En deux mots
Cléo Louvent s’offre un break de trois semaines sur une île déserte. L’occasion pour elle de revenir sur sa vie, de refaire le chemin qui l’a conduite de Paris à Malibu sur les chemins de la gloire. La certitude chevillée au corps qu’elle serait célèbre un jour a fini par se vérifier au prix d’un travail acharné. La chanteuse, qui prépare un troisième album, est désormais à la tête d’une véritable entreprise qu’il faut gérer d’une main de fer.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« La célébrité est ma vie. Celle que je savais que j’aurais, celle que j’ai fait en sorte d’avoir. Est-ce que j’étais préparée à un tel succès ? Bien sûr que oui. J’ai toujours considéré que ce qui m’attendait n’était pas une existence mais un destin. Ma route serait exceptionnelle, ma trajectoire hors du commun.
Quand on évoque la célébrité on pense aux paillettes, au glamour, à l’argent, aux fans dévoués, au prestige, à la reconnaissance. Mais il faudrait aussi citer le sentiment de supériorité constant, l’ivresse de la richesse, les commentaires incessants, la vanité, l’hypocrisie, l’impunité. La célébrité est une drogue dure, un monstre féroce. Et je suis allée la chercher avec ma rage, avec mes ongles, avec mes dents.
L’extrême notoriété a libéré la bête en moi, impitoyable et cruelle. Autant le dire d’emblée : je me suis sali les mains. À mon niveau, tout le monde a des cadavres dans les placards. Ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs. La célébrité est une prise de guerre – personne n’est jamais prêt à y renoncer.
À trente-deux ans, je suis au sommet d’un château que j’ai construit seule avec mes chansons. Je ne crois pas à la chance. Je ne crois pas au réseau d’amis influents. Je ne crois pas au plafond de verre. Je ne dois ma réussite qu’à mon talent, à mon caractère et à la méritocratie. Alors si j’avais pu être honnête le soir de ma dernière remise de prix, je n’aurais remercié qu’une seule personne lors de mon long discours : moi-même.
Trois semaines sur une île déserte au milieu de l’océan Pacifique. Un lieu sans eau ni électricité, sans aucun contact avec le monde extérieur. C’est le genre de fantasme que la célébrité permet d’acheter. Quand on a tout, il faut bien faire preuve d’un peu d’imagination pour ses vacances d’été.
Hier, j’ai passé dix heures dans un jet privé. On a atterri près de Tahiti ou des Fidji, à moins que ce ne soit Hawaï. Je suis montée à bord d’un second avion, puis d’un hydravion. Une heure plus tard, l’île est apparue : un atoll perdu dans l’immensité.
Océan à perte de vue, sable blanc, lagon somptueux, je me promène sur une carte postale. Des nuées d’oiseaux marins font escale sur les rochers, la nature est luxuriante, on devine les averses fréquentes, la citerne qui récupère l’eau de pluie est pleine. Cocotiers, bananiers, orangers, je ne risque pas de mourir de faim. Les yeux vers le large, je cherche une terre à l’horizon, un point d’ancrage pour fixer mon regard. Il n’y en a pas.
Mon unique abri pour les trois prochaines semaines est un cabanon sur la plage. L’habitation est charmante, construite sur pilotis, avec une terrasse face à l’océan. La charpente en bois, haute et inclinée, retient un toit recouvert de feuilles de plantes tropicales tressées. À l’intérieur, une seule pièce à l’ameublement sommaire : un lit simple, une commode, une table, deux chaises. Les provisions sont rangées dans un placard : du riz, des fruits, du poisson séché, des tubercules, des boîtes de conserve, cent litres d’eau minérale. J’ouvre les tiroirs pour terminer mon inventaire, rassemble mon maigre butin sur le sol : un réchaud, deux bonbonnes de gaz, des palmes, un masque de plongée, une lampe de poche, une machette, une boîte d’allumettes, une moustiquaire, un purificateur d’eau, un filet de pêche, un globe terrestre, une Bible. Rien sur les murs, pas la moindre décoration, pas d’horloge, pas de miroir. Rustique pour des vacances à 500 000 dollars. Mais il n’y a pas de secret : plus c’est cher, moins il y a de wifi. Je paie le prix fort pour être au milieu de nulle part, inaccessible aux regards, aux téléphones portables, aux objectifs des paparazzi – et aux sollicitations incessantes de mes équipes. Cette année, je m’offre le plus beau des cadeaux : qu’on me foute la paix.
J’ai entendu parler de cette île pour la première fois il y a six mois. Ce soir-là, je fais une apparition très attendue à la fête qui clôt une remise de prix où j’ai encore tout raflé et enchaîné les discours de remerciement. Un peu plus tôt, un trophée à la main, j’ai rendu hommage à mon public à quatre reprises, des trémolos dans la voix et les larmes aux yeux. C’est la première chose à apprendre : pleurer sur commande. On connaît la chanson. Il faut se montrer émouvante et fébrile, avoir le triomphe modeste, expliquer qu’on fait de la musique pour ses fans, saluer les équipes de l’ombre en citant une longue liste de noms qui n’évoquent rien à personne.
