La Famille

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Sens, années 1960. Didier, Jacques et Philippe se retrouvent dans un pensionnat religieux. Une amitié fondatrice. Une expulsion. Des destins qui divergent. Des années plus tard, un bar à Auxerre devient le repaire de la pègre, les combines s’enchaînent, la drogue arrive. Jusqu’au moment où Sébastien, le fils de Didier, se retrouve pris dans l’engrenage. Et trouve la littérature pour s’en sortir.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le trio infernal

Sébastien Rongier plonge dans son enfance chaotique pour nous offrir un roman entre vérité biographique et fiction. Autour de trois amis qui se rencontrent au pensionnat, il dresse la portrait d’une génération prise dans les filets du destin.

Il y a les familles qu’on ne choisit pas, celles qui vous sont données à la naissance, et celles que l’on construit, la famille des affinités électives. Sébastien Rongier a choisi de ne pas choisir et nous offre les deux dans ce roman qui sent bon la nostalgie. Nous sommes dans les années 1960 dans l’Yonne. C’est là, dans un pensionnat catholique, que vont se rencontrer Didier, Jacques et Philippe. Ils vont se lier autour d’un projet commun, s’affranchir des règles strictes. Au début du roman, on les retrouve dans le bureau du proviseur, convoqués pour avoir « volé le vin de messe, les bouteilles d’alcool de prune cachées au fond du presbytère ainsi que le stock d’hosties consacrées. » On comprend qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai, mais aussi que leur trio est en péril. Car Philippe va finir par se faire renvoyer de l’établissement. Une séparation qui ne les aura toutefois qu’éloignés temporairement, car s’ils suivent des chemins différents, ils aiment à se retrouver. Jacques se passionne pour la course automobile, espérant ainsi « échapper à cette ferme qu’on lui présentait chaque matin comme son destin et son héritage. » Philippe, quant à lui, plonge dans la délinquance, trouve des coups pour se faire rapidement de l’argent. Et Didier réalise son rêve : ouvrir un bar qui va très vite devenir leur repaire.

Ce café d’Auxerre, situé à l’angle d’une rue, près de l’imposante cathédrale, est au cœur du roman. On y croise les clients du matin — le cantonnier, le cheminot, l’ouvrier — qui viennent y prendre un verre avant de partir travailler pour une journée épuisante. » On est loin du café romantique. C’est un endroit où les solitudes se frôlent sans vraiment se toucher. Didier, derrière son comptoir, observe. Et apprend. « Je suis une tombe », dit-il à ses clients. Il deviendra le confident de tout un monde.

Mais le bar est aussi une couverture. Philippe l’a bien compris dès le premier soir où il descend visiter les caves voûtées. « Il y a un voisin qui affirme que ces caves profondes sont reliées les unes aux autres et peuvent mener à la cathédrale. » Des caves idéales pour stocker des cartons tombés du camion. Des magnétoscopes, d’abord. Puis autre chose. La spirale commence doucement, presque naturellement. Comme si le milieu était une seconde famille. Didier conduit. Il est discret, méthodique, sans arme. « Tout est toujours une question de reconnaissance du terrain, d’itinéraire et de planque solide. » Il rentre chez lui avec un cadeau pour Françoise. Une bouteille de Shalimar.

Françoise, justement. Elle est là, omniprésente et absente à la fois. Elle pille la caisse « comme des enfants prennent des bonbons dans une boîte ». Elle rêve d’ailleurs, s’absente dans les discothèques, finira par partir. Et puis la drogue arrive. Avec elle, la décomposition accélère. Sylvie, ravagée par les spasmes du manque, n’a plus que quelques nuits à vivre. Dominique part chercher fortune à Hong Kong. On retrouvera son corps dans une ruelle, la tête tranchée. Le monde de Didier s’effondre en silence.

Au cœur de tout cela, son fils regarde. Sébastien grandit dans l’arrière-salle du bar, entre les coups fumeux de son père et ses amis du milieu. Il voit, il entend, il enregistre. « Au fil des années, il avait observé la vie des malfrats de la ville. Il connaissait leurs histoires. Sans doute est-il le seul à n’avoir jamais rien dit. » Et il sera lui aussi pris dans l’engrenage et finira en prison. « Sébastien découvrait en détention que la littérature était une expérience du monde. Pour lui, la prison avait été une sorte de jeu durant son enfance. Quand les adultes allaient en détention ou en revenaient, c’était juste une parenthèse. Ils étaient absents un temps. Un peu comme au cinéma. Une ellipse. Leur retour était marqué par une grande fête joyeuse. Tout le monde venait célébrer un héros. Ils ne racontaient pas le bruit des portes, l’odeur des matelas rances sur lesquels des générations de malfrats avaient dormi, les flatulences des autres prisonniers et la peur inhérente au monde carcéral. Ni les cris qui se répandaient la nuit, empêchant de dormir, de penser, de rêver quand on croyait en avoir l’occasion. Les cris de terreur des hommes rendus fous, les hurlements des cauchemars et ceux des agressions qui ruinaient les corps et les esprits. »

Sur son site, Sébastien Rongier confie que c’est une scène précise qui a tout déclenché : un père demandant à son fils de servir d’interprète pour un trafic de drogue entre la France et les États-Unis. À partir de là, il a imaginé l’avant et l’après. Avant d’ajouter : « Tout est vrai dans ce livre. Il y a ensuite une question de point de vue : une vérité biographique et une vérité romanesque, l’une et l’autre se nourrissent et apportent une joyeuse ou déchirante ambiguïté. » Cette ambiguïté est précisément ce qui rend le roman si fort. On ne sait jamais vraiment où s’arrête le souvenir et où commence l’invention.

