En deux mots
En voyant plusieurs personnes mourir devant lui après l’avoir irrité, Cyrille ne peut s’empêcher de penser qu’il a subitement un don assez particulier. Et s’il veut préserver sa belle-sœur qui l’irrite au plus haut point, il va devoir l’éviter et annuler leur traditionnel réveillon.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« Je m’étais absenté une minute à peine, le temps de retourner chercher les sacs-poubelle que j’avais oubliés. Quand je suis revenu à la caisse, un type avait fait passer son caddie devant le mien et avait commencé à déposer ses produits sur le tapis roulant. Je me suis retrouvé derrière lui, hagard et désemparé. Il m’a lancé un regard furtif, a replongé le nez dans ses courses, puis m’a regardé à nouveau.
— Oh, le caddie était à vous ?
Cette phrase expéditive était censée l’excuser. Elle signifiait qu’il n’avait pas fait attention qu’un caddie était là. Il l’avait machinalement écarté, pour faire passer le sien, en se disant que quelqu’un l’avait probablement oublié. À aucun moment son intention n’avait été de doubler quiconque, tout ça n’était qu’un malentendu sans grande importance. Tel était le message. Son caddie à lui était plein, il déposait ses courses avec application, j’ai regardé l’heure, jamais je n’arriverais à temps pour récupérer Aurore à la sortie du collège, mon rythme cardiaque s’est accéléré. Après un temps interminable, la longue file sur le tapis roulant s’est clôturée par une boîte de haricots rouges – Et en plus il aime les haricots rouges, voilà ce qui m’a traversé. Quand il a eu terminé de ranger ses courses dans ses sacs, alors que je le fixais dans l’espoir d’un signe, sinon d’excuse, au moins d’empathie, il a payé, sans même un regard vers moi, et s’est éloigné de la caisse en poussant mollement son caddie. Quelques mètres plus loin, il s’est effondré sur le sol. Trois ou quatre personnes ont aussitôt accouru, dont l’homme de la sécurité qui, malgré son gabarit impressionnant, paraissait complètement perdu. La caissière devant moi s’est mise à crier plusieurs fois de suite Stéphanie, Stéphanie, quelqu’un sait où est Stéphanie ? Elle attendait que Stéphanie arrive avant de commencer à scanner mes achats. Elle ne bougeait pas, elle se contentait de regarder le corps gisant au sol en attendant Stéphanie. J’hésitais entre compassion et irritation. Un type était en train de faire un malaise et ce malaise creusait mon retard. Tant que ce type resterait à terre, le tapis roulant n’avancerait pas et, sur le moment, je manquais de discernement pour déterminer lequel de ces deux événements était le plus grave – à vrai dire, je le savais mais n’osais me l’avouer.
Une femme a fini par arriver d’un pas rapide et déterminé, il s’agissait probablement de Stéphanie car aussitôt la caissière s’est décidée à scanner les produits sans toutefois détacher une seule seconde son regard de l’homme allongé. Il était encore étendu au sol quand je me suis éloigné de la caisse. Un groupe s’était formé autour de lui, une grappe d’individus dont chacun disait aux autres Écartez-vous, il faut le laisser respirer. Sur le parking, je me suis senti honteux de n’avoir fait subir aucune inflexion à ma trajectoire, mes projets immédiats, ma vie. Si je n’avais pas dû récupérer Aurore au collège, me serais-je impliqué un peu plus ? Me serais-je joint au groupe actif ? Rien n’était moins sûr.
Devant le collège, Aurore m’attendait en consultant son téléphone. Elle était là depuis vingt minutes au moins, elle est montée dans la voiture sans rien dire, un silence qui a résonné comme le plus criant des reproches. J’ai failli lui expliquer qu’on m’était passé devant à la caisse mais n’ai rien dit, conscient du manque de consistance de mon alibi autant que de son caractère puéril.
Le soir à table, j’ai demandé Si vous assistiez au spectacle d’un type qui fait un malaise devant vous, vous feriez quoi ? Ma question a pris tout le monde de court. Clément a été le premier à dégainer.
— Un malaise genre grave ou pas grave ?
— Ben genre on ne sait pas, le type vient de tomber, on ne sait pas trop.
Aurore est intervenue.
— Bah ça dépend si tu as ton PSC1 ou pas.
Devant mon air ahuri, elle a précisé.
— Ton brevet de secourisme, sinon bah tu sers pas à grand-chose, à part appeler les pompiers.
Je n’avais pas mon PSC1, donc pas de regrets, je n’aurais servi à rien. Je me suis senti délesté d’un poids : il ne s’agissait pas tant de lâcheté que d’un manque de diplôme. Léonie s’est étonnée.
— Pourquoi tu demandes ça ? Tu as assisté à un malaise ?
J’ai laissé planer un silence avant de lâcher un Oui spectaculaire de sobriété. Tout le monde m’a regardé, les fourchettes en suspens dans l’air comme des colverts en pleine migration. Puis j’ai été mitraillé de questions, Où ça ? C’était qui ? Tu as fait quoi ? À Intermarché, je ne sais pas, rien.
