
En deux mots
Gustave Bonsoir est orphelin. Il a compris très tôt que faire rire est la meilleure façon d’être aimé. Il veut faire du stand-up. Il échoue. Deux fois. Puis la vie le surprend, par le biais d’une agent artistique et un détour inattendu, la tristesse.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Guérir des blessures de l’enfance
David Foenkinos a une affection particulière pour ceux qui ne réussissent pas. Après Numéro deux, il suit cette fois Gustave Bonjour dans son envie de faire du stand-up, persuadé de son talent d’humoriste. Mais sur scène, il va faire un bide. Avant de trouver sa voie.
Ne vous fiez pas au titre. Gustave Bonsoir, le personnage principal de Je suis drôle, a connu des premières années tragiques. Son père a fui dès qu’il a su que sa compagne n’avorterait pas. Sa mère a été emportée par un cancer du pancréas alors qu’il n’avait que cinq ans. Placé dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance, il a vécu « des terribles semaines d’angoisse » en éprouvant une sensation d’abandon. Quand Jean-Michel et Catherine, un couple en mal d’enfant, lui ont offert leur affection, il est resté très inquiet. « Il lui semblait que toute cette douceur dont ils l’entouraient ne pouvait être qu’un état passager. » Avant d’accepter cet amour.
Tout va basculer lors d’un repas ordinaire. Gustave dit « pardon » à une cuillère qu’il vient de faire tomber. Ses parents éclatent de rire. Long, intense, vrai. Révélation immédiate : « La meilleure façon d’exister, c’est d’être drôle. » Une intuition d’enfant qui va très vite devenir une obsession.
Car Gustave, comme tant de jeunes de sa génération, se voit déjà en haut de l’affiche. Il accumule les blagues dans un carnet à spirale, perfectionne ses imitations au lycée, se désigne clown de service dans tous les cercles qu’il fréquente. Il est populaire. Il est heureux. Il croit tenir sa vocation.
Mais le comedy club est une autre histoire. Ses deux passages sur la scène du Comedy Pigalle se soldent par des échecs cuisants. Personne ne rit. Le silence est une gifle. Pour quelqu’un dont toute l’identité repose sur le regard des autres, c’est une catastrophe existentielle, pas un simple bide. Gustave n’est pas armé pour ça. La déroute l’envahit. Il s’enfonce. Et Margot, sa compagne, son admiratrice, son rempart, fera les frais de cette chute.
Puis arrive Géraldine Rose. Agent d’artiste, elle discerne chez Gustave autre chose que ce qu’il croit être. Elle l’oriente vers le cinéma. Nouveau virage, nouvelle déception. Il connaît la solitude du figurant sur les tournages, loin du succès imaginé.
Découpé en deux parties, le roman nous entraîne alors dans les pas de Marco Komeda, un artiste contemporain. De retour d’une visite au musée des Relations rompues à Zagreb — que l’on connaît aussi depuis le magnifique roman de Gaëlle Josse, De nos blessures un royaume —, il imagine un projet d’exposition autour de la tristesse. Pour en incarner le cœur vivant, il lui faut un acteur. Un visage capable de tenir la mélancolie sans la jouer. Il finit par trouver Gustave. Mais n’en disons pas davantage.
David Foenkinos sait raconter une époque et son évolution : « Il y a cinquante ans, un jeune homme rêvait de publier un roman. Il y a quarante ans, il espérait faire du business. Il y a trente ans, il se voyait footballeur. Il y a vingt ans, il voulait être chanteur ou simplement célèbre. Il y a dix ans, il se voyait chef ou pâtissier. Maintenant, il aspirait à être drôle sur scène ou dans des vidéos. »
Un engouement collectif pour l’humour, qu’il l’a observé chez sa fille de onze ans qui ne regarde que des vidéos drôles. Dans un monde anxiogène, le rire est devenu un refuge, presque une drogue.
