Dans la jungle

Dans jungle

Dans jungle Dans jungle

En deux mots

Janvier 2021. Chez un notaire bruxellois, deux familles se retrouvent pour régler une succession. Celle d’Aurélie et de ses deux enfants, Diego et Lily, assassinés par leur mari et père, Arnaud qui s’est ensuite suicidé. Le roman remonte alors le fil du temps, de la rencontre du couple en 2006 jusqu’au drame, disséquant pièce par pièce la mécanique implacable de l’emprise.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le brouilleur de boussole psychologique

À partir d’un fait divers glaçant, celui d’un homme qui a tué sa femme et ses deux enfants avant de se suicider, Adeline Dieudonné dissèque avec une précision implacable la mécanique de l’emprise, la lente destruction d’une femme, et la violence enfouie sous une vie bourgeoise en apparence parfaite. Un roman choc, un gros coup de cœur !

Autant l’avouer d’emblée, depuis La Vraie Vie, j’attends toujours avec impatience la sortie d’un livre d’Adeline Dieudonné. Et je n’ai jamais été déçu. Avec Kérozène puis Reste, j’ai retrouvé sa plume allègre, son ton à nulle autre pareil. Et Dans la jungle ne déroge pas à cette règle. Je suis persuadé qu’une fois ouvert, vous ne le lâcherez plus.

La scène d’ouverture donne immédiatement le ton. Nous sommes dans une étude notariale bruxelloise, en janvier 2021. Trois personnes attendent. Judith, la mère d’Arnaud. Suzanne, la mère d’Aurélie. Et Didier, le père d’Arnaud, « jean Diesel bleu foncé, Timberland noires, épaisse chemise canadienne » — s’entêtant à se donner des airs de rockstar à soixante ans passés. Ils sont là pour régler la succession. Celle d’une femme et de deux enfants assassinés. Celle d’un fils qui a tué avant de se donner la mort.

Tout est su dès le début. Le meurtrier. Les victimes. L’issue. Il n’y a aucun suspense à proprement parler. Et c’est précisément là que réside le génie du dispositif. L’ironie dramatique — ce procédé par lequel le lecteur en sait plus que les personnages — crée une tension d’une intensité rare. Chaque scène du passé devient un avertissement. Chaque sourire d’Aurélie, un déchirement.

Car après cette ouverture-choc, le roman repart en arrière. Nous voilà en juin 2006, dans la campagne du Brabant wallon, lors d’une Bike Night festive. Aurélie, étudiante en droit, belle et discrète, croise Arnaud, étudiant en gestion. « Il leva les yeux vers elle, un éclair blanc claqua dans son ventre, elle s’obligea à soutenir son regard. Il lui sourit d’un air qui semblait dire « Te voilà enfin ». » Quelque chose commence. Un amour simple et joyeux.

Mais Arnaud part étudier en Chine. Il laisse Aurélie sans vraiment lui proposer d’attendre. Un congé, une rupture à peine avouée. Elle encaisse avant de tenter d’oublier dans d’autres bras. Mais ils finiront par se retrouver, par se marier, par fonder une famille avec la naissance de Diego, puis de Lily. Et c’est là, dans cette vie en apparence parfaite, que la bête commence à montrer ses crocs.

Adeline Dieudonné décortique avec une précision quasi clinique les mécanismes de l’emprise. La jalousie d’Arnaud s’installe par touches imperceptibles. Les caméras de surveillance dans la maison, dont il scrute les images avec une satisfaction malsaine : « Son cerveau lui envoyait une récompense, il était un peu accro. Il aimait l’ordre. » Le contrôle des appels téléphoniques. L’isolement progressif.

Face à lui, Aurélie se débat, résiste, tente de fuir. En vain.

Pour son quatrième roman, Adeline Dieudonné a choisi d’explorer une région et un milieu qu’elle connaît de l’intérieur, le bourgeoisie du Brabant wallon dont elle est issue. Ce qui lui permet d’en restituer les codes, le style, les conversations, avec une précision ethnographique féroce. Sa « jungle » prospère derrière les façades en briques blanches des villas cossues, dans les salons où l’on parle placement immobilier, cours de bourse, vacances à l’étranger.

L’écriture est sèche, directe, crue et d’une force rare dont je fais le pari que vous conserverez longtemps les images fortes. Une réussite totale.

Dans la jungle

Adeline Dieudonné

Éditions de l’Iconoclaste

Roman

434 p., 22,50 €

EAN 9782378805814

Paru le 2/04/2026

Livre audio

Dans jungle

Soulignons combien la version audio, dite par l’autrice, est également de grande qualité.

Où ?

Le roman est situé en Belgique, à Bruxelles et dans le Braban wallon. On y évoque aussi un séjour en Chine.

Quand ?

L’action se déroule de 2006 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Une jolie villa dans le Brabant wallon, l’été à la mer, l’hiver au ski, deux enfants : Aurélie et Arnaud se sont construit une vie qui leur ressemble. Pourtant, un soir d’été, Arnaud prend une arme et assassine les siens avant de se suicider.

Adeline Dieudonné rembobine le film de l’histoire de ce couple, du premier regard à la mise en place d’un quotidien bourgeois. À chaque étape, la mécanique prend forme sous nos yeux, insidieuse, inéluctable.

Chronique d’une mise à mort annoncée, ce roman haletant nous entraîne au coeur de la bourgeoisie belge, où il est courant de tutoyer son banquier et où la violence se dissimule derrière les façades de briques blanches.

Les critiques

Babelio

RTBF (Bénédicte Beauloye)

Le carnet et les instants (Sarah Bearelle)

Culturellement Vôtre (Lucie Lesourd)

Blog Mes p’tits lus

Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre

« Janvier 2021

Si le notaire est ému, il n’en laisse rien paraître. Décontraction mesurée, pantalon beige, chemise à carreaux, lunettes à monture légère, la cinquantaine tonique, il descend l’escalier de marbre qui mène à sa salle d’attente la mine affable, concentrée. Il salue d’une poignée de main les deux femmes qui viennent d’entrer, les invite à le suivre. Judith et Suzanne pénètrent dans un vaste bureau au parquet probablement centenaire. À gauche, une bibliothèque sur mesure en chêne foncé au brou de noix, interrompue en son milieu par une vitrine ornée de ferrures cuivrées abritant quelques objets d’art. Deux hautes fenêtres laissent passer le jour laiteux de janvier et la rumeur de la rue.

Au centre de la pièce, une table longue et massive, en chêne également, couverte d’un sous-main de cuir, autour de laquelle aurait pu tenir une assemblée de douze personnes. On imagine un jury d’assises y délibérer jusqu’à l’aube, les cendriers débordants, l’odeur du café et des Gauloises, les mines lasses, exaspérées.

L’ancienne maison de maître convertie en étude donne sur une avenue à double circulation bordée de marronniers, l’une des plus chères de Bruxelles. Sur la façade, une large plaque de bronze annonce Édouard de Mulder – Notaire.

Judith a accepté qu’on règle cette affaire ici, chez le notaire de Suzanne. Cette dernière lui en sait gré. Elle accueille avec gratitude tout ce qui peut contribuer à simplifier cette procédure pénible.

C’est un point sur lequel les deux femmes s’accordent ; il faut qu’on en finisse. D’ailleurs, les seuls mots qu’elles ont échangés en pénétrant dans la salle d’attente se résument à peu près à ça : qu’on en finisse. Épuisées, chacune à sa façon, elles se sont saluées, ont poliment émis un petit « Comment vas-tu ? », puis le silence est tombé.

Le notaire les invite à s’asseoir.

– On attend encore M. d’Otreppe, je crois.

Formule de pure politesse, car il le sait mieux que personne : la lecture de l’acte ne peut commencer sans que chaque partie soit présente ; à l’exception de Cédric, le fils de Didier d’Otreppe et de Judith, à qui il a signé une procuration.

