Chimère

En lice pour prix du livre Inter 2026

En lice pour le Prix des libraires 2026

En deux mots

Printemps 2020. En plein confinement, Henri, jeune étudiant en médecine, cherche à comprendre la mort de son grand-père Osmond, collectionneur d’art poussé par-dessus un parapet romain en 1994. Sa tante Lidia va lui répondre, à sa façon. Puis ce sera Amelia, Henriette, Serena et Isabelle. Avec leurs silences, leurs mensonges et leurs vérités elle vont creuser ce fait divers, sur une playlist disco.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Cinq femmes et un cadavre

Si chacun des livres de Julie Wolkenstein tourne autour d’un secret, d’une vérité enfouie, elle ne s’était jamais essayée à l’intrigue policière. Avec cette enquête autour de la mort d’un homme peu ragoûtant, elle franchit le cap avec réussite.

Elles sont cinq. Cinq femmes qui vont prendre la parole à tour de rôle pour revenir sur un fait divers qui les a touchées de près.

C’est Tante Lidia, la doyenne, qui ouvre le bal. Octogénaire italienne, quasi aveugle, elle vit recluse dans son palazzo florentin. Elle dicte à Anna, son aide-soignante qui fait office de secrétaire, une longue réponse au mail d’Henri — ce jeune homme qui vient de perdre sa mère et cherche à reconstituer son histoire familiale. Lidia prévient d’emblée : « Je dis ce que je pense, tout ce que je pense, même si ce n’est pas gentil. » Et elle tient parole. Caustique, pince-sans-rire, elle résume son voyage de noces au lac de Côme en une phrase cinglante : « Quelques photos en témoignent : nous nous sommes mortellement barbés. » On est immédiatement conquis.

Après Lidia vient Amelia, la sœur d’Osmond, qui monologue à voix haute dans son appartement confiné — alcoolique, nymphomane, férocement drôle et lucide sur elle-même. Puis Henriette, la journaliste, qui n’a jamais considéré l’affaire comme classée et nous livre son dossier d’enquête méthodiquement constitué au fil des années, à commencer par ces éléments publiés dans la presse italienne : « Le 22 avril dernier, vers 22h30, G. Osmond, photographe et collectionneur d’art français, a été poussé par-dessus le parapet du piazzale dei Martiri et a fait une chute de plusieurs mètres avant d’être écrasé par une voiture sur le viale del Muro Torto. Le carambolage qui s’en est suivi n’a malheureusement fait aucun blessé. Plusieurs témoins rapportent une altercation entre la victime et une femme que la police a aussitôt conduite à la Questura pour l’interroger.

Serena Merle, une vieille connaissance de M. Osmond, elle aussi française, divorcée, sans profession, âgée de 46 ans, aurait été violemment prise à partie, puis jetée à terre par M. Osmond. Elle se serait alors relevée, aurait essuyé encore quelques coups (gifles, coups de pied), auxquels elle aurait répondu. Dans une tentative désespérée pour repousser son agresseur, elle l’aurait projeté contre le parapet avec une force telle que M. Osmond aurait basculé par-dessus bord. »

Puis vient Serena, la meurtrière présumée, qui se confie à un psychanalyste par visioconférence. Et enfin Isabelle, la veuve d’Osmond.

Cinq vérités qui s’entrechoquent, se contredisent, s’éclairent mutuellement. Car Chimère est avant tout un roman sur la vérité. « On ne dit jamais tout », prévient Henry James en exergue. Wolkenstein le prend au mot. Chaque narratrice révèle autant qu’elle dissimule. Chaque témoignage creuse un peu plus les zones grises de la filiation, de la responsabilité, du mensonge intime. Qui était vraiment Osmond ? Qui est la mère biologique de sa fille ? Serena a-t-elle tué par légitime défense ou avec préméditation ? Le lecteur rassemble les pièces, croit tenir la vérité, la voit se dérober.

Derrière la comédie de mœurs des années 80-90, derrière les vernissages romains et les estivants normands, derrière la playlist disco (Porque Te Vas de Jeanette, La isla bonita de Madonna, La Vie en rose revisitée par Grace Jones) se cache une réflexion sur l’emprise, les violences faites aux femmes et les féminicides.

Après Et toujours en été, construit sous forme d’escape game dans une exploration pièce par pièce, ludique et sentimentale d’une maison, voici une nouvelle preuve de la créativité de Julie Wolkenstein et de sa propension à construire des récits très originaux. Et cette fois, comme les meilleures chimères, son roman nous laisse avec cette certitude inconfortable : la vérité, décidément, reste hors de portée.

Chimère

Julie Wolkenstein

Éditions P.O.L

Roman

384 p., 22 €

EAN 9782818064023

Paru le 2/01/2026

Où ?

Le roman se déroule en Italie, à Florence, Pise, Rome, Pratolino et Naples, ainsi qu’à Paris, en Normandie, du côté de Saint-Pair-sur-Mer, à Marseille On y évoque aussi Lausanne et Saint-Moritz

Quand ?