Est-il besoin de souligner une fois encore la qualité du style de l’auteur, bien calqué sur son sujet : vif, fluide, parsemé de fulgurances, à l’image ce passage sur Jean-Michel, père adoptif qui s’adonne à la peinture : « Pour préciser l’étendue des dégâts artistiques, on pourrait dire que même les couleurs semblaient souffrir. »
Je suis drôle est peut-être son roman le plus personnel. Car si les thèmes des vocations contrariées, des destins qui bifurquent et du retour à la vie, de la seconde chance sont au cœur de toute son œuvre, ici il ancre son récit sur les fêlures initiales. Mohammed Aïssaoui écrit dans Le Figaro que « Gustave ne devient pas celui qu’il rêvait d’être, mais lui-même ». On pourrait dire la même chose de l’auteur qui a commencé par écrire des « romans drôles » avant d’élargir sa palette et de connaitre le succès avec La Délicatesse, puis avec Charlotte. Aujourd’hui, il en est à son 21e roman, à la fois drôle et mélancolique, léger en apparence et profond dans ses résonances. En un mot, une réussite !
Je suis drôle
David Foenkinos
Éditions Gallimard
Roman
192 p., 00 €
EAN 97800000
Paru le 28/03/2026
Signalons aussi la belle réussite de la version audio ! C’est le comédien Axel Auriant – celui qui interprétait Numéro deux dans sa version théâtrale – qui dit ce texte avec beaucoup de conviction. Il incarne un Gustave Bonsoir qui reflète bien la complexité du personnage, entre drame et comédie. Une belle réussite !
Où ?
Le roman est situé en France, à Paris et en banlieue, à Bourg-la-Reine et Villejuif. On y voyage aussi à Zagreb, Rome, Cannes ou encore en Bretagne.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Après de premières années douloureuses, Gustave Bonsoir est adopté par un couple en banlieue parisienne. Vers l’âge de sept ans, il est frappé par une révélation : la meilleure façon d’être aimé, c’est d’être drôle. Ainsi commence son obsession du risible. Durant toute son enfance, il cherche à faire rire tout le monde. Sans le moindre doute, ce sera sa vocation.
Je suis drôle dresse le portrait d’un jeune homme de son époque. Le roman est comme toujours fantasque et surprenant, mais il est surtout tendre, sensible, drôle, plein cette humanité teintée de mélancolie que l’on voit s’épanouir chez David Foenkinos de livre en livre.
Les critiques
France Inter (La Bande originale)
RTBF (Thierry Bellefroid)
Culturellement vôtre (Lucie Lesourd)
Les premières pages du livre
« 1
En observant la vie de nombreux artistes, on pourrait se demander s’il existe un lien entre le chaos et le génie. Certes, il n’est pas obligatoire de souffrir pour avoir du talent. Mais John Lennon a été abandonné par ses parents ; au moment où il a enfin retrouvé sa mère, elle a été écrasée par un chauffard. À l’adolescence, Pablo Picasso fut traumatisé par la perte de sa petite sœur Conchita, âgée de sept ans seulement. La mère de Charlotte Salomon a sauté par la fenêtre ; celle de René Magritte s’est suicidée en se jetant dans une rivière. Amedeo Modigliani est pratiquement né tuberculeux. Virginia Woolf a été agressée sexuellement par son demi-frère à l’âge de six ans. Charlie Chaplin, lui, a grandi dans la misère, et sa mère a été internée pendant son adolescence. Frida Kahlo a contracté enfant une poliomyélite qui a affecté sa colonne vertébrale et sa jambe droite ; à l’école, tout le monde se moquait d’elle. Ce fut plus ou moins le même destin pour Toulouse-Lautrec. La mère de Madonna est morte quand elle avait cinq ans. Jim Carrey a vécu dans une pauvreté extrême. Marilyn Monroe a été abandonnée par son père et, comme sa mère souffrait de troubles mentaux, elle a enchaîné pas moins de dix familles d’accueil. Léonard de Vinci était un enfant illégitime, fruit d’une liaison entre un riche notaire et une paysanne de quinze ans. Dostoïevski, encore un orphelin de mère, fut élevé par un père alcoolique et violent. Albert Camus a lui perdu son père quand il avait un an. Quant à celui de Kafka, il fut terriblement autoritaire, rabaissant sans cesse son fils. La liste est infinie. Des désastres de l’enfance découle une lumière étrange que l’on porte sur la vie. On écrit, on peint, on joue différemment.
