F. comme frères

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Deux garçons grandissent côte à côte dans la Ruhr des années 1960, presque frères. Frank devient peintre, part à New York, meurt du sida à trente-deux ans sans avoir jamais été reconnu. Trente ans plus tard, son ami découvre par hasard ses toiles, censés être remisées dans sa propriété provençale, exposées dans une galerie berlinoise.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’ami, le peintre, l’inconnu

Alain Claude Sulzer nous offre un roman sobre et bouleversant sur l’amitié, la honte, l’homosexualité et la reconnaissance tardive d’un génie artistique. Le Prix Médicis étranger pour « Un garçon parfait », confirme ici sa maîtrise absolue du récit intime et de l’ellipse.

« Frank avait trente-deux ans lorsqu’il est mort. Lui et moi avions le même âge, nous nous connaissions depuis trente et un ans et, d’un coup, il n’était plus là. Ce qui devait arriver était arrivé. » Un mort. Une vie entière à raconter. 

L’histoire commence à Bochum, dans la Ruhr des années 1960. Deux familles emménagent le même jour sur le même palier. Deux nourrissons, deux poussettes presque identiques. Les pères travaillent tous deux dans le secteur minier. Les mères fêteront leur anniversaire commun chaque année au crémant et aux canapés au saumon. Le destin a tout prévu : ces deux garçons grandiront comme des jumeaux sans l’être. « Nous nous fréquentions depuis si longtemps que nous ne nous souvenions plus, ni l’un ni l’autre, du moment où nous avions compris que nous n’étions pas frères. »

Ils partagent tout. Le même bac à sable. Les balcons communicants, dont leurs pères ont un jour retiré la cloison de verre pour n’en faire qu’un. Une enfance joyeuse, protégée, dans un immeuble où vivent aussi des Tsiganes — voisins silencieux et distants, dont Sulzer décrit les rapports avec les autres locataires avec une franchise qui lui vaudra d’ailleurs une polémique en Allemagne, et le refus d’une subvention littéraire bâloise.

Puis, après la même cigarette allumée à la même allumette, vient le basculement. Frank, à quinze ans, visite une rétrospective du peintre Sigmar Polke à Düsseldorf. C’est « un coup de tonnerre ». Le lendemain, il montre ses premières esquisses, « assez gauches, mais tout sauf timorées ». Il remplit carnet après carnet, « le graphite des gros crayons émoussés formant sur ses doigts une couche indélébile, grise et luisante, qui rappelait des écailles de tortue ». Sa vocation est gravée dans le marbre. L’écart entre les deux amis commence à se creuser.

Quand leurs mères sont emportées par un cancer du sein, l’une après l’autre, à quatre mois d’intervalle, les deux pères sont dévastés. Les adolescents veulent fuir la douleur et ne le peuvent pas. Un scandale va alors précipiter la rupture. Un soir, tout l’immeuble se retrouve sur le palier pour surprendre Frank dans les bras de Matteo, le fils des voisins tsiganes. À cette époque l’homosexualité porte encore le sceau de l’interdit. La honte s’abat sur la famille. Frank et son père n’ont d’autre choix que de partir. Ils iront à Munich. Et ce qui semblait indissoluble commence à s’effilocher.

Tandis que le narrateur mène une vie rangée — il épousera Marie-Noëlle, une Française, s’installera dans un mas provençal près d’Aix, fera une belle carrière de chef opérateur —, Frank part à New York. Il peint avec une énergie intarissable. Il enchaîne les amants. Il ne vend rien, ou presque. « Aucun galeriste ne s’est intéressé à lui, aucun collectionneur ou critique ne s’est enthousiasmé pour son travail, personne n’a crié au génie. » Les deux amis gardent un fil ténu : quelques coups de téléphone, de rares lettres.

Jusqu’à cet appel depuis un hôpital de Berlin. Frank a le sida. Il va mourir. Les deux hommes se retrouvent une dernière fois. C’est dans cette chambre blanche que le narrateur entend Frank parler, pour la première fois vraiment, de ses amants, de ses désirs, de sa vie. « Lentement et sereinement. » Beaucoup de ceux qu’il avait aimés n’étaient plus là non plus.

