
En deux mots
Un homme gravit seul une montagne. Sur ce chemin déjà parcouru à deux, il se souvient. D’une compagne plus jeune que lui, de leur complicité, de leurs conversations. Elle est partie. Pas pour un autre homme. Pour un autre combat. Celui de la liberté. Quelque part à Téhéran, elle monte sur un toit. Elle enfile une robe rouge. Elle danse.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
L’Iranienne et le montagnard
Antoine Choplin signe un roman-poème d’une beauté bouleversante. Un texte habité, ciselé, qui dit la montagne et ses paysages, l’amour, la résistance. Et quelque part en Iran, une femme qui danse.
Un homme marche. Seul. Les pierres sous ses pieds, le ciel qui se charge, le vent qui lacère le vallon. Et dans chaque pas, le souvenir d’elle.
« Le ciel s’est assombri d’un coup / et de courtes rafales lacèrent le vallon / et le tonnerre s’éveille ». La cabane est là, accueillante, avec ses bûches empilées, sa bougie piquée dans le goulot d’une bouteille, ses livres à l’oblique. Mais lui, cette fois, ne s’y arrête pas. Il avance. Il se souvient.
Il se souvient du bivouac, du feu construit ensemble au milieu d’un cercle de pierres. De la nuit tombée sur leurs silences. Des visages qui s’éclairaient « au rythme des battements du feu ». Il se souvient de cette question qu’elle avait lancée dans l’obscurité : comment crois-tu que la poésie agit sur le monde ? Et de sa réponse à lui, « les poèmes sont des battements de cils », qu’elle avait aussitôt repoussée. « Non, ils sont plus que ça. » Il se souvient aussi de cette phrase suspendue avant le sommeil : « Je suis heureuse d’être là. Mais ma place est ailleurs. Ma place est là-bas auprès d’eux. »
Là-bas. L’Iran.
Elle est partie rejoindre ses sœurs de lutte. Celles qui, dans la pénombre d’un hangar gardé par de rares bougies, ouvrent les malles et en tirent « deux ou trois pièces d’étoffe incarnates et soyeuses ». Celles qui enfilent des robes amples et sanguines par-dessus « le gris terne de leurs habits ». Celles qui libèrent leur chevelure. Celles qui montent en courant les cages d’escalier jusqu’aux terrasses des immeubles — « les terrasses sommitales qu’elles gagneront sous peu / rouges comme elles les nomment ». Et qui dansent, face au ciel, face au régime, face à la mort possible.
C’est cela, Androsace. Une ode à la résistance. La vraie. Celle qui ne pèse pas le risque avant de se dresser. Celle qui choisit le rouge vif contre le gris imposé. Choplin ne cède pas à la démonstration. Il n’explique rien. Il montre. Une robe. Un escalier. Des tempes qui s’épousent un instant. « Le hangar aux oiseaux est désormais une volière éteinte / car les voilà / au pas de course. »
Le vieil alpiniste, lui, cherche son chemin sur les hauteurs. C’est en marchant seul sur les sentiers escarpés qu’il trouve une lueur. Pas de réponse, pas de consolation facile. Juste une certitude lentement gagnée : le combat de celle qu’il a aimée a du sens. Que « toutes ces étoiles sont aussi les leurs ». Que quelque chose, quelque part, résiste encore.
Il y a dans ce texte une question magnifique que le narrateur se souvient avoir entendue autour du feu : « existe-t-il un mot aussi beau qu’éclipse pour en dire le contraire ? » On n’y répond pas. On la laisse flotter, comme les étoiles au-dessus du bivouac, comme les robes rouges au sommet des toits.
Antoine Choplin écrit en vers libres qui n’en finissent pas de résonner. Son écriture est à fleur de peau, d’une grâce rare. Il ne cherche pas l’effet. Il cherche le juste. Et il le trouve, presque à chaque ligne. Le Grenoblois est sans doute l’un des écrivains français les plus attachants de sa génération, parlant toujours des gens simples, de leur dignité tranquille, de leur façon de tenir debout dans le monde qui vacille. Si Androsace ne déroge pas à la règle, il va plus loin, vers quelque chose d’universel et d’urgent.
L’androsace, cette petite fleur tenace qui pousse dans les fissures des rochers, à des altitudes où rien ne devrait survivre, dit tout du livre. C’est la fleur des résistants. De ceux qu’on écrase, qu’on réduit au silence, que les bombes et les gardiens de la révolution veulent faire disparaître. Et qui reviennent quand même, minuscules et obstinés, dans les interstices de la pierre.
Ce roman-poème est une main tendue vers celles qui dansent sur les toits de Téhéran. Un livre plus que nécessaire au moment où la guerre frappe si durement l’Iran et où les Gardiens de la Révolution sont lancés dans une course en avant dramatique.
Androsace
Antoine Choplin
Éditions La Fosse aux Ours
Roman
80 p., 15 €
EAN 9782357071964
Paru le 9/01/2026
Où ?