L’auteur construit ses scènes comme des plans séquences. On voit, on entend, on sent l’huile de moteur et le vin blanc du matin. On écoute la bande-son qui s’échappe du juke box, d’Eddy Mitchell, « Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs / Reprenez avec nous tous en chœur / Pas de boogie-woogie avant de faire vos prières du soir » à Rose Laurens, Mise au point de Jakie Quartz, ou encore Jean-Jacques Goldman. « Il avait fallu la vague Michael Jackson pour l’entendre un peu moins. Les plus jeunes se repassaient en boucle les aventures de Bob Morane ou Sweet Dreams. Dédé préférait le retour dandy de Bowie ou même la sirupeuse Bonnie Tyler à la chanson des Forbans que de nombreux clients lui imposaient. Parfois, pour mettre tout le monde d’accord, il appuyait sur F57 et The Girl from Ipanema surgissait. Il savait que le bar serait en lévitation pendant cinq minutes. À la fin de ce morceau, plus personne n’osait mettre autre chose. »

Ce roman sur l’héritage et la transmission est aussi un livre sur la littérature comme planche de salut. Celle qui sauve Sébastien. Celle que Sébastien Rongier nous tend à son tour.

La famille

Sébastien Rongier

Éditions Finitude

Roman

192 p., 18 €

EAN 9782363392497

Paru le 3/04/2026

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Le roman est situé en France, à Sens, Auxerre, Paris, puis en Bretagne, notamment à Pont-Aven. On y cite aussi Villeblevin, Fontainebleau, Toulouse, Belfort, Douchy, Hong-Kong et New York.

Quand ?

L’action se déroule dans les années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Dans l’atmosphère sévère d’un internat ­religieux des années 60, trois amis – Didier, Philippe et Jacques – apprennent à se serrer les coudes. Mais leur trio ne peut éternellement tenir tête à la brutalité du monde des adultes et l’expulsion de Philippe, le meneur charismatique, va sceller leurs destins.

Philippe plonge dans le monde du banditisme. Jacques, lui, tente de s’arracher à la ferme familiale en devenant pilote de course automobile. Quant à Didier, plus effacé, il finit par réaliser son rêve d’ouvrir un café. Les amis s’y retrouvent, l’entraînant dans un quotidien de trafics et de combines.

Des décennies plus tard, c’est Sébastien, le fils de Didier, qui sera pris dans l’engrenage de cette trop longue fidélité et d’une relation filiale chaotique et abîmée.

La Famille est l’histoire puissante d’une amitié fondatrice, d’une trahison inéluctable et du poids du destin familial. Des couloirs glacés d’un pensionnat aux ombres de la pègre, Sébastien Rongier joue avec les frontières de la réalité et de la fiction, interrogeant le mot « Famille », devenue à la fois un refuge, une malédiction et un réseau qui ne lâche jamais ses membres.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« L’internat

Avant d’interroger les élèves, il avait l’habitude, en s’asseyant sur sa chaise, de rabattre sa soutane sans quitter du regard les accusés. Frère Luc avait un visage fermé, aussi dur que ses coups de badine. Les enfants le savaient. Didier était silencieux, la tête baissée. Philippe tentait de garder une contenance. Jacques était résigné. Il se ferait dérouiller par ses parents.

« Vous croyez que cela m’amuse, les enfants ? » Didier regardait le visage sec et fin du prêtre. Son regard d’acier lui donnait un air de gangster hollywoodien, comme sur les photos dans les vitrines des cinémas.

Philippe avait volé le vin de messe, les bouteilles d’alcool de prune cachées au fond du presbytère ainsi que le stock d’hosties consacrées. Avec ses acolytes, il avait distribué son butin à la chambrée comme on offre des bonbons. Les enfants mal nourris de ce pensionnat de l’Yonne avaient eu de quoi se remplir l’estomac. Ils avaient également partagé l’alcool, transformant la soirée en une terrible beuverie. Certains connaissaient le goût de la piquette. Chez les paysans, le pichet était sur la table pour tout le monde après les moissons de l’été et les coups de gnôle n’étaient pas rares. Tout cela n’avait pas effrayé Jacques, qui ne quittait la ferme familiale que pour le pensionnat de la rue Mallarmé. En revanche, la plupart des autres enfants n’avaient jamais bu d’alcool. Tout le monde avait rapidement été malade. Avant cela, pourtant, une vague de joie déconcertante avait envahi le dortoir, entre ébriété sonore et jurons blasphématoires. Les garçons avaient rapproché les lits. Ils savaient que le surgé allait au cinéma le mardi soir. Ils étaient donc sans surveillance jusqu’à son retour. Alors qu’il regardait les premières aventures d’Antoine Doinel, le dortoir s’enflammait. Les vapeurs d’alcool commençaient à faire vaciller les frêles silhouettes flottant dans leurs chemises de nuit blanches. Le premier qui avait vomi dans un coin avait contaminé ceux qui tentaient d’atteindre les toilettes. D’autres lançaient bravement « On peut pas dire, toi, tu sais organiser des fêtes du tonnerre », avant de s’écrouler sur leur lit.