Après la mort de Frank, le narrateur reçoit ses toiles soigneusement emballées, les entrepose dans la remise du mas sans jamais les regarder. Les années passent. Trente ans.

C’est là que le roman change de peau. De l’initiation, on glisse vers le thriller. Un matin de février 2020, dans un aéroport, le narrateur tombe sur un article consacré à l’exposition berlinoise d’un mystérieux artiste qui ne signe que d’un « F. ». Il reconnaît immédiatement la patte de son ami. Mais ces toiles ne peuvent pas être à Berlin. Il appelle sa femme en urgence. Elle court vers la remise. Elle est vide.

Qui a volé ces tableaux que personne n’avait jamais voulu ? Comment ont-ils resurgi trente ans plus tard dans une galerie prestigieuse ? Pour en avoir le cœur net, le narrateur fait le voyage et découvre une œuvre impressionnante. Mais aussi un grand format représentant un homme nu. Et dans ce visage, il reconnaît le sien, jeune, vulnérable, dans une pose sans équivoque. Frank l’avait peint sans qu’il le sache. Et gardé ce portrait toute sa vie. Trente ans d’amitié, d’indifférence douce, de distances accumulées, s’effondrent en un instant.

Sulzer touche ici à quelque chose d’universel. Croyons-nous connaître ceux que nous aimons ? Ces amitiés d’enfance qui semblaient éternelles, que le temps ronge, que la lâcheté érode, les avons-nous vraiment vécues ? La réflexion sur l’art nourrit cette question. Car Sulzer sait de quoi il parle : son propre père était peintre, resté anonyme toute sa vie. Ce n’est qu’après sa mort que des tableaux, que presque personne ne connaissait, ont été exposés et vendus. « Les œuvres n’existent vraiment qu’à partir du moment où elles sont exposées. » 

Depuis Un garçon parfait, on sait combien Alain Claude Sulzer sait rendre les émotions avec une pudeur encore plus dévastante. Sans jamais perdre le fil de cette amitié bancale, tendre et coupable, il nous raconte l’épidémie de sida, la marginalisation des homosexuels, la spéculation sur l’art posthume. De cet abîme secret, il conserve une part de mystère qui ne fait que renforcer le charme de ce récit bouleversant.

F. comme frères

Alain Claude Sulzer

Éditions Phébus

Roman

Traduit de l’allemand par Johannes Honigmann

160 p., 20 €

EAN 9782752914958

Paru le 13/05/2026

Où ?

Le roman est situé en Allemagne, à Bochum puis à Düsseldorf, Stuttgart et Munich, Brême et Hambourg, Berlin et Francfort. On y évoque aussi New York et Los Angeles, Aix-en-Provence et Marseille.

Quand ?

L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Alain Claude Sulzer compte parmi les plus grands noms de la littérature européenne contemporaine. » Le Monde des livres

Tout commence par une amitié entre deux garçons du même âge, qui grandissent comme des frères dans l’Allemagne des années 1960, prospère et somnolente. Deux enfants un temps inséparables, qui deviendront pourtant des hommes fondamentalement différents, étrangers l’un à l’autre.

Car Frank a ses secrets, ses désirs, qui changeront à jamais leur existence : vivre son homosexualité au grand jour, percer en tant qu’artiste dans le New York bouillonnant des années 1980. Il en reviendra malade, inconnu et sans le sou, et sur son lit de mort léguera à son ami tous ses tableaux, qui finiront dans une remise. Trente ans plus tard, dans des circonstances inexplicables, les voilà qui réapparaissent dans les pages d’un journal berlinois, où l’on crie au génie…

D’une plume élégante et sobre, Alain Claude Sulzer s’attache à faire le portrait d’individus en quête d’eux-mêmes et de leur place en ce monde, célèbre la fugacité de l’existence et le caractère éphémère de l’art, les occasions manquées et les possibilités de les saisir à nouveau.

Les critiques

Babelio

Watson.ch

Blog Et si on bouquinait

Les premières pages du livre

« Frank avait trente-deux ans lorsqu’il est mort. Lui et moi avions le même âge, nous nous connaissions depuis trente et un ans et, d’un coup, il n’était plus là. Ce qui devait arriver était arrivé. 