2
On peut se demander si l’art de Gustave Bonsoir n’a pas un lien avec son enfance chaotique. Commençons par le début : son prénom. Il paraît désuet pour un garçon né au début du siècle, en 2005. Sa mère, au moment d’accoucher, s’était réfugiée dans la plus belle période de sa vie : ses années au collège Gustave-Flaubert de Paris. En faisant ce choix, elle accueillait son fils en lui faisant la publicité de son propre bonheur. Plus tard, on demanderait au jeune homme si son prénom avait un lien avec l’écrivain. Gustave répondrait inlassablement : « Non, avec l’établissement scolaire. » Constatant que cette réponse décevait, il finirait par soupirer : « Oui, le livre préféré de ma mère était Madame Bovary. » Un arrangement avec la vérité qui avait le mérite de lui octroyer une origine vaguement culturelle. Mélanie Bonsoir n’avait pas beaucoup lu dans sa jeunesse : les livres lui paraissaient réservés à une sorte d’élite. La littérature n’avait donc pas pu la consoler du désespoir qui fut le sien à partir de douze ans. Autant le dire tout de suite, et sans détour, ses parents étaient morts dans un accident de voiture. Comme elle était présente au moment du drame, certains lui disaient avec une sorte d’enthousiasme : « C’est un véritable miracle… » C’était comme se féliciter de l’ultime soupir d’un mourant. Elle détestait ce statut de survivante ; pendant des mois, elle aurait préféré rejoindre son père et sa mère. Il lui était inconcevable, à douze ans, d’avancer sans eux ; elle se sentait comme amputée. Enfin, il faut préciser une dernière chose. Juste avant l’accident, juste avant que la voiture se fracasse sur un arbre, ses parents s’étaient disputés. Ils avaient quitté la vie en s’invectivant, probablement à cause d’un commentaire dérisoire et mal interprété. Au début de son adolescence, Mélanie rencontrait l’absurde mêlé au tragique.
Elle fut alors contrainte d’aller vivre chez la grande sœur de sa mère, une tante peu encline à donner de l’amour. Pourtant, il n’était pas difficile de se laisser gagner par l’empathie face à une enfant qui venait de traverser un tel drame. Certains tempéraments humains, allez savoir pourquoi, sont incapables de franchir la frontière de la tendresse. Cette nouvelle vie prit rapidement la tournure d’une impasse affective. Les conversations devinrent de plus en plus courtes, puis quasi inexistantes, d’immenses espaces vides de mots. Le mari de la tante, commercial dans l’ameublement de cafés-restaurants, était rarement présent. Son métier était une bouée de sauvetage, un merveilleux alibi pour fuir un foyer sans vie. De temps à autre, il rapportait de ses déplacements des petits cadeaux pour Mélanie ; en échange, il attendait de la jeune fille un câlin qu’elle jugeait un peu trop insistant. Cet homme la dégoûtait. Le couple avait un fils de vingt-deux ans qui n’habitait plus avec ses parents et ne venait pratiquement jamais les voir. Lors de ses rares visites, il jetait un regard compatissant mais distant sur sa cousine, comme s’il ne voulait pas créer trop de liens avec elle pour éviter d’être encombré par la culpabilité. Il préférait demeurer dans cette zone indolore qui confine à l’indifférence.
