Il pleut sur la parade

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Lucie est catholique. Jonas est juif. Ils s’aiment, se marient, ont un fils : Ariel. Ariel frappe tous les enfants qu’il croise. À cinq ans. Systématiquement. Et personne ne comprend pourquoi. Dans leur histoire, dans leurs silences, dans leurs peurs héritées, ils vont chercher ce qui a pu produire cette petite machine à violence.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Une histoire d’amour et de violence

Lucie-Anne Belgy signe un premier roman remarquable sur la mixité, la transmission et la difficulté d’élever un enfant qui ne ressemble pas à l’image qu’on s’en était faite. Avec un humour ravageur qui n’enlève rien à la profondeur.

Dès la première page, le ton est donné. « Je suis l’holocauste qui transforme des spermatozoïdes juifs en enfants goys. » Voilà Lucie, la narratrice – femme non juive mariée à un homme juif – qui se définit par le mot que les autres lui ont collé dessus : shikse. Souillure, en hébreu. Elle préfère ce mot-là à « abomination ». « Pour son côté craché et mesquin. » On est prévenus : ce livre sera drôle, acide, et il ne fera de cadeau à personne.

L’histoire commence un dimanche de janvier. Ariel a cinq ans. Il dessine une princesse dans un arc-en-ciel pour une petite fille qui ne veut pas jouer avec lui. Puis il sort dans la rue, croise un camarade de classe, le pousse au sol, lui arrache ses lunettes et les brandit en chantonnant « nanananana ». Lucie récupère les lunettes, s’excuse auprès de la mère effarée, attend le bus suivant pour éviter le regard des témoins, et envoie un SMS à Jonas : « D’accord, rencontrons la psy. »

Lors de ce rendez-vous, Jonas explique qu’ils sont conciliants avec leur enfant : « Disons qu’on est d’une non-violence qui penche dangereusement vers la lâcheté. » Ce couple-là ne crie pas, ne frappe pas, s’excuse de tout. Alors d’où viennent ces accès ? Peut-être de la mixité vécue au quotidien, avec ses frictions discrètes, ses non-dits polis et ses culpabilités mutuelles. Jonas est issu d’une famille ashkénaze marquée par la Shoah. Son père, devenu très pratiquant après la mort du sien, a brusquement plongé Jonas à sept ans dans un monde de règles strictes qu’il a trouvées injustes et étouffantes. En épousant Lucie, il s’en est libéré. Ou croit s’en être libéré. Parce qu’on ne se libère pas vraiment. « Je ne peux pas ne pas circoncire mon fils, dit-il. J’ai six millions de paires d’yeux braqués sur moi. »

Lucie, elle, vient de Lorraine. De ces familles d’immigrés italiens qui ont creusé le fer dans les mines, qui sont morts en toussant, qui avaient Jésus dans les chambres et des photos de communion dans les couloirs. Une culture effacée, un monde mort en silence. Quand la rabbine lui dit qu’il ne peut pas y avoir à la fois Hanoukka et la messe de Minuit, Lucie entend autre chose : « Tu n’existeras plus. »

Le roman est traversé par l’actualité. L’attentat du Musée juif de Bruxelles. L’HyperCacher. Le 7 octobre 2023. À chaque fois, le même écart se creuse. Jonas, pétrifié devant la télévision, incapable de sortir. Lucie, touchée, sincèrement, mais pas de la même façon. Pas avec la même profondeur. Ce fossé-là ne se comble pas. Il se vit, il s’apprivoise, mais il ne disparaît pas.

Ce que Lucie-Anne Belgy réussit avec brio, c’est de parler de tout ça, c’est-à-dire de l’antisémitisme, de la transmission traumatique, des questions d’identité et d’éducation avec des images précises, marquantes, des portraits brossés en quelques mots qui font mouche, sans oublier l’humour qui affleure partout, comme dans cette scène où la belle-mère mange du jambon en cachette de son mari trop pratiquant. 

Ce premier roman, couronné du Prix Transfuge, s’inspire en partie de la vie de l’autrice, épouse d’un homme juif. J’ai bien aimé la tendresse qui s’en dégage. Car si les personnages sont imparfaits, ils font de leur mieux. Mais j’ai avant tout aimé tout ce que ce roman dit de l’amour pour quelqu’un dont on ne partagera jamais entièrement l’histoire.