Natalie Holmes se tient près du bar de l’afterparty, une coupe de champagne à la main. Je ne l’ai pas croisée depuis plus d’un an, et cette année a été mouvementée : séparation, trahison, tourmente médiatique, drame, sortie triomphale de mon troisième album. Natalie Holmes et moi avions une poignée d’amis en commun mais ces amis se sont transformés en ennemis, alors je suis prête à parier qu’elle fera comme si elle ne m’avait pas vue, les yeux baissés sur ses escarpins Jimmy Choo. Perdu. Elle s’approche avec un grand sourire. C’est fou comme le succès fait oublier les inimitiés. Ma nouvelle assistante me chuchote à l’oreille le titre du dernier film dans lequel elle a joué, le nom du réalisateur, la date de sortie. Je veux bien faire la conversation, mais il me faut un minimum de matière.
Natalie commence par me féliciter pour mon album (accroche qui manque d’originalité) et pour les quatre trophées que j’ai remportés ce soir (quelle platitude), puis me confie qu’elle repense souvent à nos discussions chez John Cutler à Los Angeles (je n’en ai aucun souvenir). Décidément, sa robe lui écrase les bras ; j’adore les bustiers, mais ce n’est pas flatteur pour tout le monde (qu’est-ce que son styliste a foutu ?). La mâchoire serrée pour ne pas bâiller, je voudrais être partout sauf ici à discuter avec une actrice insipide. Je suis sur le point de m’éloigner poliment quand la conversation prend un tour inattendu. Natalie Holmes pose une main complice sur mon poignet et se met à me raconter ses dernières vacances.
– Ce n’était pas vraiment des vacances, plutôt une expérience, murmure-t-elle.
– Comment ça ?
– Je n’ai pas le droit d’en dire plus, mais je te jure que ça a changé ma vie.
– À ce point ?
– Tu ne peux pas imaginer. Je ne m’attendais pas à être aussi bouleversée… Je peux te donner le numéro si tu veux.
– Oui, pourquoi pas.
– Mais je ne te garantis rien. Ça ne fonctionne que par bouche-à-oreille, les places sont extrêmement limitées. J’ai entendu dire que Selena Gomez attendait depuis des mois de pouvoir y aller.
Si j’en crois Natalie Holmes, tout le gratin d’Hollywood défile en secret dans cet endroit « top secret » et « très exclusif ». Évidemment, c’est exactement ce qu’il faut dire pour me donner envie d’en être. Pas de méga-yacht, pas de villa aux Bahamas, pas de château en Toscane, mais trois semaines sur une île privée dans le Pacifique. « Une aventure à la Robinson Crusoé », « une retraite spirituelle », « une expérience de bout du monde », « un lieu si reculé que plus rien n’existe ». J’ai du mal à imaginer Natalie Holmes passer l’été sans climatisation et pêcher au harpon, mais pourquoi pas. « C’est là que Christopher Nolan a eu l’idée de son film Interstellar » ; « Taylor Swift y dépose ses valises une fois par an, elle s’y ressource et trouve l’inspiration pour de nouvelles chansons » ; « Il paraît que l’île a appartenu à Francis Scott Fitzgerald, il y aurait écrit les premiers chapitres de Gatsby le magnifique » – je me permets d’en douter, à ma connaissance l’auteur américain n’a jamais fait fortune, mais Natalie Holmes connaît les arguments pour me séduire, Fitzgerald est mon écrivain préféré. Elle ajoute, des étoiles dans le regard et un sourire lourd de sous-entendus :
– Les initiés l’appellent « l’île aux chefs-d’œuvre »… Ça finira par se savoir, mais pour le moment l’endroit est encore préservé, alors il faut en profiter. C’est absolument magique.
– Si tu le dis.
Je suis piquée au vif. J’ai croisé Selena et Taylor hier, comment se fait-il qu’elles ne m’en aient pas parlé ? Et puis, pourquoi Natalie Holmes, une actrice qui ne possède ni mon aura ni mon influence, est-elle au courant avant moi ? Au moment de s’éloigner, elle me fait d’ailleurs promettre de tenir ma langue, elle a signé un accord de confidentialité en béton armé. Localisation tenue secrète, aucune information sur Internet, cooptation ultra-sélective. Le mystère crée l’envie.
Un soir de grande fatigue, je compose le numéro sur un coup de tête. En pleine promotion de mon troisième album, j’ai été sollicitée toute la journée par des abrutis dont aucun n’a été capable d’exécuter mes ordres correctement. Autour de moi, tout le monde est soit incompétent, soit paresseux, et la semaine s’achève dans un climat de terreur. Il paraît que la musique adoucit les mœurs – laissez-moi rire. La vitesse et la pression me rendent intraitable. Seule dans une chambre d’hôtel à Las Vegas, je me scrute dans la glace en attendant que quelqu’un décroche, en vain. Je laisse un message sur un répondeur énigmatique qui cite un verset de la Bible.
