Le dernier nuage

dernier nuage

En deux mots

Londres, 1802. Luke Howard, apothicaire quaker, présente une théorie révolutionnaire : classer les nuages par types, en leur donnant des noms latins. La polémique éclate. Le nationalisme anglais s’enflamme. Mais Howard ne veut pas s’arrêter là. Il lui manque encore le plus insaisissable, celui qui produit la grêle et les tempêtes : le dernier nuage.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’apothicaire qui voulut nommer les nuages

Dans son premier roman, Frédéric Chignac retrace le parcours de Luke Howard, apothicaire quaker qui, à l’aube du XIXe siècle, a donné aux nuages leurs noms latins. Une histoire scientifique, disputée, explosive.

En ce jour de 1802, le ciel de Londres n’est pas dépourvu de nuages. C’est ce qui réjouit particulièrement Luke Howard, l’apothicaire qui s’est pris de passion pour le sujet. À l’issue d’une conférence qu’il a faite sur le sujet, Alexander Tilloch, le directeur du Philosophical Magazine, va lui proposer de rédiger une série d’articles, illustrés de croquis et détaillant les différentes sortes de nuages. Dès la parution du premier, consacré au stratus, il va susciter un grand intérêt des lecteurs. Mais aussi des diatribes haineuses, notamment en raison du choix du latin pour la nomenclature des nuages.

Frédéric Chignac restitue ces premiers instants avec une précision de scénariste. On est dans la salle de l’Askesian Society, 2 Plough Court. L’auditoire est indiscipliné, debout, affamé de débat. Howard monte sur scène, les mains tremblantes, la gorge sèche. Il s’empare de la première aquarelle que lui tend Silvanus, son assistant. Il articule un seul mot, mystérieux, presque liturgique : « Cirrus ! » Une rumeur d’incompréhension parcourt la salle. Il répète. « Qui veut dire en latin « boucle de cheveux ». » La curiosité, d’abord, puis l’hostilité. « Du latin ! C’est notre roi qui va être content ! » La confrontation est lancée.

Le débat très vif qui s’engage alors met aux prises partisans et pourfendeurs de l’inventeur, qui lui adressent des courriers sans équivoque. L’un d’eux, au vitriol, résume tout le ressentiment de l’époque : « Cher Monsieur Howard, je dis « cher » parce que telle est la formule, mais je devrais dire « Pitoyable Monsieur Howard ». (…) Est-ce la bêtise ou l’ingratitude qui te pousse à affubler les nuages de noms latins ? (…) Tu es tout à la fois un imposteur, un inutile, un découvreur de rien, un rien. »

Face à lui, Thomas Forster, ami d’enfance devenu rival intellectuel. Sa nomenclature anglaise des nuages recueille un écho de plus en plus favorable. Sa position est défendue bec et ongles par le Gentleman’s Magazine, le concurrent direct du Philosophical. Londres se divise. Les salons bruissent. Les revues s’affrontent.

Mais le débat ne va pas s’arrêter aux brumes de la Tamise. Goethe entretenait depuis longtemps un rapport étroit avec les nuages. Il les conviait dans ses poèmes, les préférant parfois aux animaux mythiques qui faisaient office d’intermédiaires entre les hommes et Dieu. La découverte des travaux de Luke Howard le captive. Le poète écrit à ses connaissances anglaises : il veut savoir qui est cet homme, doué d’un tel don pour décrire le ciel et d’une telle audace pour leur donner des noms latins. Il n’a qu’une envie : le rencontrer. Une rencontre qui se fera quelque temps plus tard, scellant une amitié inattendue entre le savant quaker et le génie de Weimar.

Mais l’actualité, chose versatile, a déjà tourné. Le sujet qui concentre désormais les discussions londoniennes est le tunnel sous la Tamise. Tilloch s’est fait griller par son concurrent sur ce sujet. Les choses vont mal pour Howard et son allié.

Un projet fou naît alors. Construire un ballon capable de monter à 26 000 pieds. Assez haut pour atteindre les nuages à grêle. Assez haut pour comprendre comment se forme la glace dans ces masses d’air que personne n’a encore approchées. Howard s’acoquine avec un constructeur de ballons vaguement louche, certainement opportuniste, mais téméraire. Le récit bascule dans l’aventure pure, car ces altitudes n’ont jamais été atteintes.

Au bout de cette quête vertigineuse, une obsession : nommer ce qui manque encore. Ce nuage que sa classification ne contient pas encore. Le futur cumulonimbus. Le dernier nuage.

Avec son écriture est visuelle, dynamique, Frédéric Chignac construit son premier roman comme un récit d’aventure, la relation de la féroce bataille que se livrent les organes de presse de Fleet Street et une: histoire d’amour dans laquelle Mariabella, la femme de Luke – fine, libre, intelligente – joue le rôle principal. Entre la foi et la science, entre la fidélité à la communauté quaker et le vertige de la découverte.

Les yeux levés vers le ciel, on regarde désormais les nuages comme autant de jolis ambassadeurs de la curiosité humaine.

Le Dernier Nuage

Frédéric Chignac

Éditions Hervé Chopin

Premier roman

352 p., 19,50 €

EAN 9782357209237

Paru le 25/09/2025

Où ?

Le roman est situé en Angleterre, à Londres, Stockport et Ackworth. On y évoque aussi Dresde.

Quand ?

L’action se déroule de 1802 à 1864.

Ce qu’en dit l’éditeur

L’incroyable histoire de l’homme qui a nommé les nuages.

Londres, 1802. Alors que la France et l’Angleterre viennent de signer une paix précaire, Luke Howard, un jeune apothicaire quaker, passionné de météorologie, présente sa théorie sur les nuages à une influente société scientifique. Pour lui, les nuages ont une dimension universelle, il a donc choisi de leur donner des noms latins. Mais cette idée va susciter une violente polémique et remettre en question la vie d’Howard et de sa famille. Au cœur de la tourmente, manipulé par les espions de la Couronne qui veulent se servir de lui pour combattre l’ennemi, Howard n’a qu’une idée en tête, aller au bout de son invention. Il veut voler très haut dans le ciel, là où personne n’est jamais allé. Car il manque un nom dans sa liste, celui du nuage qui produit la grêle, le dernier nuage.

Ce premier roman, à l’écriture vive et délicate, est une plongée dans Londres au début du XIXe siècle et son effervescence scientifique, la découverte de la communauté singulière des quakers et une histoire d’amour entre deux êtres brillants, partagés entre la foi et la science.

Les critiques

Babelio

Ouest-France (Matthieu marin)

Blog de Karen Lajon

Les premières pages du livre

« 1

Il faisait froid le 6 décembre 1802. Le ciel était dégagé, moucheté de petits nuages blancs et ovales qui filaient au-dessus des toits, poussés par un vent d’est qui rendait l’air de Londres presque transparent. Luke Howard venait d’avoir 30 ans. C’était un homme réservé, austère, toujours vêtu de noir. Il appartenait à la communauté des quakers, une société religieuse dont les membres s’appelaient entre eux « Amis » et nommaient les autres « gens du monde ». Le plus souvent, on les considérait avec une bienveillance teintée de raillerie, en raison de leurs manières austères et d’une tenue vestimentaire dénuée de fantaisie. Ils tutoyaient tout le monde, ne s’adressaient à personne par un « monsieur » ou « madame », et Howard ne dérogeait jamais aux règles de son groupe. C’était un bon quaker, et pourtant il était fou. Fou de nuages et de météorologie, depuis son enfance.

Il exerçait le métier d’apothicaire. Son officine se trouvait au cœur de la capitale, 29 Fleet Street, dans une maison étroite, en briques rouges et grises. Le rez-de-chaussée servait à la fabrication et au commerce des médicaments, la famille Howard vivait au premier étage et le deuxième abritait un autre laboratoire où l’on confectionnait les savons et les parfums. C’est là que Luke était assis, près d’une fenêtre haute, à petits carreaux, permettant de voir loin, au-delà de la rive droite de la Tamise. Son visage était blanc, son front très haut, sa pâleur rehaussée par des yeux d’un noir profond, il finissait le croquis d’un nuage. Ces derniers mois, il les passait essentiellement à représenter le ciel. Son assistant se trouvait à ses côtés, il n’avait pas 20 ans, cherchait à se vieillir en laissant pousser les quelques poils de ses joues. Silvanus Bevan imprimait sur les savons le sceau de la maison Howard, une figure géométrique créée par Mariabella, la femme de Luke. De temps en temps, il ne pouvait s’empêcher de jeter un coup d’œil vers le dessin de son patron, qui sentait la curiosité du laborantin passer par-dessus son épaule. Silvanus trouvait l’image ressemblante et belle, mais il s’interrogeait de plus en plus sur la frénésie artistique d’Howard, se demandant s’il ne basculait pas dans un autre monde. L’apothicaire ne faisait que se rapprocher du seul sujet qui le passionnait, quitte à y laisser sa peau.

