En deux mots
Un enfant est retrouvé mort dans la cour de récréation. C’est un ancien élève de J, professeur des écoles passionné par son métier. Le choc ressenti fait suite à la naissance d’un bébé qui a mis son couple sous tension. Sans oublier l’arrivée d’un élève incontrôlable qui le fragilise encore davantage.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Quand la passion s’érode
Pour son premier roman, Julien Fyot, professeur des écoles en éducation prioritaire a choisi de nous plonger dans son milieu. Tout en empruntant les codes du polar, il raconte le naufrage d’un monde scolaire et celui d’un homme qui croyait tenir.
Quand J arrive à l’école où il enseigne, il constate une effervescence particulière. C’est certes un jour de rentrée, mais la présence de véhicules aux gyrophares bleus l’intrigue. En fait, avant l’ouverture des portes, le corps de Tom Langevin, un « élève dont la gentillesse n’a d’égale que l’intelligence », est découvert dans la cour de l’école. À la stupéfaction vont très vite succéder les interrogations. C’est à l’inspecteur Millet, sur le point de partir à la retraite, que l’on confie le soin de tenter d’y répondre.
Mais avant de suivre l’enquête, l’auteur nous ramène quinze mois plus tôt, lorsque naît Lola, la fille de J et de son épouse Tam. Le couple s’aime, mais son quotidien se voit chambouler par l’arrivée de Lola. Les nuits sont écourtées par les pleurs du bébé qui usent les nerfs. Ils se frôlent dans la cuisine, un café posé en silence sur la table vaut mieux que n’importe quelle déclaration. Mais cet équilibre-là est fragile. La fatigue mord. Le couple commence à décrocher.
Puis arrive Brayan, élève de onze ans au parcours chaotique, exclu de quatre établissements, violent, imprévisible. Le directeur le confie à J, qu’il sait « apprivoiser les enfants sauvages ». Car il fait partie de ces enseignants qui portent leur métier comme une vocation. Pugnace, tendre, lyrique. Il tient. Ou croit tenir.
Car les signaux négatifs s’accumulent. Le lapin blanc de la classe meurt le week-end où Brayan a murmuré à une élève : « Faut pas l’aimer trop, celui-là… Bientôt, il va être mort. » Et si J veut protéger cet enfant que tout le monde fuit ou déteste, il sent petit à petit s’accumuler « mille petites gouttes qui feront déborder puis exploser le vase ». Chaque journée est une succession de micro-provocations, d’incidents à désamorcer, d’alertes ignorées. Et J, épuisé, commence à perdre le fil. Ses mots s’émoussent. Ses certitudes aussi.
Tom Langevin, lui, est son exact opposé : gueule d’ange, bulletin immaculé, aimé de tous. Il est le seul à tendre la main à Brayan. Une amitié improbable que Julien Fyot construit avec une délicatesse rare. Ce que Tom a perçu dans le malheur de Brayan, les adultes ne l’ont jamais vu. Ou n’ont pas voulu le voir.
La construction du roman est habile : le récit avance en va-et-vient entre les mois précédant le drame et les semaines qui suivent la mort de Tom, au fil de l’enquête de Millet. Cet inspecteur fatigué, désabusé, observe Brayan et entrevoit « sous l’ingratitude de ses traits une seconde peau, plus sauvage ». Le suspect idéal ? Peut-être. Mais rien n’est jamais aussi simple.
Le suspense tient jusqu’au bout. On oscille, comme J, entre pitié et horreur face à Brayan. Entre foi en l’institution et dégoût de ses angles morts.
Julien Fyot nous parle de choses vues, des collègues qui protègent leur café chaud pendant une bagarre dans la cour, de la mécanique du déni.
Le style est à la hauteur du propos, avec des phrases qui, en quelques lignes, font exister les personnages, comme lorsque Brayan distribue des frites rescapées au fond de son cartable, ou quand Maylis serre le bout des doigts de son professeur pour lui faire comprendre ce qu’elle ressent.
Le fait que l’auteur soit professeur des écoles se sent à chaque page. Avec lui, on partage la fatigue d’enseigner, la solitude de décider. Et ce double vertige, celui du métier et celui de la paternité. En refermant le livre, on éprouve ce sentiment amer que l’institution éducative tient debout à force de sacrifices individuels, portée par des êtres eux-mêmes fragiles, eux-mêmes au bord de la chute. Un livre qui secoue, presque un appel à l’aide.
Décrochages
Julien Fyot
Éditions Viviane Hamy
Premier roman
392 p., 20,90 €
EAN 9782381402246
Paru le 20/08/2025
Ce qu’en dit l’éditeur
Ta classe est un troupeau. Un troupeau sans race, sans pedigree. Y cohabitent des poussins, des tigres, des veaux, des poulpes, des perroquets, des fouines, des licornes. Et ton métier est de leur apprendre à tous la même chose. Le singe comme le poisson rouge devront savoir grimper aux arbres à la fin de l’année. Ça, c’est quand tout se passe bien. Quand il n’y a pas Brayan. Une classe avec Brayan, c’est mille petites gouttes qui feront déborder puis exploser le vase. Rien ne s’anticipe. Rien ne se contrôle.
J. est un instituteur de CM2 apprécié de ses élèves et de ses collègues à l’école Turgot. Il savoure depuis peu le bonheur d’être père aux côtés de sa femme Tam et de leur fille Lola. Mais l’arrivée de Brayan, un élève turbulent en grande difficulté, va mettre à rude épreuve ses convictions, tant professionnelles qu’intimes.
Et quand Tom Langevin, élève dont la gentillesse n’a d’égale que l’intelligence, est retrouvé mort dans la cour de l’école, c’est l’inspecteur Millet, en passe de partir à la retraite, qui est appelé à résoudre le crime.
