Hystérie collective

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

Prix Transfuge hiver 2026

En deux mots

Dans une Amérique alternative, un mouvement idéologique baptisé « Parité mentale » a rendu illégal tout jugement sur l’intelligence. Pearson, professeure d’anglais, résiste. Sa meilleure amie, elle, choisit de s’adapter.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand la bêtise devient une vertu

Lionel Shriver nous propose une nouvelle satire aussi terrifiante que jubilatoire. Dans le monde qu’elle imagine, il a été décidé que la stupidité n’existe pas, que les jugements de valeur sont abolis. Féroce et drôle.

La première alerte a lieu quand Pearson, la mère de Darwin, est convoquée à l’école pour se faire sermonner et apprendre que son fils est temporairement suspendu pour avoir « utilisé des termes jugés inadmissibles dans un environnement solidaire ». En fait, le garçon n’a fait que remarquer la stupidité de l’inscription que portait son camarade de classe sur son T-shirt : « Si tu es si malin, pourquoi tu n’es pas plus malin ? » Mais dans ce monde où il est interdit de proférer des jugements de valeur, cela revient à proférer une insulte.

Un monde dans lequel Pearson, prof d’anglais à l’université, va voir tous ses repères et toutes ses certitudes s’effondrer. Car dans cette Amérique à peine fantasmée, un livre va tout changer. Après la publication de La Calomnie du QI : pourquoi la discrimination à l’encontre des « gens idiots » constitue le dernier grand combat pour les droits civiques, signé d’un certain Carswell Dreyfus-Boxford, il n’y a plus d’examens, plus de notes, plus d’entretiens d’embauche. Le jeu télévisé Jeopardy est supprimé, jugé « trop discriminant ». Les échecs sont interdits dans les casernes. L’Idiot de Dostoïevski ne peut plus être enseigné. Et le mot « stupide » ? C’est désormais « le mot en S ».

Lionel Shriver construit ce monde avec une précision diabolique et un humour corrosif. On rit. Et puis on frissonne en pensant aux saillies de Donald Trump et à la pente glissante dans laquelle il entraîne son pays.

Pearson, elle, essaie de tenir. Chez elle, avec ses enfants — Darwin, le prodige, Zanzibar, la silencieuse, et la petite Lucy —, elle maintient une bulle de résistance. Elle jure encore, dit ce qu’elle pense, appelle un idiot un idiot. Son mari Wade la supplie de se taire : « Montre-leur un exemple qui ne les mette pas en danger. » Elle refuse. C’est sa nature. Elle le sait, elle l’assume, elle en paiera le prix.

Face à elle, Emory, son amie d’enfance, journaliste à la radio publique. Elle commence par ironiser sur la parité mentale avant de basculer insensiblement, par pragmatisme. « J’ai peur de tout le monde », avoue-t-elle. Et cette peur-là, Shriver la dissèque avec une cruauté toute chirurgicale.

Le roman est construit sur cette tension entre les deux femmes. D’un côté, Pearson qui ne peut pas se taire et Emory qui a choisi de suivre le mouvement, quoi qu’il lui en coûte. Avec son sens du dialogue dévastateur, Lionel Shriver nous offre, au-delà de la satire, un roman philosophique sur les mécanismes du conformisme, la fragilité des démocraties, et le prix à payer pour rester soi-même.

On pense avec une inquiétude croissante, à ce que l’on voit autour de nous. Surtout lorsque l’on apprend que l’autrice de Il faut qu’on parle de Kevin a perdu des amis à cause de ses positions et avoue que si « Écrire ce roman a eu des vertus thérapeutiques, il ne m’a pas rendu mes amis. »

Reste un grand roman jubilatoire, dérangeant, nécessaire. On le referme avec l’envie d’aller relire L’Idiot de Dostoïevski, rien que pour le principe.

Hystérie collective

Lionel Shriver

Éditions Belfond

Roman

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert

336 p., 23 €

EAN 9782714404138

Paru le 8/01/2026

Où ?

Le roman est situé aux États-Unis.

Quand ?

L’action se déroule dans un futur plutôt proche.

Ce qu’en dit l’éditeur

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s’inspire de l’actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d’une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.

Liste des mots interdits :
Stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits :
Les devoirs, les tests, les notes, les examens.
Les entretiens d’embauche.
Les bilans de compétences.
Conséquences :
Enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres.
Tout contrevenant s’expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l’université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n’apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l’on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres.
Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l’adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle…

Les critiques

France Culture (Le regard culturel)

Contrepoints (Lisa Hirsig)

Benzine mag. (Marie-Laure Kirzy)

Le Devoir (Christian Desmeules)

Le Journal de Montréal (Karine Vilder)

Culture Tops (Françoise Loiret)

La Presse (Matthieu Perreault)

Entretien à la librairie Mollat 

Blog Culture 31

Blog Sur la route de Jostein

Blog De quoi lire

Blog Alex mot-à-mots

Blog Shangols

Blog Juste un mot

Les premières pages du livre

L’autre 2011

1

J’ALLAIS PARTIR faire quelques courses pour le dîner – comme souvent, ma vieille copine Emory venait à la maison ce soir-là – quand j’ai reçu un appel de l’école m’informant que mon fils était renvoyé pour cause de « harcèlement » et que je devais venir le chercher. Darwin est un garçon réfléchi, posé, pas vraiment porté sur la persécution de ses petits camarades, si bien que je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’un quiproquo. Mon fils a toujours été le meilleur de sa classe et, jusqu’à il y a peu, ses professeurs le considéraient comme la Huitième Merveille du monde. Sans surprise, lorsque je suis entrée dans le bureau de la directrice adjointe, mon aîné, mon petit génie à la silhouette gracile, m’attendait sagement, même s’il avait la bouche pincée et regardait dans le vague, excluant de son champ de vision les deux adultes dans la pièce. Onze ans, c’était à peu près l’âge auquel je m’étais émancipée d’un bourrage de crâne qui lui avait été épargné. Pourtant, la maîtrise dont il faisait preuve d’ordinaire avait un caractère incendiaire – elle me rappelait la façon dont je fulminais intérieurement pendant l’étude biblique en famille.

— Je crains que votre fils ne se soit moqué d’un de ses camarades, m’a avertie l’adjointe de la cheffe d’établissement. Il a utilisé des termes que nous jugeons inadmissibles dans un environnement solidaire et que je ne répéterai pas.

La cheffe adjointe a redressé sa poitrine phénoménale dans le désir manifeste d’amplifier un dédain qui n’avait nul besoin de l’être.

— La plupart des enfants s’essaient aux gros mots pour…

— Les gros mots en cours de récréation sont une chose. Les insultes en sont une autre. Il s’agit là d’une infraction qui impose une suspension. Toute récidive entraînera une exclusion définitive.

Même si ce n’est pas le meilleur établissement de la ville de Voltaire, Pennsylvanie, l’école élémentaire Gertrude-Stein est (ou était) correcte et, surtout, située pas très loin de la maison. Zanzibar, la sœur de Darwin, y était également scolarisée, deux classes en dessous, et notre dernière, Lucy, six ans, y avait fait ses premiers pas en septembre dernier. Par conséquent, Wade et moi ne pouvions nous permettre de nous attirer les foudres de l’administration. Même si notre fils n’était plus en odeur de sainteté, il nous suffisait de l’aider à finir l’école élémentaire, jusqu’à son entrée au collège, j’ai donc promis de le sermonner et de lui rappeler que certains mots étaient interdits.

La cheffe adjointe ne m’a pas laissée partir sans me prodiguer un dernier avertissement.

— J’ose espérer que ce n’est pas à la maison qu’il apprend ce vocabulaire désobligeant.

— Je vous garantis que nous sommes très civilisés.

— Nombre de civilisations antérieures défendaient des opinions que nous trouvons abjectes aujourd’hui. Vous voyez ce que je veux dire, madame Converse. Nous sommes un établissement tourné vers l’avenir.

Dans la voiture, Darwin n’a pas dit un mot. Mes deux aînés étant des bébés-éprouvette conçus grâce à un donneur anonyme, leur patrimoine génétique était à moitié japonais, ce qui explique que beaucoup attribuaient les traits fins de Darwin et sa silhouette longiligne à une constitution délicate. Mais cette liane était construite sur une armature de fer. Darwin était tout sauf délicat.

