En deux mots
Quand Victor Bromier rencontre Corine, il vient d’être licencié et ne veut pas avouer la chose à sa femme et son enfant. L’alcool aidant, il se retrouve dans le lit puis dans a vie de la jeune fille. Avant de partager ses idées révolutionnaires et réaliser quelques braquages en duo et à se retrouver en cavale.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« LE BAR
Il pleuvait comme ça depuis trois jours, une eau lourde et grasse frappant au visage les passants les plus téméraires.
À première vue, Victor Bromier semblait de ceux-là.
Lui aussi arpentait les rues de Lyon d’un pas décidé, fuyant même, quoique sans véritable but précis, puis stoppant sur les quais, Bromier, sans un regard pour la cathédrale qui surplombait l’endroit, les yeux perdus dans les eaux glauques de la Saône, avec l’espoir improbable qu’une vague vînt l’emporter.
Il ne pouvait se résoudre à sauter. Pas plus qu’il n’envisageait la pendaison ou l’empoisonnement. Était-ce la fierté, ou bien une certaine forme de lâcheté, une force étrange l’empêchait de mettre fin à ses jours.
Il n’avait plus d’autre choix, pourtant, que de rentrer à la maison, malgré la honte et la colère, affronter femme et enfant pour leur dire la vérité. Mais un petit verre, d’abord, un seul, se promit-il. De quoi se donner un peu de courage.
Un bar-tabac faisait justement l’angle du quai Saint-Antoine et de la rue d’Algérie. Victor s’arrêta un instant devant l’entrée. Sur la porte vitrée, son reflet consistait en une silhouette dégoulinante habillée d’un costume gris et d’un imperméable beige. On lui devinait une odeur d’after-shave et une calvitie naissante que cachaient mal des cheveux bruns et mi-longs plaqués en arrière. Le menton était carré, frais, les yeux clairs, les lèvres fines et surlignées d’une moustache épaisse. On ne lui donnait pas vraiment d’âge ; trente, quarante ans, qui sait ? Sans doute quelque part entre les deux.
À son arrivée, une cloche tinta et, dans un même élan, les habitués du comptoir tournèrent leurs gueules avinées vers l’étranger. Il fallut une minute, le temps pour Victor de commander une pression et s’installer à une table près du flipper, pour que les conversations reprennent leur cours.
L’endroit cuvait sous une épaisse fumée de tabac américain. Les débats s’enchaînaient : vitupérant contre Giscard, blâmant le prix du fioul, louant les charmes de Jessica Lange, tout ça sans ordre particulier.
Oubliant vite ses promesses, Victor commanda un second demi ; ça lui laisserait le temps de penser un peu, s’était-il convaincu. Il y noya tout ce qu’il put de remords, de plaintes, de désarroi, et cela fait, passa au Jack Daniel’s, plus tout à fait sûr de vouloir rentrer chez lui.
L’USINE
On lui avait annoncé la chose un lundi matin.
Victor avait pénétré le hall d’entrée de l’usine avec dans sa démarche quelque chose d’habituellement satisfait, avait salué Christine de l’accueil, qui lui répondit sans même lever les yeux de sa paperasse. À peine avait-il rejoint son bureau et retiré son trench-coat que le dénommé Lapin, collègue et copain de longue date, l’avait happé :
– Aaah, Bromier ! Alors, ce petit dîner samedi soir ? Sympa, non ?
– Oh, dis donc, qu’est-ce qu’on s’est mis !
– Ah, mais je t’avais prévenu, la cave du père Lapin, c’est pas de la rigolade, hein !
– Va me falloir la semaine pour m’en remettre avec tes conneries… j’vais être beau à voir, tiens, chez les clients…
– Justement, avait conclu Lapin en reprenant soudain son sérieux, en parlant boulot, y’a Lefebvre qui t’attend dans son bureau.
– Lefebvre ? s’était étonné Victor. Qu’est-ce qu’il m’veut, le vieux ?
– L’a pas précisé. Seulement qu’il voulait te voir. Et dès que t’arrives.
– Merde, putain… avait conclu Victor, se débarrassant de son imper à même le sol et se précipitant vers l’atelier de fabrication.
