En deux mots
Monroe, 17 ans, vient d’accoucher seule dans sa chambre. Son bébé a disparu. Au pied de l’immeuble, un vieil homme entend des pleurs au fond d’une benne à ordures. Dans une cité de Rennes, le pire vient de se produire. Pendant que les pompiers, les policiers et les soignants s’activent, Monroe se vide de son sang et se raccroche au souvenir de sa grand-mère. Un roman choral, sombre et lumineux.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Le bébé de la benne à ordures
Mathilde Beaussault nous avait épatés avec « Les Saules », un polar rural couronné par le Grand Prix de littérature policière 2025. Un exploit pour un premier roman. Avec « La Colline », inspiré d’un fait divers – la découverte d’un nouveau-né jeté dans une benne à ordures – , elle confirme brillamment son talent.
Dès la première page du prologue, le lecteur est saisi. Sans détour, sans fioritures, il raconte l’accouchement dans la peur et la douleur. « Un dernier séisme fait passer tout son sexe à travers un cercle de braises. Son corps arqué, comme possédé, hurle à sa place. Un cri s’élève. Elle a l’impression qu’il transperce le plafond pour exister. La douleur l’a quittée. Elle tremble encore. C’est terminé. L’enfant est né. » Après cette ouverture dévastatrice, c’est Édouard qui entre en scène. Un vieux monsieur sourd, un peu bougon, qui descend le sac-poubelle parce que Mireille le lui a demandé. Au moment de s’acquitter de sa corvée, il perçoit un geignement au fond de la benne. Il remonte chercher sa femme. Mireille dit : appelle les pompiers. Il compose le 18 en bredouillant sa phrase, craignant de ne pas être pris au sérieux : « Je crois bien qu’y a un bébé balancé dans les poubelles enterrées devant chez nous. »
Pendant ce temps, Monroe est enfermée à clé dans sa chambre. Une mare rouge souille son matelas. « Ça sent le sang, la sueur et la peur. » Elle a à peine la force de se lever. Elle pense à sa grand-mère. Aux semaines passées là-haut, sur la colline, loin de tout.
On aura compris que La Colline est un roman choral. Il donne tour à tour la parole aux différents protagonistes : le pompier Étienne qui descend dans le conduit et remonte le nouveau-né contre sa poitrine ; les policiers qui frappent aux portes et enregistrent les silences ; le personnel soignant qui prend en charge l’enfant et la mère retrouvée in extremis. Des procès-verbaux d’audition s’intercalent au fil du récit, froids et efficaces, révélant peu à peu l’enchaînement des faits.
Au cœur de tout, il y a Monroe. Mutique. Impénétrable. Une adolescente de 17 ans née dans une famille cassée, dans une barre d’immeubles aux noms de jolies fleurs — la résidence des Hortensias — qui ne cachent rien de la misère intérieure.
Quand sa mère découvre la grossesse, la décision est rapide. Expéditive. Monroe partira chez sa grand-mère Madeleine. Loin. « Le temps de décider. » C’est ainsi que commence l’autre partie du roman, celle qui respire.
Car La Colline, c’est aussi un récit de campagne bretonne, rude autant que bienveillante. Madeleine est guérisseuse. Elle soigne les lombaires coincées et les âmes chargées de mal. Sa maison en pierre sent le feu de bois et la crème grasse. Son châle de laine tirebouchonne autour des épaules de Monroe. Là-haut, sur cette colline au milieu de nulle part, quelque chose ressemble à de la vie. Monroe marche dans les herbes hautes, ramasse une corneille blessée, attend les truites sous les saules. Elle ne pense pas à son ventre. « Il est encore léger, juste empli d’un peu de pain et de lait. »
Puis la violence revient. Elle revient toujours. L’assassinat de la vieille dame brise ce fragile équilibre. Monroe rentre. Et le pire commence.
Le roman devient alors suffocant. Les portes se ferment. Les silences s’épaississent. La mère de Monroe est un personnage écrasant de brutalité ordinaire, qui ne crie pas, qui fume, qui laisse faire. Le frère traîne en bas avec son chien. Personne ne parle. Dans la vie de Monroe, les drames s’enfilaient comme des perles à gros trous.
L’épilogue est terrifiant. Bouleversant.
Ce qui frappe chez Mathilde Beaussault, c’est la maîtrise de sa construction. Elle multiplie les points de vue, les temporalités, les registres. Elle passe du vieux couple retraité au pompier au grand cœur, de la campagne à la cité, de la tendresse à l’horreur. Et elle ne se perd jamais. Chaque voix sonne vrai. Chaque portrait est précis. L’aide-soignante Guilaine fait même surgir quelques éclats d’humour noir bienvenus. Des bouffées d’air dans un roman qui en a besoin. Car si l’autrice n’habille pas la violence, elle la pose là, nue, et vous laisse face à elle.
Après Les Saules, qui était ancré dans les paysages de son enfance dans les Côtes-d’Armor, elle nous entraîne dans la banlieue rennaise, spa pour autant oublier ses collines. Les deux se répondent et se heurtent. C’est de cette tension que naît le livre, sombre et lumineux à la fois. Brutal et délicat. Il ne vous lâche pas. Vous n’oublierez pas de sitôt Monroe, sa corneille et ses silences.
La colline
Mathilde Beaussault
Éditions du Seuil
Roman
336 p., 19,90 €
EAN 9782021602302
Paru le 06/03/2026
Où ?
Le roman est situé en France, principalement à Rennes et sa banlieue.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman choral et viscéral qui mêle brutalité et grâce, par la lauréate du Grand Prix de littérature policière 2025.
Un jour d’hiver, dans une cité de Rennes, un nouveau-né est découvert au fond d’un container à ordures. Vivant. Quelques étages plus haut, une jeune fille se vide de son sang. Elle s’appelle Monroe, elle a dix-sept ans.
Dans cette chambre où sa mère l’a enfermée, Monroe revit les mois passés sur la colline, chez sa grand-mère Madeleine. Là-haut, le vent, le labeur et le silence façonnent les corps. Auprès de cette vieille femme solitaire aux mains guérisseuses, Monroe, enceinte, a découvert une paix inespérée. Et puis tout s’est écroulé.
Monroe s’affaiblit, les policiers enquêtent, les soignants espèrent, les pompiers s’interrogent, la famille se désintègre : durant ces quelques heures d’une intensité foudroyante, chacun mesurera ce qu’il a perdu – ou sauvé – de son humanité.
