Le berger d’Alep

berger d’Alep berger d’Alep

En lice pour le Prix de la Closerie des lilas 2026

En deux mots

Dans les décombres d’Alep, qui vient d’être frappée par un séisme, une femme cherche son chien. Avec Zaatar, Maya, son fils et ses voisins auront vécu près de sept ans. ensemble, ils auront affronté la guerre, l’arbitraire, des drames et des blessures. Ensemble, ils auront construit un pan d’humanité.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chien qui réparait les âmes

C’est en Syrie que Stéphanie Perez nous entraîne dans son nouveau roman qui met en scène une poignée de survivants chrétiens et musulmans coincés à Alep-Ouest durant la guerre. Zaatar, un chien, va devenir un lien inattendu entre ces êtres brisés qui tentent de survivre.

En février 2023, un fort séisme frappait la Turquie et la Syrie, atteignant notamment les habitants d’Alep, déjà meurtris par des années de guerre et d’arbitraire, entre les sbires de Bachar El-Assad et les fanatiques de Daesh. C’est au lendemain de ce tremblement de terre que s’ouvre le nouveau roman de Stéphanie Perez. On y découvre le combat d’une poignée de survivants pour retrouver un chien coincé sous les décombres. Au fil du récit, on comprendra l’importance que revêt Zaatar à leurs yeux.

Tout commence sept ans plus tôt, lorsqu’Elias, jeune homme chrétien d’Alep-Ouest, traverse les check-points pour ramener un berger blanc au regard grave, recueilli dans un refuge tenu par Ahmad, gardien d’animaux abandonnés. L’animal a survécu devant un immeuble bombardé. Ses maîtres sont morts ou partis. Ahmad l’a appelé Zaatar – comme l’épice, comme l’odeur du matin, comme la vie d’avant. « C’est un chien de matin calme », dit-il simplement, « une boule de fourrure blanche, épaisse, comme un manteau de neige », aux « yeux couleur sable, trop graves pour un chien ».

Elias le ramène chez lui, dans un immeuble qui tient encore debout mais qui se vide peu à peu. Maya, sa mère, cinquante-cinq ans, enseignante usée par la guerre et par le deuil, refuse d’abord la bête. Elle parle à son mari mort comme s’il attendait dans la pièce d’à côté. Elle claque les portes. La guerre ne tue pas seulement par les bombes. Elle ronge, par le désespoir.

Mais Zaatar est patient. Il apprend les habitudes de Maya : « le moment exact où le volet grinçait chaque matin, les premiers effluves de thé noir dans la cuisine, les longues minutes à la fenêtre, tasse entre les mains, face à la ville martyrisée ». Il attend son heure, certain qu’il ramènera dans son troupeau l’âme égarée de sa maîtresse. Et il y parviendra.

Autour d’eux gravitent les habitants de l’immeuble. Elias et son ami Youssef, frères de cœur depuis l’enfance, liés par une amitié qui a survécu à tout. Aïcha, la petite amie musulmane d’Elias, qui part vers l’Europe par une nuit de janvier, les yeux secs : « Je veux juste vivre. Pas survivre. » Car la guerre se poursuit. Les bombes tombent. Des familles disparaissent. Des voisins partent sans se retourner. Elias se noie dans les distributions alimentaires pour ne pas penser à Aïcha. Les islamistes répandent leur terreur à l’est de la ville. Le dictateur resserre l’étau à l’ouest. Et entre les deux, des gens ordinaires tentent de rester humains. Mariam, Nour, Abdu, le vieux Ibrahim. Autant de solitudes qui cohabitent sans vraiment se voir – jusqu’à ce qu’un chien les oblige à se regarder.

Car Zaatar fait ça. Sans le savoir, il recrée du lien. Il passe de palier en palier, va s’asseoir aux pieds de Rami, le pianiste du dessus, revient dormir contre Maya. Il sent la tristesse avant qu’elle se dise. Il capte les tensions dans les gestes, les failles dans les voix. « Un chien qui comprenait le deuil et reconnaissait les chagrins invisibles. » Dans un monde où la peur a ligaturé les mots, où la censure du régime et les traumatismes ont abîmé la parole, le lien avec l’animal devient un espace de vérité rare.

« Ce chien avait ramené un semblant de normalité dans un monde qui n’en avait plus. Il était capable de les rassembler. Ils ne se battaient pas seulement pour un animal blessé mais pour ce qu’il leur restait d’humanité. »

Stéphanie Perez écrit avec une économie de moyens qui rend chaque phrase percutante. Des phrases précises, chargées. Elle maîtrise l’art du détail révélateur : une icône de la Vierge suspendue au pare-brise, une chaussure d’enfant sur un trottoir, une photo de mariage qui manque de se décrocher. Ces détails-là disent la guerre mieux que n’importe quel discours.

« Ceux qui ne connaissent pas le bruit des bombes ignorent le soulagement que procure leur silence », écrit-elle si justement. Si les téléspectateurs ont pu admirer son travail de grand reporter à France Télévisions, qui couvre depuis près de trente ans les zones de conflit, de la Syrie à l’Ukraine, en passant par l’Iran, depuis quelques années elle a ajouté une corde à son arc, le roman qui lui permet de prolonger ses reportages là où le journalisme s’arrête : dans le dedans des êtres, dans l’indicible. Après Le Gardien de Téhéran et La Ballerine de Kiev, Le Berger d’Alep confirme cette voix singulière dans la littérature française. Une voix qui n’exhibe pas son savoir de terrain, mais le digère, le transforme, le rend universel.