— Qu’en dis-tu Silvanus ?

— On dirait qu’il est vrai, c’est le même que celui qu’on voit depuis notre fenêtre.

— Ainsi que de toutes les fenêtres de Londres et d’ailleurs.

Silvanus se remit à signer les savons, son geste était mécanique, son esprit tourné lui aussi vers le ciel.

— Mais les nuages sont-ils partout les mêmes ? Dans tous les pays, sur toutes les mers ?

— Je le pense. J’en suis même convaincu.

Un troisième homme se trouvait dans la pièce, Thomas Forster, ami d’enfance d’Howard et journaliste pour le compte d’une revue très populaire en Angleterre, The Gentleman’s Magazine. Il était assis dans un coin, accaparé par la lecture d’un livret intitulé Sur les modifications des nuages. Sous le titre, il y avait le nom de Luke Howard. Forster était blond, élégant, il portait un gilet rouge sous une veste noire et des bottes en cuir, il avait une petite cicatrice sur la pommette droite et de larges épaules. Rien ne détournait son attention, il avalait les pages. Arrivé au bout du cahier, il se redressa, observant son auteur pendant de longues secondes, puis il déclara :

— C’est brillant, vraiment. C’est osé, mais c’est brillant. Je vais en parler au journal.

Les compliments n’avaient apparemment pas de prise sur Howard, les angles aigus de son corps les détournaient et les précipitaient dans le vide. Il demeurait silencieux, sourd aux louanges que son éducation lui avait appris à ignorer. Les mots de son ami faisaient pourtant vibrer son cœur. Rien de ce qui provenait de Forster ne lui était indifférent.

— J’ai juste une petite réserve, ou plutôt une interrogation, ajouta le journaliste en laissant planer le doute.

— Vas-y.

— Es-tu sûr d’en avoir fini avec ta description du ciel ?

Howard fixa son ami, il savait cette question inévitable de sa part, il la traita avec détachement.

— Rien n’est jamais fini.

— Mais encore ?

— J’ai dit tout ce que je sais ou plutôt tout ce que je pense avoir compris.

Forster n’insista pas, sachant que c’était inutile.

Quelques heures plus tard, Thomas Forster bataillait avec William Markham, un homme d’une bonne cinquantaine d’années, rond, chauve, le visage sans rides avec des bajoues qui tombaient sur son col, son regard était fuyant mais d’une prodigieuse acuité ; il captait tout, instantanément. Le patron du Gentleman’s Magazine n’élevait jamais la voix, elle était toujours faible et douce, en toutes circonstances, surtout quand il avait affaire à un interlocuteur qui s’emportait. Il poursuivait la relecture d’un article sur le projet de restauration d’un château du Moyen Âge, à Saltwood, dans le Kent. Il soulignait les phrases de son index droit, pendant que Forster s’époumonait à le convertir :

— On s’intéresse aux châteaux, à l’architecture et même aux ruines, qu’est-ce qu’on doit faire des ruines ? C’est important l’avenir des ruines !

Markham suspendit son travail pendant que son journaliste assénait ses arguments. Cette allusion était évidemment une attaque, une provocation chargée d’ironie destinée à le faire sortir de sa réserve.

— … aux animaux aussi, aux poissons, aux traditions, mais aux nuages, jamais ! On se demande pourtant en permanence ce qu’ils nous réservent ! Pour notre confort quotidien, pour décider de la façon dont on va se vêtir, si on va se lancer dans telle activité ou y renoncer. Ils nous gouvernent en quelque sorte, mais on ne sait rien de leur fonction, de leur caractère. On ne fait pas de distinction entre eux. Ce sont « les nuages ». Alors qu’Howard nous éclaire avec sa théorie, il nous ouvre un monde, nous l’explique, en utilisant une nomenclature universelle, révolutionnaire ! La classification d’Howard est totalement révolutionnaire !

Markham leva enfin les yeux de son article. Ils étaient d’un bleu très clair, perçants. Quand il ne pouvait plus fuir, il les plantait dans ceux de son adversaire pour ne plus les lâcher jusqu’à susciter le malaise, mais sa voix restait toujours aussi posée.

— C’est bien ça qui m’inquiète justement, c’est ce côté révolutionnaire.

— Mais ce sont les révolutions qui font bouger les lignes, elles n’apportent pas que le chaos ou la mort. La théorie d’Howard est une révolution pacifique.

— Vous oubliez que nous sommes une revue sérieuse. On n’écrit pas sous le coup de l’émotion ici, ni de la sensation. Qui est ce monsieur Howard ? Un apothicaire ! A-t-il une quelconque légitimité pour parler d’un sujet n’ayant rien à voir avec ses compétences ? Aucune !

— Je suis journaliste, mais je suis aussi un scientifique. J’ai lu sa théorie.

— Vous êtes jeune, plein d’enthousiasme pour les idées nouvelles ! C’est bien d’avoir de l’enthousiasme, mais cette théorie me semble très fragile.

— La jeunesse n’a rien à voir avec mon jugement.

— C’est juste un quaker qui se prend pour ce qu’il n’est pas. Vous voulez que je vous fasse la liste des vrais hommes de science qui ont étudié le ciel avant votre apothicaire ? Je crois que votre intuition vous conseille mal aujourd’hui. Laissez tomber. Ne perdez pas de temps. C’est votre amitié qui vous aveugle. On ne peut pas être lucide avec un ami. Faites-moi confiance, Forster. Passez à autre chose.

Avant de se coucher, Mariabella Howard consacrait toujours un peu de temps à la broderie qu’elle avait apprise à l’école d’Acworth, près de Leeds. C’est là qu’ils avaient fait connaissance. Il y avait un pensionnat pour les filles et un autre pour les garçons, tous quakers. De temps en temps, les élèves se rencontraient, notamment pour les expositions de broderies. L’école accordait une grande importance à cette discipline. Elle enseignait les techniques les plus complexes et un style géométrique dont le sens était seulement connu des quakers. Alors qu’il faisait le tour de l’exposition, Luke s’arrêta devant un ouvrage noir et blanc. L’œuvre l’intriguait. Elle cachait un mystère qu’il cherchait à percer, une voix lui murmura à l’oreille :

— C’est un oiseau.

Mariabella était fine, c’était une liane, le visage ovale, avec des longs cheveux raides, très bruns, qui s’échappaient de sa coiffe, et des yeux noirs.

— Je vois bien que c’est un oiseau, mais il n’a pas d’œil !

— Parce que c’est un oiseau aveugle.

— Il existe réellement ?

— Non. Je l’ai inventé, je n’arrivais pas à broder l’œil tel que je le voulais.

Elle l’étudiait, attendant la question suivante, en vain. Il était dérouté par sa liberté. Elle l’éblouissait, l’enivrait d’un sentiment inconnu. L’exposition suivante, Mariabella avait dissimulé dans une de ses broderies, les initiales LH. Elles étaient presque invisibles, mais Luke dit aussitôt :

— C’est celle-ci que je préfère.

Mariabella remarqua qu’une de ses lèvres tremblait, il ne fit rien pour masquer sa nervosité, elle saurait tout de lui. Ils sentaient que leur rencontre les figeait dans l’éternité, que leurs existences s’emboîteraient l’une dans l’autre, comme les pièces du mécanisme complexe d’une horloge. Mariabella avait 13 ans et Luke 14.

Mariabella n’a jamais cessé de broder, c’était son passe-temps favori et le fil qui les ramenait à l’origine de leur amour. Depuis Acworth, ils avaient eu trois enfants. Chaque soir, Luke suivait l’évolution de la broderie en cours et Mariabella soupesait la curiosité de son mari, sans même voir son visage. Elle était dense ou distante, selon son humeur et ses pensées. Ce soir-là, elle était nulle.