Les critiques
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois)
Les premières pages du livre
« Prologue
Sa tête brûlante retombe contre l’oreiller. Sur la taie, des cercles jaunes dessinent des auréoles de sueur autour de son visage hâve. Ses cheveux collent à ses tempes et une mèche brune lui barre la joue.
Une ombre surplombe le matelas sur lequel elle gît, les jambes écartées.
Une nouvelle secousse traverse son ventre aussi dur que la glace. De son corps sort un mugissement. Ses entrailles éruptent. Elle ne reconnaît plus sa voix, elle l’a oubliée. Elle se tait depuis trop longtemps. Une main recouvre son visage. Ses hurlements deviennent sourds. Elle se dégage, les doigts s’engouffrent dans sa bouche. Elle pourrait mordre mais elle promet d’être sage en acquiesçant. C’est une bête à bout de souffle. Un animal. Elle voudrait se mettre à quatre pattes. Ses mains tiennent son ventre car il veut se détacher de son corps. Son regard échoue contre le plafond blanc qui ne raconte rien. Elle entend des mots, jetés comme du sable dans ses yeux effarés.
Agrippés aux draps souillés, ses poings tordent le tissu dans tous les sens. Une nouvelle coulée de lave enflamme ses reins. L’ombre grandit, s’approche.
Elle, elle reste muette, docile. Brave bête. Elle doit pousser. Son corps dicte les injonctions. La menace des ombres meurt derrière le mur de souffrance.
La vague revient, elle l’asphyxie. Elle pousse. Son cri s’éteint. Son visage pyrétique est en feu. Son corps scié en deux. Sa tête rejetée en arrière.
Peut-être qu’on lui parle. Peut-être n’est-ce que le bruit de la télévision mise à plein volume.
Deux filets de salive maculent ses commissures blanchies sous l’effort de damnée. Elle est une mer démontée. Elle ferme les yeux. Quand elle les rouvre, des battements d’ailes noires irradient d’air frais son visage. Elle sourit aux plumes qui se détachent une à une et essuient son front de peine. Elles lui racontent qu’il faut continuer.
Un dernier séisme fait passer tout son sexe à travers un cercle de braises. Son corps arqué, comme possédé, hurle à sa place.
Un cri s’élève. Elle a l’impression qu’il transperce le plafond pour exister. La douleur l’a quittée.
Elle tremble encore.
C’est terminé. L’enfant est né.
Ses mains le cherchent, entre ses jambes. Ses yeux le cherchent, à droite, à gauche.
Son regard halluciné bute contre la porte qu’on referme. À clé.
I
Monroe s’en va
1
Édouard
Quand Mireille dit va jeter les ordures, j’y vais. Sinon elle me corne dans les oreilles. J’entends haut mais je la vois gesticuler, faire les cent pas comme si on lui avait noyé ses petits après avoir mis bas.
Ce matin-là, les voisins du dessous mettent la musique à faire exploser un sonotone. À croire que la jeunesse est devenue sourde. Je coupe mon engin (être vieux a au moins un avantage) et je retourne à la lecture de la rubrique des morts dans mon Ouest-France. J’aime bien en faire le tour parce que je connais du monde par ici. Être au courant, c’est important même si on va plus aux enterrements. Mireille dit on ira à l’église quand ce sera notre tour. Elle a pas tort. Depuis quelques années, je regarde les cercueils et je me demande si j’en veux un pareil. Des fois, c’est oui, des fois, c’est non. Mireille ne connaît pas mes pensées parce qu’elle me dirait arrête avec tes bêtises. Pour montrer qu’on s’intéresse quand même à la tristesse de ceux qui restent, on envoie une carte. Mireille écrit le mot et moi je signe là où elle laisse de la place.
Mireille met ses index devant ses oreilles l’air de dire Édouard, branche-toi au monde. J’allume mon bazar et j’entends sa voix. La poubelle est même pas pleine mais c’est pas la peine de lui expliquer que je vais la descendre tout à l’heure. Elle me laissera jamais replonger dans mon journal sans me tourner autour comme une mouche qui trouve pas où déposer ses larves.
Elle abuse souvent, Mireille. Elle était bordélique plus jeune et maintenant, c’est un colonel de la propreté. On pourrait donner à lécher le plan de travail de la cuisine aux invités tellement elle l’astique. Elle laisse le sol tranquille parce qu’elle a mal au dos. Mireille dit on met des chaussons, c’est pas sale chez nous et elle a pas tort.
J’empoigne le sac. On habite au quatrième étage et j’arrive encore à descendre les escaliers sans prendre l’ascenseur. Je garde mon appareil branché parce que la dernière fois, j’ai pas entendu une moto qu’a déboulé devant l’immeuble sans se soucier des passages piétons.
Pour prendre l’air, je vais toujours au conteneur à poubelles enterré devant l’immeuble. Trois couleurs, pour séparer le verre, le plastique et le reste. Mireille fourre tout dans le même sac parce qu’elle veut pas s’emmerder avec ces bêtises de tri. Elle dit pas question, vu le temps qui nous reste à vivre et c’est pas à deux qu’on va polluer la planète.
Il fait beau. Pas bien chaud. On a vite froid quand on vieillit. J’ouvre la trappe pour balancer le sac. J’entends un bruit aigu, ça fait comme un miaulement. Je me dis Édouard, t’as le sonotone qui déconne. C’est une horreur, ces machins-là. J’éteins le bazar et le rallume aussi sec. Toujours le même bruit. Il vient du fin fond de la cuve mais c’est noir comme une nuit sans lune là-dedans. Je pense à une portée de chatons. Pour s’en débarrasser, mon père les balançait dans l’étang quand j’étais petit. Je voyais le sac dériver. Après il a mis des pierres, ça coulait à pic. J’ai pensé que ça piaillait pareil. Mais j’ai jamais entendu dire qu’on avait jeté des chatons en ville, un samedi matin.
Je remonte chez nous avec le sac-poubelle. Mireille gonfle déjà ses joues comme un poisson-globe. Elle m’engueule, le sac pisse du jus dans l’entrée. Elle les ficelle toujours mal à cause de son arthrose et elle les remplit de sauce de peur de boucher les toilettes depuis qu’on a eu des problèmes de canalisation. Je dis tais-toi Mireille, viens avec moi. J’ai la voix du juge à qui tu coupes pas la parole si tu veux pas aller ramasser la savonnette sous les douches en cabane. Mireille me suit sans éteindre les lumières du salon.