Didier était assis dans un coin, mangeant une poignée d’hosties qui finissaient par coller au palais. Sa tête tournait un peu. Il fallait juste le laisser tranquille sur sa chaise pour les dix prochaines années. Philippe n’avait pas mesuré l’impact de l’alcool sur ses camarades, la rigolade avait été intense avant la déflagration éthylique.

Les trois garçons étaient moins fiers devant Frère Luc. Didier avait encore le regard vitreux. Outre le sermon du prêtre, il craignait la réaction de son père. L’homme avait la main lourde. Il gardait en mémoire une fessée si violente qu’il n’avait pas pu s’asseoir normalement les jours suivants. Au pensionnat, il avait prétexté un problème d’hémorroïdes. Philippe et Jacques avaient compris.

« Ben dis donc, il t’a pas loupé. À cause de quoi cette fois ?

— Je sais pas. Rien justement. Mais je déguste. »

Le sort des trois garçons semblait scellé. Leurs visages partageaient le même sentiment de défaite.

« Je sais que c’est vous ! Vous êtes responsables de cette horreur mais personne ne dit rien. Pour l’instant. » Le prêtre avait laissé planer un long silence. « Maintenant, partez avant que… Vous êtes consignés pour quinze jours. Tous les trois. Vos parents pourront vous voir une heure dans la matinée de samedi. Et sur rendez-vous uniquement. Vos familles ont été prévenues. Je vous ai désormais à l’œil. »

Les garçons savaient que la menace n’était pas à prendre à la légère.

« Il va falloir se tenir à carreau, les gars.

— Tu m’étonnes.

— Cette bacchanale aura été notre chant du cygne.

— C’est quoi une bacchanale ? avait demandé Didier.

— Ben t’as qu’à suivre en cours de grec. Madame Pichon l’a expliqué.

— Mais si, Didier, souviens-toi, c’est les fêtes de Bacchus. Même moi je m’en rappelle à cause de l’image dans le livre, avec tous ces gens à moitié à poil qui boivent et dansent.

— Non je ne m’en souviens pas, mais t’as raison, c’était tout à fait nous. On peut même dire que nos draps, c’étaient des toges.

— Oui mais Bacchus, c’est pas grec, c’est romain.

— Mouais. »

Les trois amis s’étaient rencontrés par hasard dans ce pensionnat. Les élèves y étaient parqués dans des dortoirs ouverts aux quatre vents, la maigre couverture râpée n’empêchant pas le froid de cingler les cuisses au cours des hivers rugueux. Les prêtres vivaient dans une autre aile de l’immense bâtiment, construit à l’arrière de la cathédrale de Sens. Dans l’ombre portée de cette puissante envolée gothique, de multiples édifices avaient eu des fonctions éminentes mais le temps séculier avait fait son office. Seul l’internat maintenait un semblant de religiosité dans la ville, les prêtres assurant les messes et des cérémonies de plus en plus désertées.

En arrivant, les enfants avaient deviné que le quotidien serait difficile. Les parents faisaient semblant de ne pas le voir. Ou s’en contentaient faute de mieux, l’école publique n’offrant pas d’internat dans le secteur. Jacques avait compris que ce serait ça ou rien. Son père, paysan, ne voulait pas l’avoir dans les pattes. « T’en mourras pas », lui avait-il dit en lui collant sa valise dans les mains le premier dimanche de septembre. « J’suis passé par cette école moi aussi. Tu vas t’y faire. » Didier, lui, avait espéré une autre solution mais sa mère travaillait à Paris. Elle ne revenait à Sens que le week-end et son père ne pouvait pas s’occuper de lui. L’établissement religieux était la solution la plus pratique. Devant la porte de l’institution, il avait embrassé sa mère en retenant ses larmes. Il lui avait confié sa casquette. « T’en veux pas ? » avait demandé avec étonnement son père. L’enfant avait fait non de la tête. Personne n’avait lu Flaubert dans cette famille mais Didier avait eu une intuition… Un inconscient littéraire doit bien exister. Il ne voulait pas être le charbovari de l’histoire.

Tous les trois s’étaient retrouvés dans le grand bâtiment aux couleurs ternes. Ils étaient seuls, sans parents pour une semaine. Le temps d’une vie pour eux. Ils ne se connaissaient pas. Ils étaient juste arrivés au même moment et cela avait fondé une amitié immédiate. Ils n’avaient pas eu besoin d’inventer un rituel secret au cours duquel ils auraient échangé leurs sangs. L’internat avait permis une fraternité rendue nécessaire par les circonstances. Quand on a huit-dix ans, et qu’on est lâché dans un monde sans autre loi que celle du plus fort et du plus âgé, il faut savoir ne pas rester seul longtemps.