Nous avons grandi dans le même immeuble. Deux enfants uniques issus de couples différents mais élevés presque comme des frères jumeaux, si ce n’est que nous ne portions pas les mêmes vêtements – ce qui était encore l’usage pour des jumeaux à l’époque  – et ne dormions pas dans la même chambre. En outre, nous ne nous ressemblions pas. Disons que nous avons vécu comme de proches parents. Nous nous fréquentions depuis si longtemps que nous ne nous souvenions plus, ni l’un ni l’autre, du moment où nous avions compris que nous n’étions pas frères ; puisque c’était tout comme, il était inutile de s’interroger là-dessus. C’était ainsi. 

Nous sommes restés inséparables pendant des années. Nos mères nous promenaient ensemble dans le quartier, chacun dans sa poussette, mais sur les rares photos de nous à cette époque, les modèles sont presque identiques, avec des éléments aérodynamiques, du chrome et du plastique pour nous protéger du soleil ou de la pluie. Nous sommes allés ensemble à la maternelle, puis à l’école primaire et, plus tard, au collège. Nous avons joué ensemble dans le bac à sable de l’aire de jeux –  il n’y en avait pas ni derrière ni devant notre immeuble, malgré la taille de la résidence. Nous avons allumé notre première cigarette au même instant, avec la même allumette, et aspiré notre première bouffée de concert. Nous avons sans doute éprouvé la même peur jouissive en en mesurant les effets. 

C’est au moment de découvrir notre sexualité que nos chemins ont commencé à diverger. 

Nos parents avaient fait connaissance le jour de leur installation dans le même immeuble. Il y avait deux camions de déménagement dans la rue. Cette rencontre décisive, au début de mai  1962 –  Frank et moi avions un an –, les adultes la célébraient comme un anniversaire de mariage. L’amitié pour la vie qu’avaient scellée ces esprits liés par leurs affinités donnait toujours lieu à une fête où l’on servait du crémant et des canapés au saumon ou au « tartare » (en réalité de la viande de porc hachée avec beaucoup de câpres et d’oignons). Chaque année, on évoquait avec un peu plus d’euphorie et de détails les souvenirs de ce jour légendaire et du moment où l’on s’était fait face pour la première fois, comprenant qu’on allait occuper les deux appartements vides au deuxième étage sans ascenseur. Deux familles à un tournant de leur histoire qui voyaient naître un lien indéfectible. 

Nous partagions donc un palier, nous à gauche, les Reimers à droite. Deux étages au-dessous vivaient les Tsiganes. Leurs chaussures s’entassaient pêle-mêle devant leur porte. Ils ne voulaient pas salir leur appartement, où ils marchaient pieds nus ou en chaussettes, ou peut-être en pantoufles. Cela avait beau gêner leurs voisins, c’était assurément plus hygiénique. 

Jamais nous n’avons été conviés chez eux, de même que jamais nous n’aurions invité un Tsigane chez nous. Leur allemand était approximatif, mais ils maîtrisaient une autre langue que nous ne comprenions pas. 

Les quatre bâtiments mitoyens de notre résidence n’avaient été subventionnés qu’à la condition de réserver un logement par immeuble aux Tsiganes résolus à se sédentariser, disait-on. 

J’ignore si c’était vrai ou s’il s’agissait d’une rumeur. Ce que l’on pouvait vérifier de ses propres yeux en revanche, c’était le va-et-vient permanent. On découvrait chaque jour de nouveaux visages, et sans cesse de nouvelles voitures, au volant desquelles les Tsiganes partaient une fois par an dans le Sud, sans doute en pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Il n’était pas question d’engager la conversation avec eux. Les garçons ne nous adressaient pas la parole, et nous le leur rendions bien. Les filles étaient, dans le meilleur des cas, dédaigneuses et impertinentes, et elles tiraient la langue dès qu’on les regardait. 

Elles nous montraient ainsi qu’elles ne voulaient rien avoir à faire avec nous. Personne parmi eux ne conduisait d’Opel, la voiture qu’on fabriquait alors dans notre ville – une fierté locale jusqu’au déclin de cette industrie. Les Tsiganes roulaient en Mercedes, comme les riches. 