Je l’ai laissé ressasser sur la banquette arrière. À l’automne dernier, dans pratiquement tous les jardins de ce quartier cossu, étaient apparus des panneaux indiquant : « CRÉTINS » BIENVENUS ! – ceux-là mêmes que les commerçants des centres commerciaux s’étaient empressés de placarder sur leurs vitrines. Mais ce recours assumé à un terme aussi péjoratif, même avec des guillemets, avait été rapidement qualifié d’indigne, puis de grossier, puis de mortel. Par conséquent, les panneaux des jardins d’aujourd’hui étaient plus pondérés : NOUS SOUTENONS LA NEUTRALITÉ COGNITIVE. La voiture qui se trouvait devant moi arborait un de ces autocollants qui pullulaient partout : « Si vous détestez les cerveaux, klaxonnez ! » De nombreux automobilistes partageaient sans doute cette détestation, car le retour à la maison s’est fait dans une véritable cacophonie.

Au cas où notre maison en bois, avec ses cinq chambres et ses coins et recoins, donnerait une image erronée de notre situation familiale, je me dois de préciser que l’achat de cette belle affaire à un prix dérisoire n’a été possible que grâce aux saisies de 2008. À la mi-octobre, comme il faisait trop froid pour disséquer les péchés de Darwin sur la spacieuse terrasse à l’arrière de la maison, j’ai installé mon fils à la table de la cuisine pendant que je faisais l’inventaire du placard à provisions. J’espérais que ce contre-interrogatoire ne durerait pas trop longtemps car le bus scolaire de Lucy arrivait dans moins de deux heures, et je devais encore passer au supermarché.

— C’est à cause d’un T-shirt, a fini par cracher Darwin.

— Et ?

— Stevie portait un T-shirt avec écrit dessus : « Si tu es si malin, pourquoi tu n’es pas plus malin ? »

Je me suis esclaffée.

— C’est débile ! Ça ne rime à rien.

— C’est ce que j’ai dit, que c’était stupide.

— Le mot interdit.

— Je n’ai pas dit que Stevie était stupide, mais que son T-shirt l’était.

« Stupide Stevie » sonnait bien – à mon époque, ça l’aurait rendu irrésistible.

— Quand on porte un T-shirt stupide, les gens ne peuvent s’empêcher de penser que le garçon qui l’a sur le dos est stupide aussi.

— Je ne comprends plus les règles ! a explosé Darwin. Alors d’accord, une personne ne peut pas être stupide. Tu me l’as expliqué des millions de fois, mais je ne pige toujours pas pourquoi soudain, un jour, en début de CM2, un connard ne peut plus être un connard.

Comme il m’arrivait de jurer par principe, j’étais mal placée pour demander à mes enfants d’user d’un langage châtié à la maison.

— Alors, OK, j’ai compris. Je ne traite plus personne de stupide ni de plein d’autres mots du même genre. Mais un objet peut-il encore être stupide ? Un T-shirt, par exemple ? Est-ce qu’une idée peut être stupide ? Est-ce que quoi que ce soit peut être stupide, ou est-ce que tout est devenu intelligent ?

Je lui ai lancé un regard oblique.

— Je ne sais pas. Clamer que tout est intelligent peut aussi t’attirer des ennuis.

— Il n’y a plus que ces conneries qui comptent ! Ce n’est pas comme si on ignorait qui étaient les neuneus de la classe. Ce sont toujours eux que les profs interrogent, et peu importe ce qu’ils répondent, chaque fois on leur dit : « Oh, Jennifer, c’est tellement bien vu ! » Et quand un de ces débiles prétend que cinq fois sept font soixante-deux, le prof de maths lui sort : « Excellent ! C’est une réponse, et une très bonne réponse, avec ça. Est-ce que l’un d’entre vous aurait autre chose à proposer ? »

Ce n’était franchement pas drôle, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Je sais que je ne suis pas objective – les mères ne sont pas censées l’être –, mais je ne résiste pas au charme de mon fils.

— Je te jure, les profs ont peur des gros nuls de la classe, a poursuivi Darwin. Les nazes ne se font jamais engueuler quand ils bavardent pendant les cours ou s’ils ne rendent pas leurs devoirs. Je suppose que ne pas faire ses devoirs est une façon différente et très bien vue de faire ses devoirs. En attendant, les nazes font vraiment chier. Ils se la pètent, comme s’ils étaient tellement à part, et guettent la moindre de tes paroles pour s’empresser de la comprendre de travers. Genre, quand Aaron a dit à Wendy que sa nouvelle coque de téléphone était « trop chouette ». Il essayait juste d’être sympa et d’avoir l’air cool, mais elle lui a donné un coup de poing dans le bras et l’a dénoncé auprès du nouveau CPM (devant mon air interloqué, il a développé)… le champion de la Parité mentale. Je pense que toutes les écoles en ont un. Bref, Aaron a été obligé de présenter ses excuses devant toute la classe parce que Wendy et le CPM étaient tous les deux trop nuls pour savoir que « chouette » voulait dire « génial ».

— J’ai la drôle d’impression qu’on ne l’emploie plus trop, ai-je avancé. Dis, tu ne parles pas de « naze » et de « nul » en classe ?

— Bien sûr que non. Je serais naze et nul si je le faisais. Mais je ne comprends pas pourquoi on ne peut plus défendre ses idées. Tu prétendais toi-même qu’on pouvait être plus intelligent que les autres et ne pas en avoir honte. Je ne pige pas pourquoi on est obligés d’accepter ces conneries.

Je l’avoue, la confortable complicité qui régnait au sein de notre foyer d’hérétiques me plaisait assez. Mais vouloir à tout prix conserver cette bulle de normalité, même en privé, ne mettait-il pas mes enfants en danger ?

— Pour rester fidèle à ses opinions, les arguments ne manquent pas, ai-je tempéré. Mais il faut se montrer prudents. Choisir l’endroit. Cette nouvelle manière de penser nous dépasse. Si nous défendons nos convictions de façon non orthodoxe ou bien au mauvais moment, nous n’arriverons à rien, à part nous faire un tort considérable.

En temps voulu, j’aurais été bien inspirée de prononcer ce discours à mon intention.

— Si je comprends bien, on est forcés d’être d’accord avec les autres parce qu’ils sont plus nombreux, ou parce qu’on sera punis si on ne le fait pas. Quelle différence y a-t-il entre ton « il faut se montrer prudents » et être une poule mouillée ?

— Il n’y en a pas, ai-je répondu, le cœur lourd. Maintenant, va chercher ton blouson.

2

EMORY M’A APPELÉE à la toute dernière minute sur ce que je n’étais apparemment plus autorisée à désigner sous le nom de « smartphone », même si je ne voyais pas vraiment par quoi le remplacer. (J’en avais fait la remarque cette semaine même dans les bureaux du département. « C’est quoi, maintenant, un banalphone ? » Une collègue m’avait rétorqué : « Que dis-tu de “phone” ? Est-ce si difficile, Pearson ? Recourir à un usage plus concis représente vraiment un tel sacrifice, surtout quand dans le même temps tu fais preuve d’un peu de respect, de sensibilité ? Que dis-tu de “phone” ? ») Ce que j’avais prévu pour le dîner permettait-il d’inclure Roger, le nouveau type avec lequel elle sortait ? a demandé Emory. Je pouvais difficilement dire non, même si j’étais agacée. Contrariée par le renvoi de Darwin, je n’étais pas d’humeur à m’intéresser à un parfait inconnu. J’avais acheté juste assez de crevettes tiger prawns hors de prix pour six, un convive supplémentaire serait de trop. Roger transformait la visite impromptue de ma meilleure amie venue partager notre repas en un « dîner ». Et puis, on ne s’était pas vues depuis le début du trimestre, et j’avais envie d’avoir Emory pour moi toute seule.