Jacques semblait le plus fragile, alors qu’il était seulement impassible. Des plus grands avaient commencé à lui tourner autour, pensant trouver une nouvelle proie facile. Les techniques d’intimidation étaient rodées, les mêmes que ces petites brutes reproduiraient plus tard avec leurs femmes ou leurs enfants. C’était sans compter sur Philippe et Didier qui n’avaient pas hésité à affronter le chef de la bande, lequel avait immédiatement perçu la rage de Philippe. Ils avaient levé le camp et le siège du dortoir des petits, chacun comprenant qu’une protection naturelle avait été installée par Philippe. Une violence puissante bouillonnait en lui mais il refusait que la société de ses pairs s’ensauvage. Sans rien comprendre au terme de superstructure qu’il entendait parfois à la radio et qui avait envahi les doctrines de l’époque, il avait acquis la conviction que le seul moyen de s’opposer au monde des adultes, et des autres dortoirs, était de créer un groupe soudé par une fraternité de circonstance.

Contre toute attente, l’ensemble tenait. En général, l’institution ecclésiale jouait sur les dissensions à l’intérieur d’une chambrée pour la contrôler et maintenir un pouvoir occulte. Là, l’ensemble du groupe restait homogène et fidèle à une attitude commune. Même les chevaux de Troie avaient échoué. L’arrivée d’un nouveau après les vacances de la Toussaint, beau garçon à la blondeur angélique, avait été l’objet de manigances. La Congrégation – c’est ainsi que les élèves avaient baptisé la direction de l’école – avait cru bon de missionner secrètement cet enfant pour leur rapporter les évènements et le quotidien de la chambrée. Le manège n’avait pas duré longtemps. Didier avait su rallier le nouveau à la cause du dortoir. L’amitié suffisait encore à cet âge et le gamin avait très vite compris que Frère Luc avait la main lourde que l’on soit dans ses rangs ou dans le camp adverse. Peut-être étaient-ce les récits de guerre froide et d’espionnage qui avaient infusé dans l’esprit des enfants mais ils avaient retourné le blondinet, qui jouait désormais un double jeu en fournissant de faux renseignements à la Congrégation. Philippe avait une intelligence du réseau et savait qu’il fallait donner le change. Le nouveau devait rester crédible en distillant quelques informations fabriquées mais exactes dans leurs conclusions. Il n’était donc pas rare que l’un ou l’autre des enfants se sacrifie. En étant pris dans une affaire, ils recevaient une punition et quelques coups pour couvrir d’autres actions plus souterraines. Cela avait duré ainsi quelques mois, jusqu’au départ inopiné de l’agent double. Ses parents déménageaient souvent. « Les gars, si vous passez un jour par Lyon, faites-moi signe », avait-il lancé en guise d’adieu. Lyon paraissait loin mais Philippe s’en souviendrait quand, adulte, il dînerait avec lui dans un bouchon : « Tu te souviens de l’affaire des toilettes au pensionnat ? »

Les toilettes des enfants étaient à l’extérieur. De simples trous cachés par des portes battantes qui fermaient tant bien que mal, quand le verrou n’était pas cassé. Été comme hiver, ils devaient s’y rendre en traversant la cour. La pluie, le vent, le froid ou la chaleur, rien n’empêchait de retrouver ces trous malodorants, remplis d’insectes rampants et de toiles d’araignées inquiétantes. Les toilettes à l’intérieur du bâtiment étaient réservées aux seuls prêtres. L’accès en était interdit aux pensionnaires, malgré les demandes répétées des enfants et des familles. Philippe avait profité de travaux de réfection d’un mur de la cour pour voler un peu de ciment qu’il avait mélangé à de l’eau et versé dans les trous, les rendant inutilisables. La Congrégation avait dû se résoudre à ouvrir les toilettes réservées aux prêtres, le temps de les réparer.

En regardant les enfants devenus inséparables jouer aux billes au fond de la cour, sous un platane ventru aux racines noueuses, les prêtres s’interrogeaient sur la manière de dissoudre le trio infernal. Tous étaient d’accord pour dire que Philippe était le plus dangereux. Rageant contre sa morgue, un Frère avait commencé à s’emporter en parlant de meneur, de révolté. Frère Patrick, qui se croyait au milieu d’une instance inquisitoriale, avait commenté à mi-voix « Son point faible est son orgueil. L’orgueil, toujours l’orgueil… » Bientôt interrompu par Frère Luc qui ne les quittait pas du regard. « L’orgueil… et sa famille, avait-il ajouté. Son père est militaire. Nous pourrons toujours compter sur sa raideur et sa brutalité. Il faut juste les endormir. »