— Et si l’on m’applaudit, que devrai-je faire ?

Après un court silence, Mariabella répondit :

— Rien.

2

Howard sortait toujours la tête couverte d’un chapeau à large bord. Il était grand et mince, marchait les mains libres à travers des rues étroites, surpeuplées et bruyantes, balayées par un vent froid et humide. Une femme cria « Au voleur », un homme souffla dans une corne blanche, produisant un son fort et lugubre, puis il plongea une main dans son dos pour saisir une gazette qui disait tout du « Meurtre abominable de Lombard Street ». Londres grossissait de jour en jour, elle était devenue la capitale mondiale du commerce. Un porteur de chaises qui venait de le bousculer insulta Howard qui ne réagit pas, n’entendant rien, ne voyant rien, ses pensées l’absorbaient. Silvanus l’accompagnait, il portait sous les bras deux grands cartons dans lesquels il avait glissé les aquarelles peintes par son patron.

— J’espère que ça va bien se passer, dit Silvanus, soucieux lui aussi.

Howard ne s’y attendait pas, surpris que son assistant lui fasse part de ses doutes. La seule réponse qui lui vint fut un rictus.

— Ça va bien se passer, répéta Silvanus, d’un ton plus affirmatif.

Ils se rendaient à l’Askesian Society, située 2 Plough Court. Quelques années auparavant, cette salle était encore un laboratoire de chimie. Il avait été reconverti en club culturel pour les exposés que des spécialistes de toutes les branches du savoir humain venaient tester face à un auditoire de connaisseurs affamés de découvertes récentes, de théories nouvelles à encenser ou à détruire. Le lieu était sombre, moite et libre. On y organisait aussi des soirées plus festives, où certains inhalaient des gaz hilarants pendant que les autres s’amusaient de les voir trébucher sur la scène. Les conférences voyaient plusieurs scientifiques se succéder. Howard était le dernier d’entre eux à se produire. Il attendait son tour dans une pièce vide, l’angoisse grandissait, il relisait ses notes pour chasser le trac et ne pas entendre les réactions du public tout proche. Un « Yeah » très grave montait de l’auditoire quand il approuvait une idée. Parfois, une voix s’élevait pour déstabiliser l’orateur, entraînant des rires gras ou la surenchère d’un autre spectateur qui cherchait à le fragiliser davantage. Silvanus était aux côtés de son patron, il l’épiait, redoutant qu’il ne trouve pas ses mots. Howard but un verre d’eau, sa gorge était sèche, sa main tremblante, son angoisse frôlait la panique, il se tourna vers Silvanus pour lire sur son visage le niveau d’inquiétude qu’il lui inspirait. Derrière le rideau, les applaudissements montèrent pour saluer la performance de celui qui venait d’occuper la scène, et un homme vint signifier à Howard que son tour était proche et qu’il devait faire son entrée à l’annonce de son nom.

La salle était presque exclusivement remplie d’hommes, des scientifiques plus ou moins éclairés, des philosophes, des géographes, des banquiers, des commerçants, des hommes de loi, des historiens, des rentiers, des espions à l’affût d’informations pouvant être vendues, des flics écoutant si l’on n’y prêchait pas, sous couvert de science, des idées révolutionnaires ou autres que la morale réprouvait. La succession des interventions rendait l’auditoire de plus en plus indiscipliné. Ceux qui avaient coutume de se produire dans ces clubs fleurissant un peu partout à Londres insistaient pour ne pas passer parmi les derniers. Ils savaient que le public, debout ou mal assis, avait tendance à se montrer, au fil des exposés, plus critique, prompt à prendre la parole et le pouvoir pour exister à son tour et se délester de la masse d’informations ingurgitées. Howard parcourut la salle des yeux, à la recherche de figures rassurantes. Il repéra Forster. L’attention de son ami était dirigée vers un homme qui dévisageait Howard avec un profond intérêt. Alexander Tilloch était plus grand que la moyenne, massif, roux, âgé d’une quarantaine d’années. C’était le patron du Philosophical Magazine, la revue concurrente du Gentleman’s Magazine.

Howard tenta d’évacuer son émotion en vérifiant l’ordre de ses notes qu’il posa sur un pupitre. L’impatience de l’assistance monta d’un cran, on cria :

— J’ai faim ! Elle vient cette recette du rôti de baleine ?

Un rire vulgaire ébranla la salle. La tentative de déstabilisation eut un effet inattendu et bénéfique sur Howard, la pression qui l’étouffait s’évanouit. Il s’empara de la première image que Silvanus lui tendait.

— Je suis venu pour vous faire part…

Une voix puissante l’interrompit aussitôt :

— Plus fort !

Howard inspira profondément et se lança à la conquête du pouvoir.

— Ma causerie portera sur un sujet qu’on pourrait estimer sans intérêt pratique, puisqu’il s’agit des nuages et de leur modification. – Il tourna son aquarelle vers la foule, puis il articula, un brin mystérieux. – Cirrus !

Une rumeur d’incompréhension parcourut le public. Howard laissa s’avancer les plus curieux et il répéta le mot, pour assurer à ses auditeurs qu’ils n’avaient pas rêvé.

— Cirrus ! Qui veut dire en latin « boucle de cheveux ».

Howard se surprenait lui-même, son appréhension avait disparu, il se sentait maintenant libre, léger face à cette assemblée qu’il était en train de dompter. Il attrapa la deuxième aquarelle que lui tendait avec fierté Silvanus, sentant que son patron avait trouvé le ton juste, et il dit :

— Cumulus ! Qui signifie ?

Howard attendait que les spectateurs entrent dans son jeu et l’attente ne fut pas longue.

— Un tas !

— Exactement, nous sommes d’accord sur la traduction, un tas ou un amas !

Un autre hurla :

— Du latin ! C’est notre roi qui va être content !

La remarque troubla Howard. Il l’avait pourtant prévue, mais il fit semblant de n’avoir rien entendu, c’était lui qui dictait l’ordre des choses. Il présenta une autre image, en allant d’un côté à l’autre de la scène.

— Stratus !

Quelqu’un s’écria du fond de la salle :

— Plus haut, on ne voit rien !

— Pas la peine, rétorqua un autre, on le connaît bien, c’est notre voisin ! Plus encombrant que les Français.

L’assistance s’embrasa.

— Non, dit encore une voix, l’eau c’est la vie, les Français c’est la mort !

— Yeah, approuva le public.

Silvanus admirait son patron, il s’était même assis à l’écart dans une posture négligée, à la limite de l’arrogance. L’assurance prise par Howard avait déteint sur lui. Alexander Tilloch était un des rares spectateurs à rester muet, il guettait le conférencier comme un chasseur le fait avec la proie qu’il tient dans sa mire.

Quarante-cinq minutes après le début de son exposé, dans un silence redevenu total, Howard arrivait au terme de son propos.

— J’aime notre langue, elle est précise, subtile, les noms que j’ai empruntés proviennent en effet du latin, parce qu’il me semble vain de vouloir nommer les nuages avec des mots anglais. Certes, ils nous seraient plus familiers, mais ils seraient imparfaits, trop restrictifs.

— Pourquoi ? lança un auditeur.

— Le raisonnement est valable pour un Suédois dont personne ne parle la langue, mais pas pour nous, prétexta un autre.

— J’entends, mais ce serait une erreur, parce que les nuages sont universels. L’eau dont ils sont faits s’est élevée dans l’atmosphère par l’évaporation. Or l’atmosphère n’admet aucune frontière tracée par les hommes. La seule déduction qu’on peut en tirer est que les nuages sont partout les mêmes, que ce soit au-dessus de Londres, de Paris, de Pékin, de New York, du point le plus éloigné de notre chère patrie. Des hommes qui ne se comprennent pas et qui n’ont rien en commun peuvent ainsi parler du ciel et le désigner de la même façon. Mon but n’est pas de plaire ou de déplaire, mon but est de servir la science, la connaissance humaine, celle du monde qui nous entoure et, en l’occurrence, de proposer une nomenclature méthodique, applicable à toutes les formes d’eau en suspension, autrement dit, aux différentes transformations que subissent les nuages. Le latin est l’outil qui me paraît le plus approprié pour servir cette cause. C’est ma conviction et c’est pourquoi je vous la soumets. Je vous remercie pour votre écoute.