L’adolescence de Mélanie se passa dans une sensation d’oppression croissante, jusqu’à son départ, dès l’obtention de son bac. Elle ne revit jamais son oncle et sa tante. Elle eut beaucoup de mal à construire des relations durables. Désespérément seule, elle avait tendance à abuser de la drogue et de l’alcool. Elle riait toujours un peu trop fort, comme pour effrayer la tristesse qui la suivait partout. Après avoir enchaîné des petits boulots pendant des années, elle trouva un emploi de serveuse à Montmartre, avec des horaires fixes. Cela aurait pu être le début d’une vie stable. Il n’en fut rien. Un soir, elle coucha avec un collègue et tomba enceinte ; il lui arrivait fréquemment d’oublier de prendre sa pilule contraceptive. Dès qu’il fut au courant, l’homme lui demanda d’avorter, ses arguments se faisaient de plus en plus brutaux à mesure que les jours passaient (elle rencontrait en général des sales types). Cet enfant était son espoir. Son désir de maternité se révélait avec une intensité qu’elle n’aurait jamais soupçonnée. Bien sûr, elle aurait voulu faire les choses différemment, fonder une famille, mais elle se figurait qu’elle n’aurait pas droit à un destin traditionnel. Il y avait presque une forme de logique dans la continuation du désastre. Elle finit par quitter son travail, et disparaître. Le géniteur n’aurait plus de nouvelles. Mélanie déménagea dans un immeuble de huit étages en banlieue parisienne. Après l’accouchement, elle fut embauchée comme secrétaire dans un laboratoire d’analyses médicales. Fallait-il voir une quelconque ironie dans cette réorientation professionnelle ? Le jour des cinq ans de Gustave, elle fit un malaise. Suivi par d’autres. On lui recommanda une série d’examens médicaux, dont le résultat fut tragique. On lui diagnostiqua un cancer du pancréas. Elle n’avait pas encore trente ans, mais elle payait peut-être les années à abîmer son corps. Ou bien était-ce la fatalité ? Le bonheur n’était pas pour elle, ni aujourd’hui ni jamais. Alors qu’elle avait toujours été si forte, Mélanie pleura pendant des nuits entières. La mort ne lui faisait pas si peur que cela, mais elle pensait à son fils, à ce petit visage de cinq ans, à cette vie encore à l’abri de la barbarie des jours. Hors de question qu’il se retrouve, comme elle, chez sa tante, sa seule famille. Cette simple éventualité la plongeait dans un effroi insupportable. Elle jeta ses dernières forces dans la préparation de l’avenir de Gustave, puis elle lui écrivit une longue lettre pour plus tard. Elle partit épuisée, sans savoir ce que son fils deviendrait, ce qui fit de son dernier souffle une morsure encore plus cruelle.
3
Tel fut le prologue de la vie de Gustave Bonsoir. Il fut placé dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance. Un établissement dont il est difficile de retrouver le nom. Probablement quelque chose de positif comme Les Acacias. Ou peut-être était-ce Les Tulipes ? Pourtant aucune fleur ne pouvait maquiller suffisamment la réalité de cet endroit sinistre et froid. Gustave pénétrait dans le royaume des ombres. Il se souviendrait à jamais des terribles semaines d’angoisse qu’il y avait passées. Plus tard, quand on l’interrogerait sur cette période1, il garderait le silence. Certaines personnes, bien sûr, se montrèrent douces avec lui, mais cela n’atténuait pas le sentiment général : on l’observait telle une bête blessée. Qu’allait-on faire de lui ? Gustave éprouvait dans tout son corps la sensation de l’abandon, il ne valait rien. Il traduisait cette émotion par un acte étrange : il se cachait sous son lit. Les éducateurs, lors de visites nocturnes, découvraient régulièrement son matelas vide puis discernaient, dans la pénombre, le petit corps recroquevillé au sol.
