Colza

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Dans une petite ville de province entourée de champs de colza, un jeune homme tire un chariot dans une usine de chaussures le jour et noircit des cahiers la nuit. Il croise Jean le Roi, boit des bières au Narval, traîne avec des loosers magnifiques. Puis il rencontre Olivia. Il se dit alors que sa vie va changer.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La naissance d’un écrivain

Guillaume Ledoux, chanteur du groupe Blankass, signe avec Colza un premier roman inattendu et attachant. Une histoire de province, autour de champs de colza, d’amour, avec la belle Olivia, et d’écriture, avec une dizaine de nouvelles qui vont petit à petit prendre forme.

Le narrateur de ce premier roman est un jeune homme qui va se lancer dans l’écriture. Après une enfance passée à traîner avec une bande de copains tout aussi peu motivés que lui, il décide de ne plus s’ennuyer en classe : « Peu après mes dix-sept ans et une année de seconde chaotique, je réussis à convaincre mes parents de me laisser arrêter mes « études » en leur parlant de prendre quelques mois sabbatiques pour réfléchir à une véritable orientation professionnelle. Leur accord en poche, je m’orientai donc vers le sud pour des vacances festives entre potes et à mon retour, je poussai la porte de l’agence d’intérim, qui recrutait toute l’année pour les chaussures Anselme. Voilà. C’était mon curriculum vitae. Merci à toutes et tous. »

Le ton est posé. Bienvenue à Bel-Air. Pas celui de Will Smith. Celui des ivrognes magnifiques, des trottoirs crasseux et des bars ouverts le dimanche. Le Roi Jean y règne, bedonnant et philosophe de comptoir. Autour de lui gravitent Raffia, Papillon, Père Court, Koto, La Fouine et quelques autres. Une cour des miracles que le narrateur observe avec un peu de distance, car il a désormais un projet. Il écrit. « La journée, je tirais un chariot à l’usine de godasses en pensant à ce que j’allais raconter le soir sur mon cahier. »

Il imagine des pingouins envahisseurs, des capitaines de vaisseaux spatiaux, des romances en alexandrins maladroits. Il se cherche. Il explore tous les genres, toutes les formes, sans jamais finir quoi que ce soit. Le bordel créatif dans toute sa splendeur.

Puis Olivia arrive. Lors d’une fête foraine de la Toussaint, une odeur de pralines dans l’air d’automne. « Elle n’avait rien, mais alors rien à foutre ici. » Famille bourgeoise, études loin, tout ce qui sépare. Mais leurs rires se mêlent quand Papillon renverse un plateau de bières sur trois vieilles dames — et c’est suffisant pour que tout commence.

Olivia devient sa muse, sa première lectrice, son coach d’écriture involontaire. Elle l’encourage, le challenge, lui fait croire que ses cahiers valent quelque chose. Et ils valent quelque chose. Grâce à elle, il ira jusqu’au bout d’une nouvelle pour la première fois. « Pour la première fois de ma vie, j’avais été jusqu’au bout d’un récit. »

Mais l’éloignement — elle part aux Beaux-Arts à Paris — fait son œuvre. D’abord, il écrit pour l’épater. Pour combler la distance par les mots. Puis les mots ne suffisent plus. Les chapitres du roman sont entrecoupés de ces textes que le narrateur rédige : science-fiction, anticipation écologique avec des pingouins nuisibles et dévastateurs de potagers, romance à l’eau de rose en alexandrins. Ces inclusions sont jouissives. Elles montrent un écrivain en devenir, maladroit et sincère, qui tâtonne et qui cherche — et qui nous donne furieusement envie de lire la suite de chacune de ses histoires.

Le style de Guillaume Ledoux est à l’image de son narrateur : direct, drôle, jamais dupe. L’humour affleure partout, même dans les moments de mélancolie. La scène de la gare, où le narrateur tente d’échapper à Jean pour accueillir Olivia, est un petit bijou de comédie de situation.

Si Guillaume Ledoux, né en 1970 à Châteauroux, est d’abord connu comme chanteur et parolier de Blankass, groupe formé avec son frère Johan en 1990, auteur notamment de l’emblématique La Couleur des blés – peut-être que Colza est un clin d’œil à ces blés – il ajoute une nouvelle corde à son arc avec ce premier roman. Cette histoire d’amour impossible, cette autofiction à peine déguisée, cette galerie de portraits inoubliables a demandé des années de gestation avant d’être écrite en quelques mois.

C’est avec le sourire et une légère tristesse qu’on referme le livre, espérant voir bientôt un nouvel opus qui confirmera les belles promesses de ce premier roman.

