L’été en poche (11) : Colza

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Dans une petite ville de province entourée de champs de colza, un jeune homme tire un chariot dans une usine de chaussures le jour et noircit des cahiers la nuit. Il croise Jean le Roi, boit des bières au Narval, traîne avec des loosers magnifiques. Puis il rencontre Olivia. Il se dit alors que sa vie va changer.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Chapitre 1

À l’époque du Roi Jean, dans le quartier de Bel-Air, la mécanique était plutôt bien huilée et la vie se déroulait tranquillement et immuablement.

Jean était craint, et ses ivresses redoutées et quotidiennes.

Depuis qu’un autre personnage princier, Sofiane, dormait en prison pour quelques malheureuses affaires, il se sentait avoir le champ libre dans les rues de la ville et promenait son arrogance et son gros ventre sur les trottoirs crasseux des bas quartiers comme sur les nouveaux pavés de la place des Marchés.

Il y croisait tous les jours une sorte de cour, composée d’individus de basse extraction qui répondaient aux noms de Raffia, Papillon, Père Court, Karam – appelé aussi Karamel –, La Boulange, La Gitane, Milou, Koto, La Fouine, et j’en passe.

Je les connaissais et les saluais tous, et même si j’en évitais certains (dont Jean), je les aimais bien sans pour autant me mélanger à eux.

Koto était le plus dangereux. Un vrai taré. Le genre de mec au regard de fou qui pouvait vous rentrer dedans sans prévenir, pour une clope ou parce qu’il était tombé en panne d’essence, ce qui constituait à ses yeux une raison suffisante pour vous casser la gueule.

Papillon, Karam et Raffia étaient très chouettes, mais mon préféré, c’était le Père Court.

Jean-Pierre Court.

Il était saoul assez tôt dans la journée mais il était vraiment marrant. Aux galas de boxe organisés de temps en temps dans la salle omnisports, il interrompait les combats en montant sur le ring torse-poil, les poings dans des foulards, devant un public hilare. Mais son plus haut fait d’armes, c’était d’avoir parié avec Raffia qu’il ferait du stop complètement nu avenue de la Gare en plein après-midi. Le premier véhicule à passer devant lui avait été la camionnette des gendarmes, qui n’en demandaient pas tant et qui l’avaient aimablement invité à monter à bord.

Aux beaux jours, ce joli monde allait prendre les eaux et des boissons rafraîchissantes aux bals des samedis soir dans le jardin public, et tout cela se terminait immanquablement par de merveilleuses bagarres alcoolisées, et de magnifiques interventions policières dont les coups et les insultes resteraient pour chacun des récipiendaires comme une médaille accrochée à sa légende personnelle, et exhibée dès le lendemain au bar.

Des bars, il y en avait pas mal chez nous, mais les deux établissements que les gens de notre catégorie sociale fréquentaient, c’étaient La Coquille, un café avec une pizzeria en arrière-salle, ouvert très tard, même le dimanche, et Le Narval.

On alternait pour varier les plaisirs.

Gérard, le patron du Narval, était un grand rouquin sympa du style pull sans manches et chemise à carreaux. Toujours souriant, il ne posait jamais de questions et nous servait de la bière depuis bien avant nos seize ans. On l’aimait bien et je l’appelais Gérard de Narval.

Il n’a jamais compris pourquoi.

J’avais deux ou trois bons amis qui, comme moi, s’amusaient à traîner avec la noblesse du néant sans en faire partie. Nous étions un peu plus jeunes que ces types-là et on avait l’impression d’apprendre quelque chose à leur contact. J’étais de loin le plus assidu des élèves.

Quand on était avec eux, on faisait semblant d’être des leurs et ça fonctionnait parce que avant tout on les comprenait lorsqu’ils parlaient. Pour les non-initiés, ce n’était pas évident.

Cette drôle de communauté avait développé un langage propre, une sorte de mélange de manouche et de patois du pays qui pouvait donner de charmantes expressions.

C’était très intéressant. Enfin, nous, ça nous intéressait.

Bien plus que les études que nous n’avions pas suivies.

Il faut maintenant que je parle de Jean, le Roi.

Jean était issu d’une famille nombreuse de Bel-Air et avait une haute idée de lui-même, alors qu’il possédait le cerveau d’un moineau. Il était totalement cinglé, violent, et buvait sec. Parfois en patins ou en espadrilles, il portait souvent un vieux bas de survêtement, un T-shirt sale, une épaisse tignasse de cheveux noirs, et une moustache qu’il pensait virile.

Il n’était pas allé beaucoup à l’école, mais ça ne l’empêchait pas, accoudé au comptoir, d’enseigner à quiconque des inepties sans queue ni tête, d’affirmer la véracité d’absurdités énormes, de nous parler de conneries invraisemblables, une bière tenue majestueusement dans sa main levée.