Entre tensions et révélations, la vérité finira-t-elle par éclater au grand jour ?
Décrochages est un réquisitoire poignant sur le mal-être en milieu scolaire, une satire mordante d’un système à bout de souffle, une réflexion profonde sur la paternité et une enquête policière haletante. Ce premier roman audacieux captive par son intrigue aussi prenante qu’ingénieuse.
Les critiques
Critiques libres (Jean-François Chalot)
Les premières pages du livre
« PROLOGUE
Lundi 6 mai 2019
Posé sur l’arceau du panier de basket, l’oiseau écoute, les ailes chauffées par les rayons de l’aube, le ronronnement du monde qui se prépare. Une voiture crache au démarrage, les portes claquent dans l’urgence, de premiers bonjours se font entendre. L’oiseau est attentif à ces bruits qu’il ne percevra plus dans la journée. Le piaillement d’un congénère. La vieille dame qui tousse. Et tout ce que le vent emporte. Les créatures du matin pressent leurs derniers gestes avant que le jour ne commence pour d’autres. Près du « trou à billes », les fourmis évacuent les restes d’un bonbon jaune. À l’extérieur, face à l’école, le buraliste remonte son rideau de fer avant de s’installer derrière le comptoir.
Bientôt, une centaine d’enfants vont, par vagues, reconquérir sans résistance, comme chaque jour, leur territoire de jeu et laisser ces êtres du matin trouver un abri. La horde balaie tout quand elle se déploie.
Les serres agrippées au métal, l’oiseau regarde plus bas un drôle d’animal allongé sur le sol de la cour de récréation. La silhouette est familière, mais quelque chose cloche dans la géométrie de ses membres. Avec ses bras en grand écart et les jambes entrelacées, la chose paraît vouloir s’éveiller d’un long sommeil. Rien ne se passe, rien ne bouge. La tête tournée vers la gauche, elle fixe, indifférente, le mur de brique de la cantine Scolaire.
Semblant reconnaître une de ces créatures du jour, l’oiseau quitte son promontoire pour se rapprocher d’elle. Il se pose, à pas prudents, sur son épaule. Son corps est brisé de partout. Sur sa peau, des cercles de sang, concentrés autour des articulations, suggèrent des explosions de chair et d’os. L’oiseau lui grimpe sur la tête pour tenter de l’identifier et il n’y reconnaît plus grand-chose. Dans un coin reculé de la cour de récréation, le petit homme est tombé de son nid.
Flairant la fin de l’aube, l’oiseau saute à terre et quitte la scène en imprimant derrière lui deux rangées de pattes ensanglantées. On s’agite plus loin. Le gardien et le directeur, à une dizaine de mètres de là, s’apprêtent à ouvrir les portes de l’école aux petits maîtres des lieux. Les vacances de printemps sont terminées, la rentrée peut commencer.
Lundi 6 mai 2019
Certains raconteront que des enfants ont vu le corps, que c’est l’un d’eux qui a découvert le cadavre. Une horreur inutile de plus dans un cauchemar déjà repu. La rumeur mettra du temps à s’éteindre. C’est pourtant le gardien de l’école qui a trouvé l’enfant mort, dans sa dernière ronde avant l’ouverture des portes, au cas où.
Quand J arrive sur les lieux, l’école est déjà en cours d’évacuation. La police commence à sécuriser la scène du drame. Deux agents contrôlent la foule d’enfants et de parents amassés devant l’entrée et d’autres voitures banalisées surgissent du coin de la rue. À l’intérieur de l’enceinte, devant l’escalier du bâtiment principal, le directeur écoute un officier lui expliquer la démarche à suivre dans ce genre de situation. I] lui faudra du temps pour reprendre le contrôle.
J, lui, s’approche à pas prudents du cercle d’angoisse que les autres parents ont formé. La rumeur circule de regard en regard. Dans la foule, on serre les épaules des enfants et les mots mettent du temps à sortir.
C’est horrible
Un mort.
Dans une école.
Un enfant peut-être
Michael, où est ton frère ?
Agathe Féri-Langevin arrive souvent en retard, chaque fois comme si c’était la première et la dernière. Elle affole sa course, affiche un air incrédule et balance des bouts d’excuse à la volée. Ce matin, elle court encore pour attraper la sonnerie de 8 h 30 et se précipite sans le savoir vers une autre vie.
Elle ralentit en apercevant J, immobile en bordure de foule.
— C’est quoi, ce merdier ?
Ils s’embrassent sans se regarder.
— Tu n’as pas vu Tom ? Le môme est encore parti sans moi ce matin. Je crois qu’il en a marre de mes retards, mais n’empêche, je… Mais. qu’est-ce qu’il se passe ?
Elle remarque maintenant les lumières des gyrophares de la police qui balaient les visages inquiets.
— La police ? Pourquoi…
Agathe prend quelques secondes pour observer la scène. Les corps massés vers le portail. La barrière de policiers face à eux. Ce silence anormal. Une larme sur une joue. Les mains pressées sur les bouches. Elle jurerait que le directeur, de l’autre côté du cordon de sécurité, évite son regard. Quelque chose d’horrible s’est passé là-bas et elle, plus que les autres, ne pourra pas y échapper.
J et Agathe se fixent à peine une seconde, durant laquelle l’atroce scénario leur brûle le cerveau. Un flux froid et acide jaillit du ventre de la mère. Debout et immobile, elle sent son corps s’effondrer de l’intérieur.
— J.. Dis-moi…
— Il s’est passé un truc.
— Il s’est passé quoi, J, bordel ?
J continue de marmonner sans rien dire, cela n’a plus d’importance. La pensée monstrueuse fait lentement son chemin. Agathe bouscule déjà parents et enfants pour traverser la foule. Il lui faut de toute urgence chasser cette idée noire. C’est la rentrée, juste la rentrée. Foutez le camp, ne la retenez pas, elle a une classe à préparer. Elle n’a rien à voir avec tout ce merdier. Les policiers doivent la laisser travailler. Qu’ils règlent ça sans elle. Ses élèves et sa vie de tous les jours l’attendent, rangés, dans la cour de récréation.