Quand j’ouvre la trappe, j’ai pas besoin de confirmation. Elle a la tête de celle qui entend un bruit pas catholique. Elle jure. Ça n’arrive que quand elle rate sa tarte Tatin (c’est rarissime) ou quand Bobby, notre fils, annule sa venue le dimanche midi à la dernière minute (ce qui est de plus en plus fréquent). Elle pousse une wagonnée de Nom de Dieu, Marie, Joseph à déclencher une crise d’urticaire à une bonne sœur. Toute la famille y passe et elle recommence. Elle s’arrête, me regarde et dit appelle les pompiers. – T’es sûre. – Non. Je me souviens de ce que répète Bobby si ça va pas papa, appelez les pompiers. Eux, ils sauront quoi faire, moi je suis pas médecin. Je demande le numéro à Mireille parce que je viens de l’écraser dans mon cerveau (c’est une bouillie là-dedans). Elle jappe 18, 18, 18 ! Je sens l’urgence dans sa voix. Je tape les deux chiffres sur le portable que Bobby nous a acheté. Ça décroche. Mireille met la main devant sa bouche comme si elle la retenait de tomber. J’entends une voix. Je débite ma phrase sans bafouiller pour être pris au sérieux : je crois bien qu’y a un bébé balancé dans les poubelles enterrées devant chez nous.
2
Monroe
Monroe entend la porte de l’appartement claquer, suivent des petits pas secs dans le couloir. La télévision est éteinte. Maintenant que Monroe ne risque plus de crier, le bruit est devenu inutile. Monroe se lève. Son corps vacille. Ses jambes sont des guimauves, elle ne remarque pas le sang. Il ravine l’intérieur de ses cuisses. Elle est nue, hagarde, au milieu de sa chambre d’adolescente. Elle n’arrive pas à penser. Elle touche son ventre qu’elle sent vidé. Elle se détourne, une mare rouge souille son matelas. Ça sent le sang, la sueur et la peur. En quelques enjambées, elle parvient à la poignée, s’y cramponne. Ses cuisses fondent sous elle. La mère avait dit tu prendras la plus petite chambre, celle qui donne sur le boulevard. Monroe abaisse la poignée, la porte ne bouge pas. Elle n’insiste pas, ses yeux voient une myriade de points lumineux. Elle regagne son matelas, posé à même le sol, entre son lit en fer et son bureau. C’est sa place, au millimètre près.
Son regard cherche partout une issue. Il échoue sur un dessin, le premier qu’elle a accroché dans cette chambre aux murs nus. Monroe se souvient du moment, elle n’était pas seule. Dans son ventre tendu, l’enfant s’amusait à faire de la place en donnant des coups. Il était à la fête. Il ne savait pas qu’il ne devait pas se réjouir. Que, dans la vie de Monroe, les drames s’enfilaient comme des perles à gros trous.
Devant ses yeux, sur une feuille arrachée d’un cahier, il y a une maison en pierre dessinée au stylo noir. Devant la masure, des champs, à perte de vue. Dans le ciel, des points minuscules. De loin, on ignore s’ils sont des taches d’encre ou un vol d’oiseaux. Une murmuration d’étourneaux, se souvient Monroe. C’étaient les mots qu’avait soufflé la vieille à Monroe quand elle avait échoué au Rocher.
*
Ce matin-là, sous un soleil froid d’hiver, Madeleine fait chauffer le moteur sans se soucier des coups de klaxon qu’elle essuie puisqu’elle roule au beau milieu de la route.
– C’est plus sûr. La preuve, jamais un seul accident en quarante ans de conduite !
La cinquième vitesse de son AX étant hors-jeu, la voiture ronfle sa peine. Le bruit du moteur tue la possibilité d’une conversation. Monroe laisse son regard embrasser l’enfilade de champs qui tricotent leurs couleurs. La vieille habille les pensées de sa petite-fille.
– C’est bien beau mais les cultures intermédiaires durent pas longtemps.
Une lumière stroboscopique s’infiltre entre chaque ramure d’arbres bordant la route. Elle oblige Monroe à fermer les yeux. Quand elle les rouvre, elle voit son reflet, renvoyé par la fenêtre grasse de la voiture. Elle se trouve vilaine. Une vilaine fille.
L’AX fait un ultime effort pour accrocher le haut d’une côte raide et gravillonneuse. Seul chemin pour accéder à la maison de Madeleine, le sentier est parsemé de touffes d’herbe que les roues de la voiture écrasent sans scrupule. Les herbes se relèvent après son passage poussiéreux. La nature semble avoir des droits immenses dans cet endroit du monde.
Madeleine, les yeux bleus plissés sous le soleil dur du soir, regarde dans la même direction que sa petite-fille. Elle pointe du doigt l’horizon.
– Face à toi, c’est la plus belle colline.
Prêtes à rentrer leurs plumes, les poules attendent devant le hangar rafistolé. La maison en pierre dans le dos, Monroe laisse son regard galoper.
Le Rocher, lieu-dit habité par la grand-mère depuis plus de quarante ans, est au milieu de nulle part. On pourrait croire le lieu en déshérence tant les herbes sauvages ont pris possession de l’endroit. Il y souffle un vent à soulever une dalle de tombeau. Le linge sèche en un temps record l’été, mais l’hiver le blizzard est un aliéné qui communique sa folie. Plus bas, les champs se jettent dans une forêt d’un vert profond. Derrière la maison cernée par les belles-de-jour, une rivière se fraie un chemin entre les hêtres et les chênes. On ne la voit que si on se donne les moyens de la découvrir. Elle est enclavée entre les roseaux, les joncs, les myosotis et les saules qui la tiennent à l’abri.
Aussi loin que le regard peut porter, une seule bicoque en bois s’accroche à une côte raide. On dirait un chalet posé au mauvais endroit. La grand-mère s’invite dans les pensées de Monroe.
– C’est celle de Jacques. Un énorme camion est venu un matin, il a déposé des pièces de bois. Comme un jeu de construction. Quelques heures plus tard, la maison était terminée. Il y fait froid l’hiver et une chaleur de bête l’été mais Jacques ne se plaint jamais. Tu le verras un de ces jours, il vient pêcher là derrière et chercher des œufs de temps en temps. (La voix de la grand-mère s’éteint. Monroe croit voir un homme grimper la colline. Il a le dos penché par l’effort.) Viens, ma fille. Il fait bon à l’intérieur.
La veille, Monroe était rentrée du lycée avant la fin des cours. Un panaris sur le pouce lançait des décharges. Elle réfrénait la douleur avec une tête concentrée qui l’enlaidissait. L’infirmière scolaire avait dit c’est pas beau, j’aime pas ça. Elle avait laissé un message sur le portable de la mère lui intimant l’ordre de jouer son rôle – de mère – avec cet accent que prennent les personnes assurées d’avoir toujours raison ou d’avoir toujours tout fait dans les temps.