Les jeunes filles restaient collées à la fenêtre du matin au soir, claquant la langue, faisant des grimaces moqueuses et des remarques grivoises pour nous signifier qu’elles ne prenaient pas les petits garçons au sérieux. Elles adoraient nous provoquer et nous les laissions faire sans réagir. 

À quoi pouvait ressembler leur comportement vis-à-vis d’hommes adultes ? Nous n’avons jamais posé la question. Nous savions en tout cas que les hommes tsiganes, que l’on commençait à appeler « Roms » même de par chez nous, n’étaient pas du genre à plaisanter. Le bruit courait que chacun d’eux avait un couteau sur lui en cas d’urgence : pour attaquer et se défendre. 

Un Allemand qui s’approchait d’une Romni avec une intention évidente risquait de le payer cher. On racontait aussi que les Tsiganes n’avaient aucun scrupule à éliminer les concurrents venus d’un autre camp en les poignardant, telle Carmen dans l’opéra – sauf que son meurtrier n’était pas tsigane (c’est Frank qui me l’avait dit ; je ne me suis jamais intéressé à l’opéra). 

– Ignorez-les, disait ma mère. 

– Ne faites pas attention à elles, regardez ailleurs, disait celle de Frank. 

Elles étaient, comme toujours, du même avis. 

C’était plus facile à dire qu’à faire quand les filles chuchotaient dans notre dos dès qu’on sortait de l’immeuble, dont la porte était très souvent grande ouverte, comme si l’endroit appartenait aux Tsiganes au même titre que le palier, qui leur servait de meuble à chaussures. Ils semblaient ignorer la notion de propriété et ses limites. Certains voisins du quartier affirmaient du reste qu’ils étaient voleurs comme des pies. Il n’y a pourtant jamais eu aucun vol chez nous. Rien n’a disparu des appartements, des caves ou des buanderies. Nous coexistions aussi paisiblement que possible, en suivant à la lettre un principe inculqué par nos mères : l’indifférence. 

Tous les balcons étaient situés à l’arrière. Ils donnaient sur des jardins ouvriers dont les contours se perdaient au loin ainsi que des labyrinthes. Les sols sur lesquels on les avait créés n’étaient pas un problème à l’époque  : personne ne se souciait des poisons qui se nichaient sous les fleurs, les salades et les tiges de chou. Ce qui contrariait les jardiniers, outre les limaces et autres nuisibles, c’étaient avant tout les lapins, qui se gavaient des meilleurs légumes. On trébuchait littéralement sur eux, et pendant un temps nous les avons pris pour cibles de nos lance-pierres, sans jamais réussir à en atteindre un seul. 

Quand un projectile s’abattait non loin d’eux, ils filaient à toute vitesse et reprenaient tranquillement leur ripaille quelques mètres plus loin. 

À une époque où la protection de l’environnement et le réchauffement climatique n’étaient pas encore des thèmes d’actualité, on ne parlait pas de déchets toxiques, même autour de la bière de fin de journée. On causait d’autre chose, les sujets ne manquaient pas. Et puis tout poussait bien, finalement. Puisque les résidus polluants de l’exploitation minière ne tuaient pas les lapins, ils ne pouvaient a fortiori pas faire grand mal aux humains. 

Un jour, nos pères avaient démonté, en une heure environ et sans l’abîmer, la cloison vitrée entre nos deux balcons ; le bailleur, à qui l’on avait bien entendu demandé l’autorisation pour le faire, exigeait qu’elle soit remise en place quand l’un des locataires déménagerait. Il ne restait qu’un cadre en métal, à travers lequel même des adultes pouvaient se faufiler. Nous passions ainsi facilement d’un balcon à l’autre. C’était vraiment une vie joyeuse. Pourtant nous n’avions pas conscience de notre chance. De là-haut, nous observions les couples d’amoureux qui se bécotaient à l’abri de la haie touffue entourant les jardins ouvriers. Un jour, nous avons même vu deux femmes, une jeune et une plus mûre, s’enlacer et s’embrasser en se tenant par la main. Nous étions morts de rire – elles ne pouvaient pas nous entendre. C’était extrêmement embarrassant. Nous n’en avons parlé à personne. 