Sable fin, eau turquoise, calme absolu. Je nage longtemps, lentement, la brasse, le dos crawlé. Je songe aux courants marins qui pourraient m’emporter au large, aux lames de fond près de la barrière de corail, aux poissons dont les nageoires dorsales contiennent un venin mortel. Le frisson fait partie du plaisir.
Après ma baignade, je dénoue mon maillot de bain sous la douche extérieure, une installation spartiate à l’arrière du cabanon. L’eau de pluie chauffée par le soleil est tiède, le savon mousse au contact de ma peau, je lâche un soupir de bonheur. Pour une fois, aucun paparazzi ne se cache derrière un rocher pour photographier mes seins. Même pas besoin de rentrer le ventre.
La construction d’un château de sable occupe le reste de ma journée. Comme lorsque j’étais enfant sur les plages de l’île d’Oléron, je tasse la matière mouillée, creuse des douves, consolide ma forteresse, paisible, concentrée, avant de partir à la recherche de coquillages pour décorer mes tours. Une activité futile, fortuite, rien que pour moi. Le plaisir de s’appliquer sans chercher à exceller. Est-ce qu’il est 14 heures ou 17 heures ? Je n’en ai pas la moindre idée. Mécaniquement, je glisse ma main dans ma poche pour attraper mon portable. Il va me falloir plusieurs jours pour réprimer ce réflexe.
La veille du départ, un homme en polo blanc a fouillé mon sac avec cérémonie. Il n’était pas question d’emporter téléphone, ordinateur, appareil photo, ou n’importe quel objet électronique. Il a aussi confisqué ma montre. Le mot d’ordre : déconnexion. Être injoignable. Disparaître de la circulation. Pas d’appels de mon assistante, pas de réseaux sociaux, pas d’obligations. Rien que le silence et la sérénité.
Seule exception à mon isolement choisi : un téléphone satellite d’urgence, noir avec une antenne, rangé dans le placard à côté de la trousse à pharmacie. Je n’ai aucun mal à imaginer des célébrités s’offrir cette expérience singulière et craquer au bout de quarante-huit heures. Beaucoup doivent demander à rentrer plus tôt, terrorisées par une vilaine araignée ou frappées d’ennui mortel. Car je ne doute pas que ces trois semaines seront aussi une épreuve. La solitude est une autre sorte d’enfer.
Mais pour l’instant, je suis au paradis. Depuis plusieurs mois, je ne me languis pas d’un trophée supplémentaire, je rêve d’une pause. Mon entourage constate que je suis devenue irritable, impatiente, exécrable. Ils ne se rendent pas compte, personne ne peut comprendre ce que je vis. La seule image qui s’en rapproche est : je suis dans une machine à laver et le cycle dure depuis sept ans.
Je ne l’avouerai jamais publiquement, mais je suis épuisée. J’étais prête à toutes les guerres pour être célèbre, sans imaginer que je devrais donner autant pour le rester. »
L’avis de… Dorothée Werner (ELLE)
« Depuis son plus jeune âge, l’assez banale Cléo Louvent, fille de parents universitaires parisiens sans histoire, est rongée par une obsession curieuse : devenir célèbre. Où, quand, comment ? Elle y arrivera, elle en est sûre. Parce qu’elle y travaille sans relâche, parce qu’elle est la meilleure. Figure emblématique de l’époque, cette héroïne sans affect, trop détestable pour qu’on s’y intéresse vraiment, nous raconte à la première personne son ascension jusqu’au sommet de la gloire : « Je travaille mon personnage de fille détachée et cool, aussi sublime qu’indifférente et d’autant plus magnifique qu’elle ne semble pas être au courant. » Elle racontera aussi l’envers sordide du décor, et comment cette gloriole va pervertir sa vie tout entière. Cynique et obstinée, calculatrice et travailleuse, elle devient une pop star mondialisée, quelque part entre Taylor Swift et Billie Eilish. Sans joie, elle enchaîne les voyages, les interviews, les hôtels de luxe, les concerts. « Pendant les chansons d’amour, je fais semblant d’être émue. Pendant les chansons entraînantes, je fais semblant d’être gaie. Je me tais pour laisser le public finir ma phrase, mon micro tendu vers la salle : frisson garanti. » Ce livre de Maud Ventura paraît trois ans après le succès de son premier roman facétieux, « Mon mari ». « Si seulement je pouvais être une connasse cynique jusqu’au bout », regrette sa narratrice dans le dernier tiers. Hélas, le lecteur éreinté sait depuis les premières pages qu’elle y parvient excellemment. Ceux qui aimeront ce roman, ados ou adultes fascinés par la célébrité, le dévoreront peut-être, tenus par l’espoir pervers de voir l’icône se fracasser sur son propre vide. »
Vidéo
Maud Ventura présente « Célèbre » © Production Librairie Mollat
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