Comme il fallait s’y attendre, ils sont arrivés avec une bonne bouteille et des fleurs. En général, Emory se pointait avec un cubi, privilégiant l’alcoolisme au détriment du raffinement. Si je prenais la peine de proposer des olives, on les piochait directement dans l’emballage du traiteur, debout dans ma cuisine en bois sombre, et voilà que je devais les présenter dans un joli bol accompagné d’un second pour les noyaux. De peur que mes olives grecques ne paraissent mesquines, j’ai sorti les chips de betterave et de panais, alors que celles de pomme de terre au sel et au vinaigre étaient bien meilleures.

Laissant Wade terminer les préparatifs, j’ai fait entrer nos invités au salon avec un formalisme contraint. La tenue d’Emory – un legging, des boots vernies noires, un haut en soie jaune safran et un foulard rouge mis peut-être pour me rappeler le cadeau qu’elle m’avait fait pour mes seize ans – était simple mais ne passait pas inaperçue. Comme on pouvait s’y attendre, Roger était séduisant. Il était évidemment bâti comme un apollon, résultat d’un régime alimentaire drastique conjugué à du sport à outrance. Il portait des vêtements décontractés mais de bonne facture. Au début, il n’a pas dit grand-chose, cependant cette retenue n’évoquait pas la timidité, plutôt un esprit sur le qui-vive qui observait, jaugeait et jugeait. Une apparence irréprochable vous confère un air de souveraineté, qualité qu’ils partageaient tous deux et qui les avait sans doute attirés mutuellement. Mais il n’était ni vantard ni condescendant – je me faisais peut-être des idées.

Vu la situation, j’ai préféré mettre les pieds dans le plat plutôt que de voir la conversation se perdre en banalités stériles et dilatoires. Faisant l’impasse sur les détails, j’ai expliqué que j’étais encore chamboulée par le renvoi de Darwin pour avoir « insulté » un camarade, lui qui n’était pas habitué à être traité comme un agitateur.

— Il ne comprend plus les règles, ai-je conclu. Et je ne lui en veux pas d’être perdu.

— Tu es au courant qu’Obama a prorogé la loi « ne rien demander, ne rien dire » ? m’a demandé Emory. (J’avais en effet entendu quelque chose à ce sujet.) Je t’en parle parce que c’est un modèle social qui est appelé à s’appliquer à d’autres secteurs que l’armée. Alors, tu peux dire à Darwin qu’à partir de maintenant, c’est la règle. Ne pas demander aux autres où ils ont fait leurs études. Ne dire à personne où on a fait les siennes, même si c’est à Yale – surtout si c’est à Yale ! Et cela englobe les lycées. Ne jamais lâcher dans une conversation qu’on est diplômé d’Andover ou de Groton. Ne pas évoquer ou chercher à connaître un QI, ça va de soi. Idem pour les notes au bac et les moyennes. On est même censés la boucler sur sa réussite au quiz des faits marquants de la semaine de n’importe quel journal. Et pareil pour les réponses à Jeopardy.

Emory a livré ces dernières infos avec une impassibilité remarquable, mais il ne faisait aucun doute qu’elle était ironique.

— Tu sais que le jeu a été supprimé la semaine dernière ? ai-je demandé.

— Sans blague, a rétorqué Emory, faussement étonnée.

— Terminé. Fini. Trop discriminant. Il était à l’antenne depuis 1964.

— Non ! s’est exclamée Emory. À ce compte-là, on peut dire adieu à Qui veut gagner des millions ?.

— Par curiosité, j’ai suivi un bout de l’émission pendant que je préparais les crevettes pour le dîner. Pour que le jeu se maintienne et soit en adéquation avec les exigences actuelles, les questions sont effroyablement basiques. Genre : Quel… est… votre nom ?

— Je fais appel à un ami ! s’est écriée Emory. Ah, j’oubliais, l’armée a aussi interdit les Rubik’s Cube dans les chambrées.

— Les prochains sur la liste seront les échecs, ai-je grogné.

— Eh non, m’a contrée Emory, toujours d’une impassibilité parfaite. Ils sont déjà interdits. Le jeu installe une atmosphère clivante et préjudiciable. Et il est contraire à l’esprit de corps.

— Bon sang, bientôt, ça va taper là où ça fait mal. Boggle et Scrabble sont condamnés.

— Comme il se doit, a commenté Emory d’un ton pincé. Ces jeux provoquent à tort un sentiment d’inaptitude chez des gens rigoureusement égaux.

Nous laissions Roger hors de nos moqueries. Après avoir fait passer les olives, j’ai posé la question banale des circonstances de leur rencontre.

— J’ai reçu Roger dans mon émission, a répondu mon amie. Mais je ne sais pas qui rendait service à l’autre. Je l’ai prévenu que personne, absolument personne, ne l’écoutait plus.

Emory n’était pas du genre à se flageller pour se rendre plus sympathique ; sa frustration était réelle. Elle rêvait depuis le lycée de devenir journaliste pour la télévision (a contrario, ma seule ambition au même âge était qu’on me fiche la paix), or cela faisait dix ans qu’elle travaillait à la WVPA, une filiale de la National Public Radio. Et six qu’elle animait une émission culturelle marginale diffusée en début d’après-midi, dans laquelle elle recevait des personnalités locales en devenir et des seconds couteaux. Elle avait donc l’impression d’être dans une impasse.

— Aucun stress pour vous, alors, ai-je dit à Roger. Si personne n’écoute, on peut dire n’importe quoi.

— Non, Pearson, a tranché Emory. De nos jours, on ne peut pas dire n’importe quoi.

Était-ce une forme d’avertissement ?

Roger était censé être dramaturge. J’avais envie de lui demander : « Y a-t-il encore des gens pour aller au théâtre ? Toutes mes connaissances détestent. C’est une forme d’expression datée, non ? Qui ne préférerait pas regarder un film ? » Mais je me suis abstenue.

— C’est une période intéressante pour travailler au théâtre, a avancé Roger.

— Intéressante ? me suis-je étonnée. Je n’aurais pas choisi cet adjectif. Difficile, peut-être. Voire dangereuse.

— Le grand théâtre est toujours dangereux, a-t-il répondu avec décontraction. Ce que je voulais dire, c’est que je trouve passionnant de travailler dans un domaine artistique alors que les plaques tectoniques de la culture sont en train de bouger. Les deux dernières années ont vu le renversement radical d’une hiérarchie en vigueur depuis des millénaires, voire depuis toujours.

— Oui, je suis au courant, ai-je dit gentiment avec un signe de tête en direction de la table basse.

Cela étant, j’ai eu peur que Roger ne se méprenne sur les raisons de la présence du livre posé dessus en évidence – pour la maison, cette disposition ostentatoire de La Calomnie du QI : pourquoi la discrimination à l’encontre des « gens idiots » constitue le dernier grand combat pour les droits civiques était éminemment sarcastique. En 2010, j’avais éprouvé dès le début le besoin de m’impliquer politiquement et j’avais acheté la première édition du livre, sur la couverture duquel figurait encore un petit garçon assis sur un tabouret, fixant ses genoux d’un air honteux, la tête coiffée de ce que, désormais, personne n’oserait plus appeler un « bonnet d’âne ». Par la suite, le bonnet avait été retiré, rappel jugé trop cruel d’un passé barbare ; le sous-titre avait également été réduit à : Discrimination à l’encontre des gens I… « Calomnie » étant allé grossir le nombre extravagant de mots jugés ostensiblement « suprémacistes intellectuels », le titre de la dernière édition de poche aperçue à la caisse d’un supermarché se limitait à : Le Crime du QI.

Je n’étais pas la seule à n’avoir jamais terminé le chef-d’œuvre de Carswell Dreyfus-Boxford, qui avait changé la donne et marqué l’époque. C’était le genre de pavé que tout le monde achetait et que personne ne lisait. Au mieux, les plus ambitieux parcouraient les quarante pages d’introduction à la pièce maîtresse, passage truffé d’anecdotes déchirantes à propos de jeunes gens parfaitement compétents ayant vu leur ego broyé par un diagnostic précoce d’intelligence médiocre. Une fois que vous aviez digéré la thèse selon laquelle toute variation de l’intelligence humaine se résumait en fait à des « problèmes d’analyse », vous pouviez passer les cas de jumeaux, les études de cohortes et autres démonstrations prouvant que la mesure d’un QI augmentait ou baissait de quinze à vingt points en fonction de je ne sais quoi d’autre. Au départ, l’« élite intellectuelle » – professeurs, médecins, avocats, scientifiques – avait qualifié de prodigieusement stupide l’idée que la stupidité soit une fiction (quoi qu’elle en dise aujourd’hui). Pourtant, quand le nivellement cérébral a pris de l’ampleur, les plus pointus parmi ces élus ont été les premiers à adhérer au mouvement en vogue.