Judith acquiesce.

Son ex-mari est en retard, comme d’habitude, et elle ne peut s’empêcher de se sentir responsable. Elle a honte de lui, honte d’avoir été assez bête pour l’aimer quarante ans auparavant, honte de lui avoir fait deux enfants, honte de ses petites blagues qu’elle connaît par cœur.

Judith et Suzanne prennent place face au notaire.

– Je vous sers un café ? ou un thé ?

Judith secoue la tête en baissant les yeux sur son sac à main posé sur ses genoux. Suzanne accepte, reconnaissante.

– Si tu as un petit thé, je veux bien.

Elle se mord la lèvre. Le tutoiement lui a échappé. Édouard de Mulder est un ami de longue date, mais dans ces circonstances elle préférerait ne pas en faire étalage.

Elle se souvient de tout ce qu’elle a signé dans ce bureau, sur cette table : l’acte d’achat de sa maison, avec Yves, son mari, il y a quarante-six ans – c’était encore le père de Mulder qui officiait alors. Puis l’établissement de sa société lorsqu’elle a ouvert son cabinet de pédiatrie. Et enfin, il y a quatre ans, l’acte de succession suite au décès d’Yves. Elle avait pris place sur cette même chaise, en larmes, soutenue par sa fille Aurélie. La procédure était simple, un couple marié sous séparation de biens, propriétaire en indivision à parts égales d’une maison située à Vernes et d’une résidence secondaire en Bretagne, une enfant unique et majeure, Aurélie, un portefeuille d’actions diversifiées confié à une banque privée, quelques bons d’État, une assurance-vie.

On entend sonner. Une secrétaire invisible accueille le nouveau venu. Judith semble prier, les mains jointes sur son sac. Suzanne observe les volutes qui s’échappent du sachet d’oolong plongé dans l’eau brûlante. Édouard de Mulder dispose trois dossiers à couverture cartonnée bleue devant les deux femmes et la chaise vide.

Didier fait son entrée, jean Diesel bleu foncé, Timberland noires, épaisse chemise canadienne. Judith soupire. S’entêter à se donner des airs de rockstar comme ça à soixante ans passés alors qu’il siège au conseil communal et qu’il n’a certainement plus touché une guitare depuis trois décennies.

Didier serre la main d’Édouard, salue Judith et Suzanne d’un bref signe de tête, s’assoit sur la troisième chaise.

Le notaire ferme la porte et vient se placer face à eux. Il s’éclaircit la gorge avant de prendre la parole :

– Voilà, aujourd’hui nous allons procéder à la déclaration de succession. Je suis désolé de vous avoir un peu pressés pour cette entrevue, mais les droits doivent être versés à l’administration fiscale dans les six mois qui suivent les décès, et nous approchons de cette échéance. Comme je vous l’indiquais par mail, si vous prenez du retard, les frais seront élevés, soit sept pour cent du total de la succession.

Il s’assied, ouvre son dossier. Dehors, une ambulance passe. Prise quelques secondes dans la circulation, on entend son klaxon rêche s’ajouter au hululement de la sirène, avant qu’elle ne s’éloigne et disparaisse. De Mulder parcourt la première page.

– Donc j’ai procédé aux recherches classiques, banques, assurances, nous avons réalisé une expertise des biens immobiliers pour en déterminer la valeur successorale. Avant de vous lire les actes, je propose de vous expliquer simplement ce qui revient à qui et pourquoi.

Il lève les yeux vers eux.

– Est-ce que ça vous convient ?

Les trois visages fermés acquiescent en silence.

– N’hésitez pas à m’interrompre à tout moment si vous avez des questions.

Il avale une gorgée de café avant de se lancer :

– Quand plusieurs personnes d’une même famille décèdent en même temps – il mime les guillemets en l’air –, il est nécessaire de déterminer l’ordre dans lequel sont survenus ces décès. C’est souvent le cas lors des accidents de voiture, par exemple. Ici, nous savons de façon certaine que c’est Aurélie qui est décédée en premier.

Il jette un œil en direction de Suzanne qui l’écoute, le regard droit, hiératique, le poing blanchi sur un mouchoir en papier dont elle n’a pas encore fait usage.

Le notaire poursuit :

– Donc, instantanément, Diego et Lily ont hérité de leur mère, même pour quelques minutes. L’intégralité des avoirs d’Aurélie est passée à ses enfants. Ensuite, les petits décèdent à leur tour, là l’ordre n’a pas d’importance.

Didier enfouit son visage entre ses mains. Judith, la tête toujours baissée, semble écrasée par une force invisible, les épaules voûtées, elle respire par brèves saccades.

– Ici, c’est donc Arnaud, le père, qui hérite de cinquante pour cent des avoirs des enfants. L’autre moitié se divise entre les grands-parents, donc vous trois – je reviendrai sur les montants exacts ultérieurement. Ensuite Arnaud se suicide, et ses avoirs se répartissent pour moitié entre vous, ses parents…

Il regarde Judith et Didier.

– Et l’autre moitié va à son frère Cédric.

Dehors, les nuages laissent brièvement passer un rayon de soleil brutal, aveuglant. Judith lève la tête.

– Je ne comprends pas bien, murmure-t-elle, comment Arnaud peut hériter des enfants alors qu’il les a tués ?

Elle remue sur sa chaise, ses lèvres pâles bougent à peine.

– On ne peut pas hériter de quelqu’un qu’on a tué, si ?

Le notaire s’éclaircit à nouveau la gorge. Suzanne continue de le fixer, impénétrable. Il poursuit avec douceur :

– Vous avez raison, madame, ce que vous évoquez là s’appelle « l’indignité successorale ». Une personne qui est reconnue coupable d’un meurtre ne peut pas hériter de sa victime. Mais pour ça il faut qu’il y ait un jugement, que la personne soit déclarée coupable devant la loi. Or, dans ce cas-ci, votre fils s’étant suicidé, toutes les procédures s’éteignent avec lui. Il n’y aura pas de procès, pas de jugement, l’indignité successorale ne sera pas prononcée. Je sais que cela peut sembler bizarre, mais c’est la loi.

– Mais donc, reprend-elle d’une voix hésitante, la maison, elle…

– La maison, j’allais l’évoquer. Vous vous retrouvez dans une situation d’indivision de fait tous les quatre. Vous avez trois possibilités, soit vous la gardez, mais j’imagine bien que vous ne le souhaitez pas – Judith et Didier acquiescent ensemble –, et si vous la vendez, soit vous vous occupez vous-mêmes de la vente, prenez éventuellement contact avec une agence immobilière, vous vous mettez d’accord sur un montant, soit on le fait en vente publique, je peux m’en charger, mais vous en obtiendrez moins. Vous ne devez pas prendre cette décision aujourd’hui, mais je vous conseille quand même de ne pas traîner. Une maison vide coûte de l’argent, et en attendant qu’elle soit vendue, quelqu’un doit veiller à son entretien.

Toujours impassible, Suzanne boit une gorgée de son thé.

– Voilà, maintenant je vais aborder ce qui revient à chacun exactement, et les frais de succession y afférents. Comme je le disais, ces montants sont fixés sur base de l’estimation de la valeur de la maison. Si vous deviez la vendre beaucoup plus cher, ils pourraient être revus.

Du bout de l’index, il redresse ses lunettes sur son nez.

– Donc vous, monsieur Didier d’Otreppe, vous héritez d’un montant total de 497 850 euros. Sur ce montant, les droits de succession s’élèvent à 146 109 euros.

Didier se contente de hocher la tête.

– Pour vous, madame Judith Michiels, les montants sont exactement les mêmes que pour monsieur, 497 850 euros dont 146 109 euros de droits de succession.

Judith étouffe un sanglot.