Colza

Guillaume Ledoux

Le Cherche Midi éditeur

Roman

256 p., 21 €

EAN 9782749183183

Paru le 7/05/2025

Egalement disponible en format poche chez Pocket

Où ?

Le roman est situé en Province, vraisemblablement dans le Berry. On y évoque aussi Paris.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Le premier roman du chanteur des Blankass

 » C’est vrai que c’était débile d’écrire sur une invasion de pingouins, mais ça l’était autant que de bosser comme un con à l’usine de chaussures André, que d’habiter encore chez ses parents, que de voir la vie en jaune. Je dis jaune parce que je vis dans une petite ville de quinze mille habitants, entourée de champs de colza. Il n’y a que ça. À perte de vue, du colza. Et moi, dans mes souvenirs les plus lointains, je ne vois que du jaune. C’est curieux parce que le colza ne fleurit qu’au printemps, mais mes yeux ont conservé la vision de mes yeux d’enfant, et de cette vision, c’est ce qui est resté, du jaune, tout au long de l’année. Tout est jaune. Il y a aussi l’odeur qui va avec, qui, je le dois dire, ne m’a jamais été désagréable. Elle était pour moi la promesse de l’été, et puis aussi, j’aimais bien penser que j’étais un des seuls à l’aimer. « 

Dans une petite ville de province, un jeune homme, empêtré dans son travail et ses relations tragicomiques, cache un secret : sa passion pour l’écriture. Il s’essaye en effet à raconter des histoires, dans lesquelles on croise pêle-mêle un lord anglais, une revenante, un braconnier et quelques pingouins. Son seul lecteur, Laurent, est plombier et peu à même de comprendre les considérations littéraires de son ami. Bientôt, une rencontre bouleverse la vie de l’écrivain en herbe. Olivia, fille de bonne famille, secrète et exigeante, le prend sous son aile, guide sa plume, avant de s’envoler pour de bon. Notre héros va alors sombrer, presque toucher le fond ; son écriture va suivre le chemin inverse et s’affûter au fur et à mesure de la chute de son auteur.

Les critiques

Babelio

Blog Froggy’s delight 

Blog À l’ombre du noyer

Blog Le domaine de Squirelito

Les premières pages du livre

« Chapitre 1

À l’époque du Roi Jean, dans le quartier de Bel-Air, la mécanique était plutôt bien huilée et la vie se déroulait tranquillement et immuablement.

Jean était craint, et ses ivresses redoutées et quotidiennes.

Depuis qu’un autre personnage princier, Sofiane, dormait en prison pour quelques malheureuses affaires, il se sentait avoir le champ libre dans les rues de la ville et promenait son arrogance et son gros ventre sur les trottoirs crasseux des bas quartiers comme sur les nouveaux pavés de la place des Marchés.

Il y croisait tous les jours une sorte de cour, composée d’individus de basse extraction qui répondaient aux noms de Raffia, Papillon, Père Court, Karam – appelé aussi Karamel –, La Boulange, La Gitane, Milou, Koto, La Fouine, et j’en passe.

Je les connaissais et les saluais tous, et même si j’en évitais certains (dont Jean), je les aimais bien sans pour autant me mélanger à eux.

Koto était le plus dangereux. Un vrai taré. Le genre de mec au regard de fou qui pouvait vous rentrer dedans sans prévenir, pour une clope ou parce qu’il était tombé en panne d’essence, ce qui constituait à ses yeux une raison suffisante pour vous casser la gueule.

Papillon, Karam et Raffia étaient très chouettes, mais mon préféré, c’était le Père Court.

Jean-Pierre Court.

Il était saoul assez tôt dans la journée mais il était vraiment marrant. Aux galas de boxe organisés de temps en temps dans la salle omnisports, il interrompait les combats en montant sur le ring torse-poil, les poings dans des foulards, devant un public hilare. Mais son plus haut fait d’armes, c’était d’avoir parié avec Raffia qu’il ferait du stop complètement nu avenue de la Gare en plein après-midi. Le premier véhicule à passer devant lui avait été la camionnette des gendarmes, qui n’en demandaient pas tant et qui l’avaient aimablement invité à monter à bord.

Aux beaux jours, ce joli monde allait prendre les eaux et des boissons rafraîchissantes aux bals des samedis soir dans le jardin public, et tout cela se terminait immanquablement par de merveilleuses bagarres alcoolisées, et de magnifiques interventions policières dont les coups et les insultes resteraient pour chacun des récipiendaires comme une médaille accrochée à sa légende personnelle, et exhibée dès le lendemain au bar.