— Mais laissez-moi passer ! Je suis enseignante ici. Poussez-vous !
Dans les films, la mère franchit toujours les cordons de police. Malgré tous ses efforts, Agathe restera bloquée par les trois agents chargés de filtrer l’entrée. Après avoir hésité trop longtemps, le directeur de l’école prend Agathe par les épaules et la serre dans ses bras. Autour d’eux se crée un espace de respect ou de répulsion. On s’écarte. Ils sont beaucoup à penser que c’est épouvantable et ils sont heureux que cela soit elle et pas eux. Plus loin, J n’a pas bougé. Il entrevoit sans le vouloir le regard d’Agathe. Le regard de ceux qui ne veulent pas comprendre, mais qui ont tout compris.
Tom. Tom. Tom.
Puis l’horrible hurlement.
Chapitre 1
Quinze mois plus tôt
Les gens qui disent de la naissance de leur enfant que c’est le plus beau jour de leur vie mentent sûrement. Ils veulent rassurer, ils veulent sacraliser cet instant ou l’oublier. Tous mentent. J en est convaincu. Un jour d’accouchement n’est pas une belle histoire. C’est une lutte mal préparée, inégale, et c’est peut-être fait exprès, comme un rite de passage tribal. Il y a peu ou il n’y a pas d’équivalent dans une existence normale. Le beau et la vie viennent plus tard. Tout à la fin. Dans un décor froid et banal surgissent de partout des angoisses inconnues, lourdes, ancestrales, échappées du tombeau d’un dieu fort et colérique. Tu ne contrôles rien. Tu as peur de tout. Du rien comme du pire. Tu as peur que la cafèt’ de l’hôpital ferme trop tôt. Tu as peur de perdre ta femme. Tam. En attendant, tu hyperventiles sans le montrer.
Réveil d’un sommeil lourd. La perte des eaux. Ça y est ou ça n’y est peut-être pas. L’infirmière au téléphone ne sait pas. Ils pourraient patienter, mais ils ne savent pas faire. Il n’a pas le permis. Ils prennent un taxi dans la nuit et Tam camoufle son ventre, rond, ils parlent de tout et de rien. Rassurer le chauffeur. Les taxis refusent parfois les femmes enceintes. Il fronce les yeux dans le rétroviseur. On sait qu’il sait, qu’il a compris, et on lui demande quand même de nous déposer cent mètres avant l’hôpital, au garage du coin. À 3 heures du matin. Les couloirs déserts de l’hôpital sont peuplés d’infirmiers zombies. Les médecins ont sommeil. Comme tout le monde. Tam s’allonge sur un brancard et tu somnoles sur un rebord de fenêtre, en attendant. Rien ne se passe, longtemps, puis c’est à l’approche.
Viennent les premières douleurs. On compte, on souffle avec sa femme. On la fait rire. Tu te sens utile, ça ne durera pas. Elle rira moins après, mais la péridurale est annoncée. Vos corps s’endorment. Et le temps s’allonge à côté de vous. Il n’y a pas de fenêtres dans la salle. Nuit et jour se confondent et les bébés naissent de partout, sauf le tien. Tu as peur que tout se déclenche et tu ne veux plus attendre. Ta femme, amazone chevauchant jadis les contractions, perd son combat contre l’ennui et l’angoisse molle. La belle énergie fout le camp. Le temps se mesure en doigts d’obstétricien. Ça va venir, ça va venir, dit-on. Un autre bébé vient de naître. Puis encore un autre. Un autre. Un autre…
Et le temps se réveille en sursaut. C’est là, c’est maintenant.
Elle est prête. Elles sont prêtes. Tout s’accélère et tu tardes à suivre le mouvement. Tu te places, tout petit, à côté de ta femme et tu serres sa main en attendant le médecin. À trois minutes près, tu avais l’obstétricienne de tes rêves. Trois minutes trop tard, tu as l’Autre. Tu ne la connais pas, tu n’aimes pas juger les gens, pourtant, tu ne la sens pas. Une accoucheuse du futur, un robot humanoïde à la technicité millimétrée et au cœur électronique. Elle accouche des bébés et se fout des mères. Elle prononce ces mots qu’on ne comprend pas et qui sonnent grave. Il y a des trucs qui « se déchirent », un rythme qui inquiète et ta femme qui est à bout de souffle. Ça ne sert à rien de pleurer, poussez. Bien que pathologiquement optimiste, tu te dis que ça ne passera pas. Veuillez quitter la salle, monsieur. Tu entends le mot forceps et la porte se ferme. Tu n’as que des mauvais scénarios dans la tête. Le temps change encore de forme. Il s’accélère et s’étire. Furieusement lent. Chaque seconde dure mille ans.
Soudain, on t’appelle. La porte s’ouvre et tu es aspiré vers ta femme qui pousse un dernier cri dans la nuit. Tout s’arrête en un instant, dans l’œil du cyclone, où les vents se figent et les sons s’effondrent. Tu flottes au sommet de l’Olympe, en dehors du temps et de l’espace. Plus rien n’a de poids, plus rien n’a d’âge. Il n’y a plus de faim ni de fatigue. Un petit extraterrestre vient de poser son regard noir sur toi. Lola.
Le plus beau jour de la vie de J arrive quelques jours plus tard, à la maison. Tous les trois. Lui, elle, Elle. Sur le canapé du salon, dans un rayon de soleil, Lola dort pour la première fois chez elle, entre ses deux parents. Elle sent bon, le temps s’effile dans du coton et Tam n’arrête plus de sourire. Il l’embrasse et leurs langues parlent d’amour tendre et de sexe furieux. Une promesse. Tous ces visages fatigués qui prennent dix ans, ces désirs en panne et le quotidien laminé des autres vies de parents, ça ne sera pas leur affaire.