Peu de temps après notre installation, nos parents se sont aperçus que l’anniversaire de Marie, la mère de Frank (surnommée Mariechen), tombait le même jour de juillet que celui de Rosemarie, ma mère (surnommée Rosie). Les liens entre les deux couples s’en sont trouvés renforcés. Ils n’ont cependant pas tenu aussi longtemps que ceux qui m’unissaient à Frank. 

La mort s’en est mêlée. 

Personne ne peut arrêter le temps, il réclame son dû selon ses propres lois. Marie a eu un cancer, puis Rosemarie. 

Nos mères sont toutes deux mortes d’un cancer du sein la même année, l’une après l’autre, à moins de quatre mois d’intervalle –  d’abord celle de Frank, puis la mienne. Elles étaient hospitalisées au Bergmannsheil, un établissement des environs où allaient se faire soigner tous ceux que le médecin de famille ne pouvait plus guérir avec du cognac, des antalgiques et de bonnes paroles. Nous avions l’impression qu’elles avaient été installées dans la même chambre, car toutes se ressemblaient et les leurs avaient la même vue. C’était sinistre. J’ai passé tellement de temps dans cette pièce avec mes parents mutiques. 

Qu’aurais-je pu penser ? Il n’y avait rien à penser. Frank ressentait la même chose. Nous en avons parlé, naturellement. Pour nous, fils uniques de dix-sept ans confrontés pour la première fois à la mort, ce qui arrivait à nos mères était révoltant  ; pour nos pères, c’était inconcevable. Ils étaient si malheureux et désespérés que nous préférions nous éloigner d’eux. Leur douleur, leurs larmes, leur incapacité à contrôler leurs émotions nous mettaient aussi mal à l’aise que leurs tentatives malhabiles pour nous retenir. Quand mon père voulait m’embrasser, je reculais. Ma mère était trop faible pour l’imiter. 

Nous voulions fuir. Nous ne le pouvions pas. 

Après la mort de leurs épouses, nos pères ont d’abord passé presque tout leur temps libre ensemble. Chacun semblait trouver refuge dans le deuil de l’autre. À  cette époque, l’idée que nos parents aient pu entretenir un ménage à quatre, comme Frank et moi l’avions imaginé jadis, était déjà lointaine ; nous avions compris que cette hypothèse malveillante avait été un fantasme d’adolescent censé nous consoler de n’avoir pas encore d’expérience sexuelle. Il nous avait donné l’illusion de nous y connaître. 

Nous avons déménagé moins d’un an après le décès de nos mères, mon père et moi à Stuttgart, Frank et le sien à Munich. 

Nos départs respectifs ayant eu lieu à quelques jours d’écart, nous nous sommes entraidés pour faire les cartons. Nos pères n’avaient manifestement pas songé à s’établir dans la même ville. Peut-être étaient-ils las de leur double malheur, peut-être la douleur avait-elle épuisé leur amitié. 

Le changement géographique s’est révélé bénéfique. L’un et l’autre ont rencontré une nouvelle compagne. S’ils s’étaient installés au même endroit, cela n’aurait peut-être pas été le cas, et chacun aurait sombré d’une manière ou d’une autre. 

Frank et son père n’étaient cependant pas partis par choix : le scandale autour de Frank les y avait contraints, un scandale heureusement épargné à sa mère. 

La relation entre nos parents était si exclusive qu’elle les empêchait de fréquenter les voisins de l’immeuble et, à plus forte raison, de se lier d’amitié avec eux. Cela ne voulait pas dire qu’on ne nous intimait pas de nous montrer aimables avec tout le monde, en particulier avec les Höbel, qui vivaient juste au-dessous. 

On pouvait à tout moment rencontrer le Dr Höbel ou sa femme dans l’escalier, mais toujours séparément, chacun traçant son chemin avec détermination. Ils ne sortaient jamais ensemble de chez eux et, même quand il arrivait qu’ils se tiennent sur le pas de la porte au même moment, ils apparaissaient toujours comme deux étrangers qui prenaient garde de ne pas se frôler. 