Des bars, il y en avait pas mal chez nous, mais les deux établissements que les gens de notre catégorie sociale fréquentaient, c’étaient La Coquille, un café avec une pizzeria en arrière-salle, ouvert très tard, même le dimanche, et Le Narval.

On alternait pour varier les plaisirs.

Gérard, le patron du Narval, était un grand rouquin sympa du style pull sans manches et chemise à carreaux. Toujours souriant, il ne posait jamais de questions et nous servait de la bière depuis bien avant nos seize ans. On l’aimait bien et je l’appelais Gérard de Narval.

Il n’a jamais compris pourquoi.

J’avais deux ou trois bons amis qui, comme moi, s’amusaient à traîner avec la noblesse du néant sans en faire partie. Nous étions un peu plus jeunes que ces types-là et on avait l’impression d’apprendre quelque chose à leur contact. J’étais de loin le plus assidu des élèves.

Quand on était avec eux, on faisait semblant d’être des leurs et ça fonctionnait parce que avant tout on les comprenait lorsqu’ils parlaient. Pour les non-initiés, ce n’était pas évident.

Cette drôle de communauté avait développé un langage propre, une sorte de mélange de manouche et de patois du pays qui pouvait donner de charmantes expressions.

C’était très intéressant. Enfin, nous, ça nous intéressait.

Bien plus que les études que nous n’avions pas suivies.

Il faut maintenant que je parle de Jean, le Roi.

Jean était issu d’une famille nombreuse de Bel-Air et avait une haute idée de lui-même, alors qu’il possédait le cerveau d’un moineau. Il était totalement cinglé, violent, et buvait sec. Parfois en patins ou en espadrilles, il portait souvent un vieux bas de survêtement, un T-shirt sale, une épaisse tignasse de cheveux noirs, et une moustache qu’il pensait virile.

Il n’était pas allé beaucoup à l’école, mais ça ne l’empêchait pas, accoudé au comptoir, d’enseigner à quiconque des inepties sans queue ni tête, d’affirmer la véracité d’absurdités énormes, de nous parler de conneries invraisemblables, une bière tenue majestueusement dans sa main levée.

Quand il nous tombait dessus, notre premier réflexe était de chercher du regard quelqu’un susceptible de nous aider à fuir en prétextant un rendez-vous urgent. Mais parfois il n’y avait personne pour nous sauver et on en prenait pour une demi-heure de philosophie.

Et lorsqu’il voyait qu’on décrochait un peu, il nous rappelait à l’ordre :

« Écoute-moi, car c’est Jean qui te parle. »

C’est pour ça qu’on l’appelait « le Roi ». Pour se foutre de lui, de son ton de professeur, alors que sa débilité transpirait sous son jogging.

Tant de bêtise nous fascinait. Mais on avait quand même peur de lui.

Qu’il n’y ait pas de méprise, Jean n’est pas du tout le sujet central de ce récit.

Je ne sais absolument pas pourquoi je parle autant de lui.

Je pense simplement qu’il est le symbole de cette époque, le petit fil qu’on tire et qui va défaire toute la laine d’un tricot…

Le tableau est dressé.

Il y avait tous ces gens, il y avait les bars, il y avait mes vrais potes, un boulot de merde, le tout réuni dans une petite ville de province, c’était mon quotidien.

Mais je vivais aussi avec un petit truc dans ma tête qui faisait du bruit. Un gros truc, même. Qui m’empêchait de dormir. Une manie, une obsession, un secret qui prenait beaucoup de place.

Écrit 1

Saloperies de pingouins.

Ces cons de pingouins avaient encore tout bouffé.

Tout le jardin était retourné et toutes les jeunes carottes avaient été dévorées.

Daniel était dépité, mais ce n’était pas la première fois.

Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, toutes les colonies d’Alcidés avaient migré et descendu les terres par le nord de l’Europe.

Ils avaient changé leur alimentation et avalaient n’importe quoi.

On en trouvait partout, comme des gros rats, à l’arrière des supermarchés, qui faisaient les poubelles ; dans les campagnes, où ils ravageaient les récoltes et les potagers.

C’était devenu des nuisibles, et on n’y pouvait rien.

On ne pouvait même pas les manger, c’était dégueulasse.

Daniel avait essayé. Un pingouin rôti sur une broche, ça avait de la gueule, mais au goût, un mélange de vase et de graisse rance…

On les cognait en voiture la nuit, on nettoyait leurs fientes dans les rues…

On faisait des battues, mais ils proliféraient encore.

Ils s’étaient adaptés au climat.

Il y avait eu un temps où les pingouins vivaient sur les banquises, où quelques spécimens étaient dans des zoos et les gens leur lançaient des sardines.