Un jeudi, il y avait eu un miracle. Aucun des trois amis n’avait eu de retenue. Le surveillant général avait vérifié sur son registre. « C’est pourtant vrai », avait-il constaté. Avec l’accord de leurs parents, ils étaient autorisés à aller au cinéma. Le Doulos était à l’affiche. Philippe savait qu’il s’agissait d’un film de gangster et tout le monde avait entendu parler de Belmondo. À peine sortis de la salle, ils avaient laissé exploser une excitation joyeuse et électrique : les morts, les armes, les retournements de situation et l’implacable mécanique tragique, qu’ils avaient bien perçue. Et l’absence d’espoir qui laissait sec. De retour au pensionnat, ils avaient raconté tout le film, finissant par mimer la dernière séquence. Les autres enfants avaient paru très impressionnés par le récit de la femme attachée au radiateur et battue par le personnage de Belmondo. « Quel salaud », avait commenté un enfant avant de se raviser au moment des révélations finales… « Ah d’accord ! Mais quand même… On ne fait pas des trucs pareils. » Quelqu’un avait crié « Belmondo, c’est le meilleur… Vous verrez, Belmondo, c’est le meilleur ! » Le dortoir était enchanté de vivre cette expérience cinématographique sans images. Les autres chambrées étaient venues les interroger sur le film. Chacun voulait le voir, en tout cas avoir l’illusion d’être allé au cinéma.

Tous étaient fascinés par ce monde des bandits, surtout Didier. Il avait tout de suite aimé ce terme énigmatique, Doulos, même si le film l’explique immédiatement :

Premier carton : En argot « Doulos » veut dire « chapeau »

Deuxième carton : Mais, dans le langage secret des policiers et des hors-la-loi, « Doulos » est le nom que l’on donne à celui « qui en porte un »

Troisième carton : L’indicateur de police

Le dortoir rêvait de longs trench-coats beiges à ceinture et de chapeaux mous comme auparavant ils s’imaginaient Cowboys ou Indiens. Le même exotisme produisait des jeux et des rêveries inépuisables. Un jour, on ne parlerait plus du Doulos dans le dortoir, parce qu’un gosse à peine plus âgé aurait vu James Bond contre Dr No. La puissance des personnages et leurs aventures allaient supplanter la rugosité du Doulos. Mais Philippe était resté imprégné de l’univers de Melville et ses truands propres comme dit Reggiani, croyant dur comme fer à l’éthique des bandits, ceux qu’il appelait les grands seigneurs.

« C’est pas moi, putain, avait martelé Philippe en détachant les syllabes. C’est un coup monté. J’ai rien volé. J’ai demandé à être confronté à mon accusateur. Rien n’y a fait. Mon père a été mis au courant. Ces salauds lui demandent de rembourser la somme volée pour éviter le scandale et la justice. C’est pas moi. J’ai rien fait. Mettre le bazar dans leur bureau pourquoi pas, disperser leur fric dans toute la pièce, pourquoi pas… mais le voler, pour quoi faire ? »

L’affaire avait fait grand bruit. Et pas seulement au collège, L’Yonne Républicaine s’était fendu d’un entrefilet dans sa rubrique « faits divers ». Après une quête paroissiale pour la réfection des cuisines et le réaménagement des dortoirs, une somme d’argent assez conséquente avait été volée dans l’établissement. Une plainte avait été déposée, des policiers étaient mêmes venus. L’enquête interne accusait Philippe. On avait retrouvé des billets cachés dans ses affaires après une dénonciation anonyme. Le collège avait donc prévenu la famille en proposant d’abandonner les poursuites. Ils espéraient récupérer l’argent.

« C’est une arnaque les copains. Faites gaffe, vous allez être les suivants. C’est dégueulasse. Ils le savent bien que mon père ne me croira jamais. Trop de conneries accumulées. J’ai moins peur de la raclée que de la suite. Les trempes, j’ai l’habitude. Mais qu’est-ce qu’il va faire de moi maintenant.

« Putain, on était bien, tranquilles. On se tenait à carreau. On avait commencé à travailler sérieusement, non ? Même Madame Pichon le dit. Merde, fait chier. Tu la connais ta poésie, toi ? »

Didier avait répondu par la négative.

« Ben moi, je la connais. Je sais même que c’est de Victor Hugo et je peux t’en parler. C’est sur la mort de sa fille. »

Dans un grand soupir, il avait commencé à réciter à toute vitesse le poème, sans prendre le temps des liaisons ou des silences. Il voulait montrer son sérieux. « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées… Et je peux continuer ! Je la connais jusqu’au bout… Harfleur et le bouquet de houx ! Merde, ça fait chier, avait-il ajouté en tapant du poing sur la table. »

Personne ne le pensait coupable. S’il avait pris de l’argent, il l’aurait montré en riant à l’ensemble du dortoir. Juste pour voir la panique des Frères. Mais voler ? Non. C’était inconcevable. « S’il avait piqué cet argent, il l’aurait brûlé devant nous par défiance et par jeu. » C’était le sentiment partagé par tous les élèves. Personne ne prenait Philippe pour un ange mais ce vol ne collait pas avec l’atmosphère apaisée de l’internat à ce moment-là. Et surtout, personne ne voyait qui aurait pu cafter parmi eux.