— On l’oublie facilement, mais, à sa sortie, le livre avait été copieusement moqué. D’ailleurs, toi et moi, nous nous en étions donné à cœur joie, ai-je lancé à Emory dans l’espoir de lui rappeler une certaine soirée arrosée chez elle, au printemps de l’année précédente. En gros, tout le monde s’accordait à dire que le pauvre professeur avait commis une bourde. Et soudain – on devrait même pouvoir mettre le doigt sur le jour exact de la bascule –, la théorie de Dreyfus-Boxford n’était plus risible, mais rigoureusement exacte : les vous-savez-quoi n’existent pas.

— Je m’attends à tout moment à ce que le prochain best-seller à faire un tabac prétende que les belles femmes n’existent pas, a glissé Emory à Roger en allongeant ses jambes fuselées pour poser ses pieds sur la table basse. Tout le monde est pareillement beau. Et si on prétend le contraire, c’est qu’on souffre d’un « problème d’analyse ».

Si les belles femmes existaient, Emory Ruth en serait une. Les cheveux noir de jais coupés court, grande et toujours mince – si elle avait dû forcir, à trente-neuf ans, ce serait déjà visible. À un moment, j’avais perdu le compte de ses petits amis et fiançailles rompues, qui m’avait longtemps fourni un service de streaming gratuit digne des meilleures plates-formes de comédies romantiques. Elle suscitait chez les hommes une attention excessive qui, de façon ennuyeuse, se limitait à son physique. Mais aucun de ces types n’était assez bien pour elle, et il était plus que probable qu’aucun ne le serait jamais. Je me suis dit : Quelqu’un devrait prévenir Roger.

— Alors, comment ça se passe à VU ? a demandé Emory. Les gamins se tiennent à carreau ?

Je rêvais depuis longtemps de lui raconter mon chemin de croix de professeure d’anglais, même dans un établissement aussi vénérable et prestigieux que Voltaire University, mais ce soir, je me sentais bridée. Comme Roger sortait avec Emory, je supposais qu’il était des nôtres, mais il ne s’était pas dévoilé. Le mystère demeurait donc.

— Lors de cette rentrée ont eu lieu les premières admissions libres, ai-je répondu. Quelques universités parmi les plus conservatrices ont résisté, mais c’est la fin des tests standardisés, c’est indéniable ; tout le monde pense qu’ils seront proscrits l’année prochaine, au même titre que les tests de QI. Maintenant qu’ils sont prohibés de la maternelle à la terminale, les universités ne pourront plus donner de notes non plus. Le concept – je veux dire, ce qu’on comprend –, c’est que tout le monde a le même niveau… Par conséquent, l’idée d’admettre un candidat plutôt qu’un autre est inacceptable. Je ne sais pas si on tire les noms au hasard dans un chapeau ou si c’est premier arrivé, premier servi. Mais le bureau des admissions ne sert plus à rien. Un gardien serait capable de faire le boulot : ouvrir la porte.

— Une économie, donc, a commenté Emory.

— Quand j’ai raté mon admission à VU, je dois avouer que j’ai été blessée. D’un autre côté, je savais au plus profond de moi que je n’avais pas le niveau… que je ne répondais pas aux critères… Mais si j’avais été prise, j’aurais été aux anges. Je me demande si on n’est pas en train de refuser aux jeunes un rite de passage qui peut se révéler grisant. Le courrier dans la boîte aux lettres. Cette explosion de joie, ce sentiment d’avoir été choisi, d’avoir réussi, d’être reconnu et de s’élever, cette soudaine bouffée enivrante, l’impression d’être perçu comme quelqu’un à part, qu’on a peut-être un avenir, finalement. (J’ai débité cette dernière tirade avec fougue, puis je me suis reprise.) Je dis simplement qu’intégrer Voltaire, Cornell ou Harvard n’a plus aucun sens aujourd’hui. J’ai le sentiment d’une perte. D’une perte émotionnelle, en tout cas.

— Mais vous avez reconnu avoir été blessée, est intervenu Roger. D’après ce que je comprends, vous conservez un sentiment d’infériorité dû à ce rejet et ce, vingt ans plus tard. À votre avis, n’y a-t-il pas eu beaucoup plus de jeunes anéantis par la course aux admissions que « grisés » par cette sélection ? Le prix à payer collectivement pour deux ou trois forts en maths n’est-il pas exorbitant ?

J’ai essayé de le percer à jour. Il avait parlé d’un ton hésitant, même s’il était resté dans une neutralité acceptable. À supposer qu’il soit un fervent disciple de la Parité mentale, un calcul sentimental l’amenait peut-être à modérer son zèle. Même s’il n’était sorti qu’une fois avec Emory, il avait forcément découvert son ironie quant au dogme actuel. Si les deux devaient soutenir des points de vue divergents sur la question, je ne donnais pas cher de leur relation – et s’il était amoureux, ce qui était toujours le cas des conquêtes d’Emory, il avait toutes les raisons de repousser cette possibilité. Autre option : un souci de prudence l’avait peut-être amené à exprimer des opinions qui s’inscrivaient aisément dans la fenêtre d’Overton (réduite désormais à une fente). Il avançait à pas feutrés dans un environnement social où les canons de l’égalité cognitive pouvaient se voir opposer une certaine morosité – au moins, on ne lui couperait pas la tête.

— Vous avez compris que nous étions entre amis ? ai-je précisé.

— Absolument, a-t-il confirmé d’un ton léger, avec l’air de ne pas saisir où je voulais en venir.

— Je suis frappée par la vitesse à laquelle cette nouvelle façon de concevoir l’intelligence humaine s’est diffusée, ai-je dit. D’ailleurs, je ne sais pas vraiment qui l’a implantée. La rapidité de ce changement idéologique donne le tournis.

— C’est bizarre, a répliqué Roger, ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti. Je suis toujours choqué de me rappeler que c’est si récent : j’ai l’impression que la discrimination cognitive a été interdite depuis des lustres.

Je ne m’expliquais pas pourquoi Emory n’était toujours pas intervenue – disons, là, maintenant, du style : « Quand il se passe quelque chose d’horrible, le temps ralentit. » Mais non, elle restait assise sans rien dire, se soumettant aux nombreux gestes d’appropriation de son nouveau petit ami qui la collait sur le canapé – une caresse sur la joue ici, un frôlement d’épaule là, trois doigts sur son genou.

— Quant à mon expérience en classe lors de cette rentrée, ai-je dit, s’il ne s’agissait que des admissions libres, ce serait déjà difficile… voire éprouvant. Mais quelque chose d’autre a changé. (J’en avais assez de marcher sur des œufs sous mon propre toit, d’autant que des œufs, j’en retirais des morceaux de mes semelles plusieurs fois par semaine quand je rentrais de l’université ; j’ai donc ajouté une louche de franchise.) Les étudiants, en particulier les première année, font preuve d’une pugnacité inexplicable. Ils portent tous le badge « QItte », qui est désormais aussi répandu que les boutons smiley de mon enfance. Le badge est devenu un prérequis, il ne permet pas de distinguer les fanatiques des étudiants plus passifs qui se laissent porter par le courant. Mais les fanatiques ont d’autres moyens de se faire connaître. En classe, ils choisissent toujours les places au premier rang. Ils ont l’œil mauvais, se tiennent souvent les bras croisés, me mettant au défi de leur enseigner quelque chose qu’ils ne connaissent pas – pour eux, soit ils le savent déjà, soit ce quelque chose ne vaut pas la peine d’être su. Ils sont bouffis d’orgueil et revêches. Ils sont aussi très susceptibles et en permanence sur le qui-vive. Darwin m’a raconté que… dans son école primaire, des écoliers font preuve de la même défiance fourbe de prédateur. À croire qu’aller à l’école n’a plus pour but que de tester les professeurs, et non les élèves.