Daniel en avait vu lui aussi quand il était petit.

Ses parents l’avaient emmené dans un parc animalier et il avait été émerveillé par ces gros oiseaux capables de nager et de voler.

Aujourd’hui, il n’y avait plus ni parcs animaliers, ni zoos, ni parents, et les papas pingouins avaient développé une autre façon de voler…

C’était comme ça.

Demain, il allait recommencer, replanter, semer, en exécrant le présent et en maudissant les générations passées de n’avoir rien fait à temps, tout en sachant qu’il aurait montré la même inertie s’il avait vécu parmi elles.

Chapitre 2

« C’est quoi ça ?

– De l’anticipation.

– De l’anticipation ?

– Ouais. »

Mon copain Laurent était au courant.

Je lui avais dit un jour, à l’apéro : « Tu sais, j’ai des cahiers dans un tiroir, j’écris des trucs… »

Il avait roulé de gros yeux, le nez derrière son verre, la bouche dans son Ricard, parce qu’ici on n’écrit pas des trucs.

« Tu veux dire, des trucs genre livres ?

– Genre. »

Re-roulage des yeux.

Depuis, il avait accepté l’idée et promis de n’en parler à personne, mais c’était la première fois qu’il lisait un début de manuscrit.

« Mais c’est quoi au juste, de l’anticipation ?

– C’est ce qui pourrait arriver.

– Dans ton roman ?

– Non, dans la réalité, mais vu de mon esprit.

– Mais y aura jamais de pingouins ici !

– Qui sait ?

– C’est débile. »

C’est vrai que c’était débile d’écrire sur une invasion de pingouins, mais ça l’était autant que de bosser comme un con à l’usine de chaussures Anselme, que d’habiter encore chez ses parents, que de voir la vie en jaune. Je dis jaune parce que je vis dans une petite ville de quinze mille habitants, entourée de champs de colza. Il n’y a que ça. À perte de vue, du colza.

Et moi, dans mes souvenirs les plus lointains, je ne vois que du jaune. C’est curieux parce que le colza ne fleurit qu’au printemps, mais mes yeux d’adulte ont conservé la vision de mes yeux d’enfant, et de cette vision, c’est ce qui est resté, du jaune, tout au long de l’année. Tout est jaune.

Il y a aussi l’odeur qui va avec, qui, je dois le dire, ne m’a jamais été désagréable. Elle était pour moi la promesse de l’été, et puis aussi, j’aimais bien penser que j’étais un des seuls à l’aimer.

L’envie d’écrire m’était venue très jeune, et, me gardant bien de l’ébruiter, j’avais commencé à noircir des pages pour voyager un peu.

D’abord de la poésie, largement inspirée des récitations que nous enseignaient les instituteurs, puis un semblant de journal qui s’était arrêté au bout de neuf jours, ne laissant guère d’informations sur ma personne aux générations futures.

Ayant conservé cette tare en grandissant, j’avais accumulé devenu adulte une bonne pile de papiers inutiles.

La journée, je tirais un chariot à l’usine de godasses en pensant à ce que j’allais raconter le soir sur mon cahier. Je n’étais pas là, perdu dans mes histoires, et parfois j’entendais le haut-parleur du contremaître me sortir de ma torpeur : « Numéro 900 (j’étais le numéro 900), plus vite la cadence ! »

J’avais envie de tout écrire. Tous les styles, toutes les époques, toutes les formes de narration m’intéressaient. Je me cherchais. Mais ce que je cherchais surtout, je crois, c’était voir du pays.

Parce que, peu à peu, une idée avait germé dans mon cerveau. L’idée folle qu’un jour j’arrive à publier quelque chose. Publier en vrai. Quelque chose qui me permettrait d’aller voir ailleurs…

D’autres couleurs.

Bien sûr, je ne faisais rien pour être édité, je n’envoyais rien, personne ne lisait mes textes, et pour cause, je n’étais même pas foutu de finir une nouvelle. Tout était mélangé, enchevêtré dans ma tête, un bout de poème par-ci, un morceau de roman par-là, tout allait très vite. C’était le bordel.

Je pouvais passer instantanément des pingouins à l’espace intersidéral.

Écrit 2

« Capitaine Sweet !

– Oui, Cynthia ?

– Nous serons bientôt en vue de Saturne 3. »

 

Cynthia était ma lieutenante.

D’origine terrestre, comme moi, elle était magnifique dans sa combinaison de cuir noir et jaune sur laquelle tombaient ses longs cheveux blonds. Ses deux revolvers à rayon plasma ne faisaient que souligner la forme parfaite de ses hanches, et sa classe naturellement intimidante était un véritable atout pour transmettre mes ordres à des soldats.