L’action se déroule des années 1970 aux années 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai « polar » : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

Les critiques

Babelio

France culture (Le Book club)

En Attendant Nadeau (Cécile Dutheil de la Rochère)

Benzine mag. (Caroline Martin)

Franceinfo culture (Edwige Audibert)

Blog motspourmots.fr

Les premières pages du livre

« Tante Lidia

De : [email protected]

Envoyé : dimanche 5 avril 2020, 20:15

À : [email protected]

Objet : ?

Cher Henri,

Je n’ai pas pu lire ton mail et ce n’est pas moi qui, concrètement, y réponds. Depuis que j’ai perdu le peu de vue qui me restait, je ne lis ni n’écris plus rien moi-même. Cela ne me manque pas : je n’ai jamais été une grande lectrice et on s’est souvent moqué de la brièveté de mes courriers. J’ai beaucoup pratiqué les télégrammes, puis les textos, et ce message aurait certainement été beaucoup moins long si ma solitude ne me laissait, ces temps-ci, autant de loisirs.

Mais j’ai heureusement les moyens de me payer une assistante, une personne humaine et pas, comme la plupart des vieillards que je connais, une fonction de leur téléphone, dotée d’un prénom, à qui ils dictent leurs instructions. Elle me rend les mêmes services qu’une Anna (c’est comme ça qu’elle s’appelle) virtuelle, et elle est aussi désincarnée à mes yeux (lorsque je l’ai embauchée, je ne distinguais déjà plus que les contours des visages et je ne sais donc pas à quoi elle ressemble), ce qui me permet de la traiter comme une machine, bilingue (elle parle couramment le français et l’italien) et constamment disponible, surtout depuis un mois et demi (elle habite au deuxième étage de la maison un petit appartement qu’elle n’a pas quitté jusqu’à ce que nous soyons sûres de n’être contaminées ni l’une ni l’autre). C’est elle qui m’a lu ton message et l’a enregistré pour que je puisse le réécouter, ce que j’ai fait, mais sans parvenir à comprendre exactement ce que tu attendais de moi.

Sans doute avais-tu dans l’idée de me « faire parler » ? Tu ne me connais pas, et Isabelle ne t’a probablement pas dit grand-chose à mon sujet : sinon tu saurais que personne n’a jamais réussi à me « faire faire » quoi que ce soit.

(Anna, à qui je dicte cette réponse, l’a, elle, très bien compris. Elle a vaguement essayé, au début, mais elle a vite renoncé. Tu vois que je la considère assez peu comme un individu pour me permettre des commentaires sur elle en sa présence, commentaires qu’elle est chargée ensuite de transcrire fidèlement.)

Personne n’a jamais réussi non plus à m’interdire de faire quoi que ce soit. Alors oui, c’est vrai, je suis bien obligée de respecter les consignes du gouvernement et de me confiner chez moi, mais je le suis depuis déjà des années, « confinée », de toute façon. Ce sont les autres qui n’ont plus le droit de me rendre visite, les autres dont on restreint les libertés. Cette manière d’envisager la situation est peut-être une illusion commode, mais je m’en satisfais pour l’instant.

À défaut de pouvoir répondre à ce que tu ne me demandes pas explicitement, je vais examiner tes questions dans l’ordre.

1. Oui, tu peux très bien m’appeler « Tante Lidia », comme, le dis-tu pour t’en excuser, « Isabelle l’a toujours fait » (ce qui est dans son cas parfaitement légitime : elle est bien ma nièce), mais aussi comme le faisait ta mère, Iris, bien qu’elle n’ait été que la belle-fille d’Isabelle et n’ait donc jamais eu aucun lien de parenté avec moi.

(De mon côté, puisque tu as sans doute à peine le tiers de mon âge, même si nous ne nous connaissons pas, même si tu n’es pas réellement mon arrière-petit-neveu, je prends la liberté de te tutoyer.)

Tu sembles sous-entendre que « Tante Lydia », mais à l’américaine, avec un « y », est devenu difficile à porter à cause d’un personnage de fiction dont j’ignorais tout mais qu’Anna, elle, a aussitôt identifié. Si j’ai bien compris ses explications, ce n’est la tante de personne, mais une sorte de bourreau épouvantable dont les méfaits sont célèbres dans le monde entier depuis qu’est diffusée la série dans laquelle elle apparaît. J’ai coupé court au récit d’Anna, qui a une mémoire d’éléphant et se serait lancée dans le résumé détaillé de tous les épisodes de ce feuilleton si je l’avais laissée faire : les détails me coupent l’appétit en général mais surtout dans ce cas particulier.

Anna a trouvé la coïncidence amusante : pour elle, je suis « Signora », elle n’a jamais utilisé mon prénom que pour signer mon courrier, elle n’a jamais rencontré Isabelle – je n’ai aucun contact avec mes autres nièces – ni ta mère, c’est-à-dire les deux seules personnes susceptibles d’associer les mots « tante » et « Lidia » devant elle. (Avec Isabelle, nous nous téléphonons presque tous les jours : Anna n’a donc aucune raison de lui écrire.)