Quand le Dr Höbel travaillait encore, son épouse – une dame élégante, toujours bien mise  –élevait leurs trois fils. Ces derniers avaient depuis longtemps quitté le domicile familial et ne s’y montraient plus. On disait qu’ils faisaient des études, mais personne ne savait où. 

Tout comme nos pères, et comme la plupart des hommes de la région, le Dr  Höbel avait fait carrière dans l’exploitation minière avant qu’elle ne s’effondre. Longtemps, elle avait fourni des emplois de toutes sortes, de manœuvre à directeur, de femme de ménage à médecin du travail. Cette époque était révolue. Höbel était le seul dans le quartier à porter le titre de docteur – et un docteur aurait été plus à sa place dans un pavillon ou une maison mitoyenne des quartiers huppés de Stiepel ou de Weitmar. Pour nous qui ne comprenions pas grand-chose à ces questions, c’était d’autant plus curieux qu’il avait davantage l’air d’un fonctionnaire que d’un universitaire. Il ne ressemblait pas du tout à l’idée que nous nous faisions d’un docteur qui n’exerçait pas la médecine. De fait, il n’était ni commercial ni juriste, mais titulaire d’un doctorat en ingénierie minière – ce qui, bien entendu, ne nous évoquait rien. 

Le Dr Höbel était timide et prenait toujours les devants au moment de saluer les gens. Même nous, les enfants, comme s’il craignait de se voir infliger une correction, ainsi que Frank me l’avait fait remarquer un jour ; une observation que j’avais trouvée perspicace, je n’y aurais pour ma part jamais songé. Mon père travaillait comme fondé de pouvoir à la Bundesknappschaft, la « Sécurité sociale » des employés du secteur minier, tandis que le père de Frank était secrétaire général adjoint du syndicat ouvrier IG Bergbau und Energie. 

Nous rencontrions si souvent le Dr  Höbel dans les caves que nous avons fini par nous demander ce qu’il y fabriquait. 

Depuis le départ de ses enfants, son appartement offrait bien assez d’espace à deux adultes, ce n’était donc pas le manque de place qui le poussait à chercher refuge ailleurs. Rien ne laissait non plus penser qu’il s’adonnait à un loisir qui aurait nécessité un atelier. Sa femme l’envoyait-elle au sous-sol parce qu’elle ne supportait pas sa présence ? 

Quand on le croisait dans l’escalier, il était en train de descendre aux caves. Quand on le croisait devant la porte de l’immeuble, il était encore en train de descendre aux caves, ou d’en remonter. Quand on était dans les caves, on l’entendait faire du remue-ménage dans la sienne ; quand on n’entendait rien, de la lumière filtrait tout de même sous sa porte. Parfois on percevait le murmure d’une radio, aussi feutré et effacé que le Dr Höbel lui-même. Une fois, nous avons cru entendre un sifflement, et nous nous sommes demandé s’il élevait des serpents ou d’autres reptiles dangereux. Nous avons brodé sur cette histoire pendant des jours, jusqu’à nous effrayer de notre imagination – nous n’avions après tout que neuf ou dix ans. 

Il nous a fallu du temps pour découvrir à quoi il s’occupait, parce qu’il avait calfeutré sa cloison de planches à l’aide de draps et de papier, comme s’il avait quelque chose à cacher. Ce ne sont pas nos discrets parents qui nous ont mis sur la piste. Nous avons percé le secret du Dr  Höbel nous-mêmes, après nous être presque habitués à son existence souterraine. 

Un soir qu’on m’avait envoyé à la cave pour vider la machine à laver de la buanderie et étendre le linge –  une des corvées qui me revenaient depuis peu –, il a surgi devant moi dans la pièce humide et m’a demandé l’heure. L’heure puis le jour de la semaine, et même l’année. Son haleine sentait tellement l’alcool que j’ai reculé d’un pas. Non content de me poser une question dont il devait pourtant connaître la réponse, il s’est mis à bredouiller. Il vacillait sur ses jambes. Après l’avoir renseigné, sans lui faire remarquer que son état ne m’avait pas échappé, je l’ai vu s’éloigner en titubant et disparaître derrière la porte de sa cave en marmottant plusieurs fois « merci » et « pardon », mais aussi « bordel de merde » lorsque son pied a heurté quelque chose. 

