L’été en poche (01) : La vie meilleure

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En 2 mots :

En prodiguant des conseils aux clients de sa pharmacie, Émile Coué constate que ses paroles peuvent aussi guérir et se dit qu’il tient là une Méthode. En retraçant le parcours du Nancéen d’adoption, Étienne Kern a voulu comprendre pourquoi il était aujourd’hui l’objet de moqueries pour sa technique d’autosuggestion.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« L’INVENTION DE LA JOIE
Il n’existe aucune image de cet instant précis. Aucun film, aucune photo. On ne peut qu’imaginer ce bleu, ce rose, ces lueurs douces sur les masses sombres qui viennent d’apparaître à l’horizon. Quelques minutes encore et les masses seront toutes proches, scintillantes par endroits, nettement découpées sur le ciel. Sur le pont, les passagers pousseront des cris de joie, plisseront les yeux vers la lumière. Huit jours qu’ils attendent ça, la statue, les gratte-ciel, tout un monde vertical et aérien.
Aucun film, aucune photo.
S’il y en avait, on n’y verrait que du gris, du noir, du blanc. Ça se passe il y a un siècle, le 4 janvier 1923. Le soleil pointe. Le Majestic achève sa traversée. C’est le plus gros paquebot du monde. Deux mille personnes sont à son bord, montées pour les unes à Cherbourg, pour les autres à Southampton.
Chacune d’entre elles mériterait son roman. Il y a là le chancelier de l’Échiquier britannique, venu renégocier la dette de son pays à Washington. Il y a là Stanislavski, l’immense metteur en scène, avec toute la troupe du Théâtre d’art de Moscou – cinquante-six adultes, cinq enfants. Il y a là ceux dont les noms ne diront rien à personne. Ceux que les journaux ne nomment pas, voyageurs, commerçants, aventuriers. Ceux que personne ne nomme, les damnés, les émigrants, leurs espoirs, leur douleur.
Et il y a ce vieil homme, devant nous, parmi les passagers de première classe, qui semble un peu ailleurs. Il est penché à la rambarde, malgré le vent, malgré le froid. Il regarde les bleus de l’eau, les reflets du métal. Il sourit. Il sourit des lèvres, des yeux, des moustaches. Il n’a pas froid. Le vent du large ne l’effraie pas. Il tient tout entier dans son sourire.
Les gens s’approchent de lui, timidement.
Ils disent qu’il aura bientôt soixante-six ans et qu’il ne les fait pas. Ils disent qu’il a les mains calleuses, les ongles sales. Ils disent qu’en Amérique, les sermons des pasteurs le comparent à Gandhi, à Einstein, à Lénine. Ils disent aussi qu’il est célèbre, et c’est vrai. Il a écrit, un peu. Pas un roman, pas des poèmes. Un petit volume qu’on trouve encore parfois en librairie : La maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente. Il y promet plus que la maîtrise de soi. Il y promet la santé, le bonheur, la confiance, l’allégresse. D’autres, bien d’autres l’ont fait avant lui. Mais ses mots à lui ont trouvé un écho sans pareil. Partout, on s’est arraché son livre. Partout, d’un continent à l’autre, des disciples se réclament de lui et des malades murmurent son nom dans leurs prières.
Pour le reste, sa vie est comme la nôtre, avec ses jours banals et ses jours qu’on n’oublie pas. Il a été enfant. Il s’est marié. Il a perdu son père et sa mère. Il a vu certains rêves s’étioler et d’autres prendre forme. Il a vu son corps vieillir.
C’est un homme, avec ses désirs, ses angoisses.
Il s’appelle Émile Coué.
Il allume une cigarette. Son visage se perd dans la fumée puis la fumée s’en va vers l’océan. Il observe longtemps les gratte-ciel, à chaque instant plus proches. Puis il se lasse, tourne la tête, regarde ceux qui l’entourent, regarde leur fatigue, la surprise dans leurs yeux, la joie toujours possible.
Il sourit.
Quelques minutes encore et le paquebot sera au port. Au même moment, le soleil se lèvera pour de bon. Et pour lui comme pour les autres, il y aura du bleu, du rose et du doré.
Le paquebot est à quai.
Émile Coué jette sa cigarette et s’apprête à descendre. Il tient son chapeau dans une main, un sac de voyage dans l’autre. Quelqu’un se chargera de sa grosse malle plus tard. Il se dirige vers la file de passagers, sur le ponton.
Sur sa droite, soudain, ça remue. Les gens s’écartent, une équipe de reporters surgit. Il pense au ministre, sans doute, ou à Stanislavski, il se retourne. Mais non, c’est lui qu’on vient voir, lui, le guérisseur, le maître, miracle man. Un rire nerveux le prend. Il écarte les bras, marmonne quelques mots en anglais, remet son chapeau.
Un cadreur vient d’arriver. Il pose sa caméra à manivelle, jette un coup d’œil dans le boîtier, le déplace légèrement, commence à tourner. La pellicule défile et c’est parti pour quinze secondes d’Émile Coué, seize images par seconde, deux cent quarante images en tout, inscrites à jamais dans le bromure d’argent.
Il porte un manteau noir, un gilet noir, un nœud papillon sur la chemise très blanche.
Il est à droite, quatre hommes le pressent de questions, griffonnent des choses sur leurs calepins. Le plan change, il est à gauche, les hommes sont deux fois plus nombreux. Il se tient contre une paroi, comme acculé. Un photographe tire son portrait. Derrière lui, des rampes de métal, des cordages, des tubes.