Personne ne réagit, l’ambiance était indécise, Howard se demandait si le vent n’avait pas changé de côté, si la curiosité et l’approbation qu’il avait ressenties au début de son intervention ne s’étaient pas muées en incompréhension, voire en hostilité. Il rassemblait ses aquarelles, adressa un coup d’œil à Silvanus qui vint immédiatement l’aider à les glisser dans leurs cartons. Puis un spectateur se mit à applaudir, c’était Forster, et le reste du public fit de même, avec ferveur, pendant de longues minutes. La salle se vida progressivement, certains la quittaient en interpellant une dernière fois Howard pour le remercier. Tilloch ne cessait de l’étudier, évaluant les avantages et les inconvénients à acheter ce singulier quaker épris de météorologie, puis il monta les six marches qui menaient à la scène pour le féliciter de vive voix.

— Bravo ! J’ai été très impressionné par votre exposé. C’est étrange à quel point on peut être aveugle et inculte face à ce qui nous crève les yeux. Je pense que le Magazine pourrait consacrer un peu d’espace à vos nuages.

Howard resta sans réponse, démuni.

— Excusez-moi, j’aurais dû commencer par là. Je suis Alexander Tilloch, directeur et propriétaire du Philosophical Magazine. Peut-être cette revue vous dit-elle quelque chose ?

— Oui, bien sûr.

— Votre théorie est lumineuse, c’est une belle offrande et un beau message tendus à l’humanité, vraiment. Toutefois, si je peux me permettre, quand un de vos auditeurs vous a demandé s’il y avait encore des nuages à identifier, des espèces qui auraient échappé à votre lecture du ciel, j’ai trouvé votre explication un peu évasive, un moment de flottement, et puis à la réflexion, je me suis dit que non, vous avez raison, c’est bien de laisser la place au mystère, de ne pas tout dévoiler d’un seul coup.

Howard hésita, bousculé par un goinfre qui pénétrait son intimité.

— Je ne cultive pas le mystère, j’ai dit tout ce que je sais. Cette science est nouvelle.

— Nouvelle, audacieuse, c’est ça qui me plaît. Renverser les codes. Et c’est précisément le rôle de mon journal. J’aimerais beaucoup qu’on reparle de votre théorie. Venez me voir, quand vous voulez.

Tilloch éclata d’un rire bruyant, inattendu, faisant mine de se moquer de lui-même. C’était sa façon de masquer la seule issue qu’il envisageait à un bien aiguisant son appétit, se l’approprier.

— En fait non, ça ne sert à rien de vous cacher mon impatience, j’ai trop hâte, venez demain.

Forster suivait à distance la rencontre entre son ami et le directeur du Philosophical Magazine. Il se doutait bien de la teneur de leurs échanges, mais il n’avait pas d’autre choix que de laisser Tilloch agir. Quand Howard se retrouva seul, abandonné par les derniers auditeurs qui voulaient le féliciter et l’examiner d’un peu plus près, Forster le rejoignit.

— Bravo, tu l’as dit aussi bien que tu l’as écrit.

— Le directeur du Philosophical Magazine s’intéresse à ma théorie.

— J’ai vu ça. Il veut la publier dans son journal ?

— Je ne sais pas.

— Bien sûr qu’il le veut. Mais c’est bien. Je pense que c’est mieux que ce soit lui qui le fasse. Nous sommes trop proches. J’aurais peur de mal la présenter, de ne pas être à la bonne distance, de te décevoir.

— Mais…

— … Mais rien. C’était au début, c’est loin tout ça. Un inventeur doit regarder devant, jamais derrière.

La famille Howard prenait ses repas réunie autour d’une table en bois, rectangulaire. D’un côté, il y avait Mariabella, Mary, l’aînée des enfants, 8 ans, Elisabeth, 3 ans, et de l’autre, Luke et Robert, 6 ans. Ils ne se parlaient pas. Le silence était la règle. Les parents n’avaient rien fait pour l’imposer de façon autoritaire. Chez les Howard, tout s’enseignait dans la douceur et la patience, même la discipline la plus stricte. Elisabeth imitait le mutisme des autres sans savoir encore qu’il s’agissait d’un principe fixé par sa communauté, mais elle sentait ce soir-là qu’il était différent, plus pesant. La conférence que leur père venait de donner avait perturbé la quiétude habituelle. Elle ne put s’empêcher de déclarer :

— Moi aussi j’ai dessiné un stratus.

Surprise, Mariabella regarda furtivement Luke qui continuait à manger, comme s’il n’avait pas entendu. Les couverts des autres enfants cessèrent leurs allers-retours, puis la règle reprit le dessus. Rien ne pouvait infléchir son existence. Elisabeth finirait bien par le comprendre.

Le coucher aussi avait son rituel. La chambre était dénuée de toute ostentation, un buffet élégant supportait une petite horloge, les murs étaient blancs, agrémentés d’une seule gravure qui illustrait les conditions de vie à bord d’un navire négrier. Assis sur le rebord de leur lit, Luke retirait ses chaussures, il posait ensuite ses vêtements sur le dos d’une chaise et s’agenouillait pour prier. Mariabella rangeait sa broderie dans un tiroir du meuble, elle remontait le mécanisme de l’horloge avant de se joindre à sa prière. Il avait les yeux fermés, mais Mariabella savait que ses pensées n’étaient pas tournées vers Dieu, elle lisait son mari jusqu’au tréfonds de son âme.

— On t’a applaudi ?

— Oui.

Mariabella s’avança vers Luke, elle se déplaçait toujours avec la même grâce, légère. Elle passa une main dans ses cheveux, il se laissa faire, un sourire apparut au coin de sa bouche.

— Tu repenses à ta fille ? demanda Mariabella.

— Un status !

Il prit la main de sa femme pour examiner les lignes qui striaient sa paume, il les suivait une à une avec son index, il la porta à ses lèvres, l’embrassa et posa son front dessus.

— Le propriétaire du Philosophical Magazine souhaite me rencontrer.

— Que veut-il ?

— Je ne sais pas encore.

— Tu en as parlé à Thomas ?

— Il me dit d’y aller.

— Si quelqu’un doit écrire, c’est pourtant bien lui !

— Il prétend que notre proximité le dérange.

L’argument était légitime, mais Mariabella le jugea mensonger. Elle ne fit aucun commentaire. Elle savait que leur vie allait sortir de son cours, qu’elle serait désormais ballottée par des courants irrationnels, incontrôlables. Elle ne craignait rien, ils feraient face, seuls contre les sceptiques, en sombrant ou en conquérant leur adhésion. C’était écrit depuis le jour de leur rencontre.

— Vas-y, dit Mariabella.

— Et si Alexander Tilloch souhaite mentionner mon nom dans sa revue ?

— Tu as bien donné un nom aux nuages.

3

Howard notait chaque jour dans des petits carnets les températures, la direction du vent, la forme des nuages, les précipitations qu’ils causaient. Longtemps, il l’avait fait à l’insu de son père. Robert Howard, veuf, inflexible, ne souriait jamais à rien. Il portait sur chaque chose le même regard, invariablement sévère, et n’autorisait aucune distraction à côté du travail et de la prière. Une nuit, il surprit Luke, âgé d’une douzaine d’années, devant la fenêtre ouverte de sa chambre, la main tendue pour recueillir un flocon de neige afin d’en étudier la constitution. Il remarqua le carnet que son fils tenait dans l’autre main. Il le désigna de la tête, Luke le lui remit, il en lut rapidement le contenu fait de chiffres et de mots, secs, sans commentaire.

— Tu en as d’autres ?

Luke acquiesça.

— Quel est notre premier devoir face au ciel ?

— L’humilité.

— Déchire-les.

Il les détruisit, un à un, anéantissant des années de relevés météorologiques. Quand les cahiers ne formèrent plus qu’un tas de signes privés de leur sens, Robert Howard dit :

— Déshabille-toi. Torse nu.

Il ordonna à son fils de rester devant la fenêtre ouverte jusqu’à ce qu’il l’autorise à se rhabiller.