– Pour votre fils, Cédric d’Otreppe, lui reviennent 686 300 euros, sur lesquels il y a 405 470 euros de droits de succession à payer. Il est considéré comme héritier au deuxième degré, les taux de succession sont plus importants.

Le notaire se tourne enfin vers Suzanne qui semble statufiée dans son attitude digne et insondable.

– Et donc vous, madame Suzanne Legrand, vous héritez de 154 700 euros, taxés de 13 611,62 euros.

S’ensuit la lecture de l’acte, que personne n’écoute. Suzanne songe aux mois à venir, à tout ce qu’il faudra faire encore. Vider cette maison, la mettre en vente, contacter le fournisseur d’énergie, la compagnie des eaux, changer les noms sur les contrats, présenter le certificat de décès d’Aurélie. Il lui semble que toutes ces choses contribuent à la tuer encore, comme si la vie possédait une forme d’inertie, que chaque contrat qui continuait de courir au nom de sa fille, chaque vêtement à elle posé sur un cintre, chaque compte en banque dont elle restait titulaire, prolongeait son existence. Suzanne a déjà tant fait depuis un peu plus de quatre mois : organisé les funérailles, prévenu l’école des enfants, résilié le bail de l’appartement dans lequel Aurélie venait juste d’emménager, récupéré les quelques cartons à peine défaits, les entreposer chez elle en attendant de savoir qu’en faire. Elle a dû entrer dans cet appartement – un deux-chambres cuisine américaine avec terrasse au-dessus de la boulangerie du centre de Vernes – dès le lendemain des meurtres pour récupérer le chaton qu’Aurélie et les enfants venaient d’adopter, vider le frigo, le lait de croissance de Lily, les petits Gervais de Diego – il n’aimait que les rouges à la framboise et les roses à la fraise, délaissait les orange à l’abricot, qui s’accumulaient, et que sa mère finissait par manger ou jeter.

Chacune de ces tâches l’avait épuisée, elle s’en était acquittée avec une lenteur qui ne lui était pas coutumière. En temps normal, Suzanne aimait l’efficacité, prônait une attitude positive face aux épreuves que nous envoie la vie, considérait la torpeur ou l’abattement comme autant de signes de défaillance dans un monde fait de défis et d’opportunités. À la mort de son mari, Yves, malgré le choc, elle était parvenue à ne pas ralentir, avait repris ses consultations au cabinet après trois jours à peine. Ça avait été une épreuve terrible, elle avait pleuré des nuits entières dans le silence de cette chambre qui n’était désormais plus qu’à elle, il lui avait fallu mobiliser des ressources intérieures dont elle ignorait l’existence, mais elle avait fini par s’habituer. Les meurtres d’Aurélie et des enfants l’avaient mise au tapis. Depuis, elle accomplissait les tâches qui lui incombaient avec l’apathie d’un automate, anémiée.

Dans l’étude de M. de Mulder, le soleil déjà peu vaillant a laissé place à une pluie aigre, on entend les gouttes s’écraser contre les fenêtres, il faut allumer le plafonnier. La lecture des actes semble sans fin. Cela sonne presque comme un chant, une psalmodie. Judith songe que c’est sans doute une autre forme de messe pour accompagner les morts. Elle n’ose pas interrompre la parole sacrée du notaire mais elle se demande : y a-t-il un moment où on va lui poser la question ? Comme pour un mariage ? « Madame Judith Marthe Geneviève Michiels, acceptez-vous de prendre pour héritage ces 497 850 euros dont 146 109 euros de droits de succession ? » Parce que la réponse est non et il lui semble que la lecture de l’acte scelle son acceptation. Or il n’est pas question de toucher un centime sur les meurtres de ses petits-enfants. Il n’est pas question d’hériter de cet homme qui a été un jour son fils. Elle est venue ici, s’est pliée à l’exercice par pure obéissance. On l’a convoquée, elle s’est présentée avec ce qui lui restait de force. Elle a pris un bus, puis un train, puis encore un bus pour parvenir à cette étude qui sent l’encaustique et le vieux papier. Elle s’y est rendue comme on se rend au pilori, elle pensait entendre « Madame, votre fils était un monstre, vous n’aurez rien, signez ici et rentrez chez vous », et ça lui aurait parfaitement convenu, c’était l’ordre des choses, une gifle assenée par un représentant de l’État. Et voilà qu’on lui explique avec des égards et une gentillesse infamante que pas du tout, c’est plus compliqué que ça, la loi vous comprenez.

Depuis quatre mois elle a peu pensé à cette maison, ce qu’elle allait devenir, qui allait la nettoyer, ce qu’on allait faire des meubles, des vêtements, de la vaisselle, des plantes. Et la collection de cartes Pokémon de Diego ? La boîte à histoires de Lily ? Leurs lits ? Leurs draps ?

Bien sûr, elle savait qu’il y aurait des choses à faire, que les affaires d’Arnaud n’allaient pas s’évaporer comme ça, et elle savait aussi qu’elle ne pourrait pas trop compter sur l’aide de Didier. Mais l’argent, ça non, elle ne l’avait pas imaginé.

Si on soustrayait les taxes, ça lui laissait un peu plus de 350 000 euros, jamais de sa vie elle n’avait possédé une telle somme. À la mort de sa mère – elle avait trente-huit ans –, sa sœur et elle avaient reçu respectivement 11 000 euros. Un montant à cinq chiffres sur son compte en banque, c’était nouveau, elle avait contemplé ses relevés avec un plaisir mêlé d’incrédulité. Mais ça n’avait pas duré. Il avait fallu rembourser les frais de funérailles avancés par son oncle, le reste s’était volatilisé en quelques mois dans des petits plaisirs, une nouvelle paire de rideaux dans le salon, un canapé neuf – l’ancien datait encore de sa relation avec Didier, les trous de cigarette en témoignaient –, de bons cartables et des vestes chaudes pour les garçons, quelques Danette vanille/caramel au supermarché et on était revenu à trois chiffres voire deux à la fin du mois.

Aujourd’hui, à soixante et un ans, elle ne voyait pas ce qu’elle aurait fait de ces 350 000 euros. Son salaire lui suffisait, elle toucherait sa pension dans quatre ans. Avant, elle avait attendu sa retraite avec impatience, ça l’avait réjouie, elle avait pensé à tout ce temps qu’elle pourrait consacrer à Diego et Lily, mais maintenant…

Elle est locataire, vingt ans dans la même petite maison, son propriétaire n’a presque jamais indexé le loyer, elle paie 600 euros pour une mitoyenne avec jardin à Libecq, autant dire qu’on ne trouve plus ça nulle part. Devenir propriétaire à son âge n’aurait aucun sens. Elle vit correctement, n’a pas besoin de plus, les voyages ne l’intéressent pas, les vêtements non plus. Elle pourrait toujours donner cet argent à Cédric mais il n’en a pas besoin, et surtout elle n’a pas envie que ça transite par elle, même temporairement. Ce n’est plus son problème. Elle veut juste rentrer chez elle et continuer de lutter pour supporter chaque journée comme elle le fait depuis quatre mois.

Il y a un acte à lire par personne décédée, c’est interminable. On va passer à celui de Lily. Judith en profite pour se faufiler dans la brèche.

– Et si on refuse ?

De Mulder lève la tête.

– Pardon ?

– Et si on refuse ? Si on ne veut pas de cet héritage ?

Le visage du notaire se décompose.

Il va falloir tout recalculer.

Juin 2006

Ce qu’on appelait « le château de Vernes » n’était en réalité que le vestige d’un domaine ayant appartenu à la famille de Buscher. Construite au quinzième siècle, bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale et rachetée par un promoteur privé à la fin des années 1970, la demeure principale n’avait été que partiellement réhabilitée, la galerie centrale et l’aile gauche transformées en salles de réception et espaces de séminaire. Brainstormings et conférences les jours ouvrables, mariages les week-ends.