Il pleut sur la parade 

Lucie-Anne Belgy

Éditions Gallimard

Premier roman

256 p., 20,50 €

EAN 9782073112651

Paru le 21/08/2025

Où ?

Le roman est situé principalement en France, à Paris, à Nancy, à Reims et dans un village à proximité.

Quand ?

L’action se déroule de 2014 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

«Jonas se fichait que je ne sois pas juive et il ne croyait pas à la conversion. Pour lui, être juif n’a rien à voir avec Dieu. Il faut naître comme ça, sinon tant pis. Il disait : « Juif, ce n’est pas une religion, c’est une façon d’avoir peur, tu ne peux pas l’apprendre dans un cours du soir. »»

Jonas et Lucie s’aiment. Lui est juif, elle non, mais il promet que c’est sans importance. Pourtant, elle comprend vite que pèsent sur lui des obligations qui les dépassent tous deux et auxquelles elle va devoir s’adapter. Quand leur fils Ariel naît, toute la famille est aux anges. Mais peu après son deuxième anniversaire, il commence à se montrer brutal avec les autres enfants, plongeant peu à peu le couple dans l’isolement. Pourquoi Ariel frappe-t-il ? Que dit cette violence de son histoire et de celle de ses parents ?

L’altérité est au cœur de ce roman drôle et tendre, qui porte un regard singulier sur cette furieuse tendance des enfants à ne pas être ce qu’on veut qu’ils soient.

Les critiques

Babelio

Page des libraires (Marie-Ève Charbonnier, Librairie Paroles à Saint-Mandé)

Confidentielles

Playlist Society (Benjamin Fogel)

Cactus.press

Tenoua (Victoria Géraut-Velmont)

Actualitté (Hocine Bouhadjera)

Radio RCJ

Just A Word

Entretien à la librairie Mollat

Blog Mémoires de livres

Blog Art & Miss

Blog Le tourneur de pages

Blog Luocine

Blog Le coin lecture de Nath

Les premières pages du livre

Prologue

Il faut expliquer que shikse vient de l’hébreu sheketz qui veut dire « abomination » ou « souillure ». On l’utilise pour parler d’une femme non juive mariée à un homme juif.

Je préfère « souillure » pour son côté craché et mesquin, « abomination » est plus grandiloquent. On dit que les mariages comme ceux-là créent une deuxième Shoah. La disparition progressive des juifs par l’amour des femmes. Je suis l’holocauste qui transforme des spermatozoïdes juifs en enfants goys.

De toute façon, je me suis toujours méfiée des enfances heureuses. Les enfants ravis d’être là, mon doudou mon tracteur mon goûter maman je t’aime et les licornes, ça fait des adultes qui n’ont aucune résistance. Quand on passe dix ans à s’imaginer que la vie est un champ de coquelicots et que les autres n’existent que pour faire notre bonheur, il est difficile ensuite de se faire quitter sur un trottoir par celui qu’on aime. Alors qu’une enfance comme celle de mon fils Ariel, à se faire pousser en dehors de l’équipe et à exaspérer les adultes, vous promet une vie qui ressemble à la vie.

C’est une des choses que je me dis pour me rassurer d’avoir engendré Ariel et son étrange brutalité. Mon fils a une façon répétitive et automatique de taper sur les autres gosses, comme ces machines qui pilonnent en cadence dans les usines. Il me dit souvent que ça le rend triste, qu’il aimerait ne pas le faire, qu’il voudrait être normal. Je pourrais répondre : « tu es normal, mon chéri », mais ce n’est pas vrai. D’abord, personne n’est normal, et si quelqu’un devait l’être ce ne serait pas ce petit garçon trop grand pour son âge qui fait le vide dans la cour de récréation en se servant de son manteau comme d’un fléau d’armes.

Ariel ne frappe que les autres enfants. Il a une brutalité horizontale, il respecte l’autorité des aînés et je n’ai pas à craindre qu’il file un coup de pied dans la canne d’un vieillard. C’est une autre chose que je me dis pour me tranquilliser les matins comme celui-là.