Ce baiser veut tout dire.
Chapitre 2
Six mois plus tôt, lundi 5 novembre 2018, après les vacances de la Toussaint
Un bébé pleure quelque part. Il y a encore peu de temps, avant la naissance de Lola, cela n’aurait pas réveillé J. Aujourd’hui, il sait qu’un cri d’enfant au milieu de la nuit, c’est, ici ou là, dans l’immeuble, un sommeil qui s’échoue et tout ce qui s’ensuit. Ce soir, c’est son tour. C’est Lola. À cet instant, J sait ce qui l’attend. Il va se lever sans ouvrir les yeux, attraper son pyjama, frôler les murs dans le noir, regarder l’heure sur le micro-ondes de la cuisine, atteindre le berceau et faire le diagnostic. Un cauchemar. Un bruit de la nuit. Le nez pris. Une couche pleine. Une poussée de fièvre. Les dents. Parfois rien. Parfois pire. Cette fois-ci, Lola doit être malade, car elle pleure depuis de longues minutes.
— C’est ton tour, chéri.
— Je sais.
Déjà, Tam se rendort et J réévalue son environnement. Il devine l’heure à travers les interstices des volets. Aucune lumière ne trahit un bout de soleil. La pénombre est encore lunaire et laissera J se rendormir un temps. Après.
À la vue de son père, Lola cesse de pleurer et répète en geignant les mêmes gestes primaires. Elle ne se révolte plus et essaie de communiquer. J apprend petit à petit à comprendre ce langage préhistorique, ce petit corps bruyant. Cette fois-ci, il opte pour la solution la plus optimiste : le bout de doigt dans la bouche. Lola le tète avant de ralentir peu à peu son rythme de succion. Bonne pioche. Elle détourne déjà la tête et reprend sa nuit. J est crevé, mais il aime ces pauses dans le noir. Lola. Les sons. Le temps. Son sablier de sommeil s’égrène et rien ne presse. Le monde avance comme bouge l’aiguille des heures. En glissant dans l’invisible. J se plaît dans cette bulle où la vie ne s’écoule plus. À cet âge, un enfant peut mettre trois secondes comme trois heures à se rendormir. Cette nuit-là, il a de la chance, il a eu droit à la version courte. Il regarde enfin sa montre. Quatre heures du matin. Ouf. Il lui reste plus d’une heure avant le prochain biberon. Et le retour à l’école en ce lundi matin.
Il fut un temps où les matins duraient trente minutes et les petits déjeuners se prenaient à midi, les miettes sur la couette. Aujourd’hui, les matins, c’est 7 h 15 tout le temps ou un peu avant. J n’a jamais été un grand parleur au réveil. Et à l’aube, il n’émet pas encore. Les mots ne sortent pas, n’existent pas. Sa femme, Tam, parle invariablement. Aux premières heures. Dans la tristesse. Dans son sommeil. Elle n’a pas renoncé aux discussions sur fond de tartines beurrées et elle n’attend rien de lui. Elle s’est habituée à ses mmh qui ne veulent dire ni oui ni non. Elle ne s’en offusque plus. Dans ces moments-là, J et Tam communiquent autrement. Quand Lola se réveille, ils jouent une parade silencieuse, faite de gestes efficaces et d’attentions tues. Entre un changement de couches et la stérilisation du biberon, un café encore chaud est posé pour elle sur la table du salon. D’une tâche à l’autre, ils se frôlent sans cesse et les caresses glissent à chaque passage. Les mots n’auraient pas fait mieux. Ils s’aiment sans trop en dire.
* * *
— Bon, J, on le met chez toi, le nouveau, hein ?
Assis devant le bureau d’André Galet, le directeur, J cherche une bonne raison de dire non sans en avoir l’air. Un argument objectif, plein de bon sens, insoupçonnable. Mais tout joue contre lui. Son autre collègue de CM2, Sylvie, croule sous les difficultés avec sa classe et coulera à la prochaine tempête. Elle a déjà accueilli une nouvelle élève en début d’année. La petite Juliette, douce merveille à cloner, humble et je-sais-tout.. J, lui, a ce truc avec les voyous. Il sait apprivoiser les enfants sauvages. C’est un fait établi. Sa collègue est faite pour les élèves sages, J pour les casseurs et les brisés.
— Tu sais qu’on ne peut pas le mettre chez Sylvie. C’est. compliqué. Avec toi, pas de soucis. Tu sais gérer, hein ?
Voilà. J déteste ça. Ce hein interrogatif à réponse unique avec lequel le directeur Galet conclut chacune de ses demandes délicates. Une fausse introduction au débat pour un consensus forcé. J n’a pas d’autre choix que d’accepter, au nom du bien de tous.
— On vient de recevoir le dossier scolaire complet. Brayan a quelques faits d’armes à son actif.
Brayan, 11 ans, a déjà changé quatre fois d’établissement. Échec scolaire massif, absentéisme record, vols multiples, violence contre les élèves, violence contre les agents de service, violence contre les professeurs. J sait que, lorsqu’on consulte un dossier scolaire, il faut savoir lire entre les grosses lignes. Au-delà des infractions majeures, se cachent les petites provocations de chaque seconde qui jalonneront crescendo la journée d’école. Il devra être endurant. Il laisse l’angoisse lui glisser dessus quelques instants avant de reprendre le contrôle. Il peut le faire puisqu’il l’a déjà fait. Galet poursuit :
— Et comme tu l’as deviné : c’est un peu le bazar à la maison. Le contexte familial n’est pas très sécurisant pour l’enfant.