Les ruines de l’aile droite, sécurisées et habilement éclairées, conféraient à l’endroit un charme victorien. L’ancienne brasserie et les écuries accueillaient désormais des espaces d’exposition. La conciergerie, posée sur la berge d’un vaste étang, abritait un bed & breakfast volontiers qualifié de cosy par la clientèle qui lui donnait cinq étoiles sur Tripadvisor et promettait d’y revenir. Près du mur d’enceinte en briques roses, la chapelle en instance de désacralisation accueillerait sous peu un espace spa & wellness. En attendant, elle constituait une destination prisée pour les amateurs d’urbex, l’entreprise propriétaire du domaine s’était vue contrainte d’engager des agents de sécurité.

Aurélie coupa le moteur de sa Golf cabriolet sur le bas-côté de la route au bout de la file de voitures retardataires, à un bon cinq cents mètres de l’entrée du château. Ça lui apprendrait à arriver à l’heure.

Elle était de ces beautés discrètes, presque banales. Au premier abord, on ne remarquait d’elle que sa silhouette athlétique, verticale. Des années d’équitation lui avaient façonné des cuisses et des fesses puissantes dont elle savait tirer parti dans des jeans ajustés. Elle se lamentait sur ses lèvres trop minces, sa mâchoire trop forte, son front trop grand qu’elle dissimulait sous une frange, une discorde de longue date entre elle et son miroir. Les hommes, pour la plupart, la trouvaient très bien comme ça.

Elle devait rejoindre ses amies, Lara et Mélanie, dite Mel. Elle-même se faisait appeler Auré. Un peu plus tard dans la soirée, l’alcool aidant, elles s’appelleraient affectueusement bitch, salope ou catin, mais à cette heure-ci on s’en tenait aux diminutifs.

Les trois amies avaient passé leur adolescence en grappe, fréquentant la même école, la même classe, le même manège, dormant les unes chez les autres quasiment à temps plein, chuchotant sous une seule couette, s’échangeant fringues, gloss pailleté, bracelets brésiliens et mononucléose. Leurs secondaires terminées quatre ans auparavant, les études supérieures les avaient séparées, du moins pendant la semaine. Aurélie étudiait le droit à Louvain-la-Neuve, Lara avait choisi médecine à Bruxelles, Mélanie s’était tournée vers le marketing et venait de s’installer à Liverval avec son amoureux, Frédéric, dit Fred. Leurs retrouvailles du week-end prenaient une dimension sacrée.

Ce soir-là au château se tenait la Bike Night, une course relais de VTT nocturne, l’événement annuel que les Vernois ne rataient sous aucun prétexte. Un circuit avait été dessiné dans l’enceinte du domaine, quatre kilomètres à travers bois et prairies, qu’on arpentait des dizaines de fois sur les douze heures de course, de 20 heures à 8 heures. Il fallait former des équipes, sur le modèle de courses automobiles comme les 24 Heures de Spa-Francorchamps, et se relayer pour accomplir un maximum de tours dans le temps imparti. On s’entraînait en vue de cette compétition, parfois pendant des mois, on s’équipait de VTT professionnels, payait des coachs sportifs, établissait des stratégies, suivait des régimes adaptés, se trouvait des sponsors, c’était une entreprise sérieuse. Les trois filles ne participaient pas mais elles venaient soutenir plusieurs amis en lice, dont Fred.

Aurélie était célibataire depuis quelques mois. Elle avait entretenu une relation pendant un peu plus de deux ans avec Cyril, un bon gars, très grand, un corps qui semblait trop neuf, dont il peinait à prendre les commandes, fêtard sans excès, le genre à ramasser les clefs de voiture de ses potes alcoolisés, à appeler et payer des taxis pour les ramener. Sa mère était morte d’une leucémie alors qu’il n’avait que onze ans, et six ans plus tard, son père dans un accident de moto lors du Paris-Dakar 2001, dernière édition à avoir réellement relié les deux villes.

Cyril était la personne la plus drôle et la plus tendre qu’Aurélie ait connue dans sa courte vie. Yves et Suzanne l’adoraient et l’avaient immédiatement considéré comme leur deuxième enfant. L’annonce de la rupture avait été vécue comme une immense déception pour eux mais Aurélie n’en démordait pas, elle n’était plus amoureuse. Ses parents avaient soupçonné la présence d’un autre garçon dans le cœur de leur fille, il n’en était rien. Aurélie se concentrait sur ses études, sur Sushi, leur setter irlandais, et l’équitation le dimanche. Elle arriva donc libre ce soir-là.

Le domaine fourmillait d’une jeunesse globalement décontractée, habillée comme ses parents, pantalon pastel ou jean Levi’s sous un polo Ralph Lauren pour les hommes, chemisier et slim trois quarts sur des Stan Smith qui ne resteraient pas blanches longtemps pour les femmes.

Devant les écuries, une scène avait été dressée sur laquelle un groupe jouait des covers de U2, Sting et Coldplay. « Viva la Vida » résonnait jusqu’à l’obscurité de la forêt. Dissimulée sur la berge de l’étang, la tente de la Croix-Rouge accueillait les premières syncopes éthyliques, deux gamins de quinze ans qui avaient attaqué l’Eristoff-Coca dès 16 heures.

Au sommet de la colline, sur l’esplanade du château, on terminait de manger des côtes d’agneau grillées et du taboulé, attablés sous des tonnelles d’inspiration bédouine en coton beige. Patrick Hammers, l’écailler de Vernes que tout le monde appelait Patou, en partie à cause de son homonymie malheureuse avec le célèbre truand belge – même s’il aimait à rappeler que ça ne s’écrivait pas pareil –, avait installé son food truck et écoulait par bourriches de vingt-quatre des huîtres ramenées de Cancale le matin même, la bouteille de muscadet était offerte. Il s’apprêtait déjà à remballer, il ne lui restait presque rien.

La moyenne d’âge augmentait sensiblement à cet endroit, on portait le pull en laine sur les épaules, les plus vieux venus encourager les plus jeunes vidaient des magnums de cava en se remémorant leur propre participation à la Bike Night quelques décennies plus tôt. C’étaient les mêmes anecdotes délavées par la redite qu’on prenait toujours plaisir à entendre, la fois où le fils Bisson s’était retrouvé le cul dans l’étang après avoir fait un soleil, traversé la banderole de plastique et dévalé le talus en hurlant, on en riait encore ; celle où un orage de fin des temps avait obligé les organisateurs à suspendre la course pendant quatre heures, le tracé avait été modifié pour contourner plusieurs arbres tombés ; ou le fameux exploit du fils Vandevelde dont les trois coéquipiers, les frères Lejeune, avaient déclaré forfait la veille de l’épreuve pour cause de gastro, et qui s’était quand même présenté sur la ligne de départ, seul. Il avait réussi à terminer la course, ne s’arrêtant qu’une heure au milieu de la nuit, et signant un nombre de tours tout à fait honorable, un exploit.

On évitait de parler de l’édition 2003 et de la petite Valentine Delvigne, dix-sept ans, qu’on avait retrouvée à l’aube près de la chapelle en ruine à moitié nue, ivre et sanglotante, et sur qui on avait prélevé quatre ADN appartenant à des amis de son frère. Le juge ayant classé l’affaire sans suite, chacun avait son avis sur cette histoire et on préférait ne pas l’évoquer en public, cela provoquait des disputes à tous les coups. La jeune fille ne s’était plus jamais montrée à la Bike Night, ça arrangeait tout le monde.

Pour l’heure, la course était bien lancée, le temps clair, les verres pleins, les organisateurs tablaient sur une nouvelle édition réussie – la météo jouait pour quatre-vingts pour cent dans ce succès et aucune averse n’était prévue avant le lendemain –, Aurélie se faisait déjà offrir un mojito par un de ses anciens chefs scouts, la nuit s’annonçait belle.