2. Oui, je vais très bien. C’est-à-dire que je n’ai pas attrapé le covid-19, puisque c’est le seul sens possible, depuis deux mois, de la phrase : « J’espère que vous allez bien. » Pour le reste, j’ai quatre-vingt-cinq ans, je souffre d’une dégénérescence maculaire liée à l’âge qui m’a rendue à peu près aveugle et j’ai dû faire retirer tous les magnifiques tapis persans du rez-de-chaussée que j’habite maintenant exclusivement pour ne pas me prendre les pieds dedans (mais comme je ne les voyais plus, ça n’a pas grande importance). J’arrive encore à me déplacer sans ma canne lorsque j’ai de la visite (il faut que je pense à en conserver l’habitude pour le jour où j’en aurai de nouveau).

Je te parle de la maison comme si tu la connaissais, alors que tu n’y es jamais venu. Tu dois avoir, quoi ? vingt-quatre ? vingt-cinq ans ? Ni tes parents, ni Isabelle n’ont jamais remis les pieds en Italie depuis la mort de ton grand-père. Peut-être, à Paris, chez Isabelle, t’ai-je aperçu quand tu étais enfant ? Les enfants ne m’ont jamais intéressée. J’ai fait une exception pour mon fils, mais je l’ai nettement préféré adulte. Il est mort jeune, comme tu le sais peut-être même si tu ne parles pas de lui dans ton mail.

Donc, la maison. Le « palazzo », comme l’appelle Isabelle.

Au cas où tu admirerais ma ponctuation, mes parenthèses, mes italiques et mes guillemets, sache qu’Anna reporte scrupuleusement mes indications typographiques et me fait parfois des suggestions que je retiens parfois. Les premières semaines, c’était plus compliqué, puisque nous ne communiquions que par téléphone, cloîtrées à deux étages de distance, et j’ai conscience que la correction grammaticale de mes mails en a été affectée. Mais j’ai repris le contrôle de ma typographie depuis que notre quarantaine est terminée et qu’Anna a confectionné une kyrielle de masques en tissu qu’elle porte en permanence quand elle est avec moi, bien qu’elle ne sorte pas plus que moi du palazzo (sauf pour aller dans le jardin intérieur, où nous nous installons souvent ces derniers jours) et qu’elle ne coure aucun risque d’attraper ni de me transmettre le covid-19.

Il fait de plus en plus beau. Au début du printemps, le soleil à Florence peut être « aveuglant ». Même si (ou parce que) je suis déjà aux trois quarts aveugle, je le vois autant que j’en sens la chaleur. C’est presque la seule chose que mes yeux perçoivent encore. Anna, par exemple, prétend que ses masques sont fabriqués avec de très jolies chutes de tissus récupérées dans une malle, au grenier, mais elle les aurait cousus dans mes blouses Pucci que je ne m’en rendrais pas compte (Anna, c’est une blague). Alors que le soleil, si. Je le vois.

Ma maison n’est pas à proprement parler un palazzo. Elle se contente de dater de la Renaissance et d’avoir sûrement abrité des familles aristocratiques. Elle a le mérite d’être parfaitement isolée de la chaleur et du froid. Les murs sont épais, l’intérieur est sombre, meublé essentiellement d’antiquités choisies par une de mes ex-meilleures amies, qui a toujours eu plus de goût, pour tout ça, que moi. Quand je te dis que mes tapis persans étaient magnifiques, et que je ne regrette pas leur disparition, ne pouvant plus jouir de leur vue, je devrais ajouter que je n’en ai jamais joui. Serena m’avait recommandé de les acheter, point.

Oui, Anna, j’ai bien dit « Serena ». Pardonne-moi, Henri, Anna ne m’interrompt quasiment jamais lorsqu’elle écrit sous ma dictée, ne m’interrompt d’ailleurs quasiment jamais tout court, mais là elle a poussé un tel cri que je suis obligée de te faire patienter le temps qu’elle m’explique sa surprise.

Au cas où tu te poserais la question : oui, je suis sourde, mais je n’ai pas eu la coquetterie stupide de le nier quand je le suis devenue, et je porte de minuscules écouteurs même lorsque je suis seule et que la télévision ou la radio sont éteintes. Il faut bien que je garde un contact avec le monde extérieur – on n’entend plus de voitures, plus de klaxons depuis un mois, seulement des sirènes d’ambulances et, côté jardin, les oiseaux. Les guêpes ne vont pas tarder. Je me demande si les bruits de la ville auront repris à l’arrivée des cigales.

Revenons au cri d’exclamation assourdissant qu’Anna vient de pousser. Je dis « assourdissant » même si je suis en quelque sorte vaccinée contre la surdité, comme contre les soleils aveuglants, étant déjà aveugle et sourde. Au passage, le mot « vaccin », « vaccino » puisque je ne « regarde » que la télévision italienne, commence à me casser les oreilles – c’est une blague de sourds, tu ne peux pas comprendre, on faisait des concours de blagues avec mes vieux amis, quand ils avaient encore le droit de me rendre visite, il y en a de beaucoup plus drôles, des blagues sur la cécité ou la perte de motricité, je te les épargne, crois-moi sur parole. Mes amis sont de grands vieillards, mais ils n’ont pas tout à fait perdu le sens de l’humour, et réservent ce qui en reste aux moments où ils viennent chez moi (réservaient ce qui en restait aux moments où ils venaient).