Je l’avais connue en 4091, au centre de commandement des forces spatiales, et l’avais recrutée sur mon premier poste de capitaine de vaisseau. Deux ans plus tard, j’étais nommé à la tête du croiseur XX1701, le plus puissant et le plus lourdement armé de la flotte, et je l’emmenais avec moi.

Depuis deux mois, nous étions en mission de protection d’un convoi de sept supercargos stellaires transportant du tersilicium vers Saturne 3.

Tout se déroulait parfaitement bien et la lenteur de ces grands navires rendait le voyage finalement très agréable.

Je pensais déjà à mon retour sur Terre et j’allais proposer à Cynthia un verre de champagne vénusien quand une gigantesque secousse ébranla le vaisseau.

Une deuxième fit trembler les parois encore plus fort, une troisième me jeta au sol, au pied de mon siège de commandant.

Nous étions assaillis par les Kortyliens.

Eux seuls, parmi tous les peuples hors de l’alliance, étaient assez téméraires pour attaquer XX1701.

Je ne savais pas quelle nouvelle arme ils avaient utilisée, mais en trois tirs, ils avaient réussi à neutraliser notre bouclier thermo-organique.

De la vigie, Walter, navigateur en chef, m’informa qu’un des cargos était détruit, et que les Kortyliens avaient pris le contrôle des six autres.

Nous étions perdus.

L’alarme générale retentissait dans un bruit assourdissant, et de la fumée envahissait le vaisseau.

Nos hommes, pris par surprise, n’avaient pas eu le temps d’empêcher l’ennemi de pénétrer dans le croiseur.

La bataille faisait rage, et je sentais que la fin était proche.

Dans une pensée désespérée, j’eus l’idée de courir au système central. Si j’arrivais à permuter le cycle du générateur de particules, je pouvais inverser le temps, revenir en arrière et être prêt à parer cet assaut.

Je dévalais les couloirs, je traversais les flammes, et Cynthia criait derrière moi : « Capitaine ! Capitaine, il faut fuir ! Il faut prendre la capsule de secours et fuir ! »

J’étais comme possédé, je ne l’entendais même plus.

Lorsque je réussis à atteindre le générateur, je vis que tout était trop endommagé. Je ne parvenais pas à ouvrir le tableau de commandes et je frappais dessus à poings nus, à genoux devant la machine.

Je ne pourrais pas remonter le temps.

Je continuais à cogner le métal, les mains en sang ; Cynthia tentait de retenir mes coups. « Arrêtez, capitaine ! »

Et moi je hurlais.

« Nonnn ! Je veux retrouver mon enfance ! Je veux retrouver mon enfance ! »

J’étais devenu fou.

Le vaisseau s’effondrait, j’étais par terre et pleurais dans les bras de ma lieutenante.

Tout était fini.

Chapitre 3

Dans un éclair de lucidité, je décidai de laisser de côté la science-fiction pour quelque temps, même si Laurent, qui commençait à bien aimer lire mes histoires, m’avait encouragé à pousser plus avant la description physique de Cynthia.

Au Narval, les nouvelles étaient bonnes.

Sofiane était sorti de taule et s’était battu le soir même avec Koto. Pour fêter ça, ils avaient écumé les bars de la ville toute la nuit.

Raffia, qui partageait une location miteuse avec La Boulange, lui avait mordu le nez parce qu’il l’avait envoyé faire des courses avec un billet de cent francs, et La Boulange n’était revenu que tard le soir avec un melon, quelques centimes, et une bonne cuite.

Leur amitié était sauve, le coupable ayant déclaré publiquement au comptoir de La Coquille qu’il avait bien mérité ce châtiment nasal.

L’été finissait, et je traînais de plus en plus les pieds pour aller au boulot.

À l’époque du Roi Jean, presque tous les jeunes de la ville travaillaient chez Anselme.

C’était un grand centre de distribution où l’on préparait les commandes de toutes les boutiques de la marque.

On avait tous un chariot à casiers, assez lourd, une liste des modèles désirés, on arpentait les immenses allées du dépôt, et on remplissait la charrette de cartons de chaussures. C’était simple, abrutissant, et mal payé.

J’enchaînais les intérims dans cette boîte, et j’avais vite compris pourquoi tous les gars qui sortaient de là le soir allaient s’enivrer.

Je ne dérogeais pas à la règle.

Et on mord vite à l’hameçon.

On pousse la porte d’un bar après le turbin, et en quelques semaines, on pousse la porte du même bar les jours de congé. C’est réglé comme du papier à musique.