Un matin, on le réveilla un peu plus tôt qu’à l’habitude. Une animatrice l’aida à s’habiller, lui brossa les cheveux puis annonça : « Un couple très gentil va venir te voir. » Quelques jours plus tard, il découvrait sa chambre dans un pavillon de Bourg-la-Reine, près de Paris. Jean-Michel et Catherine, dont toutes les tentatives d’avoir un enfant avaient échoué, devenaient enfin parents. Gustave resta très inquiet. Il lui semblait que toute cette douceur dont ils l’entouraient ne pouvait être qu’un état passager. Si sa maman avait pu mourir, comment la joie pouvait-elle durer ? Pourtant, progressivement, il s’abandonna à croire en la relative solidité de cet environnement stable. Il était bien trop petit pour comprendre qu’il devenait un être résilient. Il finit même par ranger dans un tiroir du petit bureau de sa chambre la photo de sa maman qui avait été gentiment posée dessus à son arrivée. « Elle est dans ma tête et pas dans un cadre », avait-il même affirmé à ceux qui, petit à petit, devenaient ses parents. Il avait six ans désormais ; certains jours il s’exprimait comme un bébé, et d’autres comme un sage. Il cherchait son âge dans le labyrinthe de son enfance volée. Il y avait quelque chose qu’il ne disait à personne : il avait le sentiment de pouvoir encore parler avec sa mère. La nuit, elle le visitait pour lui dire qu’elle l’aimait plus que tout et que tout irait bien pour lui. Il se réveillait avec un sourire capable de combattre la vie.
Pour parachever le bref résumé de ces années, il faut évoquer ce qui pourrait être considéré comme un fait déterminant. Il est impossible de dater avec précision ce moment majeur, mais probablement s’était-il déroulé quelques mois après son arrivée chez Jean-Michel et Catherine. C’était lors d’un déjeuner. Gustave avait sans doute fait quelque chose de comique, car ses parents avaient ri. Il avait simplement dit « pardon » à une cuillère qu’il venait de faire tomber. Deux longs rires, intenses et appuyés. C’est par ces rires que tout avait vraiment commencé. Gustave s’était alors instinctivement dit : « La meilleure façon d’exister, c’est d’être drôle. »
1. Notamment quand il donnerait ses premières interviews, au début de sa notoriété.
4
Gustave finit par avoir l’impression qu’il avait toujours vécu dans cette famille, à Bourg-la-Reine. Il pensait encore souvent à sa mère, bien sûr, mais les contours du souvenir s’estompaient ; il ne retrouvait pas son odeur, cherchait sa voix dans sa mémoire, et elle ne lui rendait plus de visites nocturnes. Il se sentait à l’aise, simplement, avec ces gens qui l’aimaient follement, qui n’en revenaient pas de la chance qu’ils avaient d’être enfin devenus parents. La joie courait partout dans la maison. Certes, il demeurait des moments d’inquiétude, il fallait accompagner l’enfant dans les territoires de sa fragilité. Il arrivait encore à Gustave de vouloir dormir sous son lit. Jean-Michel finit par lui installer une couette à même le sol puis, plutôt bricoleur de nature, il rehaussa le sommier. Cela prit l’allure d’une cabane. Il semblait donc possible de transformer la peur en espoir.
Catherine était directrice d’une école élémentaire et Jean-Michel professeur des écoles. Ils s’étaient souvent interrogés sur la symbolique tragique de ne pas pouvoir avoir d’enfants quand on passe sa vie au milieu de ceux des autres. Ils étaient comme des analphabètes dans une librairie. Pour combler le manque, ils s’étaient livrés à toutes sortes de passions. Avant l’arrivée de Gustave, leurs week-ends étaient remplis de randonnées, de cinéma, d’ateliers créatifs. Tout avait disparu à présent, hormis le goût persistant de Jean-Michel pour la peinture, ce qui était bien dommage1. Catherine et Gustave observaient les orgies de gouache maltraitée en masquant leurs moqueries. Les années passèrent ainsi, entre douceur et dérision. À l’âge où d’ordinaire on se pose des questions sur ses origines, Gustave évitait toute introspection. Son passé était cette poussière qu’on pousse sous le tapis. Bien plus tard, il tenterait de mieux connaître sa mère et de se rapprocher d’elle. Cela lui permettrait de comprendre quelques-unes des particularités de son caractère. Il retrouverait aussi son père biologique, mais il est bien prématuré d’en parler maintenant.
Gustave mettait toute son énergie à sacraliser le présent. Bien davantage que quiconque, il avait pour but dans la vie de se faire aimer, et il avait développé une personnalité dont le côté charmeur frôlait le pathétique. On sentait le jeune garçon désireux d’épater les autres, de se rendre sans cesse intéressant. Il croyait qu’un rire pouvait guérir le monde, et c’était déjà une maladie. À diverses périodes de son enfance, il avait cherché à se distinguer des autres, en collectionnant les insectes morts ou en jouant de l’accordéon. Ses parents, qui en étaient conscients, lui répétaient pourtant régulièrement : « Nous t’aimons comme tu es. Sois toi-même. » Mais il ne savait pas qui il était, et il ne le saurait probablement jamais.