Donc, m’explique Anna, « Serena » est, c’est fou, le prénom d’un autre personnage de la fameuse série où figurait déjà une « Tante Lydia ». Pas beaucoup plus sympathique, d’après elle, mais plus jeune, plus belle, et mieux habillée.

La Serena que j’évoquais à l’instant et qui a pris en main la décoration de mon palazzo était elle aussi plus jeune, relativement plus belle (même lorsque cette horrible maladie dermatologique dont elle souffrait lui laissait quelque répit, ce n’était pas une beauté : c’est d’ailleurs grâce à cela qu’elle était invitée partout, bien que divorcée), et mieux habillée que moi (elle me conseillait aussi quand je renouvelais ma garde-robe). Anna se relancerait volontiers dans le récit des épisodes qu’elle m’a déjà infligé, cette fois en insistant sur le rôle de cette autre méchante, mais d’une part je crains que cette Serena fictive ne se livre, comme mon homonyme, « Tante Lydia », à des actes de barbarie qui me couperaient l’appétit, d’autre part je commence à me dire que, si cette série a un tel succès, tu connais déjà tout ça aussi bien qu’Anna.

Où en étais-je ? Ah oui, le palazzo. Autrefois, j’avais mes appartements au deuxième étage, d’où la vue est plus belle. Raphaël (mon fils) ne venait pas très souvent à Florence mais il occupait le premier (ce qui s’est révélé une bonne idée lorsqu’il est tombé malade et s’essoufflait facilement : l’escalier est monumental), où étaient aussi logés les amis de passage. Après sa mort, je m’y suis installée.

(J’ai toujours été une grosse fumeuse et je ne montais plus assez vite à mon goût. Je suis une personne impatiente. Valide, j’étais toujours pressée. La lenteur imposée est de très loin ce que je déteste le plus chez les vieux, que j’ai toujours détesté chez eux, déteste aujourd’hui chez moi.)

Anna vit donc au deuxième. Les chambres d’amis du premier n’ont pas été habitées depuis des années. J’ai encore des amis, je te rassure, des Français qui aiment partir en vacances (même les retraités disent « partir en vacances ») en Toscane, mais ils préfèrent descendre à l’hôtel. Et réserver leur humour, ou simplement leur aptitude à la conversation, aux moments où ils viennent me voir. Contrairement à la lenteur, j’apprécie beaucoup la discrétion, l’horreur de la promiscuité propres à la vieillesse.

J’habite maintenant le rez-de-chaussée, jadis réservé aux pièces de réception. C’est plus pratique quand on se déplace en permanence à l’aveuglette, avec ou sans l’aide d’une canne. Je n’ai eu qu’à y installer une salle de bains. La maison, le palazzo, admettons pour faire plaisir à Isabelle, se prête donc idéalement à ce confinement. Nous n’avons eu aucun mal à ne pas nous croiser, avec Anna (elle a sa propre kitchenette) jusqu’à ce que tout soupçon de contamination soit écarté. Nous nous faisons (elle nous fait, depuis le clavier de son ordinateur) livrer tout ce dont nous avons besoin. Et nous avons le jardin. Ma femme de ménage continue à venir, elle se contente d’indiquer « urgence professionnelle » sur son formulaire (ce qui est à peine exagéré), et de toute façon son mari est policier, et si elle est contrôlée, elle ne paye pas la contravention. C’est Anna qui vide mes cendriers. Pardonne cette trop longue réponse à ta deuxième question. Je vais plutôt bien, comme tu vois.

3. Oui, j’ai su que ta mère était morte dès les premiers jours de la pandémie. Isabelle m’en a avertie et m’a même envoyé par mail un (là je laisse Anna employer le terme qui convient, merci Anna) « lien » qui devait apparemment me permettre de suivre ses obsèques en direct, comme celles des morts illustres que diffuse la télévision. Le nombre de personnes autorisées à assister à la cérémonie étant nécessairement réduit, je suppose que l’une d’elles la filmait pour que ses proches (dont je n’étais pas) puissent s’y joindre (Anna, vous rectifierez ?) « en distanciel ».

Je ne vais presque jamais aux enterrements mais, comme je te l’ai déjà dit, le confinement me prive de distractions. Anna s’est donc arrangée pour que je puisse au moins l’écouter. Elle était encore confinée au deuxième étage, mais elle peut interagir à distance avec mon ordinateur, ne me demande pas comment. Je ne sais pas si tu as eu l’occasion de regarder cette vidéo mais, même si tu n’en as pas eu envie, quelqu’un a bien dû te prévenir que la prise de son laissait grandement à désirer. Anna m’a commenté ce qu’elle voyait. Elle n’entendait pas mieux que moi : l’acoustique de cette église et la distance à laquelle devait se trouver le téléphone utilisé pour filmer… on aurait dit que le prêtre et les trois personnes qui ont pris la parole s’exprimaient en hongrois. J’ai déduit des descriptions d’Anna que tu ressembles beaucoup à ta mère au même âge, que ton père a perdu beaucoup de cheveux, et qu’Isabelle ne teint plus les siens aussi clair.