À minuit, les trois filles se dirigèrent vers les paddocks : une prairie temporairement vidée de ses chevaux, qui longeait le parcours entre le verger et le château, sur laquelle les participants avaient installé des tentes ou des vans aménagés pour se reposer entre les relais. Près des abreuvoirs, la boue avait séché et on se tordait les chevilles dans les trous formés par les sabots, mais on préférait ça au sol glissant et aux sneakers niquées. La sécheresse de ces dix derniers jours tenait du miracle.

Une unité scout se laminait la voix sur Nino Ferrer en finissant une marmite de bolo ; pros à leur manière, ils participaient chaque année avec des bécanes aux allures de caisses à savon. Plus loin, on se donnait des airs de Schumi avec casque intégral et combi une-pièce parce qu’à la maison le dimanche on était plus Grand Prix que Tour de France. On aurait préféré une course de moto ou de karting mais bon.

Mélanie sautillait en cherchant du regard l’équipe de Frédéric, il devait terminer son quart dans quelques minutes. Les trois jeunes femmes firent un détour pour ne pas passer à côté du stand de Laetitia Conti, cette pétasse, une fille du manège blindée de thunes. Elle participait à la course avec ses deux grands frères comme chaque année. En fait de camp de base, ils utilisaient le camion qui servait habituellement au transport des chevaux de concours, floqué au nom de Laetitia, avec son logo en vinyle collé, un profil stylisé de sa silhouette aux longs cheveux, beaucoup trop sexy au goût des filles.

Ses parents avaient accepté qu’elle arrête l’école à quatorze ans pour faire du concours international. Elle avait poursuivi sa scolarité à domicile deux heures par jour, montait ses quatre chevaux le reste du temps. D’ailleurs, elle ne disait plus monter mais s’entraîner, voire entraîner en parlant de ses bourrins, ce qui était encore plus agaçant. Les filles n’avaient évidemment pas manqué de la surnommer « l’Entraîneuse », ricanant sur son imposant contingent d’amants, réel ou supposé. Cette conne n’était même pas belle avec sa bouche là, et son cul plat dans ses pantalons d’équitation à 200 balles, pitié, c’était d’un cliché. Elle avait gagné plusieurs internationaux en complet, se faisait payer des fortunes pour monter des chevaux aussi chers que des villas californiennes et se préparait pour les Jeux olympiques. Les filles attendaient sa débâcle pour envisager de la tolérer. Elles commençaient à trouver le temps long.

Enfin, elles repérèrent le stand de Fred. Il avait formé une équipe avec trois anciens copains de l’athénée, Lucas, Allan et Arnaud. Ils se partageaient deux VTT, celui de Fred et celui du père d’Allan, parlaient potence, dérailleurs et pression des pneus, l’air de s’y connaître. L’espace d’un week-end ils s’inventaient coureurs cyclistes comme ils auraient pu être pompiers ou astronautes. Ils avaient installé une tente militaire appartenant au père de Lucas, il y avait de quoi tenir une semaine entre les sacs de chips, les barres protéinées, la bière et le Red Bull. Les parents d’Allan, venus leur rendre visite, étaient sur le point de partir. Le père inspectait les patins de frein la moue connaisseuse, tout le monde eut la délicatesse de ne pas relever que sa dernière sortie à vélo datait d’avant sa calvitie.

Lara se fit offrir une bière par Lucas qui en avait toujours un peu pincé pour elle, sans succès. Il acceptait la défaite tout en continuant à la draguer calmement, pour la forme. Mel demanda où en était son homme, Allan répondit qu’on l’attendait d’une seconde à l’autre. Son petit frère avait couru jusqu’à la barrière pour faire le guet et viendrait les prévenir quand il arriverait. Ce relais se donnait des allures de pit stop, la tension montait, comme si un dixième de seconde allait conditionner l’issue de la course.

Arnaud, qui s’apprêtait à prendre la suite, enchaînait quelques squats un peu à l’écart. Aurélie, son deuxième gobelet de mojito à la main, lui trouva instantanément quelque chose de magnétique. Assise sur une caisse de bières, elle l’observa. C’était un garçon flegmatique, concentré, mesuré dans ses gestes. Toute sa silhouette allait à l’économie, ses fesses et ses jambes, bien visibles dans son cycliste, ressemblaient à des branches grêles et noueuses, son torse étroit, ses épaules sèches. Il n’était pas maigre, on devinait juste sous la peau une musculature concise et dense, un métabolisme endurant. Avec son mètre nonante-deux, Aurélie estimait qu’il devait la dépasser d’une bonne vingtaine de centimètres, ce qu’elle ne voyait pas tous les jours et qui la remua un peu. Quand il s’étira, son tee-shirt se souleva, laissant voir la ligne de poils verticale sous le nombril, qu’Aurélie et ses copines appelaient le « suis-moi », puis il but quelques gorgées d’une boisson énergisante et resserra la lanière de son dossard. Il leva les yeux vers elle, un éclair blanc claqua dans son ventre, elle s’obligea à soutenir son regard. Il lui sourit d’un air qui semblait dire « Te voilà enfin » et elle sut qu’ils avaient rendez-vous après son relais.

Il y eut de l’agitation dans le groupe, Frédéric apparut, rouge, humide et souriant, le vélo couvert de poussière. On l’accueillit en héros, il venait de rouler pendant deux heures et avait fait passer son équipe de huitième à quatrième au classement. Il avait mérité une bonne bière et les embrassades de Mel. Le temps qu’Aurélie tourne la tête, Arnaud avait disparu. Elle s’avança vers les barrières qui bordaient le parcours pour voir passer les coureurs et n’en bougea pas pendant tout le relais d’Arnaud, se faisant apporter à boire par ses amies qui gloussaient en lui donnant des coups de coude. Elle avait trouvé exactement ce pour quoi elle était venue ce soir. À chaque passage, toutes les quinze minutes environ, il lui adressait un sourire doux, confiant, auquel elle répondait par un petit signe de la main. Elle l’attendait, contenait son impatience, indifférente aux moustiques qui lui dévoraient les bras et les chevilles.

Parmi les autres coureurs, elle reconnut pas mal de visages, à commencer par celui de Cyril qui la repéra rapidement et lui répondit par un hochement de tête poli et triste quand elle lui adressa un signe à lui aussi. Elle l’avait quitté depuis presque un an et il ne s’en était toujours pas remis.

Il y avait aussi des gars et des filles de l’école dont elle continuait à avoir des nouvelles de loin. La plupart poursuivaient leurs études à Bruxelles, Louvain-la-Neuve ou à l’étranger pour les plus ambitieux. Elle vit passer Julien qui fréquentait le même amphi qu’elle, puis Anaïs qui avait subi un bizutage traumatisant à l’école vétérinaire. Elle en avait entendu parler par son pote David qui sortait avec la sœur d’Anaïs. Une histoire de bain de sang de cochon après quoi on lui avait ordonné de se déshabiller, de se mettre à quatre pattes et de s’introduire un poisson rouge vivant dans le vagin. Elle avait sauvé l’honneur en ingurgitant des quantités inhumaines de bière, ce qui lui avait valu le titre de « reine des bleus ». Avec Anaïs elles n’avaient jamais été amies mais Aurélie la respectait, c’était une fille courageuse. Elles avaient fréquenté le même bahut en secondaire, le collège Saint-Matthieu, dont l’ancienne devise ornait toujours le portail noir : Quem diligit Dominus, castigat – Le Seigneur châtie celui qu’il aime. À seize ans, Anaïs, enceinte par accident, avait avorté, ça s’était su et la mécanique du harcèlement s’était mise en branle. Elle avait traversé sa cinquième et sa rhéto comme on franchit une forêt en feu. Et là elle pédalait joyeusement devant tous ces gens qui l’imaginaient, qui en sanglots dans une blouse d’hôpital, jambes écartées pieds sur les étriers, qui à quatre pattes, couverte de sang de porc, un carassin dans la chatte.