Dernier plan, il n’y a que lui, ses yeux brillent. Les rides sont très marquées, harmonieuses. Il hoche un peu la tête, pour remercier, peut-être, ou pour mieux souligner ce qu’il dit. Et que dit-il ? Le film est muet.
Je ne sais pas lire sur les lèvres.
Je ne peux pas l’écouter, je me penche, j’agrandis l’image. La poussière sur mon écran fait comme de la neige. Je pose la main sur son visage.
Il y a des êtres qui semblent là depuis toujours. Il faut les avoir perdus, peut-être, pour mesurer la place qu’ils ont en nous. C’est comme des parents éloignés, d’anciens voisins qu’on retrouve avec une émotion qui nous étonne.
Coué, je ne saurais dire exactement quand j’ai fait sa rencontre. La première fois, je crois, c’est au collège. Une enseignante prononce ces mots : méthode Coué. Je comprends méthode Quies. Je réfléchis un peu, j’imagine : on se bouche les oreilles, sans doute. Un camarade se moque de moi, m’explique, c’est répéter tout va bien, tout va bien.
À l’époque du lycée, je tombe sur un vieux film, un Lubitsch : un thérapeute barbichu, vaguement grimé en Freud, répète vous êtes un chien vous êtes un chien et le patient aboie. Quelques années encore et, de loin en loin, je le croise sur Internet, des allusions ici ou là, des éloges, des railleries. Un prénom : Émile. Plusieurs, même : Émile Francisque Exupère Coué. Naissance à Troyes en 1857, mort à Nancy en 1926. Un inventeur, à sa manière. Le père de la pensée positive.
Puis il y a ce petit livre coloré, un jour, sur un présentoir de supermarché. Je m’approche, je regarde : La maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente. Je parcours la chose d’un œil distrait. Coué fanfaronne. Il assène. Avec sa méthode, on arrachera les dents sans anesthésie. Avec sa méthode, on ramènera les criminels dans le droit chemin. Une régénération morale sera possible. Ceux qui ne le comprennent pas, écrit-il, sont des arriérés.
Ça sent la bêtise, la suffisance, les préjugés d’une autre époque. Et puis c’est simpliste, tellement simpliste. Vous avez mal ? Dites-vous « ça passe » et ça passera. Vous êtes malade, craignez de l’être ? Répétez cette phrase vingt fois matin et soir : « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux. » C’est tout ? Oui. Voici la méthode, voici le grand secret : répéter, croire, imaginer. Répétez, croyez, imaginez et la migraine disparaîtra, les cheveux ne tomberont plus, les ulcères seront guéris. Des jours radieux viendront.
Tout va bien.
De temps en temps, j’ignore pourquoi, ça insiste. Je tape son nom sur Internet. De vieilles photos, l’air d’un clown triste, de la tendresse dans son regard. Dans les textes d’époque, on dit son amour des fleurs. On dit « le brave Coué », « le gentil Coué ». On dit son sourire, encore et toujours.
Un soir, j’achète le livre coloré. Les pages de la fin sont belles : Fragments de lettres. C’est une série d’hommages, de témoignages, patiemment collectés par Coué.
Les gens lui disent au secours, merci, j’éprouve un grand bonheur. C’est une jambe soudain guérie. C’est une victoire sur l’angoisse. C’est la toux soulagée, la confiance qui revient, l’espoir, la foi. Ces gens s’aveuglent, sans doute. Mais quelque chose vibre là : nos désirs, nos illusions, la vie même. Des hommes, des femmes, la plume tremble dans leurs mains. Ils sont comme nous, ni plus crédules, ni plus seuls. Leur douleur, leur candeur sont les nôtres.
Et lui, Émile Coué ? Il est comme nous aussi. Il aimerait qu’on l’écoute. Il fait sa petite pub. Quelque chose vibre là : comme une fragilité. Chaque lettre qu’il recopie nous dit : Croyez-moi. Aimez-moi.
Plaint-on assez les marchands de bonheur ? Ils ont besoin de notre amour. Ils ne sont rien sans lui. »

L’avis de… Nicolas Mouton de la Librairie Le Presse papier à Argenteuil (revue Page des Libraires)

« Révélé en 2021 par Les Envolés, Étienne Kern déploie dans son deuxième roman toute sa palette d’expression et une sensibilité qui a trouvé son style : une plume de pudeur pour une émotion très vive. La Vie meilleure commence un jour de janvier 1923 à New York, qui voit débarquer une célébrité, « Miracle Man » ! Il a 66 ans et s’appelle Émile Coué, l’inventeur de la célèbre méthode. Étienne Kern remonte la vie de ce modeste pharmacien, tétanisé par son père, qui va avoir l’intuition géniale que l’imagination fait tout, et que l’on peut toucher au soulagement, à la maîtrise de soi par la seule force de la parole. Étienne Kern, joue des temps, glisse sur ses souvenirs d’Irène et André, deux grandes « vies minuscules » et suggère une parenté entre écriture et la Méthode. Sa formule magique court tout le livre, jusqu’à ce moment de grâce : une chanson de Lennon à son fils. Le désir de croire, la confiance et les mots transcendent le réel.

Vidéo

Etienne Kern présente « La vie meilleure » © Production Librairie Mollat

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