Si on referme ce livre avec la gorge serrée, on ressent aussi quelque chose de bien plus doux aussi. Car on a compris que « sauver un animal, c’était sauver son humanité, refuser de céder à la barbarie ». Car on a aussi compris que « certaines rencontres ne commencent pas le jour où elles ont lieu, mais bien avant, dans une suite de détours et de hasards; et certaines existences se réparent par ricochet, dans les failles laissées par les autres, là où personne ne pensait qu’une lumière pouvait encore se frayer un passage. »

Un troisième coup de cœur !

Le berger d’Alep

Stéphanie Perez

Éditions Récamier

Roman

346 p., 21 €

EAN 9782385772062

Paru le 12/03/2026

Où ?

Le roman est situé en Syrie, à Alep.

Quand ?

L’action se déroule de 2016 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Dans les ruines d’Alep, un chien devient le dernier refuge et le dernier guide d’une humanité perdue. Un roman bouleversant sur la fidélité, la survie, et la lumière qui persiste au cœur du chaos.

Alep, février 2023.

Dans la poussière et le silence qui suivent le séisme, une femme appelle un nom comme on lance une prière : Zaatar. Elle sait qu’il est encore là, quelque part sous les gravats.

Sept ans plus tôt, en pleine guerre, Zaatar est entré dans sa vie. Un chien recueilli dans une ville assiégée, fracturée par la peur et les pertes. Dans leur immeuble d’Alep-Ouest, fragile refuge où cohabitent chrétiens et musulmans, chacun tente de survivre, de ne pas renoncer. Au milieu du chaos, l’animal devient un repère, un lien muet entre les êtres, quand la parole et la confiance se sont effondrées.

Fidèle et instinctif, Zaatar perçoit la vérité là où les hommes se mentent, incarne la loyauté et la bonté là où elles semblent avoir disparu…

Le Berger d’Alep est le récit bouleversant d’un chien qui réconcilie les hommes avec leur humanité. Troisième roman de Stéphanie Perez, grand reporter de guerre plusieurs fois envoyée en Syrie, cette histoire inoubliable de fidélité et de résistance intime mêle la force du réel à l’émotion de la fiction – une signature qui a déjà séduit des milliers de lecteurs.

Les critiques

Babelio

Blog Vagabondage autour de soi

Contrepoint (Manon Manceau)

Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Blog Vagabondage autour de soi 

Blog Ma passion des livres

Blog Valmyvoyou lit 

Blog Pause polars

Les premières pages du livre

« Note de l’auteur

À l’été 2012, un an après le début de la révolution syrienne, la ville d’Alep est divisée en deux parties. On parle d’Alep-Est, tenue par les groupes rebelles, et d’Alep-Ouest, contrôlée par le régime de Bachar Al-Assad.

De 2012 à 2016, la bataille d’Alep va faire des milliers de victimes. La ville est détruite à plus de 60 %.

À partir de 2013, les groupes rebelles se radicalisent (apparaissent Jabhat Al-Nosra, et plus tard le groupe État islamique).

En décembre 2016, l’armée syrienne reprend le contrôle total d’Alep, avec l’appui aérien de la Russie et de milices iraniennes.

Ce roman se déroule la dernière année, il est inspiré librement d’une histoire vraie.

Prologue

Alep

6 février 2023

— Zaatar, Zaatar !

Depuis trois heures, Maya hurle son nom au milieu des gravats.

Depuis trois heures, elle hurle à s’en briser la voix.

Mais les syllabes chaudes ricochent dans le vide, se perdent dans l’enchevêtrement des débris, se fracassent contre les façades en lambeaux.

— Zaatar !

Pour toute réponse, Maya reçoit l’écho froid de son cri. Elle s’arrête. Petite vieille au visage de cendres, perdue dans sa propre ville.

Autour d’elle, des hommes creusent avec des barres de fer, et des gestes acharnés. Un enfant sanglote sans bruit, accroché à sa peluche déchiquetée. Le soleil n’éclaire pas, il souligne les ruines.

7,8 sur l’échelle de Richter. L’apocalypse. Le sol a grondé comme une bête monstrueuse.

Après la secousse, en cette nuit terrifiante, un silence épais et irréel a occupé l’espace. Le silence de la mort qui se retire comme elle est arrivée, brutale et aveugle. Puis les hurlements. Ceux de Maya, mêlés aux autres. La funeste musique de la catastrophe.

Mais elle ne les entend pas. Elle ignore ses vêtements déchirés, sa peau ensanglantée. Elle ne prête pas attention aux corps inertes qu’elle enjambe. Elle rejette la mort qui s’abat une nouvelle fois sur cette ville du désespoir.

— Zaatar ! Zaatar !

Elle le cherche dans chaque ombre, chaque silence. Elle ne pense qu’à lui, tremblante à l’idée de le savoir enseveli. Il agonise peut-être, là, sous ses pieds, et elle est écrasée par l’impuissance. Elle suffoque, se débat, tente de remonter à la surface, comme lui, certainement. Son regard brouillé scrute les blocs de béton effondrés. Aucun mouvement. Juste le sang sur les pierres. Et les corbeaux qui rôdent déjà en croassant.