Brayan vit seul avec sa mère. Originaires du nord de la France, ils ont débarqué en ville il y a quelques jours à peine pour se soustraire à un divorce toxique. Le père, violent, supporte mal la procédure de séparation. Non pas que son fils ou sa femme lui manquent, mais ça ne se fait pas. Surtout pas à lui. En attendant, les deux exilés vivent chez une amie de la mère dans un immeuble situé à distance raisonnable de l’école.
En récupérant le dossier scolaire, le directeur marque une pause.
— Cette famille est à un doigt de la rupture avec tout le système scolaire. La mère est persuadée que l’on va tout lui reprocher, le père refuse tout contact avec l’école. Et Brayan.…. Brayan n’a connu que des échecs depuis qu’il a 3 ans. Ces gens-là… haïssent l’institution. Il va falloir procéder avec prudence. Regagner peu à peu leur confiance. Et éviter que ça dégénère.
J hoche la tête. Message reçu. Sans parler de passe-droit, la famille Brouche sera plus excusable que les autres. Les pannes de réveil, les devoirs oubliés, les coups de pied du gamin à la récré : tout ça devra être traité avec un recul bienveillant. Comprendre une fois, deux fois, trois fois avant de sanctionner. Ne pas faire fuir la bête. Ne pas l’enrager.
Le directeur a terminé sa présentation et fixe l’horloge murale du bureau. Merde. Il comptait sur la sonnerie de 8 h 30 pour écourter les négociations ; il a fait trop vite. J attend, droit sur sa chaise. Il sait qu’il ne pourra pas dire non et qu’il n’obtiendra rien en contrepartie. Il reste encore un peu, juste pour emmerder Galet et ses façons de faire. Les deux hommes se jaugent, sans s’adresser la parole. Il est presque l’heure, le dernier tour de trotteuse traîne et le directeur ne veut plus avoir à parler, alors il occupe ses mains et ses pensées à sortir et ranger sans raison des dossiers d’un air préoccupé. Il a le front qui perle et l’instituteur n’est toujours pas parti.
Enfin, la sonnerie du matin retentit. Le directeur ne cache pas son soulagement.
—Aaaaah.…
Avant que J ne franchisse la porte du bureau, Galet lâche, négligemment :
— Ah, au fait, j’ai reçu hier le certificat de radiation de Brayan. Finalement, tout a été réglé plus vite que prévu. Il arrive aujourd’hui. Je veux dire maintenant.
Il s’est mis en rang, au milieu de ses nouveaux camarades. Tourné du bon côté, il s’est encastré sans résistance dans la colonne d’élèves. Il a tenté d’attraper, comme un CP timide, la main de son voisin de rang, qui ne l’a ni acceptée ni refusée, juste ignorée. Dans la cour de récréation, Brayan attend les premières paroles du maître d’école. Même camouflé en enfant modèle, J l’a tout de suite remarqué. Brayan a un physique sec mais pesant, lourd de sens, où chaque composante raconte une histoire triste faite de manque et d’excès. Avec ses grands yeux mous et sa bouche qui ne se ferme jamais vraiment, il semble vivre et penser à un autre rythme, lent et cahotant. En le regardant fixer les choses, J se compose déjà un profil d’élève et entrevoit l’impasse. Il imagine les informations environnantes, captées à l’aveugle et mal traitées, se perdre dans des sables mouvants. Brayan, lui, a l’habitude. Les gens n’espèrent plus de lui qu’il réfléchisse comme les autres.
J finit par faire avancer le rang, un peu soulagé. L’enfant terrible est juste laid et pas bien malin. Et puis ses élèves sourient, chuchotent, grognent, rêvassent, ça le rassure. Ce groupe a bâti en équipe une histoire, une vie commune. Ils ont déjà dessiné, balisé les contours de leur vivre-ensemble, et cela aura du poids dans les semaines à venir. Ils sauront se défendre au besoin.
Le maître regarde ses élèves défiler un à un. À l’instant où le nouveau passe devant lui, une odeur de frites froides imprègne l’air ambiant avant de suivre l’enfant comme une mouche fidèle. J n’est plus rassuré, il est attendri. Après un réflexe de répulsion, il devine ou fantasme l’histoire de ce parfum de graillon. Il imagine, un de ces soirs, Brayan et sa mère mangeant un McDo devant la télévision, sans parler, sur le tapis froid du salon. À la fin du repas, elle passe ses doigts graissés d’huile dans la chevelure blonde de son fils. Puis l’enfant ramasse les quelques frites traînant au fond du sachet cartonné et les glisse sans se faire voir dans une poche de son cartable. Pour plus tard, on ne sait jamais.
Pourquoi s’assoit-il à la place d’un autre ? À peine entré dans la salle de classe, Brayan s’est tout de suite dirigé vers le premier rang, sans rien demander. Il a reculé la chaise et accroché son cartable au crochet de la table, face au bureau. Puis il s’est installé, la tête posée sur ses bras, sans un regard pour le reste. Sylvain, l’habituel propriétaire de la place, figé, debout à côté de lui, lance un regard interrogateur à son professeur. Le garçon aurait défendu son bout de territoire. Or il a déjà compris -ils ont tous déjà compris – qu’on ferait différemment avec Brayan. Ils sont en CM2 et ont vu passer du monde et toutes sortes d’élèves. Ils patientent jusqu’à ce que le maître leur donne le tempo.
Dès la première minute de classe, J a cette opportunité de prendre position et de rappeler à l’arrivant les règles du groupe. Il bottera en touche pour cette fois. Il ne veut pas rater son premier coup de gueule. Il ne veut pas être celui qui braque un môme ou lui montre le mauvais chemin. Son instinct de prof lui souffle de laisser couler. L’enfant n’a pas provoqué, il a juste voulu se fondre. S’asseoir à une place. Rien de plus.