Nous sommes un dimanche de janvier et Ariel a cinq ans. Il a passé la matinée à dessiner une princesse dans un arc-en-ciel pour une fille de sa classe qui pourtant ne voudra jamais jouer avec lui. Nous sortons de notre immeuble pour prendre le bus jusqu’à l’appartement de mes beaux-parents. Nous tournons à gauche vers l’arrêt de bus et je reconnais le garçon qui arrive en face de nous avec sa mère, il est dans l’école d’Ariel. J’envisage une seconde de faire demi-tour de peur qu’il ne montre mon fils du doigt en criant : « regarde, maman, c’est celui qui tape tout le monde », mais nous sommes en retard et mon beau-père déteste le retard. Le gamin arrive à notre hauteur, il lève joyeusement sa moufle et dit : « salut, Ariel ! », je lui souris. Mon fils répond : « salut, Léonard », puis il lâche ma main et se précipite sur lui, le pousse au niveau du plexus et le fait tomber sur le trottoir, puis il arrache ses lunettes et les brandit en l’air en chantonnant : « nanananana » avec ce ton qu’utilisent les enfants pour signifier qu’ils sont les plus forts. Je rattrape les lunettes et les rends à Léonard qui est au sol, en pleurs. Sa mère s’agenouille près de lui pour le consoler puis elle se tourne vers nous et nous dévisage avec colère, une colère stupéfaite. Une façon de me dire : « Mais les chiens méchants on les attache, madame. »

Je demande à Ariel de s’excuser, il baisse la tête, fixe ses pieds en fronçant les sourcils et murmure : « Pardon, Léonard, de t’avoir pris tes lunettes. » La mère aide son fils à se relever et ils s’éloignent.

Je regarde notre bus qui stationne devant l’arrêt et j’hésite. Si je monte dans celui-là, les passagers qui ont vu la scène s’attendront à ce que je sermonne Ariel pendant tout le voyage. Durant les vingt-cinq prochaines minutes, nous ne serons que la violence d’Ariel. Si j’attends le bus suivant, nous serons en retard, mais anonymes. Je choisis d’attendre et nous nous asseyons sur un banc.

« Ariel, ce n’est pas possible de faire ça. Chez tes grands-parents, il n’y aura ni dessin animé ni bonbon, et lundi tu t’excuseras à nouveau auprès de Léonard.

— Tu vas le dire à papa ?

— Tu sais bien que oui. »

Avec son ongle, il gratte une étiquette collée sur le banc en fronçant les sourcils.

« Pourquoi tu l’as poussé comme ça ?

— Moi je voulais jouer.

— Mais jouer à quoi ?

— À l’école, ceux qui ont des lunettes jouent à se les enlever du nez et à se les échanger.

— C’est ce que tu as voulu faire, là ?

— Ben oui, mais il n’a pas rigolé. »

Je suis sur le point de répondre quand je sens qu’on me tape l’épaule. Je me tourne vers une femme inconnue.

« Oui ? »

Elle regarde Ariel et d’un ton assuré, un ton qui force à finir son assiette, elle dit : « Madame, excusez-moi mais il ne faut pas le laisser se comporter comme ça. Jeune homme, c’est très méchant ce que tu viens de faire. Si j’avais fait la moitié de ça quand j’avais ton âge, j’aurais reçu une sacrée correction. »

Je ne sais pas quoi répondre, tout ce qui me vient est insultant et grossier.

« Le 91 est là, Ariel, on y va. »

Je prends sa main et nous montons dans le bus sans un mot pour cette femme qui nous voulait sans doute du bien. Assise sur la banquette, la tête d’Ariel sur mon épaule, je regarde la Seine du pont d’Austerlitz. J’embrasse ses cheveux frisés et je sors mon téléphone de ma poche. J’envoie un SMS à Jonas : « D’accord, rencontrons la psy. »

Jonas a le numéro de téléphone d’une pédopsychiatre très connue, le genre sommité des pète-au-casque. Il m’en parle depuis des semaines, il soutient qu’elle doit rencontrer Ariel, qu’elle pourrait nous aider, qu’il y a forcément une raison pour laquelle notre fils utilise la violence pour communiquer avec les autres enfants. Elle passe à la radio, elle écrit des livres. Elle a une tête de mauvaise nouvelle, d’appel en pleine nuit et de repas pris au distributeur automatique de l’hôpital. Elle s’occupe de choses qui se passent très loin de nous, d’enfants psychotiques qui tuent leurs camarades ou s’arrachent les cheveux pour les manger. Je voudrais la laisser à ses cas critiques, mais je veux qu’elle nous aide, que quelqu’un fasse quelque chose.