Les bâtiments éventrés laissent entrevoir des intérieurs figés – un canapé suspendu, une table dressée, une chaussure solitaire. Détails absurdes dans le fracas. Tout autour, les commerces péniblement reconstruits depuis sept ans et la fin du siège ne sont plus qu’un tas de débris. Il ne reste rien d’autre que les souvenirs.

Pendant douze longues années de guerre, Maya n’a jamais abdiqué, malgré la terreur et le chagrin. Mais maintenant que la terre se fait complice de leur malheur, elle est sur le point de s’avouer vaincue. Alep s’effondre une deuxième fois. Tout ce qui tient encore debout doit-il tomber un jour ou l’autre ?

Hier soir, elle est venue dans ce quartier de Bab Antakya pour veiller le prêtre de la paroisse, vieil ami de la famille, qui a béni son mariage dans une autre vie. Zaatar, bien sûr, l’a accompagnée. Elle grimpe sur un tas de gravats, tente de déblayer à mains nues, frénétiquement.

— Zaatar ! Zaatar !

Sous le soleil obscène, subitement, elle grelotte. Est-ce la mort qui prend possession de son corps ? Peut-être devrait-elle fermer les yeux, la laisser triompher. Elle tombe à genoux, et commence à prier. C’est tout ce qui lui reste, la prière, même si elle ne sait plus vraiment vers quel Dieu se tourner. À ses côtés, Elias sent que la vie de sa mère ne tient qu’à un soupir. Il a accouru dès qu’il a su. Le jeune homme tente de la relever avec douceur.

— On devrait aller se mettre à l’abri pour ce soir, il risque d’y avoir des répliques.

Elias contemple le chaos. Depuis des années, il n’y a plus que ça : des ruines, des jours disloqués, une ville qui se défait. Il caresse les cheveux de sa mère. Debout, sans lâcher les décombres du regard, Maya ne se résigne pas à partir.

— Il faut continuer à le chercher. Il est encore temps. Il est coincé là-dessous, j’en suis sûre !

Que serait-elle devenue s’il n’avait pas un jour surgi dans sa vie ? Il la connaissait mieux que personne, même lorsqu’elle-même ne savait plus qui elle était. Un regard de lui, et elle se sentait vivante.

— Zaatar, Zaatar !

Sa voix n’est plus qu’un murmure. Mais il l’entend peut-être, il connaît chacune de ses intonations, la force et la faiblesse de ses injonctions. Comme à un proche dans le coma, elle lui parle, pour le maintenir en vie.

Elias observe sa mère, éperdue au milieu du désastre, et il revoit en frissonnant le jour où Zaatar est entré dans sa vie.

Entre eux deux, ça n’a pas vraiment été une évidence.

7 ans plus tôt

Janvier 2016

Chapitre 1

— Tu vas où ?

Au premier barrage à la sortie d’Alep, deux soldats transis de froid, les épaules rentrées dans leurs treillis élimés, venaient de lever leurs mitrailleuses dans sa direction. Ils avaient le visage fermé des hommes condamnés à rester immobiles, figés par l’attente et la lassitude, mais prêts à tirer à la moindre opportunité. Elias passa sa langue sur ses lèvres sèches. Le vent sifflait entre les sacs de sable, faisait claquer les bâches accrochées aux carcasses de pick-up. Il abaissa sa vitre. L’air glacé s’engouffra dans l’habitacle.

— À Khan Al-Assal…

Une seconde de silence.

— Je vais chercher un chien.

La méfiance s’alluma aussitôt dans le regard du premier militaire, un éclat brusque dans ses yeux noirs. Elias songea qu’il aurait dû raser sa barbe de trois jours et enfiler une veste plus propre. Ce matin, il avait quitté l’ouest d’Alep à la hâte, repoussé la distribution quotidienne des vivres et des médicaments dans son quartier pour accomplir cette mission. Absurde. Il devait bien l’admettre. Mais dans la guerre, l’absurde était devenu la règle.

Le soldat, vingt ans à peine, doigt sur la crosse de son arme, rapprocha son visage de la vitre, et l’odeur âcre de son haleine se mêla à la buée.

— Un chien ?

Elias acquiesça d’un hochement de tête, les mains crispées sur le volant. Il le savait trop bien, une hésitation, un mot de trop, et tout pouvait basculer.

— Oui, pour ma mère. On habite à Al-Aziziyé, elle est souvent seule. Je serais plus rassuré pour sa sécurité s’il y avait un chien à la maison.

L’autre ne répondit pas. Il prit les papiers, s’éloigna derrière les sacs de sable. Elias attendit là, la vitre baissée. Dans le rétroviseur, son propre reflet le fixait. Trente ans à peine et des traits déjà usés, des joues creuses et des cernes profonds. La guerre avait abîmé sa jeunesse. Devant lui, la file de voitures avançait par à-coups, avalée par le brouillard, mélange de poussière et de gaz d’échappement. Il s’accrocha au balancement de la Vierge suspendue au pare-brise. L’icône oscillait, hypnotique, en effleurant la lumière. Une superstition de son père, un reste d’enfance. Elias l’avait gardée, avec l’idée qu’elle pouvait le protéger. Et aussi parce que ce médaillon – plus que les papiers qu’il venait de remettre – parlait pour lui : il disait son quartier, sa foi, le monde auquel il appartenait.