Luke Howard était devenu apothicaire parce que son père l’avait exigé. Il avait appris le métier chez Ollive Smith, un ami de la famille qui fabriquait et vendait des produits chimiques et pharmaceutiques à Stockport, dans le Nord de l’Angleterre. Il y passa sept ans, c’était la règle de la corporation. L’apprentissage commença par les tâches les plus ingrates, frotter les paillasses, nettoyer les bouteilles, garnir les étagères, puis il apprit la composition des remèdes, la galénique, la botanique, les rudiments de la pratique médicale en accompagnant Ollive Smith chez les malades. Il apprit également le latin et le français dans ses rares moments de loisir. Il passa avec succès son examen à 22 ans, revint à Londres pour ouvrir son officine sur Fleet Street et épouser Mariabella, être enfin lui-même, vivre la vie qui lui ouvrait les bras, avec un pied dans la norme et l’autre dans la marge.

Mariabella aimait la physique, les expériences, toute cette effervescence qui bouillonnait autour des sciences et de la compréhension du monde. Elle était la fille unique d’un riche commerçant. Elle aurait pu vivre de ses rentes, éduquer ses enfants, multiplier les actions généreuses, prier, être la femme de son mari, mais elle voyait dans l’ouverture de cette apothicairerie le moyen de se rapprocher, elle aussi, de ce qui la passionnait. Comme Luke, elle notait quotidiennement les humeurs du temps, cherchant leurs liens possibles avec les maladies ou les accidents survenus dans sa clientèle et dans le voisinage.

Les semaines se ressemblaient, chaque heure de chaque jour était consacrée à la même occupation. Luke et Mariabella travaillaient ensemble ou séparément, selon la nature de la tâche. Les quakers ne donnaient pas de noms aux jours de la semaine, juste des numéros. Luke et Mariabella passaient la matinée du troisième jour à fabriquer le laudanum, un médicament propre à soulager les malades de leurs diarrhées, des troubles du sommeil, des règles douloureuses ; tout le monde en consommait, même les enfants en bas âge que l’on trouvait trop excités. Beaucoup mouraient sans que l’on sache que c’était une overdose qui les avait tués. Quand on forçait sur la quantité, le laudanum devenait une drogue puissante et fatale. Sa préparation ramenait invariablement Howard à Stockport et à un événement douloureux. Il avait servi d’assistant à un laborantin capable d’élaborer de mémoire un nombre prodigieux de médicaments. Oliver Norton était un être singulier, inaccessible, asocial, son cerveau paraissait seulement conçu pour reconnaître et assembler les ingrédients. Il avait son local où il travaillait seul. L’arrivée de Luke Howard l’avait dérangé, mais il n’avait rien montré, ne s’adressant pas plus qu’aux autres à cet étranger dont il se méfiait. Il l’ignora. Le centre de la pièce était occupé par une table longue et étroite, sur laquelle étaient alignés des pilons et une balance, le reste était encombré de caisses en bois empilées dans un équilibre instable. Des animaux embaumés, dont un alligator, étaient cloués sur un mur. Les trois autres étaient cachés jusqu’au plafond par des armoires vitrées, garnies de fioles, de carafes, de pots en verre avec le nom de leur contenu. En les rangeant, Howard découvrait des mots nouveaux : armoise, hysope, zédoaire, tanaisie, sassafras, gaume tacamana, sabine… Une étagère débordait de livres de recettes de médicaments, écrites dans toutes les langues du monde, de traités de chimie, d’anatomie, d’opuscules décrivant les maladies vénériennes et l’art de les soigner, d’autres détaillaient la technique des saignées ainsi que toute une série d’interventions chirurgicales.

Parfois, Oliver Norton sentait bon. Howard en déduisit qu’il créait des parfums à ses heures perdues. Quand le laborantin se mêlait aux ouvriers de la manufacture, il déclenchait les rires et les sarcasmes. Il faisait mine de ne pas les entendre. Howard éprouvait pour Norton à la fois de la pitié et de l’admiration. Il aurait voulu lui faire part de sa solidarité, mais Norton n’espérait rigoureusement rien, de personne, il était à part, une curiosité qui distrayait son entourage. Parfois, son patron cherchait à le prendre en défaut, par amusement, en glissant dans une des fioles destinées à l’approvisionnement des apothicaireries une substance qui n’avait rien à voir avec la composition du médicament. Son piège favori consistait à modifier la thériaque, un remède efficace contre l’empoisonnement, qui nécessitait plus de quatre-vingts composants pour son élaboration. Avant expédition, Norton était chargé de vérifier tout ce qui sortait de l’atelier en promenant son nez au-dessus de la multitude des fioles qui lui étaient présentées. Quand il tombait sur l’échantillon que son patron avait dénaturé, il le remarquait immédiatement. Il savait que c’était sa compétence que l’on testait, mais il ne protestait pas. Il grognait un peu et renvoyait l’exemplaire défectueux en barrant son étiquette d’une croix.

Norton est mort à 49 ans, il en paraissait au moins dix de plus. Parfois il s’échappait, secrètement. Quand il fabriquait le laudanum, il en prélevait une petite quantité pour son usage personnel. Un jour, parce qu’il avait mal compté les gouttes ou parce qu’il avait envie de s’éloigner du monde un peu plus longtemps que d’ordinaire, il a pris une dose que son corps n’a pas tolérée. Howard l’a retrouvé mort, entre deux caisses en bois, la chemise ouverte avec, posé sur sa poitrine, le dessin d’une petite maison à toit de chaume devant laquelle passaient un berger et son troupeau de moutons. Howard n’avait jamais entendu le son de sa voix. Quand il l’a découvert, Norton avait perdu son air fuyant. C’était la première fois qu’ils échangeaient un regard. Il avait attendu la mort pour dialoguer avec les autres.

La confection du laudanum était simple, Mariabella et Luke étaient debout, côte à côte, devant la longue table du laboratoire. Ils mélangeaient les ingrédients en un duo parfaitement huilé. L’opium était associé à un alcool safranisé à 30°, Mariabella poussait son goût pour la perfection et le raffinement en ajoutant un peu de miel et d’essence de girofle. Pour Luke, cet instant était toujours traversé par le souvenir douloureux d’Oliver Norton, tout blanc, allongé par terre. Mariabella le sentait, surveillant discrètement ses gestes pendant que l’histoire ancienne refaisait surface. Il revoyait ce dessin et se demandait encore si Norton en était l’auteur, si c’était une vraie maison ou celle dont le laborantin rêvait. Norton était une énigme, comme son père en était resté une, cet homme si proche et si lointain, qui semblait ne pas avoir eu de jeunesse, qui avait toujours eu le même visage si ce n’était la barbe qui avait blanchi avec l’âge. Ce père avait-il eu, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, une pensée bienveillante à son égard ? Quand son esprit s’embrumait, il suffisait à Luke de voir Mariabella, d’appliquer le bout de son nez contre sa peau pour en respirer le parfum. Il lui faisait l’effet d’un baume apaisant les douleurs du passé.

La paillasse sur laquelle ils travaillaient était éclairée par des fenêtres dont les carreaux les plus hauts donnaient sur le ciel de Londres. Une ombre passa sur leurs mains, celle d’une montgolfière jaune, mollement poussée par un vent du nord. Depuis quelques années, ces aérostats traversaient le ciel de la capitale, suscitant à chaque fois la curiosité. C’était inédit et captivant. Parfois, un homme se jetait de l’un d’eux, embrassant le vide, les bras écartés, avant d’ouvrir un parachute et d’atterrir dans un parc de l’ouest. La montgolfière qui passait au-dessus des toits de Fleet Street n’annonçait pas d’exploit de ce genre, elle s’élevait en direction d’un petit groupe de cumulus, Luke l’enviait en secret et Mariabella le devinait.

— C’est bien aujourd’hui que tu as rendez-vous avec Alexander Tilloch ?

— Oui.

Le patron du Philosophical Magazine avait étalé sur son bureau les nuages dessinés par Howard, il les étudiait, l’air dubitatif, accordant par moments un regard au jeune quaker, debout face à lui. À peine bougeait-il que sa chaise craquait. Alexander Tilloch aimait dire qu’il dépassait le « quintal français » que la Révolution venait d’inclure dans le système métrique, mais il jouait de son apparente lourdeur pour séduire ceux qu’il côtoyait, ses yeux brillaient d’une intelligence redoutable. Il se frottait les mains comme s’il se les lavait, longuement, elles étaient épaisses et leur frottement faisait un bruit râpeux, puis il pointa du doigt un des dessins.