Sur la place de la Bastille, je sens mon téléphone vibrer. « Je m’en occupe. » C’est Jonas. Jonas va faire quelque chose.

J’ai choisi Jonas parce que je voulais construire une histoire d’amour. C’est lui qui a voulu devenir le père de notre enfant.

Nous nous sommes rencontrés dans une cave spécialisée dans le vin allemand. C’était une dégustation de vin de Moselle, un rendez-vous arrangé par une amie commune, ce qui ne marche jamais sauf quand ça marche. Je savais que la finalité de notre rencontre était romantique, pas lui. Il était secrètement amoureux de l’amie commune et c’est pour elle qu’il était venu.

Il m’a dit qu’il s’appelait Jonas, puis : « En tant que juif, je ne me sens pas très à l’aise dans une cave allemande, donc ne t’étonne pas si à un moment tu te retournes et que je suis parti en courant. » Je ne connaissais pas de juif fille ou garçon, tout cela était très nouveau. Je ne sais plus très bien ce que l’on s’est raconté au cours de cette soirée, mais je me souviens d’avoir beaucoup ri.

Jonas commençait à se dégarnir, ses lunettes n’étaient pas adaptées à la forme de son visage et rapetissaient ses yeux noirs. J’aimais son pantalon de velours, sa chemise ajustée et ses Clarks. C’était un garçon doux et soucieux, aux allures de feu de bois et de tapis anciens. Sa voix était basse et grave. Il parlait lentement et savait maintenir l’attention, il n’avait pas cet empressement de convaincre ou de plaire, cette frénésie associée à son âge ou à notre époque. Son timbre m’évoquait ces grottes où on s’abrite de l’orage pendant une marche, un lieu chaud et sûr qui n’est pas tout à fait chez soi.

Nous avons échangé nos numéros de téléphone et avons entrepris une correspondance virtuelle pendant plusieurs mois. Nous passions des soirées entières à nous parler au téléphone, nous développions ensemble une grammaire et un vocabulaire communs. Je pensais que nous tombions amoureux. Je lui proposais des rendez-vous qu’il refusait poliment sous divers prétextes. Malgré tout, il m’écrivait et m’appelait quotidiennement, j’occupais sa solitude. Devant mon insistance et, comprenant ce que nos échanges faisaient naître en moi, il m’a annoncé : « Je ne me vois sortir avec personne en ce moment, ni avant un long moment. »

J’ai eu l’impression qu’on m’arrachait au beau tableau que je m’étais peint. J’ai passé les jours suivants à regarder dans le vide en me demandant ce que j’avais mal compris. À mes copines, je disais : « Mais enfin, personne n’appelle ses amis deux heures par jour, je ne suis pas folle ? » Pour me protéger, j’espaçais mes réponses à ses messages. Je laissais au temps le soin d’effacer mon amour pour Jonas. J’attendais de pouvoir me contenter de son amitié. Je ne pouvais pas me résigner à le faire sortir définitivement de ma vie, personne n’était aussi drôle et agréable que lui.

Après trois mois de silence, il m’a écrit pour la nouvelle année. Nous avons recommencé à nous écrire, puis à nous parler mais je ne souhaitais pas laisser s’installer à nouveau l’unilatéralité. J’étais lasse d’être la bonne copine et j’ai démarré une histoire romantique avec un autre garçon en abreuvant Jonas de détails. Dans l’histoire de la manipulation amoureuse, la technique de la jalousie reste la plus radicale. Si elle ne marche pas, il n’y a plus rien à tenter. J’étais gênée pour l’autre garçon qui était charmant mais m’évoquait, à côté de Jonas, l’eau de cuisson dans laquelle baignent les légumes qu’on vous sert à la cantine.