– Si tu te rongeais pas les ongles, ça n’arriverait pas.
La mère comptait boire un café, regarder la fin de la série qu’elle avait manquée la veille. C’était sa pause, entre le service du midi et celui du soir. Mais Monroe gâchait jusqu’à cette parenthèse. Monroe avait toujours tout gâché.
– Montre-moi ça.
La mère avait tiré la main de Monroe sous ses yeux de myope. La plaie était purulente et gonflée. Ce matin-là, Monroe avait appuyé fort sur son doigt et un pus jaunâtre avait goutté dans l’évier des toilettes du lycée. Une fille qui redessinait le contour de ses lèvres plates avait beuglé c’est dégueulasse. Eh, y a Monroe qu’a la lèpre !
La mère avait vomi une grimace.
– Je vais au boulot dans trente minutes. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Faut toujours que tu me balances tes merdes au pire des moments. T’es chiante, Monroe, putain, mais qu’est-ce que t’es chiante.
La mère s’était allumé une clope, les cendres avaient volé sur le lino déjà taché. Monroe avait profité que sa mère fût de dos pour parler. Elle n’avait pas eu ses règles ce mois-ci. La phrase était tombée comme une chiure d’oiseau qu’on ne voit pas venir. La mère avait continué de fumer et la cendre avait atterri dans le cendrier qu’elle fixait, silencieuse. Monroe s’était assise à l’autre bout de la table. Elles étaient restées toutes les deux, de part et d’autre de la toile cirée sur laquelle était écrit, un peu partout, en grosses lettres, Happy. Sans dire un mot, la mère s’était levée et était retournée travailler. Monroe avait sursauté quand la porte avait claqué, un peu plus fort que d’habitude.
Pendant ses quatre heures de travail, la mère avait réfléchi, les dents serrées à s’en faire saigner les gencives. Monroe partirait pour un moment. Chez sa grand-mère, Madeleine. Loin. Le temps de décider.
Entre deux services, la mère avait bouclé une valise sans demander à Monroe ce dont elle avait besoin.
– C’est pas la peine de faire ta gueule de basset déprimé. T’aimais bien aller chez elle, petite. C’est pareil.
La mère avait bourré deux pulls chauds et deux jeans dans lesquels Monroe ne rentrerait bientôt plus. La fille était restée la main en l’air car elle avait l’impression que cette position atténuait la douleur.
Monroe avait été postée au train, sans un au revoir, la mère avait des clopes à acheter, avant le service du soir.
Calée dans son wagon, Monroe avait regardé son pouce tout le trajet à la manière d’un enfant dévisageant un inconnu dans la rue. À l’arrivée, Madeleine l’avait accueillie et l’avait serrée au milieu de ses seins bas comme quand Monroe avait six ans. La tête de la fille était devenue un petit pois logé au chaud de sa gousse.
– Tu as tellement grandi, c’est pas Dieu possible !
La grand-mère avait laissé passer un silence en même temps que les derniers passagers qui débarquaient dans ce coin paumé. Ses yeux avaient glissé sur le ventre de Monroe avant de se diriger vers l’inépuisable AX mal garée. Dans la vieille guimbarde de Madeleine, le corps fatigué de Monroe était tombé sur la housse du siège en peau de mouton jaunie.
Elle était venue passer quelques étés chez sa grand-mère. Au début des vacances d’avril (Monroe venait de fêter ses dix ans), sa mère avait dit c’est terminé comme si c’était une décision normale qui devait surgir un jour ou l’autre. Monroe n’avait pas osé demander d’explications. Dans la moiteur de l’appartement de banlieue, elle avait regretté les vacances qu’elle passait à courir autour de la maison déclose.
La vieille regagne la masure couronnée d’un toit d’ardoises verdies par la mousse. Monroe se détourne et son anorak chuinte. L’herbe frétille à ses pieds. Elle a l’impression que la vie serpente partout autour d’elle. C’est une petite bête de la ville, elle n’est pas habituée. Elle frissonne, ses épaules avalent son cou nu. Le vent glisse contre son corps raide. Sa main tremble, son doigt lance. Dans son ventre, des bulles meurent. Elle ne veut rien sentir. Elle voudrait qu’on l’anesthésie comme quand on l’a opérée – c’était il y a deux ans. Se réveiller et entendre dire c’est fini. Tout s’est bien passé.
Monroe suit sa grand-mère et rentre dans la maison. Madeleine pose son grand châle sur le dossier d’une chaise en bois. Les deux extrémités reposent sur le carrelage brun. La grand-mère attise le feu mourant. Elle jette une bûche. Les étincelles volettent. La flamme tarde à se réveiller.
– Allez, c’est pas le tout de faire le feignant. (Le feu obéit et grandit. Il lèche la bûche et la vieille l’étourdit en jetant un nouveau bout de bois.) Viens donc là. Tu te souviens que tu t’asseyais ici quand t’étais petite ?
Monroe ne se souvient plus. Sa mémoire est effilochée comme le châle au crochet sur lequel ses yeux s’attardent. Elle tourne la tête lentement, elle s’approche.
La cheminée, immense, s’impose au milieu de la grande pièce remplie d’objets et de meubles disparates. Rien ne va avec rien mais l’ensemble forme un tout bienheureux. L’âtre est perché à cinquante centimètres du sol, il est ouvert de chaque côté. Le conduit vers le toit n’aspire pas assez de fumée, la cheminée crache noir tout autour. C’est la seule source de chaleur de la maison. Vers le centre, les briques chaudes sont recouvertes de vieilles cendres. La grand-mère ne les vide que de temps en temps. Autour du feu, il y a de la place pour s’asseoir. Les mains calleuses de la vieille sont plongées au-dessus du brasier. Elles ne craignent ni le froid, ni le chaud.
Monroe s’assied à côté de la vieille qui vient de laisser tomber le tisonnier à ses pieds.
Les briques lui tiédissent les fesses.
– Pose ton blouson avant de me déclencher un incendie. (La grand-mère sourit, Monroe enlève son anorak qu’elle lance vers une chaise. Le feu plus vigoureux réchauffe leurs pommettes glacées.) Montre-moi. (La main brûlante de la grand-mère tient déjà celle de sa petite-fille.) Laisse-moi faire. On va chasser ce mal-là, vois-tu. Pour le reste, on verra plus tard.