— Cirrus !

Howard était intrigué par Tilloch, se demandant s’il ne faisait pas exprès de se tromper.

— Non, c’est un cumulus.

Le patron du Philosophical Magazine partit dans son habituel rire, très fort.

— Je vais y arriver, je vous le promets monsieur Howard. Vous savez que les nuages m’obsèdent depuis votre conférence, je vis la tête levée, y compris en marchant, j’ai même renversé une pauvre femme ce matin, toute chétive, je ne l’avais pas vue. Je ne l’ai pas blessée, heureusement, j’aurais pu… c’est un cumulus en effet.

Quand Tilloch parlait, il laissait parfois traîner entre ses phrases un long blanc pendant lequel il examinait son interlocuteur, pour le sonder, le décontenancer et mieux le flatter. Il reprenait la parole sur une autre tessiture, plus grave, jouant de sa voix pour exercer son pouvoir.

— J’ai vraiment aimé votre conférence. Pour quelqu’un qui n’est pas coutumier de ce genre d’exercice, c’était clair, implacable. Pourtant c’est risqué de donner des noms latins aux nuages.

— Les nuages n’appartiennent à personne.

Tilloch sourit. L’opposition ferme qu’exprima subitement Howard l’amusait. Un jour, il la casserait, mais pour le moment, elle le distrayait.

— À Dieu tout de même ?

— Bien sûr.

Le patron du Philosophical Magazine prenait plaisir à tourner autour de son interlocuteur, à mettre le doigt sur ses contradictions. On disait de lui qu’il avait quitté l’Écosse dans des conditions scabreuses, on disait toutes sortes de choses à son sujet. On disait aussi qu’il était dangereux. Howard le sentait, mais Tilloch savait assujettir les êtres en camouflant son venin dans des promesses séduisantes.

— Vous êtes étonnant monsieur Howard… Ce n’est pas un reproche, bien au contraire, dans ma bouche, c’est tout sauf un reproche.

— Qu’espères-tu de moi, Alexander Tilloch ?

Il n’aimait pas le tutoiement d’Howard. Il savait que c’était l’usage chez les quakers, qu’ils ne précédaient les noms d’aucun titre, n’ôtaient leur chapeau devant personne, mais les oreilles des puissants ne supportaient pas cette familiarité, cette liberté qu’ils avaient d’ignorer la barrière séparant l’élite du peuple. Tilloch hésita entre imiter Howard pour se mettre à son niveau, établir une connivence, ou remettre le tutoiement à plus tard, le jour où il le jetterait, sa compagnie devenue inutile.

— Cela dépend de vous. Je suppose que je ne suis pas le seul à m’intéresser à votre classification. Monsieur Forster est votre ami en plus. Mais si je peux me permettre, le Gentleman’s Magazine est certes un bon journal, très populaire, mais il parle de tout et de rien, alors que mon journal ne parle que de science, et encore de science. Monsieur Howard, je vous propose une chose que le Philosophical n’a encore jamais faite. Je voudrais que chaque mois, nous publiions le croquis d’un de vos nuages, accompagné de son nom bien sûr et de tout ce que vous pouvez dire à son sujet, comment il apparaît, disparaît, quelle est sa fonction, son histoire, sur une page entière. Je veux que nos lecteurs s’amusent à lire le ciel, à l’apprendre comme ils pourraient apprendre le nom des animaux qui peuplent nos forêts. Je ne nie pas que ce feuilleton serait aussi une manière de fidéliser mes lecteurs, mais les affaires et la science peuvent faire bon ménage, non ? Combien souhaitez-vous être payé pour chaque article ?

Howard n’avait pas le sens de la repartie. Quand on le désarçonnait, il demeurait silencieux, cherchant comment regagner le terrain perdu. Face à Tilloch, il était désarmé plus que jamais, inadapté à cette bataille l’opposant à un individu fait de couches complexes, où le vrai et le faux s’entremêlent. Cette vulnérabilité surprit le patron du Philosophical Magazine, il savait dominer son entourage, le dompter, le soumettre, il savait aussi les limites à ne pas dépasser pour ne pas le dérouter exagérément, au risque de le perdre.

— Excusez-moi, dit Tilloch, je n’aurais pas dû, le marchandage ne fait pas partie de vos pratiques, mais ce n’est pas le plus important, vous avez le temps de réfléchir à cette question.

Tilloch parcourut de nouveau les croquis, puis il en désigna un autre, sûr de lui.

— Le stratus ! Celui qui nous est le plus familier, pour reprendre une formule de votre public. Nous allons commencer par lui.

Howard ne cherchait pas la célébrité, c’était contraire à tout ce qu’il était, à son éducation, à ses croyances, à sa volonté de ne pas supplanter sa femme, de ne pas rompre l’équilibre sur lequel reposait leur amour, mais ses idées avançaient avec une puissance qui lui échappait, indifférente à sa façon d’estimer ce qui était bien et ce qui était mal. Elles étaient mues par une énergie qui leur était propre et dont ni lui ni personne ne pouvait arrêter la marche. Howard n’était plus le propriétaire de son destin. Il le suivait comme un chien suit son maître. Ses jambes le ramenaient vers Fleet Street, les paroles de Tilloch résonnaient encore dans son crâne, brouillant sa réflexion. Au lieu de tourner à droite pour rentrer chez lui, il tourna à gauche vers la Tamise. Le ciel était chargé de stratus, il vaporisait dans l’air un crachin froid. Howard promenait sa langue sur ses lèvres et s’en abreuvait. Le fleuve charriait des troncs d’arbres qui apparaissaient puis disparaissaient, semblables aux victimes d’une guerre qui néglige ses morts. Il n’y avait plus qu’eux, le bruit de l’eau et la bruine qui fondait sur la ville. Howard s’agenouilla sur la rive, les mains posées contre sa poitrine, il se mit à prier, le front levé vers le ciel.

— Seigneur tout-puissant, je ne suis qu’un roseau, une poussière, je ne veux rien de cette gloire qui dévore les hommes, je veux savoir, comprendre ce que tu as créé, je ne fais que chercher la vérité des êtres qui m’entourent, je veux élever les consciences et non cultiver l’orgueil, l’orgueil est une maladie, mon cœur est simple, honnête, tu lis dans les cœurs, si le mien devenait impur, punis-le, châtie-le, je ne veux rien te cacher, si ce savoir me détourne de ton chemin, s’il devient indigne de toi, punis-moi, punis-moi.

Le crachin s’était transformé en gouttes épaisses qui frappaient son visage, cette eau lui rappelait celle qu’il versait sur le front de ses enfants quand la fièvre les clouait au lit, il murmura :

— Elisabeth, ma petite Elisabeth ! C’est ton status qui nettoie mon âme.

4

Le 1er jour était celui de la Réunion. Luke et Mariabella s’y rendaient accompagnés de leurs trois enfants. Ce 12 décembre 1802, le froid s’infiltrait partout. Enveloppée dans un épais brouillard, Londres n’était plus le monstre grouillant, elle semblait assoupie, comme si elle avait abandonné pour quelques heures les hommes à leurs croyances. Le dimanche était le seul moment de la semaine où les bruits du travail ne dominaient plus la ville. Le silence renaissait. Quand les enfants prenaient un peu d’avance, ils disparaissaient de la vue de leur père et de leur mère, jouant à se faire peur, avalés par la brume. Leurs parents les retrouvaient, plantés au milieu de la rue, inquiets de ne pas les voir réapparaître. Howard se disait qu’il finirait peut-être ainsi, englouti par un nuage trop vorace, qui ne le rendrait jamais à ses êtres les plus chers. Mariabella occupait la conversation, lui faisant part de ses premières hypothèses sur les causes des fractures de membres inférieurs survenues durant le mois de novembre, en nette augmentation par rapport aux mois précédents.