4. Non, je ne savais pas que ta mère s’était suicidée. Isabelle, qui connaît mon peu de goût pour les précisions, ne m’en a pas donné. (J’ai cru qu’elle était morte du covid, comme tout le monde, même si elle n’avait qu’une quarantaine d’années, et j’y pense : je ne savais pas qu’on avait le droit d’organiser une cérémonie religieuse pour les suicidés.)

Je suis tout à fait désolée pour toi. Je ne te dis pas ça pour être gentille. Je ne dis jamais rien pour être gentille : je dis ce que je pense, tout ce que je pense, même si ce n’est pas gentil. Pour être polie (oui, ça je m’y efforce), j’ai écrit à ton père quelques lignes très convenues, sans me croire une minute capable de lui apporter aucun réconfort. Il est même possible que j’aie laissé Anna les écrire sans mon aide, je la crois plus douée que moi (ce n’est pas difficile) pour les conventions réconfortantes. Mais je suis sincèrement désolée pour toi. J’avais cru comprendre, par Isabelle, que le mariage de ta mère et ta naissance lui avaient fait beaucoup de bien, qu’elle était guérie (quelle qu’ait été exactement sa maladie).

5. Non, je ne souhaite pas que tu viennes me voir. D’abord, comme tu l’as compris, je n’ai besoin d’aucune aide. Si tu connais d’autres vieillards isolés, tu peux leur réserver tes offres de service. Tu es tout jeune, tu as, me dis-tu, des facilités pour te déplacer – même s’il faut passer une frontière, puisque tu as réussi à rentrer en France pour enterrer ta mère – grâce, si j’ai bien compris, à ta carte d’étudiant en médecine, et je suppose qu’il y a à Pise plein d’autres jeunes assez astucieux, qu’ils soient ou non étudiants en médecine, avec qui boire des bières et danser en cachette : tu as donc mieux à faire que prendre ton scooter, comme tu me le proposes (quatre-vingt-dix kilomètres en scooter! On voit bien que tu n’es pas italien !), pour aller rendre visite à une octogénaire sourde et aveugle qui n’est même pas vraiment ton arrière-grand-tante. (J’explique mieux, pour Anna : je ne suis que la tante de la femme de feu ton grand-père, c’est-à-dire Isabelle. Elle l’a épousé bien après la naissance de ta mère, qui était donc sa belle-fille.) Et, au cas où tu te poserais la question, il est parfaitement légitime de faire la fête quand on est en deuil, c’est même recommandé. Ça devrait figurer dans la liste officielle des dérogations à la distanciation sociale.

5.1. Je suis beaucoup trop vieille pour nouer de nouvelles relations.

5.2. La dernière fois que j’ai éprouvé de l’intérêt pour un jeune homme, c’était mon fils et il est mort.

5.3. Si tu étais dans la même pièce que moi, je risquerais de me laisser faire et de te parler.

Trois bonnes raisons d’éviter cette rencontre. Mais je m’aperçois que j’aimerais bien continuer à t’écrire. Il est presque l’heure du goûter (qui me tient lieu aussi de dîner), le soleil est trop bas pour réchauffer le jardin. Je devine à peine la lumière que renvoient encore les murs du palazzo, qui doivent avoir viré au havane. Il est temps de rentrer. Même Anna fatigue, sous ma dictée. Nous reprendrons demain.

*

Anna est formidable ! Je lui ai demandé comment signifier typographiquement qu’une vingtaine d’heures nous séparent des lignes ci-dessus, et c’est elle qui m’a suggéré cette solution, aussi élégante qu’efficace.

Elle vient de me relire ce que nous avons écrit hier, et je vois qu’il me faut répondre à la question que tu te poseras sûrement quand je finirai par t’envoyer ce mail : oui, la Serena qui a pris en main la décoration ici, et qui m’accompagnait aussi quelquefois dans les boutiques de prêt-à-porter (j’ai horreur de faire ce genre de courses), est bien la même Serena qui a tué ton grand-père.

Nous étions déjà en froid depuis des années, toutes les deux, quand c’est arrivé. Je ne sais pas pourquoi je dis ça : même si nous étions restées amies, surtout si nous étions restées amies (puisque c’est à cause de lui, au fond, que nous nous sommes brouillées), je n’aurais eu aucune raison de me sentir responsable de la mort de ton grand-père. Dont je n’ai pas l’intention de te parler.

Je n’étais pas à Rome mais à Paris où mon fils venait de mourir lui aussi. J’avais bien d’autres choses en tête.

Je ne serais de toute façon pas allée à Rome, même de Florence, pour le vernissage de l’exposition de ton grand-père (vernissage qui, dans ce monde parallèle où je ne me serais pas brouillée avec Serena, n’aurait probablement pas eu lieu). Je n’aurais donc pas été là le soir de sa mort. (Heureusement : j’aurais probablement été interrogée par la police, et c’est une expérience dont je suis ravie de m’être passée.)