J’entrais donc aux cafés éclatants, manteau noir et grand chapeau, tous les jours, me prenant pour un poète maudit, me retrouvant à boire avec la clique de la place des Marchés.

Ces types me trouvaient un peu étrange, mais je crois qu’ils m’aimaient bien.

On discutait de tout et de rien, surtout de rien, et je me rendais bien compte que je m’enfonçais dans la boue.

On dit souvent que les absents ont toujours tort, moi j’ai toujours pensé le contraire. Les absents ont toujours raison. On ne dit jamais de mal d’un absent, jamais de mal d’un mort, son inexistence fait qu’il laisse de lui une image déformée, auréolée de mystère et de beauté. On ne sait pas ce qu’il est devenu, alors, c’est sûrement mieux que ce qu’il était.

L’absence rend beau.

Je commençais donc à penser à partir, quitter la ville.

Mais pour faire quoi, aller où ?

Je n’en avais pas la moindre idée, mais j’entendais déjà les conversations futures dans les familles.

« Vous vous souvenez de lui ? Mais si, avec son chapeau et ses cahiers !

– Ah oui, c’était vraiment un grand écrivain.

– Il a dû réussir, ailleurs.

– Quel talent il avait !

– Comme il était beau. »

C’était complètement con.

J’écrivais de moins en moins, personne à part Laurent ne connaissait l’existence des cahiers, et personne ne remarquerait ma belle absence, sauf peut-être les gars du Narval.

Mais quelqu’un allait me donner l’envie de rester au pays et de reprendre la plume.

Ou plutôt, quelqu’une.

Chapitre 4

Tous les ans à la Toussaint, il y avait une grande foire, accompagnée d’une fête foraine. C’était une tradition ancestrale, et elle attirait beaucoup de monde, de toute la région. Les manèges et les attractions restaient une semaine ; loteries, autos tamponneuses, carrousels, une chenille et même des karts à essence sur une piste de bois faisaient le bonheur des petits et des ados.

Le 1er novembre, c’était la foire proprement dite. Un immense marché où les camelots venaient exercer leur talent et vendre toutes sortes de choses.

On pouvait trouver des pulls irlandais roses, des vestes polaires à tête de loup, des boîtes à outils, des aspirateurs magiques, des brosses pour poils de chat, des jeans délavés, des escabeaux télescopiques et des tonnes de bonbons.

Moi, ce que je préférais, c’était les gadgets de cuisine. L’épluche-patate automatique, le couteau qui s’aiguise tout seul en coupant de la viande, la machine à faire des œufs carrés, et plein d’autres trésors indispensables.

C’était fascinant de voir et d’écouter ces mecs nous expliquer pourquoi on avait de la chance de les avoir chez nous aujourd’hui, de les regarder découper des légumes en étoile, de préparer une salade composée en six secondes, et nous faire acheter des trucs inutiles dont on se demandait comment on avait pu s’en passer.

À La Coquille, c’était l’effervescence. Ce jour-là, on doublait la terrasse, on faisait ronfler le four à pizza, et on empilait les fûts de bière. Cette année, on avait même embauché Papillon pour donner un coup main au service.

C’est là que je l’ai vue pour la première fois.

Elle n’avait rien, mais alors rien à foutre ici. Il avait dû y avoir une faille dans l’espace-temps, et elle s’était retrouvée en terrasse de La Coquille avec sa sœur et ses parents.

Famille bourgeoise, bien habillée, père guindé, la totale.

Mais je la trouvais tellement belle que je ne regardais qu’elle.

Bien sûr, au bout d’un moment, elle le remarqua, et je baissai les yeux rapidement, gêné comme un gamin. Puis, peu à peu, il y eut quelques regards (heureusement, je n’avais pas mon grand chapeau), quelques esquisses de sourire, alors qu’elle continuait de parler à sa mère.

Soudainement, j’eus l’impression de respirer, je me sentais bien. Une odeur de pralines flottait dans la rue, et j’étais assis dans l’air doux de l’automne.

Et il arriva ce truc super. Ce truc dont j’avais besoin.

Papillon venait de renverser tout un plateau de bières sur trois gentilles vieilles dames, toute la clientèle s’esclaffa bruyamment, moi aussi, elle aussi, et nos rires se mélangèrent dans nos yeux.

Comme si on se connaissait.

Voilà, c’était tout.

Cinq minutes après, le père réglait les consommations, la famille se levait, dernier regard, terminé bonsoir.

Évidemment, en quelques jours j’en savais plus.

Elle s’appelait Olivia, elle habitait une grande maison à dix kilomètres de la ville, faisait des études loin d’ici et ne rentrait que le week-end. Bonne éducation, pas mal de blé, tout le contraire de moi.