La Réunion se déroulait à St John Street, dans une grande bâtisse isolée en briques rouges que les parents et grands-parents d’Howard fréquentaient de leur temps. Mariabella et Luke rejoignaient depuis de longues années le même groupe d’hommes et de femmes, leurs Amis. Le rendez-vous était incontournable, ils ne s’étaient jamais interrogés sur sa légitimité, n’ayant pas de raison de le faire. C’était un rituel parmi d’autres, inscrit dans leur chair, dans une partie d’eux-mêmes dont ils avaient cédé la gouvernance. Luke y côtoyait des membres avec lesquels il avait grandi et, pour Mariabella, il s’agissait d’un lieu de réflexion et de tolérance où rien ne les différenciait les uns des autres. Les hommes et les femmes étaient tous vêtus de noir, de gris ou de brun. Leurs habits étaient simples, sensiblement les mêmes, le seul détail qui permettait de faire une distinction entre eux était la matière de leurs vêtements, les riches portaient de la soie et les pauvres une étoffe de laine. Ils rencontraient Dieu en même temps, mais chacun entretenait avec Lui sa propre relation, son chemin intime le guidant vers la Lumière. Pour Luke, la réunion hebdomadaire n’était pas seulement religieuse. Elle le ramenait vers son père. Quand il avait 15 ans, il apprit dans cette Maison que Robert Howard et les Amis soutenaient le mouvement anglais qui militait pour l’abolition de l’esclavage. Ce jour-là était gravé dans sa mémoire, il était un phare dans un océan d’obscurité. La rigueur et la sévérité de cet homme, dont il souffrait depuis l’enfance, avaient changé de sens. Luke se mit à considérer son père avec une certaine culpabilité, se disant qu’il n’avait pas été capable de s’élever à sa hauteur d’âme, et que sa petitesse était la seule responsable de leur incompréhension.

Luke et Mariabella étaient en compagnie d’une trentaine d’Amis, assis en cercle, silencieux, dans une grande pièce sans meuble, avec des murs blancs, très hauts, le plafond quadrillé de grosses poutres apparentes et un parquet gris, à larges lames. La prière finie, les têtes se redressaient. Le groupe pouvait alors se disperser ou soulever des sujets concernant la vie et l’organisation de la communauté. L’un d’eux se levait, formulait une question et le silence retombait sur les Amis. Au bout de quelques minutes, un autre se dressait et lançait :

— Mes Amis, une décision doit être prise, votons !

Celle du jour concernait l’entrée des étudiants à l’université. Ils étaient tenus, sous peine d’amende ou de brimades plus ou moins violentes, de jurer fidélité au roi. Or les quakers ne juraient ou ne prêtaient serment en aucune circonstance. Il était admis qu’un disciple de Jésus n’avait pas d’autre choix que de dire la vérité, jurer était une manière implicite de reconnaître que le mensonge pouvait sortir de sa bouche ou dicter ses actes. Les Amis se levèrent tous de leurs chaises, signifiant ainsi que les étudiants ne devaient trahir aucune de leurs règles. Une voix s’éleva :

— L’unanimité est-elle parmi nous ?

Une autre répondit :

— Oui.

— Qu’il en soit ainsi.

Et l’assemblée reprit :

— Qu’il en soit ainsi.

Les Amis se rassirent. Il était 17 heures, on entendait les cloches toutes proches de St Mary-le-Bow. C’était le moment où les enfants réunis dans une pièce voisine avaient droit à un biscuit après avoir écouté la lecture de la Bible. La Réunion touchait à sa fin quand un Ami souhaita évoquer un autre sujet.

— Je voudrais parler des nuages.

Surpris, Howard ne put s’empêcher de lever les yeux vers lui. C’était George Gatlin, un menuisier âgé, chez lequel son père l’envoyait quand il était enfant pour récupérer la sciure servant à la conservation des pommes de terre. Son atelier se trouvait à l’angle de Pudding Lane et de Monument Street. Il s’y rendait une fois par an et Gatlin le recevait toujours comme si c’était sa première visite. Il demandait à Luke ce qu’il savait faire de ses mains, répétant que les mains d’un homme sont sa première richesse, puis en le conduisant vers le tas de sciure, il alignait à voix haute et pour lui-même des chiffres qu’il avait en mémoire et qui devaient concerner ses travaux. Gatlin remerciait Dieu, souvent, puis il s’exclamait : « Au travail, au travail ! » Howard aimait son atelier parce que le lieu sentait bon et parce que le menuisier avait un caractère et un raisonnement qu’il trouvait atypiques. Quand l’Ami Gatlin aborda le sujet des nuages, Howard ne reconnut pas sa voix. Elle était précise, glaciale, rien à voir avec celle du menuisier qui mangeait ses phrases. Après un long silence, Gatlin précisa ce qui tourmentait son esprit :

— Je souhaite soumettre à notre assemblée la réflexion suivante : l’observation scientifique des nuages est-elle compatible avec notre conception divine du ciel ?

Il se rassit. Aucun regard ne cibla Howard, mais c’était bien sa récente conférence à l’Askesian Society et les commentaires qu’elle suscitait dans les rues de Londres qui étaient visés. C’était la première fois qu’un débat impliquait personnellement un des Amis. Mariabella ne pouvait rien exprimer, elle s’en tenait à une stricte neutralité, elle fixait le sol mais elle sentait le trouble qui ébranlait Luke. Tout vacillait en lui. Sa communauté avait brutalement changé de visage, elle n’était plus la famille accueillante qu’il avait toujours connue. Elle lui reprochait son comportement, mettant en doute sa fidélité à la morale et à Dieu. Dehors, pour les gens du monde, il était déjà suspecté de trahir son pays, on se demandait désormais s’il n’était pas coupable de le faire avec les membres de son propre camp. Il se sentait nu, sans défense. Il avait envie de dire : « Je suis innocent des mauvaises pensées que l’on me prête, mon seul désir est de pousser les limites de la connaissance », mais il savait qu’en les déplaçant, il avait changé de cercle. Il devait accepter les bruits de la ville qui le qualifiaient soit d’inventeur, soit de paria. Ceux qui hier encore lui étaient proches étaient capables de le bannir. Il ne servait à rien de se justifier, de clamer qu’il demeurait le même homme, le quaker qui scrutait la course des nuages et faisait don de ses découvertes, sans trahir ni la discipline ni l’humilité. Il se trompait. Il n’y avait plus guère que les troncs morts flottant sur la Tamise qui ignoraient son nom. Les Amis se figèrent de nouveau jusqu’à ce que l’un d’eux se manifeste pour connaître leur position :

— Mes Amis, une décision doit être prise, votons !

Sans une seconde d’hésitation, Gatlin et une minorité d’Amis se levèrent, ceux qui estimaient qu’Howard allait trop haut, qu’il était interdit de tutoyer Dieu en côtoyant de si près son Royaume.

— L’unanimité est-elle parmi nous ?

Une voix répondit :

— Non.

— Alors remettons la décision à un autre jour. Qu’il en soit ainsi.

Le groupe entier reprit « Qu’il en soit ainsi », la séance était close. Howard fut le dernier à quitter sa chaise. La majorité le soutenait, mais le doute venait d’être instillé parmi les siens, il avait l’âpreté d’une gifle. Il se sentait renié et, au sommet de ce reniement, il voyait la figure de son père qui le pointait du doigt en sifflant d’une voix cinglante : « Je t’avais pourtant bien prévenu. »

5

Dix jours après sa rencontre avec le patron du Philosophical Magazine, Howard avait rédigé un premier article sur le stratus, illustré de quatre croquis. Il était dans le bureau de Tilloch, debout, pendant que le patron du journal avalait les lignes qu’il avait écrites. Tilloch parut se souvenir subitement de sa présence.

— Ne restez pas debout, asseyez-vous !

Il ne laissait rien paraître, aucune réaction permettant de déceler s’il était satisfait ou déçu par ce qu’il lisait. De temps en temps, il se raclait la gorge. Le père de Luke avait la même manie quand il était plongé dans ses comptes, il émettait régulièrement un bruit guttural et se malaxait, entre le pouce et l’index, la pomme d’Adam qu’il avait proéminente. À la fin de sa lecture, Tilloch retira ses lunettes et se cala au fond de son fauteuil pour mieux évaluer le quaker, se disant qu’il ne l’avait pas suffisamment détaillé la première fois et en avait sous-estimé la valeur. Howard attendait, ne sachant que faire ; s’il devait parler, se taire, ignorant tout des règles de cette corporation. Il supposait qu’elle avait ses lois, mais ne savait rien du jeu qui s’instaure entre celui qui écrit et celui qui publie. Pour Tilloch, l’homme qui lui faisait face était hors norme, un don du ciel, une mine de métal précieux à exploiter méthodiquement jusqu’à son épuisement total.