Pour revenir à la question de l’humour, il avait donc très tôt compris qu’il s’agissait pour lui du chemin le plus court pour créer une émotion chez l’autre. Progressivement, il se mit à considérer son entourage, famille ou amis, comme un public. Il commença par le comique physique. Vers huit ou neuf ans, il n’hésitait pas à glisser, tomber, trébucher exprès. Des petites cascades joyeuses qui provoquaient un rire facile et immédiat. Mais on finit par se lasser de ces facéties prévisibles. Il devait innover, surprendre, peaufiner. Gustave se mit à récolter tout un tas de blagues qu’il recopiait fiévreusement dans un grand carnet à spirale. À chaque fin de repas, on lui demandait de raconter une ou deux histoires ; le défi qu’il s’était fixé étant de ne jamais se répéter. Il était heureux de s’entendre surnommer « le comique de la famille ». Certes, il n’y avait pas grande concurrence.
Au collège, puis au lycée, ce fut pareil. Gustave était un véritable boute-en-train. Il avait la réputation d’être incapable de rester sérieux plus d’une dizaine de minutes. Par pur goût du jeu, il lui arrivait de faire en sorte d’être en retard le matin, en inventant des excuses plus farfelues les unes que les autres. Il déclara un jour, l’air contrit : « Je suis vraiment désolé mais j’étais en train de faire un rêve extraordinaire, je ne pouvais absolument pas l’interrompre ! » En cours, il n’hésitait pas à lever la main pour honorer la leçon d’un commentaire ironique. Plusieurs fois par an, il récoltait des avertissements pour son comportement. On le jugeait insolent, alors qu’il voulait juste amuser son entourage. Miraculeusement, il arrivait toujours à passer entre les gouttes des sanctions les plus sévères, et il ne fut jamais exclu. La proviseure du lycée Lakanal hésitait entre l’agacement et le désarroi face à une attitude aussi désarmante qu’inédite. Il était atypique, il était rare, il était Gustave Bonsoir. Dans toutes les sphères de la société, entre amis ou entre collègues, il y a toujours une personne qui se désigne comme le clown du groupe. Indéniablement, ce titre le rendait heureux. Pendant les récréations, il racontait toutes sortes d’histoires ou imitait ses professeurs. Son charme était redoutable. On aimait sa compagnie ; on savait qu’il se passerait toujours quelque chose. Avec lui, il n’y avait jamais de blanc dans les conversations ; il comblait les vides. C’était une machine à créer de la vie. Le revers de ce comportement, c’est qu’il se sentait responsable du bien-être de chacun. Si on ne s’amusait pas, si l’ennui guettait, c’était indéniablement sa faute. Sur ses épaules pesait l’obligation de rendre la vie des autres légère.
Le soir, dans la pénombre de sa chambre, continuait-il ses facéties ? Sûrement se laissait-il aller, comme tous ceux qui divertissent les autres, à une élégante mélancolie. De plus en plus souvent, il se réfugiait dans la littérature. Il utilisait les pages pour colmater les trous de son sommeil ; quelques virgules suffisaient parfois à vaincre une insomnie. Sans trop savoir pourquoi, il raffolait des auteurs dont le nom comportait un K. Lire apaisait les démons qui rôdaient en lui, des démons qu’il n’avait pas encore identifiés. Il jouissait encore de l’innocence d’un âge qui continue de regarder l’enfance. Malgré son comportement turbulent, il n’en demeurait pas moins un élève brillant. Ce qu’il aimait le plus, évidemment, était l’atelier théâtre. Une douzaine d’élèves se regroupaient autour de Brigitte Descordes, une ancienne professeure de français qui revenait bénévolement dans son ancien établissement. C’était une femme joyeuse et pleine d’énergie que tous écoutaient religieusement. Sur scène, Gustave se sentait à sa place. Son cœur battait plus fort chaque mardi soir. En jouant, il chassait ses potentielles souffrances. Lors des spectacles de fin d’année, il se laissait griser par les applaudissements, qu’il percevait comme la version sonore d’une caresse.