La main de Madeleine surplombe le panaris. Monroe sent une légère chaleur. Elle ne sait pas si c’est le feu de la cheminée ou celui de sa grand-mère guérisseuse. Monroe regarde le visage de la vieille. Ses rides fines, ses joues rouges et creuses, ses paupières tombantes qui ne gâchent pas son air de bonté. La vieille ferme les yeux, sa bouche est secouée de petits spasmes. Elle est concentrée sur le mal à chasser. La main continue, son pouce s’agite et monte le long du bras sans le toucher. Monroe sursaute quand la voix de sa grand-mère interrompt le crépitement du feu.
– C’est fini. (Monroe regarde son doigt, puis la vieille.) Ça ne te lancera plus. (Monroe tourne sa main, plie et déplie son doigt comme si elle cherchait à réveiller la douleur.) Dans quelques jours, on verra plus rien. T’es fatiguée, ma fille. (Elle tire une duchesse brisée près du feu.) Allonge-toi là. Enlève tes chaussures.
Monroe obéit. Sa tête s’abandonne sur l’accoudoir montant. Sa grand-mère étend son châle face à la cheminée pour le chauffer. À travers les mailles, Monroe aperçoit le rougeoiement du feu docile. Au bout de quelques minutes, la vieille ramasse l’étole d’un geste rapide et emprisonne les pieds de Monroe. Son corps se réchauffe.
– Dors maintenant. Je vais aux poules. On mangera quand tu seras moins fatiguée.
Les yeux de Monroe sont aussi lourds que des sacs de sable. Elle se souvient du poulailler, logé dans le vieux hangar, sa porte en bois branlante et les poules rousses, les pattes robustes dans la terre humide, libérées toute la journée, rentrées le soir. À cause des renards et des fouines. Quand elle rapportait les œufs, sa grand-mère la félicitait comme un chien de chasse. Elle lui tapotait la tête et la laissait filer dehors vers les nids de souriceaux qu’elle dénichait et qu’elle observait accroupie, les talons plantés dans le vieux ciment d’une grange à la toiture fissurée.
*
La mère ouvre la fenêtre. Dehors, le cirque des voitures. L’air frais parvient jusqu’à Monroe. C’est un serpent froid sur son corps. Elle veut se relever, ses coudes s’affaissent contre le matelas défoncé. La voix de la mère lacère la tête de la fille.
– Ne bouge pas. Tiens, mets ça.
La mère balance sur le lit une culotte et un paquet de serviettes hygiéniques. Sur l’emballage : flux très abondant, extra larges. Cinq gouttes bleues. Monroe tend la main vers le paquet. La mère n’a pas lancé assez fort. Elle fait un effort pour se retourner. Un filet de sang s’échappe. Elle contracte son sexe, il ne lui répond pas. C’est un mollusque mort.
Dehors, le bruit d’une sirène fait sursauter la mère. Elle ferme la fenêtre avec précipitation. Elle jette un œil prudent. Un attroupement s’est formé sur le trottoir, les pompiers dégringolent de leur véhicule. Ils vont vite, c’est une urgence. Une vieille mamie, un gilet fuchsia sur les épaules, regarde dans sa direction. La mère se recule vivement. Le goutte-à-goutte du robinet de l’évier est moins rapide que les battements de son cœur. Pourtant la fuite s’est aggravée puisque personne n’est venu la réparer.
3
Étienne
Quand Félix, Romane et moi sommes appelés sur les lieux, on termine une intervention juste à côté. Un mec bourré arrache toutes les jonquilles d’un rond-point et les jette sur les automobilistes. Ça paraît dingue ? Mais ça fait partie de notre quotidien. La veille, on emmenait une jeune femme se faire recoudre la mâchoire après que son mec l’a castagnée. La semaine dernière, on était appelés en renfort pour éteindre des incendies de véhicules. Il faut avoir la foi pour être pompier. On l’a ou on ne l’a pas. Ce n’est pas le salaire qui vous pousse à enfiler l’uniforme. Ni le prestige. Vu les parpaings qui rebondissent sur les capots de nos camions dans certains quartiers, il faut avoir la foi. La semaine dernière, ils nous ont balancé une friteuse. On dédramatise entre deux bières mais à un mètre près, Félix se la prenait. Ce n’est pas le casque qui nous sauve. C’est la foi.
Ce matin-là, on boucle le camion et on fonce. Il est un peu plus de 9 heures. J’allume la sirène. Félix me jette un regard par-dessous. Ça fait quinze ans qu’on fait équipe, vingt-cinq que j’enfile l’uniforme et les rangers. J’ai grillé plus de feux rouges que de saucisses sur un barbecue. J’ai l’habitude d’en voir. Même si on ne s’habitue pas à tout.
On n’y croyait qu’à moitié quand on a reçu l’appel. Un enfant dans une benne à ordures, c’est du jamais vu. Romane me demande si je pense que c’est un gamin qui est tombé dans la benne en jouant. Je n’en sais rien. Elle fait défiler d’autres hypothèses sur les chats, les chiens et les cochons d’Inde. Il paraît qu’ils couinent comme les bébés. Ça rassure Romane de parler avant une intervention. Moi, je me concentre toujours sur la route. Quand il y a urgence, je me vide la tête. Pilote automatique. Les voitures se poussent, je suis Jésus qui fend la mer. Ou Moïse. Je ne sais plus lequel des deux. Il faut dire que je ne crois plus vraiment en une bonté divine vu le merdier dans lequel on vit.
On est arrivé en sept minutes. Franchement, on ne pouvait pas faire mieux. Un attroupement d’une vingtaine de personnes s’écarte devant le conteneur à poubelles. Je demande aux derniers badauds de se pousser et de la boucler, Félix ouvre la trappe. Je les entends. De tout petits cris, à vous réveiller une chair de poule pendant la canicule. On n’a pas besoin de se parler, on sait ce qu’il nous reste à faire. Il y a quelque chose de vivant là-dessous. Romane me file le harnais, les cordes et je descends. Je ne suis pas épais et je n’ai pas le vertige. La chute fait presque trois mètres dans un conduit étroit. Je vois un sac mal fermé et un autre, juste à côté, avec un bras minuscule qui dépasse. Mon cœur grimpe l’Everest alors que mes pieds touchent le sol. Je dégage le sac. Je comprends qu’il contient un nouveau-né et le placenta. Mon cerveau me dicte la suite. Je sors l’enfant que je colle contre mon torse sans prendre le temps de le regarder – je sais que chaque minute compte – et je gueule, avec le sac contenant le placenta, vissé sous un bras. Félix et Romane me remontent en quelques mouvements. Je sors de mon trou, sonné comme un mineur après l’effondrement d’une galerie. Des collègues et le SAMU viennent d’arriver et j’entends la sirène des flics déchirer le silence qui s’est imposé sur ce trottoir de cité. Je tends le bébé à Félix. Sa femme a accouché au printemps dernier, il a les bons réflexes. Un bonnet, une couverture de survie. Le médecin urgentiste déboule avec des yeux de hibou. Il chope l’enfant qui ne crie plus. Direction l’hôpital.