« C’est un piège. Ce qu’on a cru être une capitulation en rase campagne n’était qu’un subterfuge pour nous endormir », avait conclu Didier.

Du jour au lendemain, Philippe avait quitté le dortoir, le collège et la ville. Il faudrait bien du temps pour que Didier ait de ses nouvelles, par une lettre reçue chez ses parents. Philippe avait réussi à la poster malgré l’institution militaire qui désormais le surveillait. C’est à peu près le bagne, écrivait-il à son camarade. Les conditions de vie sont aussi agréables que les récits de l’éducation spartiate dans les cours de Pichon. L’internat est une colonie de vacances en comparaison. Mais je ne vais pas y faire de vieux os. Impossible pour moi de devenir militaire. J’ai trouvé la solution en demandant à faire un CAP le plus loin possible de ces griffes militaires. Et pour bien faire chier tout le monde, j’ai trouvé ce que je voulais faire : je vais devenir coiffeur ! On se revoit bientôt. Promis.

Le millénaire de gestion politique, sociale et idéologique de l’Église n’allait pas être renversé par quelques gamins. Philippe écarté, l’influence des deux autres devait retomber. Moins charismatiques et moins têtes brûlées, Jacques et Didier ne pesaient pas assez lourd dans la balance. Eux-mêmes le savaient. Il ne leur restait plus longtemps à tirer et ils voyaient déjà d’autres confréries minuscules tenter de prendre leur essor et contrôler les dortoirs. Chacun avait conscience de n’être qu’une marionnette entre les mains de la direction. Le jeu reprit donc ses couleurs habituelles. Personne n’était dupe et tout le monde acceptait cet état de fait. Les tentatives de rébellion n’auraient plus aucune efficacité. Les sévices corporels pouvaient reprendre. Les punitions à l’aveugle aussi. La parenthèse du règne de Philippe avait été enchantée. Mais il n’en restait rien.

La vie automobile

« Tu penses venir dimanche place de la République ?

— J’sais pas… y’a quoi ?

— Tu sais pas ! T’es vraiment d’venu un ours. T’es chez toi dimanche ? (Didier avait opiné de la tête.) Tes parents te laisseront sortir l’après-midi ?

— Oui, en plus j’ai eu la moyenne en maths.

— Alors tu te pointes. Ça commence vers 14 h 30.

— Mais, c’est quoi qui commence ? »

Gilberte avait ajusté l’écharpe autour du cou de son fils. Elle avait glissé deux pièces de monnaie dans la main du garçon en lui recommandant de ne pas rentrer trop tard, Tu connais ton père. Arrivé à une centaine de mètres de la place, on entendait déjà un brouhaha indescriptible. Au bout de la rue Victor-Guichard, un bruit étrange de moteur rebondissait entre les bâtiments. Il ne voyait que des bottes de paille entassées les unes sur les autres et des silhouettes portant des casques et des combinaisons. Le vrombissement lui faisait penser à des tondeuses à gazon qu’on aurait poussées dans leurs derniers retranchements. C’était bien le cas. En se faufilant entre les barrières et les adultes, Didier avait découvert un nouveau monde : des voitures minuscules qui se limitaient à une carcasse tubulaire, un siège rudimentaire, un arbre de transmission squelettique aboutissant à un volant et un moteur deux-temps qui faisait filer les petits bolides au ras du sol. Didier était fasciné. On aurait dit une réduction des 24 Heures du Mans. Il regardait les machines tourner, glisser ou s’écraser dans les murs de paille. Des camionnettes de réparation récupéraient les véhicules endommagés. Une silhouette casquée lui faisait signe. Assise dans une de ces machines pétaradantes, elle lui demandait de venir le rejoindre. Quelqu’un était accroupi derrière le moteur qui gouttait un peu. « Coupe le moteur, j’ai trouvé », avait dit le mécano pendant que Jacques retirait son casque, heureux de son effet.

« Bon sang, Jacques ! C’est toi !? J’suis sur le cul.

— Un peu que c’est moi. C’est bath, non ?

— Comment c’est possible ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— C’est grâce à mon oncle. Il a ouvert un garage et s’est passionné pour le karting quand ça a commencé à arriver en France. Il m’a refilé le virus. Ça a été coton de convaincre mon père mais voilà, j’y suis.

— Pourquoi t’as rien dit ?

— Je ne pensais pas que ça allait marcher.

— Arrête, c’est génial. Mais alors, c’est toi que j’ai vu courir tout à l’heure ?

— Un peu ! »

Francis, qui bricolait derrière le dos de son neveu, râlait contre le moteur.

« Les gamins, pardon de vous interrompre… mais Jacques, c’est bon, on va pouvoir repartir. Il reste quinze tours. Et n’hésite pas à prendre la corde.

— Merci Tonton… C’est mon copain Didier », avait-il eu le temps de dire avant de remettre son casque et de repartir en trombe.