1. Pour préciser l’étendue des dégâts artistiques, on pourrait dire que même les couleurs semblaient souffrir.
5
Après une période d’accalmie bienvenue, la fin de son adolescence fut délicate. À quel moment précis avait-il commencé à ressentir un certain mal-être, il lui était difficile de le dire. Peut-être avait-il glissé lentement vers le doute de lui-même, puis vint la révélation brutale que finalement rien n’avait d’intérêt. Toutes ses activités préférées se mirent à l’ennuyer. Un dégoût de vivre s’empara de lui progressivement, comme une perte d’appétit. Sans même se souvenir qu’il agissait ainsi dans sa petite enfance, il se glissa un soir sous son lit. Catherine, qui le découvrit ainsi par hasard, fut effrayée. L’image la ramenait brutalement aux premiers jours de leur cohabitation. Devenu moins loquace, et même carrément taciturne, Gustave ne cherchait plus à faire rire. Lui jusqu’alors si populaire au lycée s’était éloigné de nombreuses connaissances ; il refusait les soirées du samedi, préférant rester chez lui. Il passait des heures à observer les détails de son corps, qu’il jugeait subitement abjects. Alors qu’il était objectivement beau, il se persuada que personne ne pourrait jamais avoir de désir pour lui. Ses parents lui proposèrent de voir un psychologue, ce qu’il finit par accepter. Il eut du mal à parler de son enfance, chercha tant bien que mal à raviver quelques souvenirs, et le thérapeute finit par prononcer cette phrase énigmatique : « Tu risques de rejeter les personnes qui t’aiment. » Il avait surtout envie de rejeter cet homme qui ne le comprenait pas. Il ne faut pas forcément chercher tout le temps l’origine des fêlures dans l’enfance. N’avait-il pas le droit d’être, tout simplement, un adolescent mal dans sa peau ? Il détesta cette période pleine d’incertitude dans la voix et le corps. Les boutons sur son visage lui donnaient l’impression d’être un pays agressé par une armée violente et sanguinaire. Le psychologue assena une seconde phrase : « Gustave, tu n’auras jamais une vie linéaire. Tu auras des hauts et des bas. Tu n’es pas fait pour le tiède. » Il repenserait souvent à ces mots, qui sans doute l’aidèrent un peu. Il finit par aller mieux, progressivement, et quitta cette atroce période avec soulagement.
Extraits
« Un autre élément l’inquiétait : pas une semaine ne passait sans qu’un nouveau club ouvre ses portes. L’humour semblait être devenu le nouvel eldorado de la réussite. Il y a cinquante ans, un jeune homme rêvait de publier un roman. Il y a quarante ans, il espérait faire du business. Il y a trente ans, il se voyait footballeur. Il y a vingt ans, il voulait être chanteur ou simplement célèbre. Il y a dix ans, il se voyait chef ou pâtissier. Maintenant, il aspirait à être drôle sur scène ou dans des vidéos. Gustave était ainsi un parfait échantillon de sa génération, ce qui altérait quelque peu l’originalité de sa vocation. » p. 37
« Marco constitua une équipe dans laquelle il convia en premier lieu Juliette Klimt, dont il avait adoré les installations vidéo lors d’une exposition à Beaubourg. Au cours de leur première rencontre, elle l’avait apprécié, car il avait été la première personne depuis des années à ne pas lui demander si elle était de la famille du peintre. C’était une femme d’une quarantaine d’années qui incarnait un étrange mélange de dynamisme et de rêverie. Elle alternait ls enthousiasmes et les replis. Juliette avait aussitôt adoré le projet, et commencé à s’y investir totalement. Elle était chargée de toute la muséographie, la façon dont seraient mises en scène les différentes œuvres. Le duo devint inséparable, se rendant peu à peu compte qu’ils vivaient l’une des périodes les plus joyeuses de leur vie, et ce en travaillant sur la tristesse. Ce qu’éprouvait Marco ne le détourna pas de son idée initiale : à l’entrée du musée, la première œuvre qu’on devait voir, seule dans une petite salle, serait Capitale de la douleur. » p. 137
« Annexe
EXTRAITS DE LA CONFÉRENCE DE PRESSE
La mort à Paris
Festival de Cannes
journaliste : Comment vous sentez-vous ?