Romane s’assied en disant j’ai besoin de deux minutes là. Tu parles, on a tous besoin d’une pause. Félix me demande comment on peut faire ça. Je lui réponds on n’est pas là pour se demander ça. Les gars, ils m’appellent Saint Étienne. Je ne juge jamais. Je ne cherche pas les coupables. Ce n’est pas notre métier. Sinon, on ne dort plus la nuit. Et vu comment j’arrive à roupiller entre deux interventions pendant les gardes, les mecs me charrient, mais ils m’écoutent.
La lumière bleue des policiers lézarde les Quatre Tours. Les flics de la PJ claquent les portières en remontant leur brassard par-dessus la manche de leur blouson. Celui qu’on surnomme Paluche galère, il a de trop grandes mains ou un trop gros biceps. On salue le groupe qu’on connaît parce qu’on se croise parfois Chez Rocky, un bar à mi-chemin entre le commissariat et la caserne. Un repaire à bières bien pratique pour oublier un peu la sueur de la journée. Le capitaine Jakaj, avec son cuir qui tire aux coutures (ses gars le surnomment Wolverine quand il est assez loin pour faire semblant de ne pas les entendre), s’approche. Je lui fais un topo rapide pendant que mes gars soufflent. Son groupe encercle le trottoir, chassant les curieux. Jakaj donne ses ordres et ses sbires partent chacun dans une direction. Clarisse, la nouvelle recrue, traîne des pieds. Elle n’a pas l’air ravie d’aller faire du porte-à-porte.
Quand Jakaj et moi nous approchons du grand-père qui a donné l’alerte, je comprends tout de suite. Il est assis contre des grilles bleues sur un muret. La main sur le cœur, il cherche à arracher son pull. Il a le visage défait. Je lui demande si ça va mais je sens que l’absence de réponse va faire hurler une nouvelle sirène. Sa femme accourt. Elle lui ordonne de se lever et d’arrêter son cinéma. Jakaj (un ancien champion du ring) range la grand-mère sur le côté en la prenant par les épaules et ça la fait taire comme si on lui avait collé un bâillon ou un revolver sur la tempe. Notre papi est blanc et il ouvre la bouche pour chercher de l’air qu’il ne trouve pas. Je siffle Félix et Romane. Au même moment, Jakaj relève le nez en dehors de la benne et il a une gueule de boxeur vaincu. Il vient de voir ce que j’ai vu. Un trou noir dans lequel défilent des questions sordides sans réponse.
On remonte dans le camion avec le grand-père sur la civière. Romane lui prend la main. On l’entend dire vous êtes un héros Édouard, vous le savez ? Le charme de Romane en uniforme va lui déclencher une crise cardiaque si ça n’est pas déjà fait. Pour toute réponse, on entend juste le vieux tousser. Et je me demande si je ne fais pas d’excès de zèle en l’emmenant au CHU.
Quand on arrive aux urgences avec un petit vieux, il vaut mieux qu’il soit mort ou sur le point de mourir. Sinon ça gueule où voulez-vous qu’on le mette ? C’est simple, il n’y a plus d’endroit où mettre les vieux dans notre société. On les tolère sur les bancs des jardins publics et à la caisse des supermarchés si on n’est pas samedi. Je sais que si Édouard ne fait qu’une crise d’angoisse, je vais me faire souffler dans les bronches par les blouses blanches. Mais je reste calme. Saint Étienne.
La vérité, c’est que j’ai envie d’aller voir ce bébé à l’hôpital. Je n’ai pas eu le temps de le regarder dans le conduit. Je n’ai pas vu son visage. Je l’ai touché. Il était déjà tellement froid. Ses bras et ses jambes ne bougeaient pas. C’est peut-être à cause de moi qui le serrais fort pour ne pas le lâcher. Je n’ai rien dit à Félix mais j’ai besoin d’y retourner. D’habitude, je tourne la page. C’est une question de survie. Cette fois-là, ce n’est pas possible. Ça ne s’explique pas. L’être humain est bizarre. Je suis bien placé pour le savoir.
4
Monroe
Monroe ouvre les yeux. L’appartement est plongé dans le silence. Elle se concentre, entend les pas de la mère. Ses mules raclent le lino. La porte du réfrigérateur grince. L’eau coule fort dans l’évier. Un tiroir refermé brutalement secoue les couverts.
En culotte, Monroe regagne la porte. Elle tire sur la poignée, tape avec son poing, appelle. Le silence lui répond. Monroe recommence. Le claquement de la serrure la fait reculer. La mère est face à elle, ses cheveux gras et son haleine de cigarette froide. Ses dents jaunes se découvrent. Les mots de la mère sortent. Monroe n’a pas le temps de comprendre, la porte se referme.
Monroe laisse son corps s’enfoncer dans le matelas souillé. Son regard agrippe une feuille aux traits plus sombres. Une corneille aux ailes déployées pique vers le sol. On dirait qu’elle fond sur celui qui la regarde. Elle est réussie car elle semble vivante, effrayante. Monroe aime son air agressif, elle était fière de ce dessin. Quand la vieille l’avait vu, elle avait dit tu as de l’or entre les mains.
*
La grand-mère tisonne le feu qu’elle gronde. Monroe se réveille. La fenêtre n’a pas de rideau. Le ciel est triste. Le lit en bois grince quand elle se redresse. La moquette à grosses bouclettes marron accueille ses pieds nus. Ça sent la poussière rassurante. Le châle de la vieille, avec lequel Monroe dort tous les soirs, est tire-bouchonné au bout du lit. Il fait une petite montagne sous les draps. Monroe l’attrape pour y emprisonner ses épaules. Son souffle forme une fumée blanche. Il fait un froid à briser les os.
La porte entrouverte de la chambre est bleu ciel, la peinture craquelle sur le chambranle. Elle possède un carreau vitré à hauteur d’homme, il donne sur le palier doté d’une balustrade qui plonge sur la pièce centrale du rez-de-chaussée. La chambre de la grand-mère est de l’autre côté de la sienne. Une salle d’eau avec sa large vasque bleue des années 1970 sépare les deux. La grand-mère se lève tôt. Monroe se demande parfois si elle dort. Ça fait sourire la vieille qui ne répond pas pour garder le mystère.