Après quelques jours, Jonas m’a proposé que l’on parte en week-end ensemble. Ce fut le début de notre histoire. Il ne m’a pas proposé de boire un verre ou d’aller au cinéma, il m’a proposé de partir en week-end, après m’avoir laissée attendre des mois. Je n’ai pas cherché à comprendre ce revirement brutal, j’avais vingt-cinq ans et j’étais folle de bonheur. C’était il y a dix ans.

Je ne raconte jamais cette histoire aux personnes qui s’accrochent à des amis en espérant qu’il se passe quelque chose, car elle finit bien et ce n’est pas toujours comme ça. Il arrive que l’on tombe amoureux d’un copain, que ledit copain le sache très bien et vous garde quand même comme « ami spécial » jusqu’à ce qu’il rencontre quelqu’un qui l’intéresse vraiment, et quand cela arrive on se trouve dévasté alors même que tout le monde nous avait prévenu. Dans mon cas, je crois qu’il attendait quelqu’un qui l’intéresse vraiment, mais qu’en cours de route c’est devenu moi.

Je ne le raconte pas non plus aux non-juives qui aiment les juifs parce que chez nous ce n’était pas un sujet, du moins au début.

Jonas m’a demandée en mariage deux ans après ce premier week-end ensemble, dans la cave à vin où nous nous étions rencontrés, avec un diamant de la taille d’une petite île bretonne.

Nous nous sommes mariés à Paris. Dans ses vœux, il m’a promis que nous serions toujours bêtes ensemble et que nous vieillirions sans devenir des grandes personnes. Il portait une kippa, a cassé un verre accompagné par un orchestre klezmer et nous nous sommes fait porter sur des chaises en hurlant de peur. Nous avions prévu de célébrer la noce dans un petit restaurant de la rue des Rosiers, au fond d’une cour, où l’on peut faire la fête sans déranger les voisins. Un soir où nous avions rendez-vous avec le gérant pour l’organisation, un vieil homme à longue barbe et kippa que nous ne connaissions pas s’est installé à notre table. Il m’a demandé mon prénom, j’ai répondu : « Lucie.

— Vous n’êtes pas juive, Lucie, n’est-ce pas ?

— Non.

— C’est intéressant ce prénom, Lucie, ça veut dire la lumière, vous savez ? C’est un prénom qu’on ne donne pas beaucoup chez nous ; il est très beau mais il vous donne des devoirs. Vous savez qu’en épousant ce jeune homme juif sans l’être vous-même, vous allez en éteindre, justement, des lumières, vous allez empêcher la naissance d’enfants juifs et priver votre mari d’enfants qui sont comme lui. »

Il a laissé quelques secondes passer.

« Je vous demande de vous interroger sur votre devoir envers lui et envers sa famille. »

Il a conclu en m’expliquant que si je m’y mettais tout de suite, avec un peu d’huile de coude, d’ici à deux ans je pourrais me convertir et régler le problème.

Jonas et moi étions habitués à ce genre de propos et ni lui ni moi n’avons répondu. Nous avons simplement changé de lieu de réception et modifié l’adresse à la main sur nos faire-part. Nous n’avons pas défendu notre choix de vivre en mixité, parce que nous nous sentions tous les deux coupables et que nous avions l’impression d’expier en nous faisant faire la leçon par un vieil emmerdeur.

Nous formons un couple poreux.

Nous sommes perméables aux avis, aux critiques et à la culpabilité.

Faites un manteau de nos peaux et vous aurez toujours froid.

Jonas m’a dit : « Pour eux tu seras toujours une shikse, une goy démoniaque qui a volé un gentil juif à une gentille juive. »

Il a ri, mais je sais qu’une partie de lui pense de la même manière.

Je suis un tiraillement de conscience insoluble.

Notre fils Ariel est le fruit de sa décision.

La pédopsychiatre que Jonas a contactée s’appelle Françoise Bouchez. Son cabinet se trouve dans un immeuble ancien d’un quartier de ministères et d’ambassades. En entrant, il y a un ascenseur en fer forgé et des tapis de teinte rouge cloutés sur l’escalier. Dans la salle d’attente, des jeux pour enfants et des magazines pour les adultes aux problèmes mineurs : entretenir sa peau ou faire fructifier son patrimoine.

