L’été en poche (12) : Il neige sur le pianiste

En deux mots

Près de son chalet, elle voit passer un renard. L’écrivaine a trouvé dans l’échange qui s’organise, présence contre nourriture, une source d’inspiration. L’arrivée inopinée d’un pianiste ne va pas mettre un terme à leur relation, mais ajouter de la poésie à cet amour qui naît.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Je guettais le léger bruit à l’étage, n’y croyais pas, n’en revenais pas, et soudain, une joie foudroyante : je l’ai capturé, oh ! je l’ai capturé, il est ici, et la neige dans la nuit continue à tomber, chtt chtt chtt. Demain, son épaisseur sera parfaite. Il ne pourra pas repartir. Je vais le retenir. Le garder. Je vais le séquestrer.
Il s’était exclamé, découvrant la chambre où je l’avais mené à son arrivée pour qu’il y dépose sa petite valise cabine : mais c’est luxueux ! Qu’appelait-il luxueux ? Il ne pouvait rien voir du vaste volume entièrement libre du grenier. Dans l’obscurité, la lampe allumée près du matelas installé sur un tapis en restreignait l’espace. Dérobait le piano. Je ne lui avais pas montré le piano. Au réveil, à l’étrange lumière, il découvrirait que la forêt s’était couverte de neige, puis levant les yeux, que la charpente du toit s’entrecroisait autour de lui tel un théorème. Et que le Steinway n’était pas une histoire.
Un mois plus tôt, le 17 janvier, sous l’impulsion du moment, j’avais découpé dans Le Monde un article qui m’avait semblé être une sorte de trouvaille. Je ne savais pas encore pourquoi celle-ci me plaisait autant.
Mort de Gina Lollobrigida.
… Survient l’épisode hollywoodien. Amateur compulsif de bustes canon, le producteur Howard Hughes la voit sur une photo en bikini, envoie un émissaire lui faire signer un contrat. Et la séquestre plusieurs mois dans une chambre de l’Hôtel Town House sur Wilshire Boulevard, à Los Angeles. Un gorille posté devant sa porte a ordre de l’empêcher de sortir. Parfois, Hughes survient à 2 heures du matin, l’emmène au restaurant de l’hôtel où il a fait venir un orchestre, et l’entraîne sur la piste de danse. Elle réussit à plier bagage après avoir aligné quelques films américains.
Et voici que, le 20 février, Howard Hughes, c’était moi. Sous mon toit, un être vivant – comme jamais encore je n’avais autant désiré en posséder un – était sur le point de s’endormir, tandis que le piano qui avait servi d’appât luisait secrètement dans l’ombre du grenier. J’avais posté un gorille devant la porte. Son pelage était blanc.
Je me souviens que dans cet article racontant un épisode de la vie de Lollobrigida le mot séquestrer m’avait touchée d’une façon particulière, comme une mouche vous pique, et que j’étais ensuite allée m’asseoir, à mon habitude, devant la façade en verre qui réunit la prairie et la pièce à vivre de la maison où j’habite en bordure d’une forêt, elle-même au bord du chaos qu’est notre monde. Le jour tombait et la pluie, une pluie énorme, et soudain, au pied de la baie, presque au niveau du sol, j’avais vu apparaître un petit visage aigu. Quelqu’un de très jeune. Un être affamé. Il était venu s’emparer du fragment de galette Wasa, vraiment petit, et de Wasa léger, presque rien, que j’avais balancé un peu plus tôt en secouant sur le pas de la porte la nappe de mon dîner que je prends très tôt pour avoir une longue soirée. J’ai tendu le cou. L’autre a fait un bond de côté, a filé, ou plutôt, pfuittt, je ne sais pas comment il a volé, fendant le rideau de pluie, l’arrachant, l’effilochant, traînant derrière lui ses lambeaux.
Un peu plus tard, whrrrèèè whrrrèèè whrrrèèè, son aboi s’était fait entendre dans la nuit venue. Il était rauque, explosif, avait duré dix minutes, chaque aboi séparé du suivant par un intervalle de quatre secondes. Le renard avait fait le tour de la maison, l’enfermant à son habitude dans un cercle magique. Mais ce soir-là, il m’a semblé discerner, dans la tonalité romanesque de ses abois, une dimension moqueuse. On se moquait de moi. Tout de même pas, non, non, ai-je pensé, encore une fois une histoire avec un animal, même s’il s’agit d’un renard. Non, s’il vous plaît, non. Ce qui ne m’a pas empêchée, pensant au petit être misérable venu à ma porte s’emparer de quelques débris, d’aller déposer au seuil, sur un plat, deux aiguillettes de poulet que j’avais dans mon frigo.