Je n’aimais pas ton grand-père. Je t’ai déjà expliqué que je ne me souciais pas d’être gentille et que je ne disais que la vérité. Comme tu ne l’as pas connu et que ni tes parents, ni Isabelle, s’ils t’ont parlé de lui, n’ont dû t’en dire grand bien, j’espère que tu ne m’en voudras pas.

Tout ce qu’il y a à savoir sur sa mort doit facilement se trouver (Anna ?) « en ligne ». Tu as sans doute été regarder.

Tu évites de me poser des questions, à part celles auxquelles j’ai répondu hier, mais tu as beau tourner autour du pot, on voit bien que c’est lui qui te préoccupe. Tu tombes mal : non seulement je ne l’aimais pas, mais je l’ai fort peu connu. Et, surtout, je ne l’ai rencontré qu’après la naissance de ta mère (je dirais qu’elle avait trois ou quatre ans) et je n’ai jamais cherché à savoir avec quelle femme il l’avait eue. Puisque c’est ça qui te préoccupe apparemment le plus (qui était ta grand-mère ?).

Sans doute une de ces filles du Nord qui traînaient l’été en Toscane dans ces années-là, faisaient de l’auto-stop sur l’autoroute (tu dois être au courant : c’est parfaitement illégal en Italie) vêtues de shorts beaucoup trop courts, avaient le bon goût de trouver nos collines plus séduisantes que les plages bondées du littoral, et atterrissaient dans une de ces fermes en ruine où vivaient des gens comme ton grand-père, et où elles découvraient, l’hiver venu, les vertus du tricot.

Elles portaient alors de longues vestes en grosse laine multicolores et on ne les apercevait plus, pouce levé, aux abords des péages, mais seulement sur les marchés de Florence où elles vendaient celles de ces vestes qu’elles avaient le moins ratées.

(C’était avant que ces fermes ne soient toutes rénovées, agrémentées d’une piscine, et louées une fortune à des touristes. La sœur de ton grand-père, Amelia, a monté une petite agence spécialisée dans ce trafic, je crois. Elle risque de ne pas faire de très bonnes affaires l’été prochain, la pauvre – levée du confinement ou pas.)

Je suppose que ton grand-père a mis enceinte une de ces vagabondes teutonnes ou scandinaves, et qu’elle lui a laissé ta mère sur les bras.

(Tu es étudiant en médecine, tu fais ton Erasmus à Pise : tu es bien placé pour savoir que, même en France, c’était compliqué d’avorter à cette époque, alors en Italie, n’en parlons pas – et ces filles, à voir comment elles rendaient la monnaie quand elles finissaient par fourguer un de leurs immondes lainages, ne devaient pas être très douées pour compter, même jusqu’à vingt-huit.)

Nous n’étions pas du même monde (c’est comme ça qu’on disait, dans ma génération).

Sur la mort de ton grand-père, je ne t’apprendrai rien de plus que ce que les journaux (italiens, je doute que la presse française s’y soit intéressée) en ont dit.

Interroge Henriette, la vieille copine d’Isabelle : elle n’a évidemment jamais publié d’articles là-dessus (elle aurait été capable d’y intéresser un magazine français, elle, rien ne l’arrête), mais je suis sûre qu’elle s’est renseignée à fond. C’est une fouineuse. Pas antipathique, mais fouineuse.

Et, si tu veux que je te parle des quelques occasions où je l’ai croisé, lui, il va d’abord falloir que tu te tapes l’histoire de ma vie. (Oui, Anna : je maintiens « que tu te tapes ». Nous nous adressons à un jeune, nous avons adopté un style proche du langage parlé, et vous savez bien que j’utilise parfois cette expression à l’oral. Au passage, je parie que vous êtes un tout petit peu curieuse : depuis que vous êtes là et que vous vous occupez de ma correspondance, vous n’avez jamais eu l’occasion de vous « taper » ce récit.)

Tu sais sans doute que je suis italienne. Je suis née à Florence en 1934. J’étais toute petite quand Mussolini a commencé à fréquenter les nazis et que mes parents, qui étaient juifs et pessimistes, nous ont prises sous le bras, ma petite sœur et moi, et sont partis s’installer à Paris où j’ai appris le français à l’école communale.

Mon père a trouvé facilement du travail (il était horloger). Notre nom italien, notre français impeccable et le patron de l’horlogerie, qui rendait de discrets services à la Résistance, nous ont protégés. Après la guerre, nous sommes restés.

Ma petite sœur et moi avons épousé des Français. Ça n’a pas été une réussite, ni pour elle, ni pour moi, mais pas pour les mêmes raisons.

Quand j’ai rencontré mon mari, j’avais vingt-quatre ans, je n’avais jamais eu d’amoureux (je n’étais pas spécialement jolie, ni désireuse de séduire), je l’ai trouvé bel homme, il faisait très chaud cet été-là, dans la petite station balnéaire normande où ma famille passait toutes ses vacances, même pendant l’Occupation, et nous aimions tous les deux le tennis et la voile. J’ai cru bêtement que ça suffirait.

