mes cuisses ouvertes, je vois des oies sauvages s’échapper de mon corps, tout un vol d’oies sauvages partir à tire-d’aile avec ma douleur et gagner le ciel bleu de ce petit matin de mai. »
L’avis de… Laetitia Davro (Le Point) – extrait
« L’onirisme, le merveilleux collent à la plume de Carole Martinez depuis Le Cœur cousu, son premier roman, au succès confirmé par l’inoubliable Du domaine des Murmures, prix Goncourt des lycéens 2011. Dors ton sommeil de brute s’ajoute à la bibliothèque de ses contes cruels, qui nous dévorent autant que nous les dévorons.
Puisant dans nos peurs ancestrales la matière d’une histoire résonnant avec notre époque, le récit brosse le tableau d’un monde qui bascule à force d’avoir été négligé. Aussi isolé soit-il, le trio formé par Eva, Serge et Lucie est à l’épicentre d’un drame contre lequel nulle richesse et nulle patrie ne peuvent prémunir : embarqués dans le même bateau que le reste de l’humanité, il leur faudra conjurer les ombres de leur passé pour espérer survivre à ce cauchemar. »
Vidéo
Carole Martinez présente son roman « Dors ton sommeil de brute ». © Production Babelio
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