Le garçon était estomaqué. Son copain, si tranquille, ressemblait à un lion sur la piste circulaire aménagée sur la place. Il doublait et slalomait avec aisance entre les chicanes. En rentrant au paddock de fortune, Jacques souriait et Didier s’était précipité vers lui.

« Les garçons, on remballe. Si tu veux nous aider Didier, c’est pas d’refus.

— Plutôt deux fois qu’une.

— On attend que ça refroidisse un peu, on vidange et on démonte le moteur. Ensuite on glisse le kart dans la camionnette. »

Une forte odeur d’huile et de métal chauffé avait envahi la place. Tout le monde s’affairait à ranger son matériel pendant qu’un premier tracteur et sa remorque venaient récupérer les ballots de paille. Les garçons commençaient à tourner autour du kart, Jacques expliquant à Didier le fonctionnement rudimentaire de l’engin. Francis, jetant un œil en direction de Didier, lui avait demandé « Eh gamin… ça te dirait d’essayer ? » Le regard du garçon s’était illuminé. Jacques lui avait tendu son casque encore humide de sueur. Didier s’en fichait. Après l’avoir ajusté sur sa tête, il s’était installé sur le siège. Jacques lui avait expliqué le fonctionnement des pédales. L’aventure commençait.

« Il te faut quoi… quatre tubes non cintrés, deux pour les longueurs, deux pour les largeurs, deux tubes cintrés pour soutenir la colonne de direction, un moteur de tondeuse à gazon, avec un réservoir placé au-dessus de la mécanique, le tout fixé à l’arrière du siège du conducteur, ce dernier devant être rembourré, quatre pneus d’une dizaine de centimètres de diamètre, des jantes, un système de transmission à l’arrière fonctionnant avec une chaîne et un arbre dans le tube, une pédale d’accélération à droite et un freinage à gauche (ou à la main). Deux ou trois bidouillages de moteur. L’idée, c’est de construire une machine qui fasse moins de quarante kilos et monte à 50 kilomètres/heure. Voilà, tu as ton kart. »

C’est ainsi que Francis avait présenté ce nouveau monde, au moment de la formation du futur duo. Jacques était au volant et Didier à la préparation, mais ils apprenaient ensemble à piloter, à concevoir leur véhicule et à comprendre l’aérodynamique. Démonter une tondeuse à gazon, récupérer le moteur et le gonfler en limant deux ou trois pièces était à la portée de tout le monde. Modifier un carburateur ou une arrivée d’essence deviendrait plus subtil au fur et à mesure des années. Didier restait dans l’ombre de Jacques qui imposait ses talents de pilote. La vitesse n’est pas suffisante pour réussir. La compétition, c’est gagner mais surtout savoir aller vite au bon moment, anticiper une accélération ou imprimer un rythme à ses adversaires. Il faut les doubler en devenant invisible. Lire la route, accrocher une courbe et produire la bonne poussée quand les autres décélèrent. Un bon pilote travaille les contretemps. Jacques avait entendu cette phrase en passant devant un stand et l’avait gardée en mémoire. Il était doué et conscient du danger. Il reprochait souvent à ses adverses d’être des têtes brûlées. Ils ne mettaient pas seulement leur vie en danger mais aussi celle des autres concurrents avec qui ils partageaient la piste. Il lui était déjà arrivé de perdre des courses par excès de prudence.

L’adolescence passait trop vite pour les deux amis. Jacques, lui, n’en finissait pas de tourner sur les circuits et de prendre de la vitesse. Son père maudissait Francis, et avait tout de même obtenu qu’il s’inscrive au lycée agricole pour avoir quelque chose entre les mains, avait-il dit. Jacques avait cédé, à condition que cela n’entrave pas son ascension automobile. Didier le voyait moins, il avait rejoint l’appartement de sa mère, rue Bardinet à Paris, pour suivre une formation qu’il n’avait pas choisie lui non plus. Son père avait tracé un chemin à sa place. Tourneur-fraiseur, y’a d’l’avenir affirmait-il. Il ne voulait pas que son fils devienne électricien et s’épuise comme lui sur les chantiers. Il avait grappillé des bribes de conversations de patrons qui se plaignaient de ne pas trouver suffisamment de tourneurs-fraiseurs. Il ne savait pas très bien en quoi ce métier consistait. Mais on formait à tour de bras. Didier n’avait rien dit, il avait suivi le chemin, résigné… alors qu’il était clair que Jacques tournait frénétiquement sur les circuits pour échapper à cette ferme qu’on lui présentait chaque matin comme son destin et son héritage. Pourtant, ceux qui le voyaient courir comprenaient qu’il était un pilote-né. »