Pour l’instant, c’était l’équipe de Laetitia et de ses frères qui menait la course, mais la nuit ne faisait que commencer, ils avaient tout le temps de se vautrer. Mel et Lara rejoignirent Aurélie avec un paquet de frites, ça tombait bien, elle mourait de faim. Elles regardèrent la course en silence, picorant les frites du dessous qui ne baignaient pas dans la mayonnaise.

Puis Mel annonça qu’elle allait rentrer, Fred s’était endormi sous la tente et elle était crevée. Lara demanda si elle était OK pour la ramener, elle n’avait pas pris sa bagnole. Elles supposèrent avec force ricanements qu’Auré avait encore à faire ici, on ne lui proposait pas de la raccompagner à sa voiture. Elle les traita de pouffes, elles la traitèrent de pute, lui firent promettre un compte rendu circonstancié le lendemain, l’embrassèrent et disparurent.

Lorsque Arnaud revint aux paddocks, Aurélie resta là, lui tournant le dos, attendant qu’il débriefe avec son équipe. Malgré le vacarme ambiant, elle put l’entendre approcher. Il s’accouda à la barrière tout contre elle.

– Bonsoir.

Bien qu’ayant réfléchi pendant deux heures en pédalant, il n’avait pas trouvé mieux comme amorce. Quelque chose de drôle, d’audacieux, de décalé : rien n’était venu. Elle lui adressa un sourire espiègle et lui tendit la main.

– Aurélie, enchantée.

Et c’est sans doute ce qui lui plut immédiatement chez elle : elle ne dissimulait rien. Il lui plaisait, elle le montrait, pas de cinéma, de poses, d’indifférence feinte, c’était simple et joyeux.

Ils marchèrent un peu, se baladèrent sur le site. Entre 2 heures et 4 heures, il régnait un calme presque intime sur la course, c’était le moment qu’Aurélie préférait. Le gros des spectateurs rentré, les concerts terminés, les tables débarrassées, les braises presque éteintes dans les braseros, la plupart des coureurs endormis sous les tentes en attendant le dernier quart. Ceux qui pédalaient se sentaient un peu seuls, la foule des supporters se réduisant à quelques fantômes appuyés le long des barrières, un gobelet de bière tiède et bientôt plate à la main. L’animation reprendrait avec les premières lueurs de l’aube.

Arnaud s’excusa pour sa tenue, il se trouvait un peu ridicule en cycliste, et puis il n’était pas très frais, il n’avait pas prévu de tenue de rechange. Elle lui avoua qu’elle avait toujours un peu fantasmé sur Richard Virenque, elle prit l’air benêt de la marionnette des Guignols et proféra d’une voix nasillarde « À l’insu de mon plein gré », ce qui fit marrer Arnaud. Leurs pas les menaient sans qu’ils y pensent vers le fond du parc, derrière une ligne de peupliers, du côté de la chapelle en ruine. Ils laissèrent derrière eux quelques groupes assis sur les pelouses, des packs de cannettes de Jup à portée de main, parfois une guitare, quelques couples enlacés dans l’obscurité. Un vent tiède charriait des gobelets en plastique, des papiers gras, des parfums mêlés de forêt et de blé vert. Les poubelles débordaient, on avait oublié le tri sélectif et les bonnes manières, tout ça nous rattraperait demain, on n’était pas pressés. Ils parlèrent avec l’aisance des rencontres qui comptent, énoncèrent d’abord leur situation actuelle puis leurs projets d’avenir. Arnaud étudiait à Bruxelles, un master en sciences de gestion, mais il vivait à Vernes. Il n’aimait pas la capitale et préférait faire la route quotidiennement. Son père lui avait refilé sa vieille Audi, il s’y sentait bien, et y passer trois heures par jour dans les bouchons ne le dérangeait pas. Il habitait un studio attenant à la maison de son père et de sa belle-mère. Pas de loyer à payer, pas d’espace à partager, la femme de ménage deux fois par semaine et une piscine en été, pourquoi aller s’entasser dans une coloc à Bruxelles ?

Son père souhaitait qu’il reprenne l’affaire familiale, une chaîne de magasins de nuit, Moonlight, qui se déployait dans la région depuis une quinzaine d’années. On y trouvait des cigarettes, de l’alcool, des chips, des bonbons, des couches pour bébés et des DVD à louer. Ouvert sept jours sur sept, de midi à minuit en semaine et jusqu’à 3 heures du matin le week-end. Aurélie connaissait bien, elle avait ses habitudes dans celui de la place communale de Vernes.

– Mon père voudrait qu’on crée un système de franchise, ce qui permettrait de s’implanter dans tout le pays et même au-delà. C’est une bonne idée mais…

– Mais ?

– Mais je sais pas… peut-être que j’ai envie d’autre chose, voyager, monter mon propre projet, toujours dans le business, hein, c’est vraiment ça qui me passionne, peut-être un truc plus créatif, tu vois ?

Aurélie ne voyait pas exactement mais elle acquiesça, l’air entendu :

– Oui, c’est vrai que c’est chouette le créatif.

– Et toi ?

Elle expliqua ses études de droit entamées sans trop savoir ce qu’elle en ferait. Son rêve à elle, ça serait plutôt la musique, mais elle était réaliste, elle savait bien que c’était compliqué.

Ah, elle joue d’un instrument ?

Oui oui, du piano, depuis ses sept ans. Et puis elle chante aussi.

Il aimerait beaucoup l’entendre chanter.

Arrivés à la chapelle, ils furent soulagés de constater qu’elle était vide. Si l’édifice avait jadis été voué à l’exercice de la foi divine et qu’il était appelé dans le futur à héberger le culte du bien-être et de la pleine conscience, son affectation actuelle tournait davantage autour de pratiques furtives et copulatoires, en particulier pendant la Bike Night.

Comme si leur simple présence entre ces murs rendait la chose naturelle, Arnaud posa ses mains sur la taille d’Aurélie et approcha son visage du sien. Elle lui fit le même sourire que lorsqu’il l’avait rejointe près de la barrière une heure plus tôt et l’embrassa. La facilité avec laquelle il l’avait séduite, avec laquelle elle avait cédé à ce premier baiser, à ses caresses, ses mains sur ses seins, ses fesses, puis sur son sexe, le jean ouvert et baissé à la hâte, tout ce qu’il aima ce soir-là, il ne le lui pardonnerait jamais. Si elle s’était montrée si accessible avec lui, elle devait forcément l’être avec tous les autres. La vision d’un autre à sa place, enfonçant ses doigts dans sa femme derrière le premier mur venu, le mènerait aux confins de la folie.

Mais à cet instant ils ne se doutent de rien. Ils se lèchent, n’osent rien se murmurer, leurs langues sont tout, ils pourraient y passer des heures. Leurs mains se glissent où elles peuvent, éprouvent l’humidité ici, la rigidité là, le fondant d’une hanche, l’hospitalité d’un sexe, d’une bouche. Elle sent un peu la frite, l’alcool et le shampoing. Lui, la sueur et la poussière, un reste de déodorant masculin. Ils ne s’interrompent qu’à la sonnerie du Nokia d’Arnaud, son équipe le cherche, qu’est-ce qu’il fout, la course s’achève dans moins d’une heure. Ils pouffent, recomposent leur tenue, doivent patienter quelques minutes avant de quitter la chapelle, la trique d’Arnaud trop voyante sous le cycliste, s’esclaffent encore, tentent de trouver des sujets de conversation propices à calmer la bête, évoquent le code de la route, chantent « Les Champs-Élysées ».