De longues minutes gelées s’écoulèrent, puis le soldat lui tendit les papiers d’une main nonchalante.

— C’est bon. Mais dépêche-toi.

Elias démarra aussitôt, la vieille Peugeot vibra sur les fractures du bitume. Quinze kilomètres à parcourir pour atteindre le chenil : en temps de paix, c’était une promenade. En temps de guerre, une traversée du néant. Deux heures à serrer les dents, à guetter les ombres des tireurs embusqués, à espérer que la mort choisisse un autre virage. Devant lui, les immeubles déchiquetés montraient leurs entrailles noircies. Alep s’ouvrait comme une plaie, cette ville immense qu’il avait crue indestructible avec ses sept mille ans d’histoire. Quatre ans de guerre, et il ne s’habituait toujours pas à ce décor d’après-monde.

Au barrage suivant, les soldats examinèrent plus longuement ses documents d’identité, fouillèrent le coffre avec minutie. Quand l’un d’entre eux s’écarta pour le laisser passer, Elias retint un soupir de soulagement. Sur la route, il ne croisa plus que des camions bâchés, des convois militaires, parfois un taxi perdu dans leur sillage – un visage au volant, vite effacé. Seul le claquement bref d’armes automatiques, derrière les immeubles, trouait le silence. Était-ce cela, la frontière invisible entre le courage et la folie – sortir, braver les contrôles, risquer sa vie pour un animal de compagnie dont il ignorait tout ? Il pensa à son père, à cette phrase qu’il disait souvent : « Dans ce pays, aimer, c’est prendre des risques. » Jamais il n’avait vu aussi juste. Maintenant, le jeune homme roulait seul, au milieu des fantômes. Chaque carrefour témoignait d’une absence. Une bicyclette renversée, une voiture abandonnée, une paire de chaussures d’enfant au bord d’un trottoir.

Un nouveau check-point se dessina dans le gris de l’horizon. La ligne de front se rapprochait, quelques kilomètres peut-être, assez pour que la peur circule comme un courant sourd. Elle passait d’un soldat à l’autre, glissait sur les uniformes, collait à la peau. La zone avait connu des infiltrations rebelles et des attaques surprises, venues de la nuit ou de la brume. La carcasse d’un camion gisait sur le bas-côté, calcinée, et le goudron portait les cicatrices des impacts. Tout vibrait de la menace.

Le gradé en fonction s’approcha, cigarette au bec.

— Motif du déplacement ?

Elias répéta, une nouvelle fois : le refuge, le chien, sa mère seule. Mais il vit dans ses yeux le verdict avant même la sentence. Il connaissait trop bien ces nervis du régime, usés jusqu’à l’indifférence.

— Tu ne passes pas, c’est trop dangereux.

Elias serra les mâchoires.

— Je ne vais pas loin, je…

La phrase se perdit dans le vent. Il avait compris. Sans lever les yeux, il inséra discrètement un billet froissé dans ses papiers. Le gradé les saisit, fit mine de s’attarder. La cigarette se consumait au coin de sa bouche, la cendre prête à tomber. Il jouait de cette lenteur comme d’un instrument, conscient que l’attente use davantage que la peur. Puis, d’un mouvement qui trahissait l’habitude, il fit disparaître le billet dans sa paume, et donna l’ordre à ses hommes de libérer le passage.

Enfin la ville s’effaça pour laisser place aux champs et aux vergers, l’hiver avait réduit le paysage à ses lignes essentielles, des rangées d’arbres noirs dans le ciel bas. Elias roula encore une dizaine de kilomètres. La ferme apparut au bout d’un chemin de terre, dans l’air chargé de bois brûlé et de fumée : une bâtisse éreintée, réparée cent fois, aux murs effrités, bardée de plaques de tôle et de planches. Le portail grinça quand il le poussa. De l’autre côté : des enclos faits de palettes, des niches de fortune, des chiens qui aboyaient et des chats qui somnolaient dans une immobilité tranquille. Plus loin, on entendait des détonations régulières. La respiration de la guerre, obstinée. Pourtant, Elias le sentait, ici, la vie résistait.

Un calme étrange, fragile.

Une trêve entre deux désastres.

Alors que ses chaussures s’enfonçaient dans la boue, un labrador fatigué s’approcha en traînant les pattes. Il soufflait fort, une haleine chaude qui montait en vapeur, une caresse rude sur son genou. Le jeune homme resta là un moment jusqu’à ce qu’une voix derrière lui le fasse sursauter.

— Tu es arrivé vivant. Bravo !

Un homme à la barbe grisonnante sortait d’une cabane, un seau d’eau au bout du bras. Elias le reconnut aussitôt. À Alep, tout le monde avait entendu parler d’Ahmad, le fou du refuge, celui qui ramassait les animaux au lieu de penser à sauver sa peau. Sa carrure imposante remplissait l’espace. Le genre de type solide dont on se dit qu’avec lui les murs peuvent encore tenir un moment.

— Le Ciel est avec toi, ajouta-t-il. Al-ḥamdu li-l-lāh.

Il marchait d’un pas indolent, rien ne semblait presser ici. Elias hocha la tête.

— Il faut croire…

Ils échangèrent une accolade amicale. La guerre abolissait les détours, accélérait tout : le temps, les liens, la confiance. Ils appartenaient au même camp, celui des vivants, ceux qui s’entêtent à chercher du sens à ce qui n’en a pas.