— Tu donnes encore des notes ? a demandé Emory.

— Les élèves ne sont plus que « reçus » ou « refusés », ai-je répondu. Mais ça ne va pas durer. Déjà aujourd’hui pour un enseignant, se risquer à donner une mauvaise note est suicidaire. Ça équivaudrait à faire une distinction. Bon sang, tu te rappelles quand le fait de se distinguer était un compliment ? Par conséquent, ils sont tous reçus. En fait, je ne comprends plus la visée de l’université. Les étudiants sont-ils censés maîtriser un ensemble de connaissances, acquérir de nouveaux outils ? Ils n’ont pas l’air d’être d’accord. Que fait-on, alors ? Mon rôle se résume-t-il à les distraire ? S’ils ne lisent pas ce qui est préconisé, ça n’a aucune conséquence : j’en déduis que lire n’a aucune importance. La moitié du temps, ils ne font absolument pas attention à moi, ils bavardent entre eux comme s’ils étaient à la cafétéria. Je suis la première à reconnaître que j’ai choisi d’enseigner l’anglais à l’université parce que c’était tranquille, un boulot peu exigeant qui me laissait beaucoup de temps libre. Mais, aujourd’hui, le boulot est dur. Vraiment dur. Je ne sais pas ce que je fais et j’ai l’impression d’être une… (je me suis arrêtée à temps).

Emory m’a lancé un regard acéré et a changé de sujet.

— Tu as suivi le tapage autour de ce nouveau roman, L’Amie prodigieuse ?

— Bien sûr, ai-je répondu.

C’est le moment où j’ai décidé de mettre les pieds dans le plat. J’allais me déclarer. C’est moi qui recevais et il me revenait de donner le ton.

— Je trouve cette prétendue polémique stupide, ai-je continué.

Le mot interdit s’est écrasé dans la pièce telle la bombe A. Personne n’a rien dit.

— « Prodigieuse » ne signifie pas uniquement « intelligente ». Ça veut dire aussi « top », « super », « formidable ». Je me suis penchée sur la question : les Britanniques lâchent un « prodigieux » chaque fois qu’on les bouscule dans la rue.

— C’est exact, a renchéri Emory avec toujours cette drôle d’impartialité. Tu oublies « éblouissante » et « éclatante ». Mais le truc bizarre par rapport au boycott, au refus des libraires de l’avoir en stock, au retrait du livre du site d’Amazon, c’est que tout ça est inutile. Le roman a été écrit en italien. Il suffisait de traduire le titre selon les critères actuels. Comment peut-on être aussi dur d’oreille d’un point de vue culturel ?

— L’Amie super ne sonne pas vraiment bien, ai-je ajouté. Et L’Amie éclatante encore moins.

À mon grand soulagement, Emory a ri.

— En tout cas, ce livre ne se vendra pas.

— Mouais, ai-je grogné. Dans ce cas, donnons tous les exemplaires aux activistes pour nourrir leurs autodafés.

Je commençais à fulminer. Je faisais part de mes difficultés au travail, sans recevoir la moindre marque de compréhension. Wade devait avoir fini de s’occuper des courgettes et des oignons depuis longtemps. Pas très porté sur les mondanités, il restait caché dans la cuisine.

J’avais fait manger Lucy plus tôt et je l’avais couchée, mais je n’obligeais jamais Darwin et Zanzibar à dîner dans le bureau devant la télé. Quand ma mère recevait un aîné et sa famille, mes frères et moi étions exilés en compagnie des enfants invités à la « table des petits », ce que je trouvais humiliant. Grâce à notre politique inclusive, Darwin était déjà capable de tenir tête à des adultes.

Une fois tout le monde à table, je l’ai donc incité à faire le point sur le drame de Fukushima, auquel il s’intéressait avec la même assiduité que l’explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon l’année précédente. Il ne faisait aucun doute que Darwin embrasserait une carrière scientifique. De même qu’il nous avait fait suivre pas à pas les efforts désespérés de BP pour colmater la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique, il nous éclairait de façon pertinente sur les taux actualisés de radiation à différentes distances de la centrale japonaise hors d’usage ainsi que sur les masses de césium-137 qui continuaient de se déverser dans le Pacifique. Assez finaud pour éviter de monopoliser tout le dîner en se laissant porter par son enthousiasme, il a conclu sa démonstration par une mise en garde contre la volte-face horrifiée de l’Allemagne en matière d’investissement dans l’énergie nucléaire. (J’étais ravie qu’il emploie le mot « volte-face », car bientôt le vocabulaire emprunté à une langue étrangère serait banni des conversations au prétexte qu’il était « suprémaciste intellectuel ».) Avec une modération inhabituelle par les temps qui courent, Darwin a fait remarquer que l’entrée en fusion de centrales nucléaires était rare. La réaction excessive de l’Allemagne allait conduire le pays à dépendre fortement des énergies fossiles.

— Dans peu de temps, ils devront se fournir en gaz naturel auprès de la Russie. Or la Russie est un tyran.

— Voilà, ai-je lancé à la tablée. Qu’on ne me dise pas qu’il n’existe pas d’intelligence exceptionnelle.

Après quoi, chacun s’est empressé de s’assurer que personne ne manquait de pain ni de beurre.

Zanzibar n’aurait pas tenté pareil exercice, et je ne l’y aurais de toute façon pas encouragée. Elle était extrêmement réservée. Elle ne parlait que si on lui adressait la parole et non pour se conformer à des usages conformistes. Elle répondait poliment aux questions convenues de Roger en le regardant droit dans les yeux. Chez elle, aucune trace de cet agacement que les enfants manifestent lorsque les adultes se sentent obligés de les questionner sur leur matière préférée, alors qu’ils savent pertinemment que leur interlocuteur se fiche de leur réponse et ne les écoute pas. Pour une enfant de neuf ans, elle se tenait très bien à table. Les mains et la serviette sur les genoux, elle attendait patiemment le passage des plats et vérifiait que celui des rares tiger prawns avait fait le tour avant de se servir elle-même, afin de ne pas prendre davantage que sa part.

Mais Zanzibar était sur pilote automatique. Comme la plupart des enfants créatifs, elle vivait dans un monde parallèle. Notre ami Roger n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle pensait, et moi non plus d’ailleurs.

En espérant ne pas mettre Darwin sur la sellette, j’ai complété le récit de son éviction de l’école l’après-midi même.

— Alors, quel est le verdict ? ai-je argumenté sans rien en attendre. Nous savons ce qu’il en est du garçon qui le portait, mais un T-shirt peut-il encore être stupide ou pas ?

— « Si tu es si malin, pourquoi tu n’es pas plus malin » ? a répété Emory en me lançant un regard circonspect. C’est assez opaque. Ça veut peut-être dire : bonne chance à toi qui t’accroches à un qualificatif qui ne veut plus rien dire pour personne.

— Un peu tordu, ai-je fait remarquer. Je continue de miser sur « stupide ».

Il m’a semblé voir Roger faire la grimace.

— Darwin, je crois que, d’une manière générale, il vaut mieux éviter ce genre de langage connoté, a-t-il conseillé. De cette façon, non seulement tu fais preuve de bienveillance, mais tu es plus convaincant. Des mots hideux pour… pour ce que nous appelons désormais les « traitements alternatifs », une expression que tu as sans doute entendue de la bouche de tes professeurs… Bref, ces mots ont tendance à être généraux, paresseux et imprécis. Tu aurais pu dire du slogan sur le T-shirt de ton camarade qu’il n’était « pas très clair » ou « bizarre », ou comme l’a fait remarquer Emory, « opaque » – ce qui signifie « difficile à comprendre ». Tu devrais peut-être t’obliger à choisir des adjectifs de ce type qui apportent davantage de valeur, de teneur, au lieu d’être simplement cruels. Je suis certain que tu n’avais pas l’intention de blesser ton camarade. Mais lorsque tu emploies des mots qui peuvent aussi servir d’injures, même si tu ne vises qu’un T-shirt, tu cours le risque d’être mal compris.