Rapidement, je parvins à la croiser de temps en temps le samedi. Elle traînait avec ses amies à la sortie du cinéma ou devant le Café de la Place, une grande brasserie que fréquentaient les gens normaux. Parfois on se souriait, et un jour, j’avais osé émettre un son.

« Bonjour Olivia !

– Bonjour ! Tu connais mon prénom ? »

J’avais fait le malin et continué mon chemin en prenant un air que j’imaginais mystérieux. Elle avait dû bien rigoler, et j’avais entendu ses copines pouffer dans mon dos. Au bout de quelques semaines on discutait un peu, j’avais abandonné ma panoplie de poète maudit, et au bout de quelques mois, on échangeait nos numéros de téléphone ; enfin, le numéro du domicile parental. À l’époque du Roi, il n’y avait pas de portables.

On s’appelait régulièrement quand elle était là, on parlait d’art, de littérature, je faisais semblant de connaître les auteurs qu’elle citait, bref, rien de bien concret jusqu’au jour où elle me demanda un service. Elle arrivait le vendredi soir à la gare et ses parents ne pouvaient pas venir la chercher cette fois-ci. Peut-être moi ?

Pardi !

Il fut convenu que je l’attendrais à 19 heures, que je la ramènerais chez elle et on raccrocha.

À 18 h 45 le jour dit, je garai la voiture familiale en tremblant et j’entrai dans le hall. Je filai au bar-buffet, parce qu’il y avait encore des bars-buffets dans toutes les gares, bordel !

Penché au comptoir, j’allais commander un verre quand je sentis une main s’abattre sur mon épaule, pendant qu’une grosse voix me disait « Fils ».

Jean. C’était Jean.

Il était affublé d’un blue-jean trop large rentré dans des santiags, d’un gros pull à fermeture Éclair et portait deux sacs de supermarché remplis de je ne sais quoi.

Après quelques mots échangés, et après m’avoir expliqué qu’il « montait à Paris », il dit :

« Tu bois une bière avec moi. »

Ce n’était pas une question.

« Non Jean, merci mais…

– Tu bois une bière avec moi.

– Non, non, vraiment… »

Il mit ses deux mains sur mes épaules et, en me regardant dans les yeux, il ordonna :

« Cette bière, bois-la pour Jean. »

Je jetai un œil rapide à l’horloge. Il était 18 h 55.

C’était la cata.

Si elle me voyait boire un coup avec lui, même avec lui tout court, c’était mort.

« Non merci Jean, mais en plus, je suis à sec, je pourrai même pas te remettre ça…

– T’es dans le besoin ? J’vas te filer vingt mille. »

Nos parents avaient connu le passage des anciens aux nouveaux francs, et dans le langage courant, un billet de cent francs, c’était un billet de dix mille. Nous, on parlait comme eux.

Donc Jean voulait me donner deux cents francs.

Il est intéressant de noter que le « billet de dix mille » ne valait dix mille que dans son intacte intégrité physique. Si on dépensait vingt francs, il ne restait pas huit mille, mais quatre-vingts francs. C’était comme ça.

Donc Jean voulait me donner deux cents francs.

J’étais dans la merde ; j’avais très peu de temps.

Et lui devoir de l’argent, ce n’était pas du tout une bonne idée.

Alors je lui expliquai le seul truc qu’il pouvait entendre, qu’en fait j’avais promis à ma mère de ne plus boire, mais que j’avais un peu d’argent quand même, il comprenait, bien sûr, une mère, c’est sacré, tout ça tout ça, quand soudain, dans les haut-parleurs de la gare on annonça que le train pour Paris allait partir.

J’ai alors assisté à une scène de toute beauté.

1 – Le train est au quai no 3. Il va fermer ses portes.

2 – Jean surgit du buffet en criant et saute sur les voies.

3 – Tous les contrôleurs et les agents font hurler leurs sifflets. C’est assourdissant.

4 – Jean se casse la gueule sur les rails. Il se relève. C’est un bonheur de le regarder arpenter les voies avec son gros cul, ses bottes et ses sacs plastique.

5 – Il hurle à un type sur le quai : « Dis au train qu’y m’attende ! Dis au train qu’y m’attende !!! »

6 – Je me délecte.

7 – Il réussit à monter à bord et le train démarre.

8 – Je suis sauvé.

Jean n’est jamais rentré de Paris. Je ne l’ai jamais revu.

Je ne sais même pas ce qu’il est devenu.

L’absence rend beau.

Olivia est arrivée quelques minutes plus tard.

J’étais encore en train de rire.