Puis, un semblant de calme revenu, ils se prennent par la main pour regagner le monde, gonflés, incontestables. Quelque chose commençait.

Mars 2007

Arnaud arriva avec vingt minutes de retard, rien de grave mais Aurélie s’inquiétait, ce garçon était habituellement d’une ponctualité parfaite.

Depuis la salle à manger où elle dressait le couvert pour Yves et elle, Suzanne observait sa fille se balancer d’un pied sur l’autre dans l’entrée, les rétines amarrées à l’écran de son téléphone. Depuis neuf mois qu’Aurélie sortait avec Arnaud, elle la trouvait changée, plus grave, plus sérieuse. Elle qui s’était toujours montrée plutôt insouciante, désordonnée, qui étudiait à la dernière minute, laissait traîner ses vêtements par terre, oubliait son bol de céréales à moitié plein sur le plan de travail de la cuisine en partant le matin, semblait aujourd’hui plus disciplinée. C’est sûr qu’avec son ex, Cyril, ils faisaient la paire. Combien de fois les avait-elle retrouvés frigorifiés sous le carport parce qu’ils avaient oublié leurs clefs ?

La deuxième année de leur relation, Cyril avait pratiquement vécu chez eux, dans cette fermette acquise dans les années 1980, baptisée La Saulière, du nom de la rue où elle avait été bâtie.

À l’époque ils avaient vu grand, le corps de logis avait été rénové, l’étable transformée en pièce à vivre, salon, salle à manger, cuisine ouverte, cinq chambres spacieuses dont une master bedroom avec salle d’eau privative dotée d’un bain à bulles, deux salles de douche et une buanderie, la grange attenante aménagée en salle des fêtes. Ils avaient rêvé d’une grande famille, mais des complications survenues pendant la naissance d’Aurélie – une hémorragie qui avait failli les tuer toutes les deux, forçant les médecins à pratiquer une hystérectomie – avaient privé le couple du calendrier de procréation cadencé qu’il s’était fixé.

Yves et Suzanne riaient autant qu’ils s’exaspéraient de ces deux post-ados dissipés et négligents. On ne comptait plus les objets cassés, perdus, les parquets ruinés par les velux laissés ouverts sous la pluie, les paniques de veille d’examen, les fugues du chien, les débuts d’incendie causés par une bougie oubliée.

Arnaud était l’exact opposé, précis, organisé. À son contact Aurélie s’était assagie, et lorsqu’elle commettait encore une maladresse, elle n’en riait plus comme avant, elle se mordait la lèvre comme une enfant coupable. Mais ses résultats à l’unif s’en ressentaient, pour le meilleur. Elle avait brillamment réussi sa session de janvier et celle de juin s’annonçait sereine. Elle étudiait un peu chaque jour, mettait ses notes au propre, stabilotait ses syllabus, élaborait des synthèses au bic quatre couleurs. La cuisine tendait vers l’asepsie après son passage et elle mangeait ses cinq fruits et légumes par jour.

Si elle s’écoutait vraiment, Suzanne regrettait Cyril, mais elle mettait ça sur le compte de son cœur de mère qui aurait sans doute voulu adopter ce chaton orphelin. Elle manquait d’enfants, et ce vide s’intensifiait à mesure qu’Aurélie désertait le terrier ; elle dormait au moins quatre nuits par semaine chez Arnaud, c’était plus intime.

Yves et Suzanne envisageaient d’adopter un deuxième chien en attendant l’arrivée des petits-enfants. C’est peut-être Yves que cette pénurie de descendants affectait le plus. Il avait grandi dans une famille nombreuse, catholique, noble et fortunée qu’il rêvait de répliquer, la dimension bigote et aristo en moins. Il était davantage question de remplir des cadres photo, d’étouffer des nordmanns clignotants sous des tonnes de paquets cadeaux et d’éprouver la force du nombre que de perfuser un arbre généalogique moribond et son patronyme de vieille culotte eugéniste, Wauthier d’Erbemont. Il avait eu des velléités d’adoption auxquelles Suzanne s’était opposée. En tant que pédiatre elle en avait trop vu, des familles empoisonnées par des greffes malheureuses, surtout quand les enfants biologiques se retrouvaient en infériorité numérique. Et puis elle craignait qu’en adoptant leur chagrin de n’avoir eu qu’Aurélie ne se fasse jour ; or, ils lui avaient toujours seriné qu’elle incarnait tout ce dont ils rêvaient, qu’un miracle ne se reproduisait pas, que cette grossesse au singulier était un choix, qu’elle suffisait amplement à leur bonheur. Ils attendraient de devenir grands-parents, c’était très bien comme ça.

Le gravier crissa enfin dans l’allée. Aurélie lança un « Bonne soirée, bisous » et disparut.

Dans la voiture, Arnaud s’excusa pour le retard en pestant contre on ne sait quels grévistes qui avaient encore foutu la merde dans Bruxelles. Le trajet pour rentrer de l’unif avait duré plus de deux heures, il n’avait même pas eu le temps de passer chez lui pour prendre une douche et se changer. Aurélie lui promit que ça n’avait aucune importance. Elle était contente de le voir.

Il l’emmena au Wagon Bleu, un restaurant aménagé dans l’ancienne gare vicinale. Jadis, une ligne de tramway avait connecté Vernes à Liverval. Elle facilitait le transport des travailleurs et des productions agricoles vers la capitale. En 1956, le sacre de l’automobile avait fini de la destituer et elle fut remplacée par une ligne de bus que n’empruntait plus aujourd’hui que le contingent domestique de la commune, amplement suffisant pour en justifier le maintien.

La gare de Vernes avait également servi de dépôt de trams, d’où les dimensions liturgiques de la salle de restaurant dans laquelle on abattait quatre cents couverts les bons jours, un parallélépipède inchauffable en hiver dont on avait conservé les poutres métalliques apparentes et les murs de briques rouges. On y servait l’américain au couteau, le blanc de poulet à l’estragon, la salade de chèvre aux lardons et le cabernet sauvignon au centimètre. C’était la brasserie élémentaire de Vernes, familiale, on s’y retrouvait volontiers en fin de semaine lorsque l’envie de cuisiner avait claqué la porte. Le personnel de salle venait de communes périphériques dont l’assiette fiscale atteignait à peine les trois quarts de celle de Vernes : Libecq, Beauval, Brissart, Narsinne, Zandvoorde.

Arnaud proposa un apéritif, un mojito si elle voulait, elle adorait ça, ou une caïpi ? Mais Aurélie sentait qu’il était tendu, mal à l’aise. Quelque chose n’allait pas. Elle simulait la bonne humeur, n’osait pas poser de question frontale, il allait bien finir par cracher le morceau, elle lui laissait jusqu’au dessert. Un Coca zéro, merci.

Elle n’eut pas à patienter si longtemps, dès l’entrée commandée – un duo de croquettes crevettes-fromage à partager –, il se lança.

– Voilà, tu sais que je pensais à un master à l’étranger pour l’année prochaine.

Si elle voulait être tout à fait honnête, elle l’avait un peu vu venir.

– Bon ben voilà, j’ai fait mon choix, ça sera la Chine, l’université de Zhejiang. Tu sais que le marché asiatique m’intéresse, il y a plein d’opportunités là-bas, il faut aller sur place, voir les choses sous un autre angle, think out of the box, il y a Mat, tu sais le cousin d’Oli, il a fait ça, il dit que c’est dingue et…

Elle ne l’écoutait déjà plus, se figurait une année entière sans lui. Ça serait long, c’est sûr, il allait lui manquer au-delà de tout, mais il y avait Skype, ils se parleraient autant qu’ils voudraient. Et puis peut-être qu’elle pourrait lui rendre visite à Noël. Non, ce qui la troublait c’est qu’il n’avait pas pris cette décision en deux jours, il y pensait depuis des semaines, il en avait discuté avec ce Mat, le cousin d’Oli, or, elle, il l’avait vue avant-hier, et aussi le week-end précédent qu’ils avaient passé au lit, pourquoi ne lui avait-il rien dit à ce moment-là ? Pourquoi l’avait-il tenue à l’écart de ses réflexions ?