Tandis que d’autres allaient se bourrer la gueule au Panzergrotte, au Bänksken –  le rendez-vous des gens du théâtre – ou simplement au bistro le plus proche, le Dr Höbel se retirait dans sa cave, où il était tranquille et où personne ne lui reprochait son ivresse, pas même sa femme. Le peu d’estime que nous avions encore pour lui a disparu à ce moment-là sans laisser de trace. À compter de ce jour, dès que je le voyais ne serait-ce que de loin, je décampais. L’expression éculée était juste : pour Frank, la visite, vers l’âge de quinze ans, de la grande rétrospective du peintre Sigmar Polke à la Kunsthalle de Düsseldorf a été un coup de tonnerre. 

À l’époque, Polke était déjà un artiste à succès. 

Cette exposition a changé Frank du tout au tout, son goût a soudain évolué, il s’est subitement découvert un objectif. Depuis un certain temps, son intérêt pour la peinture était manifeste, et il ne m’avait pas échappé, alors que pour ma part cet art me laissait indifférent. Frank s’était intéressé avant cela à la musique classique, tandis que je préférais me plonger dans des magazines remplis de femmes nues, dénichés dans la table de nuit de mon père, que j’essayais toutes sortes de lotions contre les boutons et tentais de me faire remarquer par les filles, sans grand succès. 

N’avoir pas réussi à me communiquer son enthousiasme ne l’a pas trop attristé ; Frank en a pris son parti. Son père aussi a fait preuve de réserves. Lui non plus ne partageait pas son engouement, que j’approuvais par des hochements de tête alors que mon horizon artistique n’allait pas au-delà de Picasso et Käthe Kollwitz. Mais le père de Frank était un homme ouvert d’esprit, et le bonheur de son fils lui importait plus que tout. Il l’a donc soutenu autant que le lui ont permis ses modestes moyens. 

Le changement crevait les yeux. Frank n’avait pas besoin d’user de métaphores et de propos grandiloquents pour que je m’en aperçoive. Il m’avait tellement rebattu les oreilles avec Polke, qui, tout récemment encore, lui était aussi inconnu qu’à moi, que j’avais fini par accepter de l’accompagner à Düsseldorf pour voir cette rétrospective. Nous étions de loin les plus jeunes visiteurs, ce qui n’est pas passé inaperçu. On est allé jusqu’à nous demander notre âge à l’entrée, alors qu’aucune peinture susceptible de corrompre la jeunesse n’était exposée. 

J’ai suivi docilement Frank de salle en salle, sans parvenir à m’extasier comme il le faisait. Je n’ai ressenti aucune émotion, je n’ai pas vu ce qu’il voyait, je n’ai pas compris ce qui se révélait à lui. Tout ce que je percevais, c’était que ces grilles et ces rayures, ces formes et ces couleurs lui faisaient un effet formidable. J’étais aveugle à tout cela. 

Pour moi, c’étaient plutôt les indices d’un désordre qui contredisait tout ce qu’on nous avait appris. Je comprenais en revanche combien cette peinture sombre, épaisse, convenait à Frank  ; je le connaissais mieux que je ne l’aurais cru. Comme un frère. 

J’ai reconnu son monde, qui pouvait sombrer dans l’obscurité en un rien de temps et s’illuminer de nouveau l’instant d’après. 

Ses sautes d’humeur faisaient partie de lui au même titre que la chevelure abondante qui lui tombait désormais sur les épaules (les filles qui se retournaient sur son passage la lui enviaient peut-être). Sans me douter de l’ampleur du chaos qu’il portait en lui, j’avais saisi que quelque chose le tourmentait qui dépassait mon expérience et mon entendement. Frank semblait se mouvoir dans des abîmes qui m’auraient peut-être englouti. Il n’en parlait pas. Je ne l’enviais pas plus que je ne le plaignais. Nous nous connaissions depuis beaucoup trop longtemps pour accorder à l’autre plus d’attention que nécessaire. C’était de toute façon inutile puisque nous nous entendions sans effort. Toujours comme des frères. 