Nous sommes partis en voyage de noces sur les bords du lac de Côme (je n’avais jamais remis les pieds en Italie), il a plu sans discontinuer, nous n’avons ni joué au tennis, ni navigué, et il s’est avéré que nous n’avions aucun autre goût en commun. J’aimais Verdi, il aimait Wagner, j’aimais le salé, il aimait le sucré, j’aimais le vin rouge, il aimait le blanc, j’aimais la Méditerranée, il aimait la Manche, etc. Quelques photos en témoignent : nous nous sommes mortellement barbés.

Après quoi, il est devenu riche à un point extravagant, son travail lui prenait heureusement tout son temps et, après la naissance de Raphaël, nous avons emménagé dans un appartement assez grand pour ne quasiment plus nous croiser.

Mes parents ont pris leur retraite à Florence. J’allais souvent les voir. Je m’y suis fait beaucoup de nouveaux amis. Après leur mort, mon mari m’a acheté le palazzo et j’ai décidé d’y vivre toute l’année. Raphaël allait entrer en hypokhâgne, il n’avait pas vraiment besoin de moi. J’ai continué à passer mes étés en Normandie (dans la villa que tu connais sûrement et où Isabelle a choisi de se confiner). Nous avons sauvé les apparences.

Quant à ma petite sœur, elle n’a pas eu beaucoup plus de chance. Mon beau-frère était un homme à femmes. Elle en était très amoureuse. Elle a vite déchanté. Elle est morte jeune et malheureuse. Ses filles aînées étaient déjà grandes, elles travaillaient, se débrouillaient. Mais Isabelle, elle, a été élevée par son père, et quand je dis « élevée », c’est un bien grand mot. Je n’aimais pas du tout son père non plus. Il enchaînait les conquêtes, dépensait tout son argent en week-ends avec elles, confiant Isabelle à des baby-sitters douteuses ou l’emmenant avec lui au pied levé si, le vendredi soir, la conquête qu’il avait prévue pour le week-end lui faisait une scène (les hommes détestent les scènes, je n’en ai d’ailleurs jamais fait à mon mari).

Lorsqu’il est mort d’un infarctus, en 87, Isabelle avait vingt ans. Je ne l’avais pas vue depuis des années. J’avais plus ou moins coupé les ponts avec son père à la mort de ma sœur, et je ne m’intéresse pas aux enfants (je crois que je te l’ai déjà dit). J’avais quelquefois de leurs nouvelles par des amis français qui le croisaient, avec sa maîtresse du moment ou avec sa petite fille, dans des lieux de villégiature à la mode.

Je n’étais pas revenue de Florence pour son enterrement mais, lorsque je suis passée par Paris quelques jours plus tard, en route pour la Normandie où je devais, comme d’habitude, rester tout l’été, j’ai téléphoné à Isabelle et elle m’a donné rendez-vous dans un café du Quartier latin. Je l’ai interrogée sur ses projets : elle avait finalement tiré le meilleur profit de la négligence de son père. Livrée à elle-même, solitaire, elle s’était distraite en devenant première de sa classe. Elle était maintenant étudiante à Sciences Po, dans la prestigieuse filière « Service public », l’antichambre de l’ENA.

Mais pour l’été, non, elle n’avait aucun « plan ». Avant, son père l’envoyait chez l’une ou l’autre de ses sœurs aînées, toutes deux pourvues d’une abondante progéniture, et plus douées que lui pour organiser des vacances pas chères. Isabelle savait qu’elle pouvait compter sur une invitation de l’aînée dans un club « tout compris » à la clientèle essentiellement familiale sur la Costa Brava en juillet, et de la cadette chez des cousins éloignés qui leur prêtaient un appartement à Val-Thorens en août. Aucune de ces perspectives n’avait l’air de l’emballer.

Elle m’a fait bonne impression.

Elle avait tendance, comme moi, et malgré sa jeunesse, à dire tout ce qu’elle pensait. Par exemple, que feu mon beau-frère m’appelait toujours « ta folle de tante Lidia », ce qui ne m’avait pas étonnée (ni vexée) du tout. Il faisait déjà très chaud à Paris, je lui ai proposé de venir en Normandie. Raphaël avait promis de m’y rejoindre pour plusieurs semaines. J’ai tout de suite su qu’elle s’entendrait bien avec lui, et avec mon mari. Et que ça m’éviterait d’avoir à passer trop de temps avec eux.

Je ne l’ai pas invitée pour me donner bonne conscience (la mauvaise conscience est, paraît-il, très répandue, mais c’est un sentiment que je n’ai jamais éprouvé), mais parce que je la devinais plus apte que moi à les distraire. La santé de mon mari était déjà chancelante. Il n’avait que quelques années de plus que moi, mais le tabac lui a moins bien réussi. On l’avait opéré du poumon deux ans plus tôt en lui faisant croire qu’il s’agissait d’une tumeur bénigne (c’était l’époque, au milieu des années 1980, où l’on mentait aux malades, je ne sais pas ce que tu en penses, toi qui te destines à la médecine, mais pour les proches, je peux te l’assurer, c’était très pénible, surtout pour moi qui préfère toujours dire la vérité). Il ne jouait plus au tennis, n’était plus capable de skipper son voilier, et j’étais résignée, en m’asseyant à la terrasse de ce café, rue Soufflot, en face de cette jeune fille jolie mais trop bonne élève pour intéresser le commun des garçons, à me taper un été aussi ennuyeux que mon voyage de noces sur les bords du lac de Côme.