Françoise parle en détachant bien les syllabes, d’une tonalité tranquille qui vous tend un panier et vous embarque vers un de ces chemins où se cachent des mûriers. Elle a des airs de maison de campagne et d’aïeule qu’on appelle Bonne-Maman.

Nous sommes venus habillés comme des parents responsables, Jonas porte une chemise sur mesure avec ses initiales brodées et moi un pull en matière noble qu’il est difficile de laver et qui est facilement grignoté par les mites.

Le genre qui dit au monde, et à Françoise en particulier : je sais entretenir un pull comme ça, alors vous imaginez bien que je sais élever mon fils. La pédopsychiatre s’installe sur un fauteuil face à Jonas et moi. Ariel est assis sur le sol et fouille le coffre à jeux. Elle nous demande ce qui nous amène et nous écoute lui parler de la violence d’Ariel. « Ce qui est difficile, c’est que quand il arrive quelque part, son premier réflexe, c’est de taper sur un gamin. On dirait que c’est sa seule façon d’entrer en contact. On l’a vu attaquer des petites filles, leur balancer du sable dans les yeux en arrivant au parc et quand on en parle avec lui, il nous dit que c’est pour jouer. On a essayé par tous les moyens de lui expliquer, de le faire changer, rien ne marche. Le pire, c’est qu’il souffre de ne pas réussir à se faire des copains, mais il continue d’attaquer pour communiquer, ce qui pour nous n’a aucun sens », explique Jonas.

Françoise hoche la tête. Elle pose des questions à Ariel

qui lui répond platement, sans lever la tête de son jeu de construction. Elle fixe ensuite son attention sur nous et, en baissant la voix, nous demande : « Bon, et comment allez-vous, vous ?

— Mal », répond Jonas.

C’est une chose qu’il faut savoir sur Jonas, ce plaisir qu’il a à se plaindre. Jonas se plaint de tout et auprès de tout le monde, sans distinction. La vie de Jonas est une élégie, une

petite chanson tendre et triste et il va vous la chanter.

Ma réaction, quand on me parle d’Ariel, est de ne rien répondre d’autre que « ça va ». Je veux éviter qu’on ait pitié de moi, qu’on me rappelle que ce que je vis n’est pas normal. Je n’ai pas envie d’expliquer que c’est incompréhensible pour des gens comme nous d’avoir un enfant violent, que nous nous isolons par honte, que nous sommes inquiets. Je n’en peux plus d’entendre : « Je ne sais pas comment tu fais. » Je ne sais pas comment je fais non plus.

Je n’ai pas le choix. J’aime mon fils, ça aide beaucoup. Je l’aime peut-être plus que les autres mères, parce que je dois l’aimer pour tout le monde. Je dois l’aimer pour les enfants qui ne veulent pas jouer avec lui parce qu’il finit par leur taper dessus, je dois l’aimer pour les adultes qui le trouvent épuisant et je dois l’aimer pour lui, parce que ce n’est pas facile de s’entendre dire en permanence que l’on est méchant et de ne jamais être invité aux anniversaires.

Jonas, lui, dit la vérité. Il dit qu’il va mal.

« C’est difficile, parce qu’on ne comprend pas tellement, nous on est plutôt du genre non violent, je précise.

— Disons qu’on est d’une non-violence qui penche dangereusement vers la lâcheté, ajoute Jonas. J’ai l’impression qu’on passe notre vie à nous excuser. »

Françoise prend des notes sur le cahier ouvert sur ses genoux. D’un mouvement de poignet horizontal, elle souligne certaines phrases en hochant la tête.

« Et comment va votre couple ? Vous arrivez à faire des choses à deux ? »

On se regarde, Jonas et moi. Je ne sais pas pour lui, mais je n’ai aucune envie de parler de notre couple avec Françoise. Il répond : « ça va, oui », et elle poursuit : « Dans une situation comme la vôtre, il est important de vous épauler.