D’un geste apaisant, J place Sylvain au dernier rang. Comme tous les matins, la classe s’affaire, dans les clics des cartables et les nouvelles fraîches chuchotées. Puis les élèves, prêts au travail, écoutent le maître prendre la parole.
— Bonjour à tous. Bon retour à l’école. Je suis très content de vous revoir ! Vous m’avez presque manqué. Bon, ces vacances ? Ouh, j’en vois qui ont bronzé…
Les enfants raffolent de ce genre de questions et se ruent dessus pour les attraper au vol. Il s’agit de ne pas rater l’opportunité de parler de soi et de ses vacances à la mer, au ski, à Disney, sous le regard affamé des autres. Sauf que, à chaque fois, tous parlent en même temps sans écouter qui ou quoi que ce soit. À ce stade de la journée, cela fait encore sourire le prof.
— OK, OK, OK. On arrête les moi, moi, moi et moi ! Vous me raconterez tout ça en production d’écrit tout à l’heure. Pour l’instant, j’aimerais qu’on accueille comme il se doit votre nouveau camarade qui nous a rejoints aujourd’hui. Brayan, tu veux dire un petit quelque chose pour te présenter ?
On pourrait croire qu’il n’a rien entendu. Après avoir continué d’observer le tableau quelques secondes, Brayan hoche la tête avec envie et se lève de sa chaise. Il a du mal à poser son corps et ses yeux se plissent comme s’il réfléchissait à ce qu’il allait dire. Cela finit par sortir.
— Bonjour, je m’appelle Brayan. Bonjour.
Puis il se rassoit, se remet la tête dans les bras et regarde le mur d’en face.
— Euh… eh bien, bonjour Brayan.….
Le maître encourage d’un geste impératif le reste de la classe à saluer à l’unisson le nouveau. Elle s’exécute mollement.
— Tu veux rajouter quelque chose ? Non… Pas de problème, on apprendra à faire connaissance petit à petit. Bon, on se met au travail. On va faire la dictée que vous deviez préparer pendant les vacances. Sortez votre matériel.
Les vacances de la Toussaint s’achèvent maintenant, dans la première ouverture de cahier. La classe reprend en douceur ses rituels et ses gestes automatiques. À cette période de l’année, les consignes du quotidien s’énoncent et s’imposent sans paroles et presque sans rappel. Écrire la date collée à la marge. Sauter une ligne et titrer à trois carreaux. Souligner à un interligne. Revenir à la marge et attendre.
Cinq écoles plus tard, Brayan va devoir s’approprier encore une fois les coutumes du groupe. Son intégration et son implication en dépendent. Le maître lui tend un nouveau cahier du jour.
— Brayan, tu peux jeter un coup d’œil sur Malohan. Il va t’expliquer comment remplir la page de garde et présenter tout le reste. Et pour la dictée, fais ce que tu peux, ça sera un bon début.
Le nouveau a bien choisi sa place. Malohan est une crème d’élève, né pour tutorer les lents et les égarés. Brayan change alors de point de fixation et se met à guetter et reproduire, avec application, les gestes de son voisin. Quelques dizaines de secondes plus tard, la classe est prête pour la dictée de rentrée.
— Bien, n’oubliez pas de sauter des lignes. Pas de lignes sautées, pas de correction. C’est parti.
« Au seuil des hauteurs encore fréquentables des montagnes infinies, virgule, survivait, virgule, un château mort. Point. Je répète. Au seuil… »
Comme à chaque dictée, J navigue dans les rangées pour traquer les s et les majuscules oubliés. Cette fois-ci, son regard revient magnétiquement se poser sur le nouveau. Malgré les premiers pas encourageants, il redoute dans chacun de ses nouveaux gestes des signes annonciateurs. Jusqu’ici, l’enfant, guidé avec méthode par Malohan, suit la cadence et termine chacun de ses mots par un sourire. Le maître est tenté d’y répondre sans être certain qu’ils lui soient adressés. Pourquoi sourit-il, d’ailleurs ? Le mal-noté est-il en train de réussir sa dictée ou pire d’y prendre du plaisir ?
— « Grotte immense » et quoi, maître ?
— .… Quoi ?
La dictée. La classe. Les autres élèves. J déconnecte vers Brayan à chacune des virgules de son histoire, répète certains tronçons, pas toujours dans l’ordre. On commence à s’agiter autour de lui. Il peut déjà sentir ce frémissement particulier, ces petits bruits dans le silence qui annoncent l’embrasement. La bulle de travail se fissure à chaque raté. Il faut laisser Brayan faire sa place tout seul, et reprendre les rênes.
— La dictée, maître…
Comme une main posée sur une autre avec douceur, Tom Langevin ramène, de sa petite voix, l’instituteur aux affaires courantes. Tom est le fils d’Agathe Féri, l’une des maîtresses de l’école. Gueule d’ange et bulletin immaculé, il est de ceux, rares, qui plaisent à tous. Aux profs, aux copains, aux parents des autres et même aux brutes qui n’aiment personne. Tom avait été l’élève de J en CP.
J le revoit, à 6 ans, lors de sa rentrée à l’école élémentaire, cherchant le réconfort du ventre rond de sa mère. Il ne pleurait pas, alors que d’autres autour de lui n’hésitaient pas. Il se sentait sûrement abandonné, comme chacun, et il ne flanchait pas, acceptant, résigné, qu’on le laisse, là et longtemps, entre les mains d’un étranger. J avait été son premier maître. L’enfant l’avait observé à bonne distance, caché derrière les doigts de sa mère. Elle les ouvrait et les fermait pour l’amuser, sans succès. S’il ne pleurait pas, il n’y avait pas de quoi rire non plus, semblaient prévenir ses yeux de môme renfrogné. Reniflant l’agneau apeuré, J, l’ours à grosse voix, avait fini par remonter sa piste. Trois grands pas tranquilles et l’ombre du colosse avaient recouvert l’entière famille. Après avoir salué les autres géants, J s’était accroupi à hauteur du petit homme.