Extraits

« Didier avait modernisé la salle du bar en installant un flipper, un baby-foot et un juke-box. Il proposait des œufs durs au comptoir et n’avait pas rebaptisé le café. Il aurait dû lui inventer une autre identité, mais le manque de temps et d’argent avaient décidé à sa place. Il avait seulement pu rafraîchir la peinture et installer de grands miroirs pour ouvrir l’espace. Il avait acheté à crédit des banquettes orange et proposé une soirée d’ouverture qui avait aimanté les amis, la famille, les premières connaissances auxerroises et les voisins les plus proches. Ce soir-là, le bar avait débordé sur les trottoirs. Tout le monde buvait joyeusement. L’angle de la rue Joubert et de la rue Fourier était animé. La police s’était arrêtée pour faire connaissance et se faire offrir quelques verres.  Jacques était même venu avec sa femme Laurence, qu’il avait présentée à Philippe.  Les deux amis ne s’étaient pas revus depuis longtemps. Jacques avait abandonné la course automobile quand son père était tombé malade. Il avait repris la ferme avec ses frères. » p. 77-78

« Et retournant derrière son comptoir, il espérait toujours qu’un premier client apparaisse sur le refrain

Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs Reprenez avec nous tous en chœur

Pas de boogie-woogie avant de faire vos prières du soir

Il n’était pas rare que Jules le cantonnier passe le pas de la porte à la fin du refrain et soit immédiatement servi d’un petit kir carmin.

Le reste du temps, le juke-box était réservé aux clients qui écoutaient essentiellement les tubes du moment qu’il fallait bien avaler. Quand Hélène arrivait à l’heure du déjeuner, elle mettait une pièce et Dédé savait qu’il allait devoir supporter Rose Laurens et son Africa ainsi que la Mise au point de Jakie Quartz, sans parler de Jean-Jacques Goldman qui tournait toute la journée. Il avait fallu la vague Michael Jackson pour l’entendre un peu moins. Les plus jeunes se repassaient en boucle les aventures de Bob Morane ou Sweet Dreams. Dédé préférait le retour dandy de Bowie ou même la sirupeuse Bonnie Tyler à la chanson des Forbans que de nombreux clients lui imposaient. Parfois, pour mettre tout le monde d’accord, il appuyait sur F57 et The Girl from Ipanema surgissait. Il savait que le bar serait en lévitation pendant cinq minutes. À la fin de ce morceau, plus personne n’osait mettre autre chose. » p. 112

« Le temps de sa superbe était passé. Sylvie, méconnaissable et ravagée par les spasmes du manque, n’avait plus que quelques nuits à vivre. Dominique essayerait de trouver de nouveaux débouchés en allant prospecter d’autres fournisseurs. Le marché asiatique était florissant. Il se rendrait à Hong Kong la fleur au fusil, et rempli d’espoir. On retrouverait son corps dans une ruelle, la tête tranchée. Dédé l’avait appris quelques années plus tard quand, repassant à Auxerre, il avait croisé par hasard Thierry: „Tu sais, tu as vraiment bien fait de partir toi aussi. C’était le bon moment. Sylvie n’a pas survécu à l’héroïne. Elle est morte avant Dominique. Moi, il y a longtemps que je me contente de quelques joints. Je suis manutentionnaire au Monoprix. Tout le monde m’appelle Gueule cassée. Je m’en fous un peu. J’ai mon joint du soir et mes BD. Le reste glisse. Il me manque seulement un bar où me poser de temps en temps et avoir l’illusion d’être heureux. Dis à Sébastien de garder les Incal qu’il m’avait empruntés. Je les ai rachetés.“ » p. 126

« Sébastien découvrait en détention que la littérature était une expérience du monde. Pour lui, la prison avait été une sorte de jeu durant son enfance. Quand les adultes allaient en détention ou en revenaient, c’était juste une parenthèse. Ils étaient absents un temps. Un peu comme au cinéma. Une ellipse. Leur retour était marqué par une grande fête joyeuse. Tout le monde venait célébrer un héros. Ils ne racontaient pas le bruit des portes, l’odeur des matelas rances sur lesquels des générations de malfrats avaient dormi, les flatulences des autres prisonniers et la peur inhérente au monde carcéral. Ni les cris qui se répandaient la nuit, empêchant de dormir, de penser, de rêver quand on croyait en avoir l’occasion. Les cris de terreur des hommes rendus fous, les hurlements des cauchemars et ceux des agressions qui ruinaient les corps et les esprits. » p. 157

À propos de l’auteur

Sébastien Rongier © Sandrine Cellard

Sébastien Rongier est né en 1970, il est professeur d’esthétique en région parisienne. Il est membre du comité de rédaction de http://remue.net et a publié une douzaine de livres, dont huit essais. La plupart consacrés à l’histoire du cinéma, sa spécialité. Il aime regarder la mer et écrire des livres qui croisent les formes artistiques. Après deux romans autobiographiques, Ce matin (Flammarion, 2009) sur la mort de sa mère et 78 (Fayard, 2015) qui retrace un épisode traumatisant de son enfance, quand son père (Didier) l’a abandonné dans un café à l’âge de 8 ans, il publie un roman consacré à Walter Benjamin, Les Désordres du monde (Fayard, 2017) et Je ne déserterai pas ma vie (2022), qui s’intéressait à Mary Reynolds, la muse de Marcel Duchamp, une artiste américaine ayant joué un rôle important dans la Résistance. À la suite de cette publication, la Mairie de Paris a baptisé à son nom une allée du 14e arrondissement.(Source : Agence La Bande / Éditions Finitude)

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