Elle m’a posé quelques questions sur la villa. Elle avait l’air séduite par le seul nom de « villa ». Elle ne connaissait pas encore ma vraie maison, ici, à Florence, ne l’avait pas encore rebaptisée le « palazzo ».

En septembre, elle s’est installée tout naturellement dans notre immense appartement parisien. Elle a récupéré la chambre de Raphaël, qui vivait alors plus ou moins en couple dans le Marais. Je suis repartie pour l’Italie.

Je suis revenue en urgence quand l’état de mon mari s’est aggravé. J’ai tout organisé pour qu’il soit soigné à domicile, engagé des infirmières, bataillé avec les chirurgiens qui voulaient réopérer, avec les docteurs qui proposaient des chimiothérapies de la dernière chance, tous ligués pour l’envoyer mourir à l’hôpital, même si, bien sûr, ils évitaient tous soigneusement le lexique de la mort et me balançaient (oui, Anna, voir plus haut ce que je vous ai dit à propos de « se taper ») des euphémismes piteux en baissant leurs yeux de post-adolescents (les grands pontes me paraissaient déjà tous scandaleusement juvéniles). Raphaël, qui était de nouveau célibataire, dormait dans ma chambre. Moi, j’ai veillé mon mari jour et nuit pendant presque une semaine. Pas pour être gentille, pas pour me donner bonne conscience, mais parce que c’était bien le minimum que je pouvais faire pour lui.

Après sa mort, je n’avais plus aucune raison de rester. J’ai laissé Raphaël et Isabelle se partager l’appartement.

C’est à Noël, lorsqu’ils m’ont rejointe à Florence, que Raphaël m’a annoncé qu’il était séropositif. Il l’avait déjà confié à son père avant l’été et je suppose que c’est cette raison qui avait poussé mon mari à modifier son testament pour léguer une somme d’argent exagérément élevée, pour une nièce par alliance, à Isabelle : notre fils, lui, n’aurait pas le temps d’en profiter beaucoup. Sept ans, finalement. De 1987 à 1994. Il est mort deux ans avant l’apparition des premiers traitements efficaces.

Et donc, t’impatientes-tu, ton grand-père, quand va-t-il entrer en scène ?

Demain, mon petit. J’ai eu plus de mal à mettre de l’ordre dans mes souvenirs, à sélectionner ceux que je jugeais nécessaires, qu’à te parler, hier, de la vieille dame que je suis devenue. J’ai faim, un peu trop chaud, et envie de goûter-dîner tôt, puis de téléphoner à Isabelle. »

Extrait

« Eléments de l’enquête publiés dans la presse italienne (1994)

Un homme de 44 ans meurt en tombant du piazzale dei Martiri.

Le 22 avril dernier, vers 22h30, G. Osmond, photographe et collectionneur d’art français, a été poussé par-dessus le parapet du piazzale dei Martiri et a fait une chute de plusieurs mètres avant d’être écrasé par une voiture sur le viale del Muro Torto. Le carambolage qui s’en est suivi n’a malheureusement fait aucun blessé.

Plusieurs témoins rapportent une altercation entre la victime et une femme que la police a aussitôt conduite à la Questura pour l’interroger.

Serena Merle, une vieille connaissance de M. Osmond, elle aussi française, divorcée, sans profession, âgée de 46 ans, aurait été violemment prise à partie, puis jetée à terre par M. Osmond.

Elle se serait alors relevée, aurait essuyé encore quelques coups (gifles, coups de pied), auxquels elle aurait répondu. Dans une tentative désespérée pour repousser son agresseur, elle l’aurait projeté contre le parapet avec une force telle que M. Osmond aurait basculé par-dessus bord.

Le drame est survenu le soir même où était inaugurée (en présence du Tout-Rome) l’exposition (à la Galleria Bianca Nera) de la « Collection Osmond », qui réunit des œuvres extraordinaires, datant de l’Antiquité à nos jours (en hommage à la victime, la galerie sera exceptionnellement ouverte tous les jours, de 11 h à 22 h).

En plus de cette magnifique collection, M. Osmond laisse une fille de 19 ans et une veuve qui était sa seconde épouse.

Mort accidentelle? Homicide involontaire?

Légitime défense ? On attend les conclusions de l’enquête. » p. 145-146

À propos de l’autrice

Julie Wolkenstein © Photo Laura Stevens

Julie Wolkenstein, née en 1968, enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Autrice, elle a aussi traduit trois livres aux éditions P.O.L : Ethan Frome d’Edith Wharton (2014), Gatsby (2011) et Beaux et maudits (2021) de Francis Scott Fitzgerald. (Source : Éditions P.O.L)

Page Wikipédia de l’autrice

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