Elle me dit que j’avais l’air de bonne humeur et je lui répondis que j’étais content de la voir.

On a quand même bu un coup au buffet, j’ai pris une bière et elle un Perrier tranche.

Je l’ai ramenée chez elle et il ne s’est rien passé.

Elle ne m’a pas invité à entrer, elle m’a remercié, claqué deux bises, et elle a pris son sac.

Je suis reparti direction La Coquille.

Écrit 3

« Pierre, qu’avez-vous ?

– Je souffre, Hortense.

– Je le vois. Nous sommes torturés par de semblables tourments.

– Par mes coupables actions et mon fol attachement, j’ai mis en danger deux choses qui ne peuvent s’acheter : mon honneur et le vôtre, Madame. Pour le mien, c’est acquis, il n’a plus de valeur, mais le vôtre est précieux, et s’il devait advenir que votre réputation soit salie, je ne m’en remettrais pas.

Extraits

« Tout était élégant chez elle, ses gestes, sa façon de se déplacer, de s’habiller et même lorsqu’elle était nue, j’avais l’impression qu’elle portait la plus belle robe du monde. »

« On ne peut pas commander aux éléments, mais on peut choisir de se laisser remuer par eux, de se mettre à l’abri ou d’aimer les intempéries, laisser la pluie nourrir la terre et soleil fleurir les champs. »

« Quelques jours après l’épisode du palmipède de la fontaine aux Lions, il arriva une chose que j’espérais secrètement et qui me fit bondir de Joie.

Olivia aimait ma nouvelle.

Elle la trouvait bien ficelée et très agréable à lire.

Soyons clairs, ce n’était pas le texte du siècle, mais elle avait l’air sincère et heureuse, et j’avoue que j’étais content de moi. Pour la première fois de ma vie, j’avais été jusqu’au bout d’un récit et j’avais réussi à m’imposer de longues heures d’écriture au lieu de trainer les rues. J’avais un peu peiné à sortir douze pages sur les fantasmes et la sexualité d’un couple volontairement adultère, mais je l’avais fait.

Je crois qu’elle était légèrement surprise ou inquiète du sujet choisi et elle me demanda dans un clin d’œil si j’avais envie qu’elle me propose ce genre de jeux.

Je n’ai même pas osé lui répondre que non.

On alla fêter ça en terrasse avec Laurent, qui commanda une bouteille de vin, et on trinqua à cette première nouvelle. Nous en relisions les passages, chacun y allant de son commentaire grivois et je me sentais bien. » p. 72

« J’avoue que j’étais un petit peu fier de moi, fier surtout de lui montrer qu’elle m’avait apporté l’espoir et l’aide nécessaires pour avancer. Je relus plusieurs fois l’ensemble, qui me paraissait cohérent, et donnai enfin un titre à chacun des récits, sauf à la romance érotique, qui portait déjà un prénom. J’avais donc en poche :

— Un sac de poussière

— La traversée

— Martha

— Le Signal des Laubies — Histoires d’une fenêtre

J’avais l’impression d’être à la tête de cinq tonnes d’or et, naïvement, je commençais, lors de visites ciblées dans l’unique librairie de la ville, à chercher des recueils de nouvelles pour voir combien de pages ils pouvaient bien comporter.

C’était complètement ridicule, et je me gardais bien d’en parler.

À la fin du mois d’août, on fêta les vingt et un ans d’Olivia et ce fut l’occasion d’aller dîner dans un restaurant de village comme on les aimait, avec Laurent, qui était maintenant accompagné.

Elle s’appelait Delphine et elle était coiffeuse dans un des salons de la ville, une fille très drôle et franchement agréable. On aurait dit qu’elle le connaissait depuis plusieurs années tant ils allaient bien ensemble.

On rit beaucoup et on mangea énormément. » p. 101

« Peu après mes dix-sept ans et une année de seconde chaotique, Je réussis à convaincre mes parents de me laisser arrêter mes « études » en leur parlant de prendre quelques mois sabbatiques pour réfléchir à une véritable orientation professionnelle. Leur accord en poche, je m’orientai donc vers le sud pour des vacances festives entre potes et à mon retour, Je poussai la porte de l’agence d’intérim, qui recrutait toute l’année pour les chaussures Anselme.

Voilà. C’était mon curriculum vitae. Merci à toutes et tous. » p. 142

À propos de l’auteur

Guillaume Ledoux © Photo Hélène Emeret

Guillaume Ledoux est le chanteur du groupe Blankass. Il est également peintre et expose régulièrement un peu partout en France. Colza est son premier roman. (Source : Le Cherche Midi Éditeur)

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