
Certaines séries marquent leur époque au point qu'on en reparle des décennies plus tard. Certaines deviennent même des légendes presque malgré elles ! Battle Chasers a fini par appartenir clairement à la seconde catégorie. Lorsque Joe Madureira lance cette série en 1998, le monde des comics est en pleine effervescence. Les éditeurs indépendants bousculent enfin le monopole de Marvel et DC, et l'ancien dessinateur star des X-Men en profite pour donner vie à un projet totalement personnel. Le succès est immédiat. Son mélange d'heroic fantasy médiévale, de science-fiction et d'influences manga tranche avec tout ce qui se fait alors, au point de devenir l'un des titres emblématiques de cette période. La suite est malheureusement moins glorieuse : des retards à répétition, neuf épisodes seulement, puis un silence interminable lorsque Madureira quitte les comics pour l'industrie du jeu vidéo. Pendant bien des années, Battle Chasers est ainsi resté l'une des grandes promesses inachevées de la bande dessinée américaine. Une frustration d'autant plus forte que la série avait tout pour durer. Son univers possède en effet une qualité rare : il semble immédiatement familier tout en affichant une personnalité très affirmée. Ici, la magie alimente aussi bien les sortilèges que des machines improbables. Les dirigeables croisent des dragons, les chevaliers combattent aux côtés de soldats équipés d'armes futuristes et les golems mécaniques côtoient des créatures fantastiques. Certains parlent d'« arcanepunk », et le terme n'est finalement pas si mal trouvé. Madureira pioche dans tous les codes de la fantasy et de la science-fiction, les mélange sans complexe et construit un terrain de jeu où tout paraît possible. Au centre de cette aventure gravite une galerie de personnages particulièrement attachants. Gully, petite fille propulsée malgré elle au cœur du conflit après la disparition de son père, hérite de mystérieux gantelets capables de faire d'elle une guerrière redoutable. Elle croise bientôt la route de Garrison, héros déchu incapable de surmonter la mort de son épouse, du vieux mage Knolan, aussi sage qu'insaisissable, du golem Calibretto, probablement le personnage le plus humain (et c'est paradoxal !) de toute la série, et de l'inoubliable Red Monica, voleuse et mercenaire qui n'a besoin de personne pour exister. Juste de sa poitrine surgonflée.
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Mais ce qui frappe avant tout, c'est la démesure assumée de l'ensemble. Chez Joe Mad, tout est plus grand, plus massif, plus spectaculaire. Les épées défient les lois de la physique, les armures semblent peser plusieurs tonnes, les monstres occupent parfois une page entière et les combats explosent littéralement sous les yeux du lecteur. Son trait, nourri de manga mais profondément enraciné dans le comic book américain, déborde d'énergie. Là où d'autres auraient sombré dans la surenchère gratuite, Madureira trouve un équilibre étonnant entre extravagance et lisibilité. Chaque planche respire le plaisir de dessiner en liberté. Et pourtant, Battle Chasers ne repose jamais uniquement sur son esthétique. Derrière le spectaculaire se cachent des personnages blessés, des relations qui évoluent avec naturel et une aventure qui prend le temps d'installer bien des mystères. La série ne révolutionne sans doute pas les codes de la fantasy, mais elle les manipule avec une telle sincérité et une telle générosité qu'il devient difficile de ne pas se laisser entraîner. Son principal défaut n'a d'ailleurs jamais été artistique. Il est éditorial, comme annoncé plus haut. Les délais de publication deviennent rapidement catastrophiques (jusqu'à seize mois d'attente entre deux épisodes) avant que la série ne s'interrompe définitivement en 2001. Il aura finalement fallu patienter plus de deux décennies pour que Joe Madureira revienne à son univers, remplacé au dessin par le Français Ludo Lullabi, afin d'offrir une conclusion à ce premier grand chapitre. Une attente qui semblait ne jamais devoir prendre fin, à peine mitigé par un jeu vidéo et une aura quasi intacte. L'intégrale publiée par Delcourt au début du mois de juillet permet enfin de redécouvrir cette aventure dans les meilleures conditions. C'est un peu plus classe et sérieux que les fascicules de Semic, non ? Les neuf épisodes historiques y côtoient les trois chapitres conclusifs, ce qui offre pour la première fois un ensemble cohérent, renforcé par les bonus, à savoir Battle Chasers : Red Monica, les crayonnées de la première version du numéro 10, et toute une floppée de couvertures et croquis en cadeau. Certains classiques peuvent survivre à tous les retards du monde, surtout quand Delcourt leur réserve ensuite ce genre d'écrin.

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