Toute cette honorabilité plombait la soirée telle une basse pression atmosphérique. Si Roger flattait les sensibilités actuelles juste pour se protéger, il était curieusement convaincant.

— Il y a deux ans, a expliqué Darwin, j’aurais pu traiter Stevie… de ce même mot, et il m’aurait peut-être frappé. Le prof nous aurait ordonné d’essayer de bien nous entendre. Mais je n’aurais jamais été convoqué chez la directrice. Personne n’aurait appelé ma mère pour venir me chercher. Je veux savoir ce qui a changé. Pourquoi on ne passe plus de tests. Je les réussissais assez bien.

— Il arrive que les adultes se mettent d’accord pour décider que les choses doivent changer. Une meilleure façon de penser a été trouvée.

— Ou une pire, suis-je intervenue. N’oubliez pas que les enfants apprennent des notions d’histoire même à l’école primaire.

— Écoute, mon grand, a conseillé Wade à Darwin, notre ami Roger a l’art de compliquer les choses. N’utilise pas ce mot, un point c’est tout.

— Parce que je pourrais avoir des ennuis ? a demandé Darwin.

— Oui, a répondu Wade. Et n’utilise pas non plus tous ces autres mots, tu sais très bien desquels je parle. Ils n’en valent pas le coup.

— Alors quel mot mon fils est-il censé employer pour désigner quelque chose qui est à l’évidence stupide ? ai-je explosé. Un mot très traitement alternatif ?

— Il n’est pas censé qualifier quelque chose de quoi que ce soit, a dit Wade. Parce que ça ne sert à rien de se mettre dans le pétrin quand ça n’est pas nécessaire, Pearson.

Il m’appelait rarement par mon prénom. Quand il le faisait, aucune équivoque n’était possible.

— Je suis chez moi en famille, ai-je rétorqué. Je ne suis pas tenue d’avoir un langage châtié.

— Zambie ?

Toute honte bue, Roger s’est tourné vers notre fille dans le but de calmer le jeu. Zanzibar considérait manifestement sa bévue avec amusement.

— Que penses-tu de tout ça ? Je parie qu’en CE2 tu n’as pas à te soucier de savoir si tu es supra intelligente.

Une erreur encore plus grossière. Zanzibar était en CM1.

— Je n’en pense rien, a-t-elle répondu calmement. Je m’en fiche. Lorsqu’on fait un dessin ou qu’on joue un morceau ou qu’on tient un rôle dans une pièce, il ne s’agit pas d’intelligence ou d’absence d’intelligence. On est bon ou on ne l’est pas. J’essaie de bien faire les choses.

— Une puriste de l’art ! s’est exclamé Roger.

— Il est évident, est intervenue Emory, qu’une certaine catégorie de mots est plus radioactive que Fukushima. Je me suis donc entraînée à les éviter, même en présence de collègues avec lesquels je travaille depuis des années. D’ailleurs, je fais pareil quand je suis seule, histoire de bousculer mes habitudes. Pour ne pas que, en public, je me mélange les pinceaux et fiche ma carrière en l’air par inadvertance. Je me suis rendu compte avec surprise que j’utilisais beaucoup ce mot en S, et aussi celui en I. Roger a raison. Ne serait-ce que d’un point de vue linguistique, c’était de la paresse.

Jamais Emory n’avait parlé en ma présence de mot en S ou en I et, croisant son regard, je lui ai fait comprendre que je n’en revenais pas. Elle n’a pas bronché, ne s’est pas excusée. Elle avait tout l’Occident de son côté.

— Tu devrais écouter Emory, m’a dit Wade. Tu es toujours en train de narguer les gens mais tu ne cesses de dépasser les bornes. Je sais que ce n’est pas toi qui les as posées mais, pas de chance, elles sont là. Ne les franchis pas. L’idée, c’est de surveiller tes arrières, parce que personne ne le fera pour toi, compris ? Tu parles à tort et à travers, comme si on était encore en 2009, et ça ne te mène à rien.

Pour Wade, c’était une longue tirade.

— Se défendre ne mène pas à rien, ai-je répliqué. En plus, tu n’as aucune idée de ce qui se passe aujourd’hui. La plupart du temps, tu travailles seul. Tu ne parles pratiquement à personne de la journée. Et les arbres stupides n’existent pas.

Il n’était pas de bon ton de se disputer devant les invités. Par conséquent, Wade s’est levé pour débarrasser. Et je l’ai suivi à la cuisine sans un mot avec les plats de service.

— Si tu continues à jouer ta petite partition personnelle, a grommelé Wade, les enfants vont t’imiter et ils seront persécutés, eux aussi. Tu n’es pas une louve solitaire, tu es une mère de famille. Ton devoir est de les protéger. Montre-leur un exemple qui ne les mette pas en danger.

— Mon boulot, c’est de leur apprendre davantage que d’éviter le danger, ai-je sifflé.

— Boucle-la ! Ce n’est pas le moment, si tant est que ça le soit jamais.

Je me suis reprise. Laissant Wade nettoyer la cuisine où il était soulagé de se réfugier, je suis retournée à la salle à manger avec le dessert, j’ai servi les enfants et les ai libérés. Après avoir repris ma place à table, je me suis dit qu’il n’était pas glorieux d’utiliser les événements en cours, mais il fallait bien qu’ils servent à quelque chose.

— On dirait que le Printemps arabe a fait long feu, ai-je tenté.

— Il fallait s’y attendre, a dit Emory. Ces manifestants auraient obtenu un soutien international s’ils n’avaient pas organisé des sit-in pour réclamer le retour des examens universitaires et de conditions pour l’obtention des diplômes. Ça a été rédhibitoire. C’était hautement rétrograde. Compte tenu des passions du moment, ils se sont donné des airs de suprémacistes intellectuels.

— Ces pays sont terriblement corrompus, ai-je fait remarquer, résolue à rester d’humeur égale. Or ils débordent de jeunes gens ambitieux sous-employés. Obtenir un diplôme au sein d’un système éducatif d’une certaine qualité était la seule façon de se construire une vie pour ceux qui n’avaient pas de réseaux. C’est par pur opportunisme que les gouvernements égyptien, tunisien et libyen ont sauté dans le train de la Parité mentale qui fait rage en Occident. De cette façon, ils ont pu caser leurs potes sous-qualifiés et stupides à tous les postes imaginables. Le népotisme marchait déjà à fond et maintenant, c’est pire, c’est le règne de l’arbitraire décomplexé de la bien-pensance.

— Arrête, Pearson, m’a contrée Emory. Reconnais que la communication était désastreuse. Aux yeux des Américains bien informés, les protestataires ne sont pas apparus comme de hardis révolutionnaires, mais plutôt comme des réactionnaires qui tentaient de ramener leurs pays à la moralité brutale d’antan. Ces pancartes place Tahrir ? « Rétablissons le mérite ! Moubarak est un… » Disons simplement que Moubarak est un mot qui commence par « dé » et finit par « bile ». Je me demande pourquoi ils ont rédigé leurs pancartes en anglais : ils se sont mis l’Occident à dos une fois pour toutes.

— Je vais vous dire ce qui marche, comme manif, est intervenu Roger. C’est « Occupy », qui s’est implanté dans Down Town New York. Non seulement leur campement de Zuccotti Park est de plus en plus solide et important, mais le mouvement s’étend déjà à d’autres villes, et même à l’étranger. J’adorerais détenir les droits sur les produits dérivés de « We are the 99 percent ». Je ne sais pas pour celui de « Si tu es si malin », mais ce T-shirt-là fera du chemin.

Le mouvement de protestation qui avait débuté le mois précédent avait été en partie déclenché par la crise financière de 2008. Mais il avait vraiment décollé quand des recherches récentes avaient révélé que 58 % de la richesse de l’Amérique était détenue par des gens au « QI perçu » de plus de 135 – soit par 1 % de la population.

— Je n’ai aucune confiance dans ces statistiques, ai-je avancé en avalant une énième gorgée de vin, même si me désinhiber davantage risquait de ne pas jouer en ma faveur. D’après mon expérience, les gens intelligents font plein de trucs idiots, y compris prendre des décisions nulles en matière financière, comme n’importe qui d’autre.