Une dizaine de chiens les encerclaient désormais. Ahmad rit doucement, un rire sans bruit.

— Chaque jour, j’ai un nouveau pensionnaire… ils doivent être au moins soixante, maintenant.

Il désigna les champs abandonnés aux alentours.

— Heureusement, j’ai encore de la place…

Avant la guerre, Ahmad était électricien. Il réparait les lignes, comme son père, et il en était fier. Mais il n’y avait presque plus d’électricité à Alep, et à lui tout seul, il n’aurait jamais pu rendre toute sa lumière à la ville éteinte, malgré son cœur généreux et sa bonne volonté. Un matin de bombardement, un chien blessé à la patte avait trouvé refuge dans sa cour. Puis un chat criblé de fragments d’obus. Le chenil était né ainsi, de sa solitude et de sa bonté. Depuis, il sillonnait les quartiers en ruine au volant de sa camionnette bringuebalante, et il embarquait les âmes abandonnées. C’était sa façon d’éclairer le monde.

— Viens avec moi.

Elias le suivit entre les enclos battus par le vent. Dans ce curieux labyrinthe, ils croisèrent des chiens mutilés, des chats brûlés, des silhouettes bancales qui portaient sur elles la guerre comme une seconde peau. La misère avait soudé ici une étrange fraternité. Ahmad les connaissait tous par leur prénom. Il leur distribuait une caresse, leur adressait des mots doux. Avec le temps, sa réputation avait franchi les ruines. De plus en plus de familles en route pour l’exil lui confiaient leur animal – et avec lui, leur passé. Les parents bafouillaient des excuses, cherchaient à s’alléger, devant leurs enfants, de la culpabilité, de la honte de l’abandon. Il s’abstenait de les juger.

— Parfois, les petits refusent de lâcher leur chien. Ils crient, ils s’agrippent, ils veulent le cacher dans la voiture. Une fois, une fillette m’a accusé en pleurant de lui voler son chat. On finit toujours par les séparer. Et le soir, c’est le chien qui hurle. Certains cessent de s’alimenter pendant plusieurs jours.

Elias l’observait, fasciné. Ahmad peinait à réunir de quoi nourrir toutes les bêtes. L’endroit ne possédait ni eau courante ni électricité. Mais il avait cette tendresse rebelle. Et l’empathie, parfois, réparait mieux que les pansements.

Au bout de cinq minutes, ils s’arrêtèrent devant un enclos à l’écart, où dormaient quelques chiens plus silencieux que les autres.

— Ceux-là, expliqua Ahmad, ce sont les blessés de l’intérieur. Ils ne bougent pas, ils ne se mêlent pas aux autres. Une part d’eux est cassée.

Elias se dit que les chiens et les hommes, finalement, c’était la même histoire, les mêmes plaies invisibles. L’espace d’un instant, il entendit son propre cœur se calmer. Ahmad tendit le doigt.

— C’est lui, le chien dont je t’ai parlé au téléphone.

Une boule de fourrure blanche, épaisse, comme un manteau de neige. Une silhouette indéterminée, une tête d’ours. Et deux drôles d’oreilles ourlées de noir, dressées sur un front large. Il n’avait pas l’air de grand-chose, et c’est précisément ce qui le rendait différent. Les autres chiens s’agitaient ou mendiaient une attention, lui ne quittait pas son coin, recroquevillé sur une couverture, la queue ramenée contre lui, devant sa gamelle rouillée. Il attendait, sans faire de bruit, avec cette patience qui s’apparente à de la dignité. Quand Elias s’approcha, l’animal posa sur lui ses yeux couleur sable, trop graves pour un chien, et le jeune homme y lut une douceur inquiète, une fidélité en attente. Il fut frappé d’un coup. Une affection qui lui tombait dessus sans permission. Ahmad s’agenouilla et ouvrit le grillage.

— Viens par ici, habibi, je vais te présenter quelqu’un.

Le chien finit par se lever avec une prudence nerveuse, et Elias devina, derrière ses longues pattes et sa gaucherie attendrissante, le colosse qu’il deviendrait.

— Il doit avoir un an, expliqua Ahmad. Je l’ai récupéré il y a six mois. Il errait devant un immeuble bombardé. Soit ses maîtres sont morts et il guettait leur retour, soit ils sont partis en l’abandonnant.

Ahmad tenta de glisser une boulette de pain dans la gueule de l’animal qui la garda obstinément fermée.

— Il ne mange pas grand-chose depuis qu’il est arrivé et il a peur de la moindre porte qui claque. Je l’ai appelé Zaatar.

Elias haussa les sourcils, surpris.

— Zaatar… comme l’épice ?

Ahmad sourit en caressant le dos du chien.

— Oui. Parce que c’est une bonne bête, il sent la maison. Il a le cœur chaud. C’est un chien de matin calme.

Elias songea à tout ce que contenait son nom : l’odeur de la cuisine au lever du jour, les manakish1 du petit déjeuner, la vie ordinaire qu’ils avaient perdue. L’appeler ainsi, c’était conserver un reste de quiétude, un éclat de mémoire. C’était résister à l’effondrement. Ahmad l’encouragea.

— Tu peux le caresser ! Il n’a jamais mordu, pas une seule fois. C’est un chien de berger, un chien de garde. Il observe, reste à distance, et choisit à qui il fait confiance.