L’exposition lui a indiqué sa voie. À compter de ce jour, Frank a voulu devenir peintre. Cette décision et la direction à suivre étaient comme gravées dans le marbre. Pas question d’envisager autre chose. J’étais loin de pouvoir en dire autant. J’ignorais complètement de quoi serait fait mon avenir. Je n’avais ni souhaits insolites ni idées précises. 

Dès le lendemain, il m’a montré ses premières esquisses, qui ressemblaient à s’y méprendre aux tableaux vus à Düsseldorf, quoique plus petites et assez gauches, mais tout sauf timorées. 

Le chemin parcouru de la contemplation au souvenir puis à l’appropriation avait été très court. Quand je lui ai fait remarquer cette ressemblance, il ne l’a pas pris comme une critique, mais accueilli comme un compliment. Il s’était si bien imprégné de l’univers de son idole qu’il ne pouvait que s’identifier à lui. Frank dessinait désormais sans relâche et partout, à la maison, à l’extérieur, à l’école. Et lorsqu’il a été pris sur le fait en plein cours, il n’a même pas cherché à dissimuler ce que l’enseignant a qualifié de « gribouillage ». 

Sans se laisser impressionner par ce jugement, Frank remplissait feuille après feuille, carnet après carnet ; il ne semblait plus y avoir d’espace entre le papier et lui. Il devait acheter ses carnets dans une papeterie, les supermarchés ne vendaient pas ce format rectangulaire inhabituel. Le graphite des gros crayons émoussés avec lesquels il dessinait formait sur ses doigts une couche indélébile ; grise et luisante, elle rappelait des écailles de tortue. Mes commentaires ignorants étaient superflus, mais je m’y prêtais car il paraissait les attendre de moi, si stupides soient-ils. Je ne me trompais pas. Il était avide de retours. Mes réflexions étaient de faibles réponses à son besoin criant d’attention. Frank était persuadé de pouvoir organiser bientôt sa première exposition. Je ne l’ai pas contredit. Ce qu’il faisait me plaisait assez, et je ne lui enviais pas ses rêves de gloire. 

Il a envoyé ses esquisses et ses dessins à des galeristes de Cologne et Düsseldorf – j’ignore comment il avait obtenu leur adresse –, et a même parfois reçu des réponses qui l’encourageaient à se présenter aux Beaux-Arts après son Abitur. Les spécialistes reconnaissaient son talent, même s’il imitait du mieux qu’il pouvait les œuvres d’un autre. 

Nous nous sommes vus plus rarement. Certains jours, nous nous contentions de nous téléphoner. C’était absurde puisque seul un mur nous séparait, mais c’était de notre âge. »

Extrait

« C’est seulement à l’hôpital que nous avons parlé de sa vie intime, de sexe, d’amour, de désirs ardents et de doux fantasmes, même si le sexe, l’amour et les désirs avaient basculé dans un royaume d’ombres sans aucun lien avec l’existence qui était désormais la sienne. Là où il était, tout semblait éteint, sauf la mort qui se rapprochait. Beaucoup de ses amants n’étaient plus de ce monde, m’a-t-il dit lentement comme s’il avait du mal à se souvenir. Lentement et sereinement.

Regrettait-il d’être passé à côté de quelque chose, ou d’avoir fait quelque chose qui lui avait valu d’atterrir dans ce service ? Je n’en ai aucune idée. Je ne sais pas si le regret en tant que tel faisait partie de son mode de pensée ; que pouvait regretter quelqu’un qui avait simplement savouré la vie, telle qu’elle s’était présentée à lui et comme il l’entendait ? Et, pourtant, il y avait de quoi désespérer. Nous n’avions pas avancé d’un pouce depuis la mort de nos mères. » p. 76-77

À propos de l’auteur 

Alain Claude SulzerPhoto DR – RTS

Auteur et traducteur. Alain Claude Sulzer vit entre Bâle. Berline et l’Alsace, et a publié plus d’une dizaine de romans. En 2008, Un garçon parfait s’est vu décerner le prix Médicis étranger. L’année suivante. Sulzer a reçu le prestigieux prix Hermann-Hesse et, tout récemment, le Prix littéraire de Soleure. (Source : Éditions Phébus)

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