Elle attendit, résignée, l’écoutant lui vanter les mérites de la Chine comme s’il essayait de lui vendre une semaine all-in dans un club de vacances.

La serveuse apporta l’entrée.

– Vous voudrez du vin avec ça ?

Il s’interrompit :

– Tu veux du vin ?

Elle ne savait pas, oui, peut-être un peu, s’il en prenait. Rester souriante lui coûtait une énergie folle.

– Le rouge du patron, merci.

La serveuse repartit.

– Mais donc je disais quoi ? Oui, avec Oli et Raph, on se disait que…

Il n’y avait qu’avec elle qu’il se montrait si volubile. Lorsqu’ils dînaient avec des amis, il avait plutôt tendance à regarder passer les balles. Elle voyait ça comme un privilège. À leur droite un homme riait fort, un hoquet de colvert malade, ça lui rappela Hugues, un ami de ses parents qui venait souvent manger à la maison quand elle était petite. Alors qu’ils la croyaient endormie, elle se relevait parfois pour les épier depuis le haut de l’escalier, minuscule dans son pyjama en flanelle. Ce qu’elle identifiera plus tard comme les effets de l’alcool laissait apparaître les adultes sous un jour nouveau, c’était comme observer les coulisses du monde, ça lui provoquait un vertige jouissif et effrayant, elle réalisait que ses parents arrêtaient d’être des parents lorsqu’elle n’était pas là, qu’ils se transformaient en gens. Cette idée l’avait d’abord dégoûtée puis elle y avait trouvé une curieuse forme de réconfort.

– Tu la veux ?

Arnaud désignait la dernière bouchée de croquette au fromage dans l’assiette.

– Non, vas-y.

Il l’avala et reprit une gorgée de vin avant de poursuivre :

– Bon mais donc. Toi et moi…

Et il lui expliqua que c’était un peu illusoire de se promettre des choses, qu’ils allaient tous les deux beaucoup changer pendant cette année, qu’il fallait qu’il vive son expérience à fond et que le mieux était peut-être de faire confiance à la vie, ils verraient bien où ils en seraient à son retour mais que donc, c’était un peu difficile à dire, il n’aimait pas beaucoup le mot « rupture », et en même temps…

Aurélie ne dit rien. Elle ne voulait pas se mettre à pleurer, là, en plein restaurant. Elle se leva.

– J’arrive, excuse-moi deux minutes.

Elle avait envie d’une cigarette. Elle fumait parfois les soirs d’été, rarement devant Arnaud, il n’aimait pas ça.

Sur l’ancien quai aménagé en terrasse, elle trouva quelques fumeurs agglutinés sous des chaufferettes. Elle reconnut certains visages, des gens qu’elle croisait à la boulangerie ou à la supérette, ou des anciens du collège, elle ne savait pas. Peut-être qu’à Vernes tout le monde finissait par se ressembler.

Elle demanda, on lui offrit une cigarette avec plaisir. Des fleurs dont elle ignorait le nom poussaient dans le ballast, entre les rails désaffectés. Étaient-elles arrivées là naturellement ou les y avait-on semées ? Dans le cadran d’une vieille horloge suspendue juste au-dessus d’elle, les aiguilles tombées et les taches de rouille lui serrèrent le bide.

Elle aimait cet endroit, un fragment de passé s’y était endormi que personne ne songeait à réveiller. Elle avait joué sur ces rails, toute petite, avec des copains d’un soir, tandis que ses parents étiraient le temps à coups de rosé dans des seaux à glace. Il lui semblait que rien ne changerait jamais ici, au Wagon Bleu et à Vernes, et cette invariabilité la rassurait autant qu’elle l’irritait. Il faudrait qu’elle vive ici, elle le savait, elle n’avait pas l’âme aventurière. Au fond, elle voulait ressembler à ses parents, elle ne partageait pas cette aversion que cultivaient certaines de ses copines pour l’existence de leurs vieux. Mel était de celles-là, qui aspirent à un loft dans l’Upper East Side, des vacances à Malibu, un mari dans les médias qui appellerait Clooney par son prénom, et qui ricanent sur les petites vies d’ici, la villa quatre façades, les deux voitures dans l’allée, la profession libérale, Noël à Val-Tho, Pâques à Knokke-le-Zoute, l’abonnement au Harvey’s Tennis Club à quarante ans et le golf à soixante. Ou les autres, qui fantasment le déclassement, rêvent de dreads mais n’osent quand même pas, le A de anarchie dessiné au Tipp-Ex sur leurs classeurs, un piercing dans la langue pour faire chier, balancent leur cul dans des sarouels à Esperanzah !, disent bourgeoisie et lutte des classes, professent après deux joints que la vraie vie se trouve à Bamako, Calcutta ou même Bertrix, et qui, revenues de leur unique voyage humanitaire, attaqueront des études de marketing en acceptant sous la table une première avance sur héritage. »

Extraits

« La facilité avec laquelle il l’avait séduite, avec laquelle elle avait cédé à ce premier baiser, à ses caresses, ses mains sur ses seins, ses fesses, puis sur son sexe, le jean ouvert et baissé à la hâte, tout ce qu’il aima ce soir-là, il ne le lui pardonnerait jamais. Si elle s’était montrée si accessible avec lui, elle devait forcément l’être avec tous les autres. La vision d’un autre à sa place, enfonçant ses doigts dans sa femme derrière le premier mur venu, le mènerait aux confins de la folie. » p. 40

« Il regardait les images de vidéo-surveillance de la maison : dès qu’il se passait quelque chose, un livreur, l’aide-ménagère, le retour d’Aurélie et des enfants, son cerveau lui envoyait une récompense, il était un peu accro. Il sentait confusément que ça stimulait la même zone de son cerveau que celle qui jouissait de l’assemblage d’un puzzle ou du tri d’un placard encombré. Il aimait l’ordre. Et comme il aimait l’ordre, il se délectait aussi du désordre car il promettait le rangement, la remise à niveau. »

« Elle avait parfois peur qu’il puisse entrer dans sa tête et lire ses pensées. Elle pensait moins. » p. 309

« Il lui semblait qu’elle avait perdu des années, qu’elle aurait pu sortir de là bien plus tôt si on lui avait dit, si elle avait su vers qui se tourner. Et puis elle pensait à la chance qui était la sienne d’avoir eu les ressources financières pour partir, il fallait créer des structures pour aider les autres, toutes celles qui restaient prisonnières faute d’argent, il y avait tant de travail à accomplir, elle ne savait pas qu’elle place elle pourrait occuper dans ce combat, mais elle voulait y trouver son chemin. » p. 403

À propos de l’autrice

Adeline Dieudonné © Photo Céline Nieszawer

Née à Bruxelles en 1982, formée à la nouvelle et au théâtre, Adeline Dieudonné a surgi dans le paysage littéraire avec La Vraie Vie, un premier roman récompensé notamment par le prix Renaudot des lycéens et le prix du roman Fnac. Traduit dans de nombreuses langues, le livre a largement contribué à sa notoriété. Dans Kérozène, elle orchestre une polyphonie d’âmes cabossées sous les néons d’une station-service. Avec Reste, elle explore le thème du deuil dans un huis clos amoureux et tragique avant de questionner la parentalité dans Être mère. Avec Dans la jungle, elle pousse sa langue et son univers à son apogée. (Source : Éditions de L’Iconoclaste)

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