Le roman est situé sur un chemin de montagne, sans davantage de précisions.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Androsace (petite fleur qui pousse sur la roche nue en altitude, dans des conditions difficiles) évoque le croisement de ces deux trajectoires. Celle d’un homme d’âge mûr, montagnard, cultivant la ressource de son regard sur le monde mais lucide pourtant sur les vertus de cette orpheline contemplation, fût-elle nourrie par les plus hautes exigences ; celle d’une jeune femme qui a décidé de se vouer, au péril de sa vie, à un engagement existentiel, danser au pays des mollahs.
Les montagnes, qui les tiennent ensemble par les rudesses et les élégances que tous deux lui connaissent, composent l’écrin de ce long poème où s’entrelacent, comme parfois les crêtes et les versants pris par les brumes en mouvement, la lueur du songe, l’éclat de la résistance, l’espoir indispensable.
Les critiques
Actualitté (Clément Solym)
Les premières pages du livre
« Le ciel s’est assombri d’un coup
et de courtes rafales lacèrent le vallon
et le tonnerre s’éveille
rumeur encore lointaine
je pousse la porte de la cabane
l’endroit est accueillant
table et bancs à l’avant du poêle que l’on a vidé
de ses cendres
bougie à demi-consumée ajustée au goulot
d’une bouteille quelques livres à l’oblique sur une étagère
murale
des bûches de bois empilées
six matelas de mousse sur le plancher en mezzanine
pour cette fois ce sera un bon abri
avec toi
nous avions préféré la nuit dehors sous les
étoiles
chacun de part et d’autre du feu que nous
avions construit ensemble
au milieu d’un cercle de pierres
en silence
nous avions guetté l’affermissement des
flammes
et la nuit était tombée
et pour le regard de l’autre nos visages s’éclairaient au rythme des battements du feu
toi qui écris de la poésie
tu avais dit
comment crois-tu qu’elle agit sur le monde
les poèmes sont des battements de cils
j’avais dit
non
ils sont plus que ça
tu avais protesté
des battements de cils et rien d’autre
j’avais répété
mais c’est quand même un peu d’agitation moléculaire
tu t’étais renfrognée
et un peu après tu avais ajouté
quand je serai vieille comme toi je me consacrerai à
elle
à la poésie
et nous avions ri doucement
plus tard
alors que je te croyais endormie
tu avais dit
je suis heureuse d’être là
mais ma place est ailleurs
ma place est là-bas auprès d’eux
observe le ciel
j’avais dit
et sans doute l’avions nous un moment observé
ensemble
toutes ces étoiles sont aussi les leurs
et je crois qu’elles te conduisent à leur côté
j’avais senti dans l’ombre se former ton sourire
c’est pas pareil
tu avais dit
et peu après
ce sont les mots du poète
des battements de cils comme tu dirais
Et elle
revenue – on le sait –là-bas auprès des siens
et attrapant leurs mains moites
dans la chaleur fiévreuse du hangar
et s’accolant encore aux unes et aux autres
enfonçant son regard dans un regard ami
puis dans un autre
pour quêter la vaillance qu’elle ne trouvera qu’à-demi
tout cela dans la pénombre gardée par de rares
bougies dont la flamme peine à se maintenir
et la force qu’il faut puiser
parmi les voix chuchotées
qui ne disent plus rien que l’on ne sait déjà
c’est l’heure maintenant
et l’on s’approche des malles
et on en déverrouille les cadenas
et elle
comme les autres
en tire au hasard deux ou trois pièces d’étoffe incarnates et soyeuses
les ajuste à l’endroit de son corps debout
les remet dans la malle à l’exception de celle qui lui
convient le mieux
et qu’elle enfile par dessus le gris terne de ses habits
et les autres font de même
si bien que bientôt
les voilà apprêtées
toutes parées de robes amples et sanguines
et enfin
elles ouvrent à l’unisson la prison de leur chevelure
et les sourires pointent
par ce qui s’abandonne et palpite soudain
c’est maintenant
on y va
elles s’attrapent une fois encore aux avant-bras
et leurs tempes un instant s’épousent
le hangar aux oiseaux est désormais une volière
éteinte
car les voilà
au pas de course
qui grimpent en deux cohortes par les cages d’escalier
jusqu’à la cime des deux immeubles se faisant face
et les terrasses sommitales qu’elles gagneront sous
peu
rouges comme elles les nomment
ne le seront alors que par la grâce de leurs livrées
assemblées
et sa pensée à elle
dans l’essoufflement que toute ascension
pourtant
attise
ne vole sans doute pas à cet instant jusqu’aux
montagnes d’occident
à moins que
par son trait souvenu d’espièglerie
l’une d’elle
sur les pentes de laquelle elle s’aventura naguère
finisse par se glisser
aux lisières de sa conscience
comme en une encoignure »
À propos de l’auteur
Antoine Choplin © Photo DR
Depuis 1996, Antoine Choplin dirige le festival de l’Arpenteur, dédié au spectacle vivant et à la littérature. Installé près de Grenoble, il partage son temps entre l’écriture, ses engagements culturels et sa passion pour la marche en montagne. Auteur de nombreux ouvrages publiés aux éditions de La Fosse aux ours, parmi lesquels Radeau (Prix des librairies Initiales, 2003), Léger fracas du monde (2005) et L’Impasse (2006), il a reçu en 2012 le Prix France Télévisions pour La nuit tombée. (Source : Éditions La Fosse aux Ours)
Site internet de l’auteur
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