— Coucou, toi. Je m’appelle M. J, enfin, M. P. On me dit là-haut que tu as un peu peur de moi…
L’enseignant avait alors déplié sa grande main et l’avait posée, immense araignée, sur les cinq doigts minuscules de Tom. Ils s’étaient regardés pour la première fois et il lui avait fait cette promesse :
— Avec moi, tu ne crains rien.
Il lui avait lu ses premiers mots et l’avait adoré. Tout de suite et tout le temps. Aucune autre maîtresse n’avait pu distendre ce lien spécial. Cette année, ce n’est pas l’un de ses élèves, mais il récupère, sur un créneau de la semaine, une partie de la classe de Sylvie pour les cours d’orthographe. Il est heureux de pouvoir le guider une dernière fois avant les années collège.
— Merci, Tom… On reprend.
Adossé à un mur, J observe sa classe vivre sans lui. La première matinée de rentrée se termine et les élèves sont autorisés à s’occuper dans le calme avant la sonnerie de midi. Près d’Amélie, lovée dans un pouf du coin bibliothèque, un livre de poche tourne tout seul ses pages sous le vent léger, chauffé par un soleil doux. Sur la table de dessin, Simon, Jeanne et Chamylat font ronronner les crayons de couleur quand les dés roulent sur le plateau d’un jeu à la table d’à côté. Çà et là, les chuchoteurs tentent leur chance plus fort que les autres et le maître les calme d’un geste en sourdine, comme le chef d’orchestre d’une symphonie tranquille.
Près de la fenêtre, Brayan et Maylis appâtent les trois lapins de la classe avec des bouts de salade. Penchée à l’oreille du nouveau, Maylis lui explique quoi faire de ces rongeurs. Comme avec Malohan, Brayan reproduit avec beaucoup d’application les gestes de sa tutrice et sourit pour dire merci ou montrer qu’il a compris. Puis il finit par se pencher à son tour vers Maylis et lui souffle quelques mots. La jeune fille esquisse un sourire qui se brise presque aussitôt quand le murmure prend tout son sens et elle s’éloigne de lui. Sourire bête, peut-être mauvais aux lèvres, Brayan continue de nourrir les lapins en marmonnant pour lui. Sans se diriger vers l’enfant, J se rapproche de lui. Méfiant, se tenant immobile un court instant, Brayan fixe le lapin blanc et reprend sa discussion solitaire. — C’est toi qui vas mourir.
C’est tombé sur Zakaria. Le jeune garçon avait été désigné pour ramener Bunny, le lapin blanc, chez lui tout le week-end. Tous les vendredis, les élèves bavardent moins, travaillent plus et rigolent fort aux blagues du maître qui confiera en fin de journée, et jusqu’au lundi suivant, l’animal à l’un d’eux. Zakaria, à qui père et mère refusent chiens, chats et oiseaux, a bravé l’interdit familial et, cage portée à bout de bras à la sortie de l’école, J a forcé la décision parentale. La mère, sévère et câline, a su lâcher du lest. Zakaria a compris que ces deux jours resteraient une parenthèse et qu’il faudrait en profiter.
Sans jamais s’en lasser, il a plongé sa main dans la fourrure, avec douceur, comme on boit une gorgée de jus d’abricot, et fermé les yeux sans le vouloir. La cage est demeurée vide tout le week-end. Puis le lundi matin au réveil, comme la veille et le jour d’avant, il a frotté son nez contre la joue de coton du lapin, sans parvenir à la réchauffer. Le lapin blanc est mort. Sa mère en a profité pour faire définitivement le tour de la question.
— Voilà pourquoi je ne veux pas d’animal à la maison.
Elle a enveloppé la bête morte dans un torchon de cuisine et fourré le tout dans son cabas de marché. Et maintenant, il faut rendre le corps.
Quand J récupère la bête morte à l’entrée de l’école, Adrien, un élève de la classe, aperçoit la tête pendante et court annoncer à la criée la triste histoire. Rapidement, un groupe d’élèves abattus et voyeurs se forme autour d’eux pour voir la mort.
— Oh, le petit lapin mignon !
Contrairement aux autres, Brayan ne chuchote pas ni ne réfléchit à ce qu’il dit Moqueur. Crétin. Spontané. Limité. Provocateur. Simple. Pur. Tordu. Il est impossible à situer. Posté sur la pointe des pieds, la bouche déformée par l’effort et l’envie de voir, Brayan se gratte la tête, toujours au même endroit, saupoudrant de pellicules une plaque à vif. Un cratère rouge et urticant qui démange aussi les autres. Il tourne ses yeux éteints vers son maître.
— Vous avez un autre lapin blanc, monsieur ?
Ça a peut-être constitué le premier tournant dans leur relation. La première vague de répulsion, un dégoût subliminal qu’un réflexe de prof – ou juste d’être d’humain – a réprimé en urgence.
— Comment Ça, un autre. ?
— Il faut changer le lapin blanc.
Brayan ne s’adresse plus à son professeur mais à la classe entière. Pas d’inquiétude, il faut juste changer le lapin blanc.
— Monsieur, monsieur.
— C’est assez, Brayan !
Brayan n’est plus là. Il a décidé de porter réconfort à tous ceux qui pleurent Bunny. La bouche tordue et compatissante. Une main maladroite sur l’épaule. Et il faut juste changer le lapin blanc.
— Monsieur…
Maylis serre le bout des doigts de son professeur et le fixe pour qu’il comprenne sans qu’elle ait rien à dire. J connaît ces yeux-là. Maylis a du mal à garder pour elle les choses qu’elle sait. j dégage sa main et la pose un instant sur la tête de l’enfant lorsque retentit la sonnerie.