— En principe, dit le patron du Philosophical Magazine, j’exige des modifications, une première version est rarement parfaite, mais là, je dois admettre que je n’ai rien à redire. C’est précis, instructif mais pas pédant, tout le monde peut comprendre. Les gens instruits et ceux qui le sont moins. J’ai prévu un tirage exceptionnel, un gros tirage. Je ne fais pas toujours confiance aux nuages, mais à vous, oui.

Les jours suivants, une armée de vendeurs parcouraient les rues de Londres, des piles de Philosophical Magazine sous les bras en criant :

— Connaissez-vous le stratus ? Apprenez le ciel, apprenez les nuages, lisez la fabuleuse histoire du stratus. C’est dans le Philosophical Magazine et nulle part ailleurs…

Souvent, les vendeurs n’avaient pas terminé leur publicité qu’ils étaient interrompus par un client. Et l’on voyait dans les rues de la capitale des Londoniens immobiles, le journal entre les mains, leur attention passant de l’article au ciel. Quand Luke les dépassait, il détournait la tête, gêné, avec l’impression d’occuper une place qui n’était pas la sienne, de commettre un péché en faisant intrusion dans le quotidien de ses concitoyens. Il avait exposé sa théorie à l’Askesian Society, il avait accepté qu’elle soit publiée, mais la notoriété qu’elle déclenchait lui échappait. On prononçait son nom, on faisait fi de son humilité, de ses convictions, de son identité. Il se sentait coupé en deux.

Le matin, au réveil, il avait pourtant l’âme légère. Chaque jour qui se levait était une promesse de progrès. Son idée cheminait. La publication de cet article l’avait libéré de son rôle ancien. Son métier d’apothicaire devenait secondaire, il n’était plus qu’un mince enduit couvrant sa vraie nature. Il finirait par disparaître. Mais dès qu’il enfilait ses vêtements sombres, son chapeau, son apparence de quaker, il sentait Dieu et son père qui posaient leurs mains sur ses épaules. Il n’habitait plus complètement son corps, il avait deux peaux qui se superposaient, celle de Luke et celle de Robert Howard. Elles parlaient deux langues, lui indiquant deux routes opposées. C’était désemparant.

Mariabella ne subissait pas la même déchirure, elle était fière de son mari, curieuse des effets de sa renommée. Les réflexions dont Luke était l’objet ne la dérangeaient pas. Ils existaient pour eux-mêmes, comme au début de leur amour. Dans les rues, elle ralentissait le pas pour capter les remarques des lecteurs. Deux hommes et deux femmes, jeunes, l’allure élégante et libre, venaient d’acheter le journal sur Fleet Street. L’un d’eux faisait la lecture. Ils s’étaient arrêtés devant un magasin de jouets qui vendait des battes de cricket et une multitude de jeux d’échecs avec toutes sortes de figures, des simples aux plus biscornues. Mariabella jouait la passante intéressée par la vitrine, tout en écoutant le groupe qui conversait.

— Est-ce que monsieur Howard précise combien pèse un nuage ? demanda un des hommes.

— Pourquoi ? interrogea celui qui lisait.

— Je ne sais pas. Toute chose pèse son poids, non ?

— Les nuages sont-ils aussi légers que vous ? renchérit celui qui tenait le journal à l’adresse des deux femmes. L’une d’elles soupira d’ennui en lâchant :

— Léger ? Léger de quelle manière ?

— Je pense aux pétales d’une rose qui vient d’éclore.

La femme rit et s’écria :

— Ciel !

— Dieu soit loué, poursuivit le séducteur, monsieur Howard nous dispense de reconnaître les formes que nous voyons dans les nuages.

— Les stratus se déplacent-ils en bandes ? Cohabitent-ils avec d’autres espèces comme les animaux dans la nature ? ajouta son compagnon.

— Est-ce qu’ils s’accouplent, est-ce qu’il y a le mâle et la femelle ? relança l’autre.

— La femelle qui pleure et le mâle qui gronde, supposa l’autre femme jusque-là silencieuse.

— Emily ! Vous vous emportez à la vitesse de l’éclair ! Vous faites des raccourcis et des caricatures de tout. »

Extraits

« Cher Monsieur Howard, je dis « cher» parce que telle est la formule, mais je devrais dire « Pitoyable Monsieur Howard ». Qui es-tu? Un menteur? Un escroc ? Un ambitieux camouflé sous les fripes d’une secte rebelle. À quoi sers-tu? À rien. Si, tu sèmes le doute et tu récoltes la tempête. Tu es un mauvais sujet de Sa Majesté. Notre pays a-t-il besoin d’ennemis qui cherchent à lui nuire de l’intérieur? Quel est ton objectif? Pour qui travailles-tu? Est-ce la bêtise ou l’ingratitude qui te pousse à affubler les nuages de noms latins ? Ou les deux à la fois ? Mon opinion est que ce sont bien les deux. Tu es tout à la fois un imposteur, un inutile, un découvreur de rien, un rien. Arrête d’écrire pour ne rien dire. Si l’usage de notre langue ne te plaît pas, pars et

emporte ta foi avec toi! » p. 79

« Le nom de Thomas Forster avait prospéré d’un seul coup, se nourrissant de son opposition à la théorie d’Howard. Sa nomenclature anglaise des nuages recueillait un écho de plus en plus favorable. » p. 89

« Goethe entretenait depuis longtemps un rapport étroit avec les nuages. Il les conviait dans ses poèmes, les préférant parfois aux animaux mythiques qui faisaient office d’intermédiaires entre les hommes et Dieu. Mais il ne les magnifiait pas seulement pour leur dimension métaphorique, il avait aussi le souci de leur compréhension et de ce qui provoque leur perpétuelle et incessante métamorphose.

La découverte des travaux de Luke Howard le captiva. C’était la formulation brillante de ce qu’il rêvait de théoriser. Goethe écrivit à ses connaissances anglaises, il voulait savoir qui était cet homme, doué d’un tel don pour décrire le ciel et d’une telle audace pour leur donner des noms latins. Il n’avait qu’une envie, le rencontrer. » p. 98

« Howard cessa de dessiner, trop émerveillé. Il n’imaginait pas en cet instant d’homme plus

heureux que lui. Il reprit son crayon, se reprochant de se laisser distraire par la magie de ces paysages. Il lançait régulièrement un coup d’œil vers Gascogne, cherchant dans son attitude un ravissement comparable au sien, mais il avait l’air distant de celui qui sait déjà. L’Esprit pénétra dans un cumulus, tout devint

blanc, tout avait disparu, il n’existait plus que le silence. Howard ferma les yeux pour analyser les odeurs que le ventre du nuage renfermait, ça sentait la cendre. Gascogne lui tapota le bras, lui

désignant une direction où un rayon de soleil avait transpercé la masse des nuages, il concentrait sa lumière en une clairière où un dieu aurait pu s’étaler. Howard passait d’un dessin à un autre, le temps était trop court pour tout figer, il se moquait de lui-même, d’être dépassé par la générosité du ciel, par la profusion de chefs-d’œuvre qu’il lui jetait en pleine figure. L’Esprit passa au-dessus des cumulus. Leur sommet avait la forme de choux-fleurs modifiant sans cesse leurs rondeurs. Howard constatait de près cette métamorphose qu’il n’avait pu étudier que de loin, il ne l’avait pas imaginée si bouillonnante. p. 242

À propos de l’auteur

Frédéric Chignac © Photo Blandine Hutin

Réalisateur de reportages pour Envoyé Spécial, Faut pas rêver et Thalassa depuis les années 90, (1er Prix Franco-Allemand du journalisme), de documentaires et fictions pour la télévision et le cinéma (Prix du jury jeunes du festival de Sarlat), Frédéric Chignac est aussi scénariste (Prix du jury et finaliste du Grand Prix du Meilleur Scénario). L’histoire de Luke Howard l’a poussé à se lancer dans son premier roman. (Source : Éditions Hervé Chopin)

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