– Vas-tu obéir, nom de nom !
Madeleine, pliée en deux, souffle sur les braises qu’elle vient de fourgonner. Son visage est si près du feu éteint qu’on dirait qu’elle va se nourrir de charbon. Monroe descend l’escalier branlant. Au mur, les mêmes affiches qu’elle passait des heures à regarder quand elle venait au Rocher pendant les vacances. La vieille lui demandait ce qu’elle faisait là, assise sur les marches, le nez en l’air. Monroe ne répondait pas, fascinée par l’entremêlement des affiches mal collées qui témoignaient des combats féministes de sa grand-mère. Jaunies, les coins écornés, elles n’ont pas bougé. La grand-mère disait c’est du passé tout ça. Et Monroe rêvait de vivre dans le passé où les femmes, le poing en l’air, le sourire guerrier aux lèvres, défilaient avec leurs cheveux longs, lâchés sur des pulls de toutes les couleurs.
Quand elle entend Monroe, Madeleine se redresse d’un coup, manquant se cogner à la large poutre en bois qui surplombe la cheminée.
– T’as dormi comme une souche. Tu dois avoir faim. J’ai des œufs. Mes cocottes sont pas feignantes. On m’a apporté du lait frais aussi. Viens.
La vieille traîne ses pieds minuscules sur le carrelage qu’elle bouchonne à la serpillière une fois par semaine. Monroe s’assied. Elle mange. Depuis quelques semaines, elle a retrouvé l’appétit. Elle se dit que c’est pour ça que c’est plus difficile de fermer le bouton de son jean. La grand-mère la regarde, les paupières mi-closes.
– C’est bien. (Monroe mastique. Dehors, le vent souffle. Le long des fenêtres, il cherche les failles pour entrer.) Le salaud, il cherche à nous rendre fou, la vilaine bête ! (Quand on frappe à la porte, Monroe sursaute. La grand-mère se lève, avale des pas serrés. Le vent martèle la porte comme un buffle.) Saloperie ! Entrez.
La tête calfeutrée dans son écharpe, une femme s’engouffre à l’intérieur. Monroe l’a déjà vue, elle s’en souvient parce que le côté droit de son visage est paralysé. Sa grand-mère lui a dit elle a pas de chance. C’est un mal que j’ai peine à chasser. Il se cramponne, le maudit animal, et il se propage dans cette pauvre femme. Elle a le cou pris maintenant. Elle en a tellement marre qu’elle pense à manger tous les médicaments donnés par le docteur. Je lui ai dit de pas faire ça. J’ai posé mes mains sur les siennes et elle s’est cramponnée à moi. Il y avait un gouffre sous ses pieds, je l’ai senti. On vient pas à bout de toutes les misères, Monroe. (La grand-mère avait planté ses yeux bleu délavé dans ceux de Monroe et on ne savait plus très bien qui la vieille voulait sauver.) Faut essayer de faire de son mieux, juste de son mieux.
La vieille désigne une alcôve, séparée du reste de la maison par un rideau. Elles disparaissent toutes deux. Monroe mastique son pain. Elle trempe le quignon dans son bol. Il s’enveloppe d’une crème épaisse que la grand-mère désigne toujours comme la meilleure des choses à manger. Les voix sont étouffées. Il y a des pleurs. La grand-mère écoute, pose ses mains où elle doit. Elle marmotte parfois des mots que le vent engloutit dans sa colère sans limite. La séance terminée, devant la porte d’entrée, la femme remercie, elle serre les mains de la vieille comme si elle voulait prolonger la magie, pour être sûre que la guérison s’enclenche. Son visage, abîmé par une guirlande de boutons purulents, la rend à la fois laide et gentille. La femme sort, un homme entre. Le ballet va continuer toute la matinée. Quand Monroe entend c’est fini – elle sait que la séance prend fin. Un froissement de billet conclut l’échange. Entre deux séances, la vieille chasse du tranchant de la main les miettes sur la vieille table en bois. Elle les balance dans le feu.
– Ce matin, y aura du monde là-dedans. Avec ce temps, les lombaires sont coincées et les têtes, chargées de mal. Va donc dehors, loin des misères.
Monroe enfile son anorak par-dessus le châle qui tirebouchonne à son cou. Les bottes dans l’entrée sont deux tailles trop grandes. Jacques les a apportées pour les lui donner. Il a dit autant qu’elles servent et son regard s’est chargé d’une tristesse qui n’a pas échappé à Monroe. La grand-mère a bourré les bottes de papier journal. Ça tient les pieds de Monroe au chaud.
Dehors, une nouvelle voiture se gare dans la cour. Un homme, la trentaine bien attaquée, descend. Ne ferme pas à clé. Il salue Monroe d’un coup de visière de casquette Case IH. Son dos noué l’empêche de marcher normalement.
Les champs labourés tutoient le blé qui compte deux nœuds. Un tracteur et son semoir tracent des sillons réguliers. Monroe porte sa main en visière et lorsque l’engin manœuvre dans le bout du champ, elle se détourne. Elle ne sait pas ce qu’on sème à ce moment de l’année. Elle demandera à sa grand-mère qui lui répondra sur le ton de l’évidence.
Monroe descend la sente pour rejoindre la rivière. Un soleil froid habille les feuilles de chênes d’un vert vif. Le vent redouble de force. Il ne reprend jamais haleine. Monroe marche et ses bottes font se coucher les herbes hautes. Les arbres forment une voûte au-dessus de la rivière. Le débit est rapide l’hiver. Jacques n’est pas là. La vieille dit que c’est un homme gentil mais Monroe préfère être seule. Elle remonte le cours d’eau comme un saumon, à contre-courant. Ses bottes immergées sont lourdes. Elle sent les cailloux pointus titiller ses plantes de pieds. Quand un gros rocher émerge, elle se perche dessus et reste un moment, sans bouger. Jacques lui a dit si tu es patiente, tu verras les truites sortir des souches. Elle n’en a encore jamais vu. Monroe attend. Elle lève le nez. Le vent et le soleil s’accouplent à cet endroit. La froideur est mâtinée d’une chaleur sourde. Elle aime bien rester sans bouger. Elle sait que personne ne l’obligera à se bousculer. Elle ne pense pas à son ventre. Il est encore léger, juste empli d’un peu de pain et de lait.