Roger a posé sa cuillère à glace d’un air affligé.

— Du reste, ai-je poursuivi, ce nouveau bouquin, L’Écart cognitif des rémunérations, prétend également que c’est l’intelligence « perçue » qui explique de manière écrasante les inégalités de revenu. Je trouve absolument scandaleux de la part de l’auteur de nier les discriminations de race, de sexe ou d’orientation sexuelle. Il se trompe de catégorie. Les discriminations en raison de la race ne sont pas seulement une réalité, elles sont aussi injustes. La couleur de peau n’a aucun rapport avec les capacités. Alors que si on n’engage pas un crétin pour un boulot exigeant sur le plan intellectuel, c’est parce qu’il n’est pas capable de le faire.

— Excusez-moi, m’a contrée Roger en posant ses mains à plat sur ses cuisses, les yeux rivés sur la table, j’ai essayé de rester neutre, parce que j’ai conscience d’être chez vous et que je ne veux pas être impoli, mais je commence à me sentir complice de garder le silence quand j’entends une calomnie après l’autre. Ne serait-ce que pour me faire plaisir, Pearson, j’aimerais que vous mettiez un frein à votre discours haineux.

— Quoi, c’est parce que j’ai dit « crétin » ? ai-je demandé. Je regrette, mais « le mot en C » ne me convient pas comme euphémisme à cause du son sifflant onomatopéique de « Céé », qui peut d’ailleurs s’appliquer à quantité de mots comme « connard », « con », « cloche »…

— Assez ! s’est écrié Roger. Écoutez, depuis le début de la soirée, j’ai compris que vous nourrissiez une certaine aversion vis-à-vis de la PM…

— Pas « certaine », l’ai-je interrompu, véritable.

— … Ce dont nous pouvons discuter de façon tolérante et respectueuse, mais à condition que vous mettiez un terme à vos injures.

— Ça vous touche personnellement ? ai-je réagi. Avez-vous été bombardé de tous ces mots en C ?

— Non, pas vraiment, a-t-il répondu avec une gêne visible.

J’ai été surprise. Il était de rigueur de crier sur tous les toits que vos collègues ou vos camarades de classe vous avaient catalogué bas du front et d’évoquer le traumatisme durable qui avait broyé votre psychisme, jusqu’à compromettre votre avenir. Avoir été traité de crétin un jour faisait office de passeport pour justifier tous les échecs.

— Comme Emory, a repris Roger, j’ai bénéficié de cette éducation sélective qui est désormais condamnable à juste titre, puisque je n’étais pas plus « doué » qu’un autre. Je pense que c’est surtout à ceux d’entre nous qui ont profité de cette répartition qu’il incombe de réparer le système.

— Ça signifie que vous gardez toujours la main ? Réparer le système ne se limite pas à une chose. Ce qui me sidère, dans ce mouvement, c’est que ce soit l’intelligentsia qui mène la croisade. En tant que dramaturge, vous êtes en première ligne sur le plan culturel. Qu’en retirez-vous ?

— Une meilleure question serait peut-être : quel mal y a-t-il ? Pour moi ou pour n’importe qui. En quoi votre vie serait-elle gâchée si vous traitiez les autres sur un plan d’égalité au niveau intellectuel ?

— J’aime traiter certaines personnes comme si elles m’étaient supérieures sur le plan intellectuel, ai-je répondu. Et encore heureux. Quant au mal que cette obsession pourrait faire ? Emory a parlé de ce qui se passe dans l’armée. Mais ça ne se résume pas à l’interdiction de jouer à Mastermind pour les soldats. De hauts gradés obnubilés par la mise en avant de ces autrement affectent des individus médiocres sur le plan cognitif – je peux dire « médiocres » ? – à des postes de commandement. Ils ont d’ailleurs nommé un de ces crétins nouvellement promu…

— Hé ! a rugi Roger.

— Ils ont chargé un de ces « traitements alternatifs », ai-je corrigé, de l’assassinat d’Oussama Ben Laden, et c’est pour cette raison que ce salopard sanguinaire s’est échappé.

— Beaucoup d’autres choses ont mal tourné…

— Tout a mal tourné ! Grâce à quoi, cet enfoiré a pu faire sauter le musée de l’Air et de l’Espace de Washington !

— Musée qui n’a jamais cessé de glorifier l’élite intellectuelle, a commenté Emory. Bon débarras !

Elle avait toujours ce ton impassible dans lequel toute ironie intentionnelle demeurait imperceptible – ce que j’aurais peut-être relevé si je n’avais été lancée.

— Et que pensez-vous de Jared Loughner ? ai-je demandé. Il a bénéficié de la compassion générale au motif qu’il avait souffert de discrimination cognitive toute sa vie – et j’ajouterais : avec raison. Non seulement ce type a tué six personnes, mais il a aussi grièvement blessé une élue de la Chambre des représentants or, conformément aux nouvelles règles en vigueur – aux nouvelles convenances –, il n’est pas recommandé d’évoquer l’état de santé de Gabrielle Giffords, je me trompe ? La pauvre femme peut difficilement aligner trois mots. Mais, à en croire la doctrine prédominante, elle est à égalité avec tout le monde sur le plan mental et serait donc restée semblable à elle-même. Conclusion, Loughner ne lui a pas infligé de blessure permanente ! Et puis, il y a Anders Breivik, devenu une icône internationale en raison de ses allégations ridicules selon lesquelles il aurait été ostracisé au prétexte – comment dire ça, Roger ? – qu’il était doté d’une intelligence peu remarquable. Le pauvre chou n’avait pas été admis au sein des forces armées norvégiennes – ce qui démontre un excellent jugement de leur part. Par conséquent, c’est uniquement par jalousie et en raison d’une douleur intime compréhensible qu’il a assassiné soixante-neuf jeunes gens sur cette île – jeunes qui étaient les « leaders prometteurs de demain » –, lui que personne n’avait jamais fait l’erreur de taxer de « prometteur ». Si on lui avait diagnostiqué un dangereux trouble de la personnalité narcissique et asociale, il aurait fini ses jours dans un asile de fous, mais non ! Il a toutes les chances de s’en sortir avec une tape sur la main : l’expert psychiatre désigné par la cour a démontré qu’au contraire, il était cabossé parce qu’on l’avait rejeté depuis l’enfance en raison de sa connerie.

— Cette fois, c’est bon, a dit Roger, et il s’est levé, abandonnant sa glace fondue. Emory ? Je crois qu’on devrait s’en aller. Je ne peux pas rester les bras ballants devant ce déferlement de haine, ni le cautionner par mon silence.

J’aurais cru que la sortie grotesque de son cavalier aurait signé la fin de leur relation pour Emory, et surtout qu’elle serait restée. Nous aurions ouvert une nouvelle bouteille et nous serions moquées sans vergogne du discours verbeux et moralisateur de Roger. Mais sous mes yeux incrédules, ma meilleure amie s’est levée de table. Elle m’a tourné le dos et, dans un silence de mort, ils ont tous deux repris leur manteau.

3

WADE, QUI DÉTESTAIT les conflits, m’a bien sûr conseillé de laisser tomber, mais je n’en avais pas l’intention. J’avais été insultée sous mon propre toit, traînée dans la boue, et Emory avait pris le parti de mon accusateur. Cette nuit-là, j’ai mal dormi et, le lendemain, je l’ai appelée. Je suis la première à reconnaître que j’ai un sale caractère, alors j’ai respiré à fond avant de prendre mon téléphone, résolue à garder mon sang-froid.

— Il faut qu’on parle, ai-je commencé.

— Pearson, c’est ce qu’on est en train de faire.

— Il faut qu’on se voie.

— OK… mais ce n’est pas ce qu’on vient de faire ?

— Hier ne compte pas. La fin de la soirée m’a laissé un goût amer. Je ne serais pas contre une explication.