Il traversa l’endroit sans prêter attention aux ouvrières qui s’esquintaient la vie à la confection de parapluies bon marché, puis emprunta un escalier jusqu’à l’étage.
D’ici, un coup d’œil suffisait à repérer le moindre problème ou le signe d’un quelconque dilettantisme parmi les travailleuses. En toute logique, Lefebvre y avait placé son bureau ; veillant sur ses ouailles à la façon du berger, les dominant pareil à un dieu tout-puissant, c’est selon.
Victor toqua trois coups faiblards à la porte, impressionné comme toujours par les lettres d’or formant ces peu de mots : Président Directeur Général. Il attendit qu’une voix se fît entendre mais rien ne vint. Il retenta sa chance de façon plus vive, sans plus de succès.
Face au silence de la porte, Victor ne sut que faire. L’attente d’une réponse lui était une torture. Comme il faisait les cent pas pour passer le temps et ses nerfs, des gouttes de sueur commencèrent à perler sur son front, un frisson à traverser son pauvre corps.
Il essaya de chasser les idées noires et peu à peu, s’imaginant gratifié d’une possible augmentation ou d’une prime de fin d’année – après tout, Noël n’était plus très loin –, Victor commença à se sentir mieux, et bientôt tout à fait optimiste ; un rictus idiot finit même par barrer sa gueule d’ange. D’ailleurs, la porte s’ouvrit et Lefebvre accueillit Victor avec un genre de sourire :
– Ah, Bromier ! Asseyez-vous, je vous en prie, proposa-t-il en pointant du doigt un fauteuil club.
Lui-même prit place au centre d’un long canapé en cuir.
– Merci m’sieur Lefebvre, articula mal Victor.
Le pédégé n’était pas homme à perdre son temps en politesses, aussi préféra-t-il passer directement à ses propres considérations :
– Bon, mon cher Bromier, vous n’êtes pas sans savoir que le secteur du parapluie vit un sacré chambardement. La faute à cette concurrence chinoise dont vous avez sûrement entendu parler.
Victor approuva d’un hochement de tête mais ses pensées, déjà, étaient ailleurs : à la moquette marron qui devait être là depuis toujours ; à la scène de chasse, au-dessus du bureau, dont il désapprouvait la violence ; au visage de Lefebvre, qu’il observait comme pour la première fois.
– Ajoutez à cela le prix du baril qui s’envole, le cours du franc qui dégringole… Je ne vous fais pas de dessin, Bromier : les affaires vont mal. Très mal.
Sur ces mots, Lefebvre se saisit d’une bouteille de cognac et en servit deux verres.
– À vrai dire, les chiffres sont alarmants, nous sommes à deux doigts de la faillite.
Lefebvre but le sien cul sec, se moquant de l’heure somme toute assez matinale, et reprit :
– J’en suis le premier chagriné, appuya-t-il avec emphase. Pensez donc, une entreprise que mon père a fondée il y a cinquante-neuf ans, le fleuron de l’industrie du parapluie.
Victor, lui, ne toucha pas à la moindre goutte de son breuvage. Il restait concentré sur son patron, relevant avec soin chacun des ravages causés par la vieillesse : crâne dégarni et menton dégoulinant, fond de l’œil jaune et peau tachée de brun, nez pataud, oreilles lourdes et dents grises.
– Vous êtes un type honnête et travailleur, Bromier, c’est rare… et très apprécié des différents services, qui plus est.
Victor n’ayant pas prononcé plus de trois mots jusque-là, Lefebvre y vit le signe d’un renoncement rapide, si bien qu’un peu de bave à la commissure de ses lèvres témoignait de sa délectation devant une victoire si facile.
– Mais dans ces circonstances, vous comprendrez que je n’ai d’autre choix que d’opérer à des restructurations internes.
Le magnat du parapluie en profita néanmoins pour se lever, se placer derrière Victor et poser sur son épaule une main lâche.
– Si ça ne tenait qu’à moi, je me sacrifierais volontiers en lieu et place de mes équipes. Mais enfin, un capitaine ne quitte pas le navire en pleine tempête, n’est-ce pas. Il s’agit de l’avenir de l’entreprise et de ses salariés. Ce sont des familles entières qui comptent sur moi pour trouver une solution à cette crise…
Les mots semblaient peu à peu se disperser dans l’air sans plus atteindre Victor. Celui-ci sentit monter en lui une chaleur qu’il ne connaissait pas. Comme une fièvre brutale. Empoisonnant tout son être.