Puis, juste avant d’aller me coucher, le même soir, j’avais encore découvert dans ma boîte mail le message d’un interprète de Jean-Sébastien Bach, un pianiste très connu que néanmoins je ne connaissais pas quelques semaines auparavant, et dont m’avait beaucoup parlé mon amie Ysé.
Ysé s’est exilée en France il y a déjà longtemps et s’exprime dans un français étrange qu’elle dit déchiré et qui m’émeut profondément. Cette fille comme imbibée de larmes dort sans chauffage, habituée au froid et au chagrin, et parfois ses larmes, des larmes chaudes, la réveillent dans son studio glacé, même si rien n’est vraiment triste, dit-elle. Elle habite à deux mille kilomètres de chez moi. Au bord de l’océan. Notre amitié, toute une histoire. Une autre histoire. Entre nous, en onze ans, mails et textos et une seule rencontre à mi-chemin de chez l’une et l’autre, à Paris. J’avais alors découvert une espèce d’être nocturne, marchant de façon un peu désespérée, vêtu de noir. Ysé travaille dans une entreprise de pompes funèbres, mais toutes les entreprises humaines ne sont-elles pas des pompes funèbres, où elle accompagne et console les familles en deuil, cela pendant quelques semaines. Puis elle s’arrête. Elle m’avait expliqué : Je bosse trois mois comme un orage pour faire un peu d’argent et avoir ensuite du temps pour le piano. Elle s’y exerçait seule après avoir bien suivi sur ses CD un pianiste qu’elle appelait son professeur sans lui avoir jamais dit un mot. Quand il revenait en Europe, elle allait l’écouter une fois à Paris, une fois à Leipzig ou à Liège. Son piano acheté d’occasion lui semblait idéalement rouillé pour jouer Bach dont son professeur venait de sortir le CD du Clavier bien tempéré, livre 2.
Parfois Ysé m’envoie des enregistrements de ses essais : Écoute cette Fugue 18 que j’aime tristement. Elle n’est pas ce que je voudrais atteindre. Trop enfantine encore. Maladroite. Le piano fait des fausses notes, sa pédale est cassée et c’est enregistré sur mon portable. J’ai travaillé seule cette fugue toute l’année. Mon émotion ne s’y reflète toujours pas, je sais, pardonne-moi de te l’envoyer, mais écoute jusqu’à 7 : 30. Ensuite n’écoute plus, c’est raté. Je n’ai pas pu l’effacer.
D’après Ysé, son professeur n’était pas un pianiste comme les autres. J’avais bien senti qu’elle l’aimait : Parfois je me perds, confonds tout, ne sais pas si j’aime sa musique ou si j’aime celui qui fait la musique que j’aime. Il est particulier, insistait-elle. Un apatride. Un solitaire, exilé comme moi. Il n’est d’aucun endroit. Il aime lire. II lui est nécessaire de lire dans les avions, dans les hôtels pour survivre à ce métier de performances qu’est celui d’un interprète aujourd’hui. Je l’ai entendu dire dans un entretien à la radio que c’était sa chance et sa malédiction. Son destin.
L’année précédente, elle m’avait demandé Les Oiseaux, un de mes romans, pour l’offrir à son professeur à l’issue du concert qui aurait lieu à Berne, et oser pour la première fois l’aborder. »

L’avis de… Isabelle Potel (Madame Figaro)

« Elle tombe amoureuse d’un renard qui, chaque soir, vient lui offrir sa beauté sauvage en échange de mets qu’elle pose dehors dans une assiette. Ce livre raconte l’émerveillement de cette rencontre. L’auteure d’Un chien à ma table creuse de livre en livre, avec une obstination qui est aussi un ravissement, un échange possible avec la nature, et notamment les animaux, qui passe par la poésie. Un hasard goguenard, par ailleurs, invite dans sa maison perdue un pianiste en déroute, homme bien plus jeune qu’elle et beau, qu’avec le concours de la neige elle réussit à « séquestrer » une dizaine de jours. Là aussi, elle se contente d’observer. L’amour peut prendre bien des formes, nous dit ce roman féerique. »

Vidéo

Claudie Hunzinger présente « Il neige sur le pianiste » © Production Éditions Grasset 

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