Gustave bonsoir : Bien, et vous ?
journaliste : Le film de Sorrentino fait clairement référence à celui de Visconti. N’avez-vous pas peur d’avoir le même destin que le jeune acteur de La mort à Venise ?
Gustave bonsoir : Quel a été son destin ?
journaliste : Il est devenu une star mondiale. Un objet de fantasme. Il n’a jamais vraiment pu quitter le rôle.
Sorrentino : Si je peux me permettre, vous parlez d’un acteur de quatorze ans. Un enfant. Gustave a presque vingt ans. Et une âme de vieillard.
(Rires)
journaliste : Je reprends tout de même la première question de mon excellent collègue : ce n’est tout de même pas anodin de se retrouver si subitement dans la lumière, comment vous sentez-vous ?
Gustave bonsoir : Tout va bien. Je connais l’adresse de l’ombre.
(Rires)
journaliste : Parlez-nous de votre expérience au musée de la Tristesse. C’est là que vous avez été repéré ?
Gustave bonsoir : Oui. C’est là que le grand réalisateur assis à côté de moi m’a vu. J’ai eu ce travail grâce à mon agent, Géraldine Rose. Pouvez-vous écrire son nom dans votre journal ?
journaliste : En quoi cela consistait-il exactement ?
Gustave bonsoir : Il s’agissait d’être assis sur une chaise et de jouer la tristesse.
journaliste : Pouvez-vous nous le faire maintenant ?
Gustave bonsoir : Si vous me payez, oui.
(Rires)
journaliste : J’imagine qu’avec un prix d’interprétation vous allez crouler sous les demandes. Avez-vous des projets ?
Gustave bonsoir : Retrouver la femme que j’aime.
(Rires)
journaliste : J’entendais professionnels.
Gustave bonsoir : C’est trop tôt pour évoquer cela, mais oui… J’ai reçu depuis quelques jours quelques propositions.
journaliste : Pouvez-vous nous en dire plus ? Quel réalisateur ou quelle réalisatrice vous a contacté ?
Gustave bonsoir : Ce sont des gens que j’admire. Des auteurs. Je vais prendre le temps de les rencontrer. C’est une chance incroyable pour moi. Mais j’ai un autre projet.
journaliste : Lequel ?
Gustave bonsoir : Je vais monter sur scène.
journaliste : Du théâtre ?
Gustave bonsoir : Non. Je vais faire du stand-up.
journaliste : C’est plutôt surprenant comme choix, après un tel film et un prix d’interprétation à Cannes. Qu’est-ce qui motive votre choix ?
Gustave bonsoir : Je suis drôle.
(Rires) » p. 183-184
À propos de l’auteur
David Foenkinos © Photo Joël Saget
David Foenkinos est l’auteur de plusieurs romans dont Le potentiel érotique de ma femme, Nos séparations, Les souvenirs, Je vais mieux, Vers la beauté, Deux sœurs, Numéro deux, La vie heureuse et Tout le monde aime Clara. La délicatesse, paru en 2009, a obtenu dix prix littéraires. En 2011, David Foenkinos et son frère Stéphane l’ont adapté au cinéma avec Audrey Tautou et François Damiens. En 2014, Charlotte a été couronné par les prix Renaudot et Goncourt des lycéens. Le mystère Henri Pick, publié en 2016, a été porté à l’écran par Rémi Bezançon, avec Fabrice Luchini et Camille Cottin. Les romans de David Foenkinos sont traduits en plus de quarante langues. (Source : Éditions Gallimard)
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