Il but finalement son verre d’un trait, se leva et dans un même mouvement, s’avança vers Lefebvre.
– T’es en train de me dire que j’suis viré, c’est ça ? hurla-t-il tandis que le pédégé reculait face aux abois, bientôt coincé contre le mur. Et comment j’vais faire, moi, avec ma femme et ma gosse ? T’y as pensé à ça ?
Comme l’autre préférait se taire, Victor s’énerva de plus belle :
– Tu vas répondre, ouais ? Comment j’vais faire, moi ? Il empoigna Lefebvre par le col de sa veste et lui colla une baffe.
– Ça ne va pas, Bromier ! Qu’est-ce qui vous prend ? protesta Lefebvre.
Victor réitéra le coup de la baffe et beugla de plus belle :
– Ta gueule ! Tu vas fermer ta sale petite gueule maintenant ! Ok ? Tu vas la fermer !
Surpris par tant de colère, l’autre acquiesça bêtement et Victor en profita pour le balancer à travers la table. Le tout se brisa dans un fracas et un peu de sang coula depuis le front du président.
Un temps s’écoula dans le silence.
Et puis Lefebvre se redressa, lentement, évitant tout geste brusque. Il fixa Victor d’un regard implorant.
– Enfin Bromier, calmez-vous, je suis votre patron tout de même… tenta-t-il sans espoir. Un peu de respect que diable !
Victor se mit alors à tourner autour de Lefebvre à la façon d’un boxeur, mimant quelques coups fameux: crochet du droit, uppercut, Finte de corps, direct du gauche, frôlant tour à tour le visage et le ventre de l’adversaire, prenant soin de ne jamais le toucher.
Victor tournoyait de plus en plus vite, riait comme un fou, grimaçant et criant à la face de Lefebvre jusqu’à ce que celui-ci, de peur, ne finisse par perdre l’équilibre et ne s’écroule à nouveau.
Bromier s’arrêta et posa un œil triste sur le vieux, gisant telle une loque sur la moquette marronnasse.
– Pauvre type ! conclut-il en crachant près de son visage. Et il quitta le bureau, bouteille de cognac au poing. »
L’avis de… Nicolas Ungemuth (Le Figaro magazine)
« L’action se passe en 1979, à Lyon. Giscard est en fin de règne, le punk et la new wave sont à la mode. Pas pour Victor, marié et père de famille, qui travaille dans une entreprise de parapluies comme Jean-Pierre Marielle dans Les Galettes de Pont-Aven. Un beau jour, il est viré, et part noyer son chagrin à grand renfort de bière puis de Jack Daniel’s dans un bistrot du coin. Il y rencontre Corinne, jeune fille rebelle et d’extrême gauche, en guerre contre le monde entier. Elle écoute les Cure et David Bowie. Victor aime Rush et Supertramp, dont l’abominable scie The Logical Song envahit les ondes. En gros, c’est un plouc. Corinne est consternée par ses goûts musicaux, mais en fin de compte, les deux se mettent en couple.
La jeune fille abreuve son amant de discours sur Marx, Mao, et toute la clique de joyeux drilles. Lui cite Poniatowski et est persuadé que Chirac sera président en 1981. Un jour, l’argent manque, la petite punkette persuade le naïf de gagner de l’argent en braquant des banques. Ils passent à l’acte avec succès. S’ensuit une drôle de cavale en DS ou en R5, direction le sud de la France… Dimitri Kantcheloff avait été repéré avec l’excellent Vie et mort de Vernon Sullivan. Cette fois-ci, il change d’époque et truffe son roman de clins d’œil à Joël Séria, Bertrand Blier, Georges Lautner et Patrick Manchette. Son style raide et sec colle parfaitement avec son sens de la dérision, son humour fait mouche tout au long de cette histoire rocambolesque évoquant des temps oubliés, et pour une fois, cela ne se passe ni au Palace ni aux Bains Douches. C’est, une fois de plus, une réussite absolue : il est temps de rire un peu. »
Vidéo
© Production Europe 1
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