Un bruit sourd plombe le talus, juste à côté d’elle. Monroe sursaute, manque de trébucher dans l’eau. Le bruissement est sec. C’est une bête. Tombée du ciel. Monroe quitte la rivière et, les bras trop longs contre son corps, elle avance vers le claquement de moins en moins vif. Au milieu des herbes hautes, une corneille se débat. Une seule aile cherche l’air, la liberté. Ses yeux s’affolent dans tous les sens. Son bec se redresse pour se défendre. Monroe s’accroupit, à distance. Elle attend, elle a la patience dans les veines. La corneille se débat contre son sort.
Monroe ne s’aperçoit pas qu’elle pleure. Quand elle s’en rend compte, elle croit qu’elle est triste pour l’oiseau mourant. Elle ne pense pas à son corps qui se débattait sans bouger. Elle ne peut pas faire remonter à la surface la bête cachée, elle la laisse à l’abri de sa caverne comme les truites malignes qui évitent le danger. Ses larmes glacent ses joues, ça finit par lui faire mal. Elle essuie son visage avec le bout du châle de la grand-mère. Il sent le feu de bois. Et la crème grasse dont la vieille s’enduit tous les matins.
Quand elle se penche pour ramasser l’oiseau, Monroe ne réfléchit pas. Épuisée, la corneille n’attaque plus. Il lui reste son regard noir menaçant. Elle donne un dernier battement d’ailes avant de se recroqueviller et de fermer les yeux. Monroe sent le pouls de l’animal battre à tout rompre. Elle tire le châle, l’enveloppe à l’intérieur et marche vers la maison.
Une nouvelle voiture est garée. Monroe rentre. Elle tombe nez à nez avec la grand-mère raccompagnant son dernier patient. Monroe présente l’oiseau enveloppé et elle demande de guérir le mal. Il y a de l’ordre dans sa voix. Ça fait plaisir à la vieille qui aime quand on sait ce qu’on veut.
– Qu’est-ce que t’as trouvé là, ma jolie ? (La grand-mère déroule un pan de châle et sourit à l’oiseau qui fait le mort.) Dépose-moi ta bestiole ici. (Monroe pose sa corneille sur la table avec la délicatesse d’une mère qui ne voudrait pas réveiller son enfant.) Elle est mal en point. Elle est toute jeune. Peut-être bien tombée du nid. (Madeleine soigne. Elle passe du temps autour de l’animal inerte.) J’ai fait ce que j’ai pu. Dame Nature décide du reste. J’ai fini pour aujourd’hui.
La vieille tire de sa jupe des billets froissés. Elle ouvre le tiroir de la commode en pin et en sort une vieille boîte en fer rouillée. Le couvercle grince, c’est sa manière de remercier l’offrande. Madeleine bourre les billets à l’intérieur, ses doigts noueux les tassent sans ménagement.
Monroe a repris la corneille, elle l’enveloppe de nouveau dans le châle. Au coin du feu, elle lui caresse la tête. La bête ne bouge pas. Elle saigne encore un peu. La vieille jette un regard à l’oiseau puis à sa petite-fille.
– Ça devrait aller, va. Je vais pas te dire qu’elle va roucouler mais elle va pousser ses cris au lever du soleil, demain.
Monroe a les yeux brillants de reconnaissance. La grand-mère disparaît dans la cuisine, trois marches plus bas. Elle a un sac de coquilles de moules qu’une patiente lui a apporté. On entend le pilon les écraser depuis le salon. La vieille les prépare pour ses poules.
– Elles vont me pondre des œufs plus durs que mes os !
La voix réjouie de la vieille ne masque pas l’odeur fétide des vieux mollusques. La vieille ouvre la fenêtre et balance le sac en plastique de coquilles pilées à l’extérieur. Quand elle remonte avec un pot de confiture maison, le ventre de Monroe gargouille. Elle sent un mouvement sans savoir d’où il vient. C’est la corneille qui se réveille. Ou c’est l’enfant qui s’accroche à la vie.
La grand-mère dévisse le bocal. C’est difficile, elle donne une claque sèche sur le fond. Grimace. Jure. Attrape un torchon, et force à s’en casser le poignet. Le couvercle cède, la grand-mère pose le pot comme un verre bu cul sec au comptoir.
– Il va falloir lui donner un nom. (En tranchant un morceau de pain, la vieille continue.) J’espère que t’aimes les mirabelles.
*
Dans le couloir, une quinte de toux broie les poumons de la mère. Elle allume une clope. Chasse le mal par le mal. Elle reste près de la porte de la chambre. Monroe retient sa respiration. Elle imagine l’oreille de sa mère collée au mur. Ils sont fins, les murs. Un immeuble de merde pour engraisser des promoteurs de merde. C’est ce que la mère disait quand on entendait la musique – de merde – des voisins.
Monroe plaque ses mains contre le mur pour se déplacer. Elle a l’impression d’être enlisée dans des sables mouvants jusqu’à la taille. Pourtant elle marche. Son épaule fait tomber un dessin mal fixé à la paroi, il dégringole à ses pieds, elle marche dessus en le chiffonnant. Elle veut ouvrir la fenêtre, perchée au huitième étage. Elle veut crier, fort. Qu’on l’entende et qu’on vienne la chercher.
Des policiers sont postés dans une rue en face, ils sonnent à un interphone de la tour des Cyclamens. Une bande de garçons fume en bas, au pied de son immeuble. La résidence des Hortensias. Des noms de jolies fleurs donnés à des barres plus tristes et laides que des pare-chocs. Les jeunes, sans bac et sans Smic, singent les flics en poussant des cris. La musique est forte, elle provient d’un Ram garé en travers sur le parking. Monroe sent les mots se ratatiner dans sa gorge. Le frère traîne souvent en bas, devant le PMU. Une moto pétarade. Roue avant, traces de pneu sur le macadam. La galerie applaudit. Les flics s’engouffrent dans l’immeuble d’une des quatre tours. Monroe croit entendre la voix tendue du frère. Il rêvait d’une voix grave et il s’en coltine une fluette qu’il essaie de contrebalancer par une litanie d’obscénités. Le frère plastronne, son chien aboie. Monroe ferme les yeux et laisse son cœur galoper loin du risque. Sa gorge avale un scalpel. Elle ne peut plus bouger. Elle est une corneille tombée du ciel. Sous ses paupières closes, sa mémoire retrouve l’odeur du châle. Du feu de bois et de la crème grasse. »
À propos de l’autrice
Mathilde Beaussault © Photo Bénédicte Rossot
Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d’agriculteurs, enseignante, a fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature avec son premier roman Les Saules, un des 100 meilleurs livres de l’année 2025 selon le palmarès Lire Magazine, Grand Prix de littérature policière, Prix du jury du polar L’Humanité, Prix Louis-Guilloux. (Source : Éditions du Seuil)
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