Elias s’accroupit lentement pour ne pas effrayer la bête qui recula d’abord d’un pas, puis consentit à laisser la main du visiteur l’approcher. Le jeune homme effleura le pelage dense, duveteux, plus touffu sur le cou et le dos. Zaatar battit de la queue timidement, et après de longues secondes d’hésitation, avança son museau contre ses doigts.

Le monde autour s’était arrêté – le vent, la poussière, les murmures des autres animaux. Il n’y avait plus qu’eux deux, face à face, reliés par cette vibration minuscule. Un fil invisible.

Ahmad, derrière lui, assistait à la scène avec une satisfaction discrète. Chaque fois, il ressentait la même émotion, quand la rencontre se fait, sans prévenir, avec la force tranquille de l’évidence. Il posa une main chaleureuse sur l’épaule d’Elias.

— On dirait qu’il t’a choisi. Il n’a pas mis longtemps !

Elias resta silencieux.

Le regard de l’animal venait de traverser tout ce qu’il portait d’ombre et de mélancolie. Ce trouble, il l’avait connu avec Aïcha, brutal et inexplicable. Avec un chien, il n’aurait même pas imaginé que cela soit possible. En Syrie, les chiens, c’était pour les bergers, pour garder les troupeaux, aboyer la nuit contre les intrus. Rien de plus. En aucun cas des compagnons. On ne les caressait pas. On ne leur parlait pas. Ils dormaient dehors, entre les pierres et le vent. Mais la guerre bouleversait tout.

— Il sait reconnaître la peine, murmura Ahmad. Il l’a éprouvée, lui aussi.

Elias se releva, et dit simplement :

— Je le prends. Il sera bien, chez nous.

Ahmad fit signe à Zaatar de l’accompagner. C’était pour ces instants-là qu’il avait toujours refusé de quitter Alep. Sauver un animal, c’était sauver son humanité, refuser de céder à la barbarie. Dans son petit sanctuaire, il avait trouvé sa place, au milieu du chaos.

Zaatar hésita avant de franchir le seuil. Ses pattes fines vacillèrent, puis il fit un pas, déjà lourd pour son jeune âge. Quand il vint se frotter contre la jambe d’Elias, la masse du chien s’imposa, presque trente kilos de maladresse et de crainte. Le jeune homme passa une main apaisante sur son flanc.

— Tout va bien, tu es avec moi, maintenant.

Tout autour, les autres chiens s’agitèrent, un bruissement de pattes, une rumeur d’espoir. Elias serra Zaatar encore plus fort contre lui, tandis qu’Ahmad avançait au milieu des vaincus.

— La guerre rend fous les bêtes et les hommes. Mais les animaux, eux, n’ont jamais trahi personne. On ne peut pas les abandonner.

Dans le véhicule d’Elias, le chien s’installa sur le siège passager, les pattes serrées, la tête tendue vers l’horizon. Petit soldat blanc parmi les ombres. Par moments, il penchait la tête, intrigué par la brise et le ronronnement de la voiture. Il écoutait le monde et il le savait : l’errance s’arrêtait là.

Le silence entre eux avait la délicatesse étrange des débuts.

1. Pain traditionnel.

Chapitre 2

Zaatar tremblait contre les jambes d’Elias. Une boule de poils blancs ébouriffée, avec des yeux suppliants qui demandaient pardon d’exister. Maya, elle, se retenait de coller une gifle à son fils. Elle ne l’avait jamais frappé de sa vie ; ce n’était pas sa manière d’éduquer un enfant. Mais enfin, là, il l’aurait mérité.

Un chien.

Ce chien.

D’où lui était donc venue cette idée stupide ? Dans leur ville ravagée, il avait osé ramener une bouche de plus à nourrir. Une folie.

— Tu as perdu la tête, ou quoi ? Tu crois qu’on a besoin de ça, maintenant ?

Sa voix rageuse, âpre d’avoir trop fumé, tranchait l’atmosphère. En dépit de son corps amaigri par les privations et le temps, elle se tenait droite au milieu du salon, cette posture rigide héritée de ses années d’enseignement. Zaatar sursauta, enfouit sa truffe dans les plis du pantalon d’Elias. Il percevait la colère de l’inconnue. Il connaissait cette odeur, celle du tabac et du chagrin. La même qu’au refuge. Elias, lui, ne disait rien, penaud, pareil à l’enfant qu’il n’était plus. Sa main s’égarait dans ses cheveux décoiffés, geste d’impatience ou de lassitude. Il aimait sa mère d’un amour intact, mais quelque chose en elle s’était défait, sans fracas. Ce n’était pas juste la fatigue de ses cinquante-cinq ans, ni les traits creusés par quatre années de guerre. Ni même cette austère robe noire dans laquelle elle flottait, ombre parmi les ombres. Il voyait surtout la lumière éteinte au fond de ses yeux, tournés vers un monde intérieur, celui des souvenirs.