— Il se trouve que j’ai pas mal de choses à lire… Je dois interviewer la jeune autrice d’une autobiographie de six cents pages qui dénonce les mauvais traitements que ses parents lui ont infligés en même temps qu’ils adulaient son frère, génie supposé. Au moins, Abrutie est un titre culotté, même si je parie que l’éditeur est en train de couvrir la couverture du bouquin avec du papier kraft. Bref, le truc est super mal écrit et tu sais comment c’est, ça prend deux fois plus de temps. Donc, la semaine prochaine, ce n’est pas possible. Que dis-tu de la semaine d’après ?

Curieusement, je me suis demandé si Emory n’avait pas inventé cette histoire d’autobiographie. Même si l’interview de l’autrice était réelle, elle avait trop d’orgueil pour consacrer des heures à un livre qu’elle pouvait se contenter de feuilleter. Le fait est que, plus le temps passait, et plus la fin exécrable de ce dîner allait perdre de sa consistance. Plus on remettait notre entrevue, plus j’aurais l’air d’une folle à ressasser cet épisode.

— Si on se voyait aujourd’hui ? ai-je répliqué. Je passerai te chercher à la radio à 17 heures, quand tu sors.

Sur le moment, exiger quelque chose d’elle m’est apparu très inhabituel, une impression qui ne m’a pas quittée depuis. Le fait que j’avais été recueillie à seize ans par la famille d’Emory avait quelque peu teinté nos relations. Pour tout ce qui concernait mon amie, je privilégiais volontiers les excuses et la gratitude, avec une volonté farouche de me tenir à carreau. Par conséquent, cela ne me ressemblait pas d’insister. Pourtant, dans mon département à VU, je pouvais me montrer pugnace. Cela a sans doute été un des premiers instants où je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond entre nous – et ce, sûrement depuis toujours.

Décontenancée par ma hardiesse, Emory n’a pas su quoi répondre.

— Euh… peut-être…

— À tout à l’heure, l’ai-je interrompue, mettant fin à la conversation avant qu’elle ne trouve un nouveau prétexte.

Nous nous sommes retrouvées dans un café près de la station et, après avoir commandé, je me suis jetée à l’eau.

— J’ai besoin de comprendre pourquoi tu es partie de chez moi en furie, drapée dans ta moralité outragée.

J’avoue avoir concocté à l’avance mon « drapée dans ta moralité outragée ».

— Pearson, personne n’est parti en furie.

— Alors en trombe, ou fou de rage, au lieu de s’embrasser sur le pas de la porte en se promettant de renouveler au plus vite une soirée aussi merveilleuse.

— Il était tard, de toute façon.

— Il était 21 h 45. Il n’est pas rare que tu rentres chez toi vers 2 ou 3 heures du matin en zigzaguant.

— Si j’avais laissé Roger partir tout seul, il l’aurait mal pris.

— Et tu n’as pas pensé que je prendrais mal que tu partes avec lui ?

— Je me suis dit qu’on en parlerait plus tard.

— Ce que tu n’étais pas pressée de voir arriver.

— Tu étais dans un état d’énervement vraiment bizarre, tu ne peux pas me mettre ça sur le dos.

— État d’énervement vraiment bizarre ? Pas de remerciements pour le dîner, c’était délicieux. Pas d’au revoir, un silence de mort et puis tu claques la porte…

— Personne n’a claqué la porte.

— Emory ? J’étais là. Il y a fermer une porte et claquer une porte, je sais faire la différence. Le fait est que vous étiez de connivence. J’avais l’impression que tu étais d’accord avec lui.

— Évidemment. C’était intentionnel.

— Pourquoi ? Tu es raide dingue de lui ? Parce que, si je peux me permettre, je l’ai trouvé très… (nous étions en public). Très casse-pied. À moins que tu ne sois vraiment d’accord avec lui.

— Ne sois pas ridicule. Bien sûr que non.

— Je ne me rappelle pas un moment où je t’ai entendue manifester un quelconque engagement idéologique (j’ai baissé la voix pour que le couple dans le box voisin ne m’entende pas). Tu n’as pas exprimé d’adhésion totale à la PM, mais tu ne t’en es pas moquée non plus. J’ai essayé de te parler du cauchemar que je vivais à VU, pas un mot de réconfort, pas une marque d’intérêt. Et cette façon de t’exprimer ultra-policée que tu as adoptée toute la soirée…

— Je te le répète. Si je ne mesure pas mes paroles de façon drastique, je me fais virer de la WVPA.

— Tu étais chez moi, où tu peux dire ce que tu veux. Je pensais que tu aurais apprécié de pouvoir te lâcher.

— Pearson, je ne comprends pas comment la gravité de la situation peut t’échapper, sachant le « cauchemar » que tu vis à VU. Mais quoi que tu penses de lui ou de ses semblables, je ne peux pas me permettre de voir des Roger faire courir le bruit qu’en société, je ne m’oppose pas avec courage à l’intellectualisme. C’est déjà assez ennuyeux qu’il sache que je suis l’amie d’une femme aux opinions politiques préhistoriques.

— Est-ce que ce cr… Est-ce que ce simple dramaturge a du pouvoir ?

— Sur Internet, tout le monde en a.

— Avoir peur de lui ne présage rien de bon pour votre relation.

— J’ai peur de tout le monde.

— Ça ne te ressemble pas.

— Je n’ai pas toujours été peureuse, mais j’ai toujours été pragmatique. Aujourd’hui, se méfier de tout le monde est pragmatique.

— Mais, Emory, si toi et moi acceptons ce machin et que tout le monde le fait aussi…

— Alors, on écopera de ce machin, a-t-elle terminé doucement. Sauf qu’on l’a, ce machin. On a perdu la bataille.

— Je ne me rappelle pas avoir mené de bataille.

— Tu sais ce que je pense quand je suis à l’abri des oreilles indiscrètes. Il n’y a pas que l’enseignement universitaire qui a été impacté. Sous prétexte qu’ils doivent être originaires de Pennsylvanie, les candidats du Talent Show qui se révèlent déjà… (Emory a tambouriné sur la table du bout des doigts, dans une recherche à présent habituelle d’un vocabulaire qui n’aurait pas encore été mis au coin)… décevants le sont encore plus maintenant. N’empêche, à moins qu’il n’y ait absolument personne d’autre dans les parages que ta famille et toi (elle a jeté un coup d’œil en direction du box voisin), je filerai toujours doux. Ça fait déjà un bail que je ne fais plus certaines blagues à la station. Est-ce que ça me manque ? Bien sûr. Est-ce que ça m’attriste de faire constamment attention à ce que je dis ? Oui. Mais je n’ai aucune intention de me faire démolir sur les réseaux et de perdre mon boulot uniquement pour préserver le droit précieux de pouvoir questionner l’intelligence de quelqu’un d’autre.

— Ce qui est en jeu ne se limite pas à ça.

— Ce qui est en jeu pour moi, c’est mon avenir, ma réputation et ma carrière. Et si tu arrives à comprendre ce qui est bon pour toi, tu rentreras dans le rang toi aussi, même à la maison. Wade a raison. On n’est jamais trop prudent. L’un de nos journalistes parmi les plus chevronnés a été viré le mois dernier pour avoir taxé l’auteur d’un sujet de… (elle a tellement baissé la voix que, de l’autre côté de la petite table, je ne l’ai pas entendue).

— Quoi ?

Emory s’est penchée vers moi et m’a chuchoté au creux de l’oreille :

— D’analphabète.

— On ne peut même pas dire… ?

— Non. Et ne le fais pas.

J’ai parlé dans ma tasse.

— Alors, comment tu appelles les gens qui ne savent ni lire ni écrire ? Traitement alternatif ne marche pas. On ne peut pas « traiter » ce cas.

— Pearson, réveille-toi ! Tu n’en parles pas. Pas du tout.

— Dans très peu de temps, on devra tous arrêter de parler.

— Dans ton cas, ce serait plus prudent. Tu commences à m’inquiéter. Tu exprimes ta colère par des paroles imprudentes, tout en continuant à ressasser. Tu ne changeras pas les choses en te comportant comme si les choses étaient toujours comme tu souhaites qu’elles soient.

— C’est alambiqué. »

À propos de l’autrice

Lionel Shriver © Photo DR

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J’ai Lu, 2008), lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J’ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J’ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Hystérie collective est son onzième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé. (Source : Éditions Belfond)

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