— Rien ? Il est tombé devant toi et tu n’as rien fait ?
— Non.
Trois paires d’yeux m’ont transpercé de part en part, des lasers froids et accusateurs, mais je devinais dans leur regard que chacun tentait peu à peu d’évaluer ce qu’il aurait fait lui-même en pareille situation. J’ai demandé Vous auriez fait quoi vous ? Aurore et Clément se sont lancés dans une surenchère de réactions héroïques faites de bouche-à-bouche et de massage cardiaque. Léonie était plus mesurée.
— Je crois qu’instinctivement, je me serais accroupie près de lui, pour lui parler, le garder en état de conscience en attendant que les secours arrivent, lui poser des questions sur sa vie en lui tenant la main, tu sais, pour le maintenir dans une forme de réalité, le rassurer.
J’ai failli lui demander : même s’il t’avait doublée à la caisse ? Mais je me suis contenté de hocher la tête, d’un hochement qui semblait dire Oui, voilà peut-être ce que j’aurais dû faire.
J’avais rendez-vous le lendemain avec mon frère, Laurent, pour boire un café. Je savais très bien pour quelle raison il voulait me voir. Pour cette même raison qui nous obligeait à nous rencontrer régulièrement depuis environ deux mois. Il fallait vider la maison de notre mère. Il n’en démordait pas. Il fallait s’y résoudre, je n’allais tout de même pas attendre qu’elle tombe en ruine, si ? Pire : on n’allait tout de même pas en faire un musée, point d’exclamation. Mon frère savait pertinemment qu’il touchait un point sensible en employant ce terme, musée. Il teintait de ridicule ce qu’il soupçonnait être mon vœu le plus cher, il le retournait contre moi pour en souligner toute l’absurdité.
Bien sûr que si, j’aurais aimé en faire un musée. Pourquoi pas ? Nous avions grandi dans ces murs, c’était la maison de notre enfance, la vider impliquait de nous vider nous, comme des poulets avant l’étal, nous vider de notre passé, de notre héritage, de nos premiers rires et de bonheurs jamais égalés. Il faut tourner la page, tel était le leitmotiv de mon frère. Je ne supportais pas cette expression. Tourner la page, qui a décrété ça ? Qui a décidé qu’une page devait inévitablement être tournée ? Et si j’avais, moi, envie de la lire et la relire encore cette page ? Il disait la maison de maman, avec un timbre froid et décharné. La formule résumait tout : ça n’était plus la sienne. Depuis longtemps. Mon argumentation était chaque fois la même : Ben je sais pas, on a quand même beaucoup de souvenirs dans cette maison… Il me regardait avec des yeux ronds d’incompréhension comme si je venais de lui parler coréen. Des yeux qui disaient Souvenirs, passé, âme, qu’entends-tu exactement par là ? Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Tu sais, une maison qui n’est pas habitée et donc pas entretenue se dégrade. Sans compter la taxe foncière… Deux mille euros par an, même divisée en deux, ça reste une somme pour une maison laissée à l’abandon. Nous ne parlions plus la même langue, nous étions deux frères ancestraux s’étant perdus en cours de route, un Israélien et un Palestinien autour d’un café allongé.
Cela faisait plusieurs mois que je repoussais l’échéance à coups d’excuses précaires, En ce moment j’ai du boulot, laissons passer la rentrée, je serai plus dispo ensuite. Passé la rentrée, je me réfugiais dans des alibis de copies à corriger et d’incessantes réunions pédagogiques, Ça ira mieux à la Toussaint, ce sera mieux à ce moment-là. Et la Toussaint était passée, nous étions début décembre et je sentais bien que j’étais à court de munitions. Noël approchait à grands pas et me pendait au nez. Et c’était probablement le pire moment pour vider la maison familiale avec tout ce que cette période charrie d’enfance et de présence maternelle.
Il était déjà attablé quand je suis arrivé, il s’est levé pour me faire la bise. Nous nous étions tellement éloignés ces dernières années que j’avais toujours la sensation de faire la bise à une statue d’ancien militaire oublié sur une place de village. Embrasser un contrôleur de la SNCF pris au hasard sur un quai de gare ne m’aurait pas mis moins à l’aise. Nos joues s’effleuraient à peine, la distance croissante qui les séparait année après année témoignait de la distance qui s’installait entre nous. À ce rythme, dans dix ans, nous nous ferions la bise en maintenant nos joues à vingt centimètres l’une de l’autre. Bise invariablement accompagnée de son Comment va ? Je ne supportais plus non plus ce comment va, je ne supportais plus cette tournure – comment va qui ? Comment va quoi ? –, cette éviction du ça qui instaurait une réserve, érigeait entre nous un mur invisible. Ce comment va me donnait l’impression d’être le client de mon frère, il rétrogradait son interlocuteur de facto au rang de subalterne, le renvoyait à sa condition d’interchangeable. Et la tentation était grande chaque fois de lui répondre Ben écoute, va plutôt pas mal. Je n’avais jamais osé. J’étais l’aîné biologique mais le cadet psychologique, je ne faisais pas le poids, je ne l’avais jamais fait. Le sens de la repartie n’était pas dans mes gènes, c’est lui qui en avait hérité. Ces derniers mois, le constat de notre éloignement me rendait triste à chacun de nos rendez-vous. Il avait peut-être toujours été là, mais atténué par la présence de notre mère entre nous. Notre mère partie, je me retrouvais seul et démuni face à des bises froides et des ça portés disparus.