Quand il nous tombait dessus, notre premier réflexe était de chercher du regard quelqu’un susceptible de nous aider à fuir en prétextant un rendez-vous urgent. Mais parfois il n’y avait personne pour nous sauver et on en prenait pour une demi-heure de philosophie.

Et lorsqu’il voyait qu’on décrochait un peu, il nous rappelait à l’ordre :

« Écoute-moi, car c’est Jean qui te parle. »

C’est pour ça qu’on l’appelait « le Roi ». Pour se foutre de lui, de son ton de professeur, alors que sa débilité transpirait sous son jogging.

Tant de bêtise nous fascinait. Mais on avait quand même peur de lui.

Qu’il n’y ait pas de méprise, Jean n’est pas du tout le sujet central de ce récit.

Je ne sais absolument pas pourquoi je parle autant de lui.

Je pense simplement qu’il est le symbole de cette époque, le petit fil qu’on tire et qui va défaire toute la laine d’un tricot…

Le tableau est dressé.

Il y avait tous ces gens, il y avait les bars, il y avait mes vrais potes, un boulot de merde, le tout réuni dans une petite ville de province, c’était mon quotidien.

Mais je vivais aussi avec un petit truc dans ma tête qui faisait du bruit. Un gros truc, même. Qui m’empêchait de dormir. Une manie, une obsession, un secret qui prenait beaucoup de place.

Écrit 1

Saloperies de pingouins.

Ces cons de pingouins avaient encore tout bouffé.

Tout le jardin était retourné et toutes les jeunes carottes avaient été dévorées.

Daniel était dépité, mais ce n’était pas la première fois.

Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, toutes les colonies d’Alcidés avaient migré et descendu les terres par le nord de l’Europe.

Ils avaient changé leur alimentation et avalaient n’importe quoi.

On en trouvait partout, comme des gros rats, à l’arrière des supermarchés, qui faisaient les poubelles ; dans les campagnes, où ils ravageaient les récoltes et les potagers.

C’était devenu des nuisibles, et on n’y pouvait rien.

On ne pouvait même pas les manger, c’était dégueulasse.

Daniel avait essayé. Un pingouin rôti sur une broche, ça avait de la gueule, mais au goût, un mélange de vase et de graisse rance…

On les cognait en voiture la nuit, on nettoyait leurs fientes dans les rues…

On faisait des battues, mais ils proliféraient encore.

Ils s’étaient adaptés au climat.

Il y avait eu un temps où les pingouins vivaient sur les banquises, où quelques spécimens étaient dans des zoos et les gens leur lançaient des sardines.

Daniel en avait vu lui aussi quand il était petit.

Ses parents l’avaient emmené dans un parc animalier et il avait été émerveillé par ces gros oiseaux capables de nager et de voler.

Aujourd’hui, il n’y avait plus ni parcs animaliers, ni zoos, ni parents, et les papas pingouins avaient développé une autre façon de voler…

C’était comme ça.

Demain, il allait recommencer, replanter, semer, en exécrant le présent et en maudissant les générations passées de n’avoir rien fait à temps, tout en sachant qu’il aurait montré la même inertie s’il avait vécu parmi elles. »

L’avis de… Anne-Marie Vincent (L’Echo du Berry) – Extrait

« On connaissait Guillaume Ledoux chanteur et parolier du groupe Blankass, formé en 1990 avec son frère Johan. On le connaissait peintre, immortalisant des gros bonshommes. Depuis quelques mois, on le découvre romancier avec Colza, aux éditions Le Cherche midi. Et pourtant, « je ne me considère ni comme chanteur, ni comme peintre, ni comme romancier. Je montre juste l’intérieur de mon cœur », résume l’artiste berruyer, né en 1970 à Châteauroux. Touche-à-tout donc, Guillaume a embrassé un sentiment de liberté « incroyable » en écrivant ce livre : « Ce n’est pas du tout la même écriture que celle pour les chansons. Celle-ci possède des contraintes, il faut composer une phrase de six ou douze pieds. Finalement, c’est plus des mathématiques que de la prose. Il faut que ça sonne, qu’il y ait du rythme. Là, avec ce roman, j’écrivais comme je le voulais : phrases courtes ou interminables, peu importe ! »  

La création de Colza ressemble, à elle seule, à une fiction et pourtant : « J’avais imaginé deux ou trois pages du livre il y a une vingtaine d’années. Depuis, je l’avais laissé tomber, mais pas mon cerveau qui l’avait écrit sans me prévenir. Je me suis réveillé le 1er mai 2024, à 6h. Je l’ai écrit d’un seul jet. Je l’ai commencé le 1er mai, donc, je l’ai terminé le 15 août à 16h. » Guillaume raconte l’histoire d’un jeune homme, empêtré dans son travail et ses relations tragicomiques, qui cache un secret : sa passion pour l’écriture. »

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