— Plus tard, Maylis. En fin de matinée.
Dans les couloirs et sur les bancs de l’école, on murmure encore un peu sur le lapin mort. Puis tout le monde se remet au travail et Brayan continue, lourd et mimétique, de respecter les règles.
— Je sais ce qui est arrivé au lapin blanc, maître.
Sur un des bancs reculés de la cour de récréation, au milieu des bruits d’enfants enragés et affamés, Maylis chuchote comme une conspirationniste traquée.
— C’est lui ! J’en suis sûr. C’est lui!
Maylis lutte contre une poussée de larmes qu’elle noie dans chacun de ces mots.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Tu as vu quelque chose ?
J s’aperçoit qu’il n’a même pas demandé de qui elle parle. Maylis, comme pour conjurer un souvenir menaçant, prend une longue inspiration avant de répondre :
— C’est Le jour où il est arrivé. À la fin de la matinée, quand on avait fini de travailler. Vous nous avez dit de…
— Je me souviens, Maylis. Continue.
— On caressait les lapins avec Brayan et je lui montrais comment faire avec eux. J’avais envie de l’aider. J’allais prendre Bunny quand il a retenu mon bras et m’a dit : « Faut pas l’aimer trop, celui-là… Bientôt, il va être mort », termine-t-elle en fondant en larmes.
À la troisième sonnerie, tous les CM2 de l’école savent que c’est leur tour et convergent vers l’entrée de la cantine. On ne traîne pas. Manger vite, c’est s’offrir un espoir de rab. Surtout un jour de cordon-bleu et de crème au chocolat.
Maylis et J n’y prêtent pas attention.
— Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Qu’est-ce que je vais faire ?
J ne compte rien faire. Pas déjà. Impliquer Brayan dans cette affaire, ça serait lancer les grandes manœuvres, beaucoup trop tôt. Et il n’y a surtout pas d’affaire.
— Tu comprends, Maylis, que le lapin était chez Zakaria tout le week-end. Je ne vois pas comment Brayan peut être mêlé à tout ça.
— Mais comment est-ce qu’il pouvait savoir ?
— C’est comme ça. Une coïncidence, une phrase idiote sortie au mauvais moment.
— Il souriait quand il m’a dit ça ! Il souriait !
J a beau penser comme Maylis, il n’aime pas ce qu’il entend. Le petit nouveau n’est pas comme nous. Le petit nouveau va tout gâcher. J ne veut pas de chasse aux sorcières dans sa classe. Il n’a pas oublié le dossier du gamin et ses longues lignes d’infortune. Il faut le protéger, bordel.
— Calme-toi, Maylis ! Ce, ce n’est qu’un lapin, bon sang ! Je crois. je crois que je comprends ce qui se passe. Brayan est un peu spécial. Il a un comportement qui te met mal à l’aise. Ça ne veut pas dire qu’il sera responsable de tous nos malheurs…
Maylis s’est arrêtée de pleurer et lève la tête vers son maître.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous voulez dire ?
J patauge dans ses mots et ses idées. La discussion lui a échappé. Il est sur le point de blesser Maylis. Maylis.
— Tu vaux mieux que ça. On vaut tous mieux que ça. On devrait l’aider plutôt que l’accabler. Je suis un peu… déçu par cette attitude…
Maylis, douce, généreuse, éclairée, attentionnée, immaculée, contient mal une moue d’enfant blessé et sa bouche en arc de cercle tire, lourde et triste, vers le bas. Elle aspire un ultime mot avorté, espère un instant un geste d’apaisement. Puis elle part.
J ne cherche pas à s’excuser. Il aurait pu reprendre cent fois cette discussion sans jamais aboutir là où il aurait voulu.
J n’aime pas perdre le fil. Ces derniers temps, les mots, les siens et ceux des autres, s’émoussent. Il est crevé. L’Insubmersible est crevé. Il lui faut une bonne nuit de sommeil.
Chapitre 3
Quatre jours plus tard, jeudi 9 mai 2019
L’hypothèse d’un suicide a vite été écartée. L’idée qu’on ait pu envisager qu’un enfant de 10 ans se donne la mort avait choqué André Galet, le directeur. Robert Millet, lui, l’inspecteur chargé de l’enquête, a juré que cela n’aurait pas été son premier cas, loin de là. De toute façon, la scène du drame parle d’elle-même. Il y a eu lutte, il y a eu une autre personne. D’une manière ou d’une autre, on a tué le petit Tom, à ce stade primaire de l’enquête, Millet en est déjà convaincu.
Galet, en accord avec l’inspecteur et la municipalité, a décidé de fermer l’école pour une semaine. Les lieux seront hantés pour un temps et la police a pris possession des locaux pour enquêter et convoquer un par un tous ceux qui, de près ou de loin, gravitent autour de l’affaire. La famille, les amis, le personnel de l’école, les témoins potentiels à cent mètres à la ronde et les souffleurs de rumeurs.
J a été contacté le surlendemain de la mort – il refuse d’appeler ça un meurtre. En tant qu’ancien maître de Tom, il s’est préparé à cette éventualité. Il s’étonne juste de faire partie des premiers interrogés. Depuis ce matin, une pensée l’obsède : et s’ils lui demandaient d’identifier le corps ? Les parents, brisés par la vague, ne voient plus, n’entendent plus, ne … »
À propos de l’auteur
Julien Fyot © Photo Quentin Houdas
Julien Fyot est né à Dijon en 1980. Après des études en sciences politiques et en journalisme, il devient professeur des écoles en éducation prioritaire à Paris. Lecteur à géométrie variable, d’Asimov à Emmanuel Carrère, en passant par Bret Easton Ellis, il écrit son premier roman Décrochages à 43 ans. (Source : Éditions Viviane Hamy)
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