Assumer ensemble, c’est la grande épreuve de la parentalité. Il faut que vous arriviez à vous préserver en tant que personne, être là l’un pour l’autre, ne pas concentrer toute votre attention sur Ariel. Vous devez penser à vous, et créer un cadre apaisant et heureux pour chaque membre

de la famille. »

Elle nous propose de faire passer à Ariel une série de tests pour comprendre ce qui le préoccupe. Elle veut lui faire regarder des images et lui poser des questions pour identifier des angoisses qu’il ne formulerait pas. Il faudra

compter trois séances et après il y aura une restitution. »

Extraits

« De toute façon, je me suis toujours méfiée des enfances heureuses. Les enfants ravis d’être là, mon doudou, mon tracteur mon goûter maman je t’aime et les licornes, ça a fait des adultes qui n’ont aucune résistance. Quand on passe dix ans à s’imaginer que la vie est un champ de coquelicots et que les autres n’existent que pour faire notre bonheur, il est difficile ensuite de se faire quitter sur un trottoir, par celui qu’on aime. Alors qu’une enfance, comme celle de mon fils, Ariel, à se faire pousser en dehors de l’équipe et à exaspérer les adultes, vous promet une vie qui ressemble à la vie. »  

« Mon père parle peu, il écoute. Il écoute ma mère lui raconter ses histoires de militantes, de vie associative et les petits potins du quartier. Il l’écoute, quand elle lui assigne les tâches, essentiellement des courses, allez acheter ceci passer récupérer cela, et il s’exécute sans discuter. C’est son moyen d’avoir la paix. La vie de mon père est tendue vers un objectif simple et unique : qu’on lui foute la paix. »  

« Ma mère nous a baptisés et mon frère et moi. Si depuis elle s’est détachée de tout cela, elle me la transmis. C’est aussi l’histoire de mon fils. Il n’est pas que l’enfant des rescapés du Yiddishland, il est aussi celui de la classe ouvrière, des régions que personne ne connaît et des travailleurs, qui crèvent en toussant. Pas seulement. De ces génocides qui sont dans les livres d’histoire et qui conduisent à créer des pays. Il est aussi le fils d’un monde mort en silence. Si je choisis le judaïsme, je dis à ma famille que même pour ceux qui les ont connus, leur histoire ne compte pas, qu’elle peut disparaître. »  

« Cette décision, pour moi, n’avait rien d’évident. C’est une chose de faire cohabiter deux cultures, c’est différent d’en éliminer une. Tous les enfants de ma famille sont catholiques et baptisés. Dans les maisons, il y a des crucifix dans les chambres des parents, des Vierges ramenées de Lourdes par un pèlerin quelconque et des photographies d’enfants en robe de communion. La famille de ma mère est française depuis moins d’un siècle. Ils ont fui l’Italie de Mussolini, la misère et la police politique. Les parents de ma mère et leurs futurs voisins sont arrivés par flots à Longwy pour creuser et extraire le fer utilisé dans les aciéries d’à côté. Tous les hommes descendaient dans les mines, plusieurs oncles de ma mère y sont morts. Il y avait une façon de faire les choses, de vivre et de mourir, et elle impliquait Jésus et l’église. Le monde des mineurs italiens, comme celui des shtetis, a disparu.

Ma mère nous a baptisés, mon frère et moi. Si depuis elle s’est détachée de tout cela, elle me l’a transmis. C’est aussi l’histoire de mon fils. Il n’est pas que l’enfant des rescapés du Yiddishland, il est aussi celui de la classe ouvrière, des régions que personne ne connaît et des travailleurs qui crèvent en toussant. Pas seulement de ces génocides qui sont dans les livres d’histoire et qui conduisent à créer des pays. Il est aussi le fils d’un monde mort en silence. Si je choisis le judaïsme, je dis à ma famille que, même pour ceux qui les ont connus, leur histoire ne compte pas, qu’elle peut disparaitre. » p. 68

« La rabbine a dit: «Il ne peut pas y avoir Hanoukka et la messe de Minuit. » J’ai entendu : « Tu n’existeras plus. » p. 70

À propos de l’autrice

Lucie-Anne Belgy © Photo Alexandre Marchi

Lucie-Anne Belgy vit à Paris. Il pleut sur la parade est son premier roman. (Source : Éditions Gallimard)

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