Au loin, une rafale claqua, sèche. Puis une autre, plus proche. La rue vibra. Elias leva la tête vers la fenêtre. Le front mordait un peu plus vers l’ouest d’Alep. Depuis que la ville était divisée en deux, la mort était leur quotidien. Les habitants de l’est, tenu par la rébellion islamiste, mouraient sous le déluge de feu de l’armée syrienne. À l’ouest, ceux des quartiers contrôlés par le régime du tyran vivaient avec la peur des représailles rebelles. Tout avait pris la couleur de la guerre. Au bout de la rue, une fumée épaisse montait, noire, dense, avalant le ciel d’hiver – un dépôt de carburant touché ou un immeuble malchanceux. Zaatar, apeuré, respirait par à-coups. Malgré son corps massif, il était minuscule. Il fixait la fenêtre, sans comprendre, mais flairait le danger. Un gémissement étranglé lui échappa.

— Tu entends ça, Elias ? reprit Maya, indifférente à la terreur du chien. Tu te rappelles comment on vit ? Tu te rends bien compte que la situation n’est pas près de s’améliorer ? On a déjà du mal à trouver du pain et de l’eau pour nous, tu y as pensé, un peu ? Bien sûr que non !

Elias tressaillit.

— Maman, tu ne peux pas rester toute seule comme ça. Tu as besoin de compagnie. J’ai pensé que…

Elle leva la main, le coupa net.

— Tu as pensé que quoi ? Qu’il fallait occuper la vieille qui passe ses journées à pleurer ? Je te fais pitié ? Et tu crois que c’est avec ça que tout va s’arranger ?

Elle avait parlé sans respirer, d’une seule coulée de colère et de douleur mêlées, en désignant avec dédain le jeune berger. Elias ne répondit pas. Il n’y avait rien à dire. Comment avait-il pu croire qu’un chien suffirait à réparer le malheur ? Sa mère déversait son courroux contre lui mais, il l’avait bien compris, c’est à la guerre, aux bombes, à la mort, à la faim qu’elle en voulait. Et à Dieu, quel qu’il soit, qui ne faisait rien pour les aider. Il baissa la tête, le chien aussi, dans un mimétisme qui aurait pu prêter à sourire dans d’autres circonstances. Zaatar avait perçu les variations, les cassures dans les mots. Il cherchait à présent des repères dans la pièce : la table basse sur laquelle traînait un cendrier, une lampe à la lumière blafarde posée sur une commode, un radiateur d’appoint qui diffusait un semblant de chaleur. Tout respirait l’accablement. Maya continuait d’éructer.

— Est-ce que je t’ai demandé de m’aider ? Et si j’ai envie de rester seule ?

— Il s’appelle Zaatar, parce qu’il est…

— Assez ! Assez ! Ça suffit, je n’en écouterai pas plus. Débrouille-toi comme tu veux, mais qu’il reste loin de moi, c’est clair ?

Il n’y avait pas de place pour un nouveau venu dans cette vie devenue trop étroite.

— Quand je vais raconter ça à ton père, il va être furieux !

Sur ces dernières paroles impétueuses, Maya tourna les talons et se dirigea vers sa chambre. Elle claqua la porte, les murs frémirent et la photo de mariage suspendue au-dessus du canapé manqua de se décrocher. Elias scrutait le cliché de ses yeux sombres. Ce n’était pas la première fois qu’elle évoquait son père comme si celui-ci attendait toujours dans la pièce d’à côté, prêt à jouer les médiateurs. Elle s’adressait à un fantôme. Il serra les poings, désemparé, incapable de lui crier qu’elle s’enfermait dans un passé qui n’existait plus et qui les engloutissait chaque jour un peu plus. La guerre ne tuait pas seulement par les bombes. Elle rongeait à petit feu, par le désespoir.

Le silence qui suivit pesa encore plus lourd que d’habitude. Elias le connaissait trop bien, il était devenu une personne à part entière dans l’appartement : il se glissait dans chaque recoin, s’asseyait à leur table, les consumait. Même l’écho des tirs au loin ne parvenait pas à le briser. Les jambes chancelantes, il se laissa tomber sur une chaise, Zaatar blotti à ses pieds. Le chien releva les yeux vers lui, inclina la tête, attentif, et agita la queue. Un battement infime. Mais amical. Les êtres blessés se flairent ainsi, sans se tromper.

Chapitre 3

L’immeuble était devenu le miroir de ses habitants : entre eux et la pierre, il n’y avait plus de différence. Autrefois, il respirait au rythme de la dizaine de familles chrétiennes, orthodoxes, maronites ancrées là depuis toujours. Les liens entre voisins le faisaient tenir, les fondations étaient solides. Aujourd’hui, le bâtiment s’affaissait tel un vieux corps las. La porte d’entrée en métal ne fermait plus. Les murs suintaient l’humidité. Et le plafonnier cassé au quatrième étage n’était toujours pas réparé : chacun économisait les ampoules comme on économisait l’eau ou l’espoir. C’était une manière d’habiter la guerre.

Elias dévala les marches, Zaatar derrière lui, ses pattes frêles glissaient et chaque dérapage lui arrachait un grognement inquiet. Le jeune homme connaissait le chemin par cœur. Deux étages à descendre, et la porte toujours ouverte de l’appartement où son ami Youssef vivait avec sa mère, Mariam. Chez Youssef, Elias n’avait jamais besoin de frapper. Le logement était simple – une pièce à vivre, deux petites chambres, une cuisine minuscule – mais il y flottait une douce harmonie, et ce parfum familier de thé à la menthe qui réchauffait les cœurs et les corps. Un havre où, même pour quelques minutes, le monde cessait de grincer. Sans s’attarder, il salua Mariam en pleine discussion avec une invitée qu’il ne distingua pas, et se faufila jusqu’à la chambre de Youssef.