Comme je m’y attendais, après quelques échanges sans grande substance, il est entré dans le vif du sujet.
— Tu sais, pour la maison, ce serait bien qu’on s’y mette pas trop tard…
Voilà, nous y étions. Je le prévoyais et pourtant j’étais pris au dépourvu chaque fois.
Je soupçonnais sa femme, Corinne, de vouloir précipiter les choses. Rien de concret ne venait étayer ma suspicion, elle n’avait jamais évoqué cette question en ma présence, mais c’était tout comme. Quand il nous était arrivé d’aborder le sujet devant elle, elle s’était aussitôt murée dans un mutisme anormal, elle habituellement si diserte. Le calme avant la tempête, le silence lourd du stratège qui jauge le champ de bataille avant l’assaut. Je la sentais pressée de vider la maison pour la mettre en vente. Je défendais une zone en péril mais Corinne était plus coriace que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. J’étais zadiste de mon passé, les pieds dans la boue, arborant des panneaux inoffensifs face à une armée de bulldozers. Elle travaillait en sous-main, j’en étais persuadé. Elle avait dans sa besace tout un tas de regards en coin et de mimiques très codés que mon frère comprenait. Lors de nos repas de famille, je ne redoutais rien tant que de me retrouver seul avec elle dans une pièce. Cette situation rendait criant le constat que nous n’avions aucune affinité. Dans ces cas-là, nous nous précipitions sur notre phrase bouée, Et sinon, toi, le boulot ? La seule à laquelle se raccrocher au milieu d’un océan glacial et infini. Et je l’attrapais sans me faire prier. Oh ben tu sais, les conditions de travail sont de pire en pire, ça devient de plus en plus compliqué, et je remerciais in petto le gouvernement de torpiller l’Éducation nationale pour me fournir un sujet de discussion avec ma belle-sœur. Corinne était de ces mères qui, à table, donnent les cuisses de poulet en priorité à leurs garçons sans rien demander à personne. Ça pouvait sembler anecdotique. Ça ne l’était pas. Que devient un enfant à qui l’on offre la prévalence sans discussion possible ? Que devient un enfant éduqué à la cuisse de poulet acquise ? Il vide la maison de sa mère, il parle taxe foncière et humidité des murs, les souvenirs d’enfance lui sont coréens.
— Tu sais, je me disais qu’on pourrait d’abord y passer, tous les deux, voir un peu ce qu’on peut faire dans un premier temps, qu’est-ce que tu en penses ? Ça te prendrait une petite heure, juste évaluer l’ampleur de la tâche…
J’ai été pris de court. Je n’avais aucune raison valable de ne pouvoir libérer une heure, n’importe qui peut libérer une heure au milieu d’une semaine. J’étais fait comme un rat. Il avait donc changé de tactique. À la charge frontale il substituait une approche plus stratégique, amadouer progressivement son forcené. Fais pas le con, lâche cette maison et tout se passera bien. J’ai dit D’accord, d’accord pour une heure. Il a touillé son café avant même d’y mettre son sucre, les yeux plongés dans sa tasse, son impassibilité affectée hurlant victoire. Il agitait sa cuillère en silence pendant que dans sa tête des danseuses du Crazy Horse effectuaient un numéro de french cancan, des milliers de paillettes scintillantes se déversaient dans son café sans sucre. »
L’avis de… Léonard Desbrières (Le Parisien)
« Surtout, ne le contrariez pas!
Qui n’a pas rêvé un jour de foudroyer autrement que du regard tous ceux qui nous pourrissent la vie au quotidien ? Un pouvoir jubilatoire que Fabrice Caro offre au protagoniste de Fort Alamo. Mais, avec son humour noir et son sens de l’absurde, il transforme ce don en malédiction, notre homme causant sans le vouloir la mort du moindre effronté, chauffard ou supérieur hiérarchique ayant eu le malheur de le contrarier. Et les choses ne sont pas près de s’arranger. Noël approche, et il va le fêter avec son frère et sa belle-sœur, qu’il n’a jamais pu supporter. « Je ne devais pas partager le repas de Noël avec Corinne. C’était un meurtre annoncé. »
Vidéo
Bande-annonce du roman. © Production Éditions Gallimard
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