— Alors, c’est lui, le nouvel habitant de l’immeuble ?

Installé devant son bureau, son ami abandonna son ordinateur et se leva d’un bond. Il gratifia Zaatar d’une caresse vigoureuse. Le chien se contracta, les muscles tendus sous son pelage encore juvénile. Puis il recula d’un pas, les oreilles plaquées, et fila se réfugier sous le lit.

Youssef s’immobilisa, penaud.

— Oh, je suis désolé, je lui ai fait peur !

Elias se pencha. Il ne distingua que deux billes affolées.

— Il est encore timide. Il a été abandonné… il ne sait pas trop où il vient d’arriver, le pauvre.

Youssef tira une cigarette de sa poche et la tendit à son ami. Son visage s’éclairait d’une malice enfantine. Il n’avait pas la souplesse d’Elias ni sa grâce fragile, mais ses épaules pleines et son torse solide imposaient une force rassurante.

— Il va s’habituer… l’avantage de ne plus rien avoir à faire, c’est que vous allez pouvoir vous occuper de lui ! Ta mère l’a adopté ?

Elias esquissa une moue dépitée.

— Pour l’instant, il n’y a bien que moi qui le trouve attachant…

Il s’apprêtait à raconter l’échec cuisant de la rencontre entre Zaatar et Maya quand la porte de la chambre s’ouvrit brusquement. Elias sursauta, et mit quelques secondes à comprendre. Aïcha, sa petite amie, venait d’apparaître, une tasse fumante à la main. Sa présence le prit de court. La jeune femme s’avança, avec cette allure qui lui appartenait, tout en lenteur maîtrisée et en élégance sans effort. Son hijab serré sur son front faisait ressortir la finesse de son visage et la vapeur du thé caressait sa peau mate. Son corps mince était noyé sous une épaisse couche de pulls. Elias s’approcha et déposa un baiser maladroit sur ses lèvres.

— Tu ne m’avais pas dit que tu passais. C’est toi qui discutais avec Mariam dans la cuisine ?

Elle effleura sa joue, réprima un frisson. Puis ses yeux cherchèrent ceux de Youssef. Ils se croisèrent, une fraction de seconde. Une ombre traversa la pièce. Elias s’immobilisa, le froid l’enveloppa d’un coup.

— Il se passe quelque chose que je devrais savoir ?

La jeune femme, gênée, se tourna vers la fenêtre.

La pluie s’acharnait contre les vitres. Par moments, un grondement lointain emplissait l’air. Zaatar, ignorant si c’était le ciel ou les hommes, se recroquevilla davantage sous le lit. Dans la chambre, le silence devenait embarrassant. Youssef attrapa une balle de ping-pong et la lança vers le chien qui sortit enfin de sa cachette.

— Vous avez vu cette tête ? On dirait qu’il va sauver l’univers.

Il feignait la légèreté et l’ironie, et Elias éprouvait un malaise de plus en plus diffus.

— Toi, en revanche, tu as encore du boulot.

Un bref rire leur échappa. C’était ce qu’ils faisaient depuis qu’ils se connaissaient : plaisanter quand la peur pointait. Rire avant que tout ne devienne trop sérieux.

Elias avait trouvé en Youssef le frère que la vie lui avait refusé – un double venu combler une enfance solitaire, un lien aussi évident que celui du sang. Sa mère, malgré ses prières murmurées dans la nuit, n’avait pas eu d’autre enfant : le destin avait décidé qu’un seul lui suffirait. Youssef, lui, portait le vide d’un père qu’il n’avait jamais connu. Il s’était façonné autour de cette absence. L’amitié avait construit les deux garçons, dans cet immeuble de six étages, planté au creux d’une rue latérale du quartier chrétien. À quelques pas, la vieille ville et la citadelle veillaient comme des aïeules silencieuses. Ils avaient grandi dans ce décor immuable : les soirées d’été où leurs mères et les voisines – les Sarkissian, Mme Saadé, les Antoun – sortaient les chaises sur le toit, parlant haut et riant plus fort encore ; les parties de ballon dans la cour, près de la vieille fontaine de pierre ; les fenêtres ouvertes sur les appels des vendeurs ambulants et le parfum mêlé de jasmin et de café turc. Les fêtes rythmaient les saisons. Noël illuminait les fenêtres de guirlandes colorées, Pâques déposait des œufs dorés sur les rebords des balcons, et toute l’année, on échangeait les plateaux de gâteaux, des maamouls poudrés, des qatayef moelleux, des barazeks croquants, comme on s’échange un sourire. L’immeuble embaumait le sucre et la solidarité. C’était avant les bombes. Avant que la peur ne ferme les volets et que le silence ne s’installe.

Zaatar s’était levé et reniflait à présent le territoire inconnu sous l’armoire. Son museau fouillait la poussière quand il retrouva la balle de ping-pong. Il la poussa d’une patte maladroite, surpris de la voir s’éloigner, fasciné par son rebond sur le carrelage. Encore sur ses gardes, il rapporta le jouet à Aïcha. Il leva la tête vers elle, guettant un mot, une réaction. La jeune femme n’osa pas le toucher.

— Il s’appelle comment ?

— Zaatar.

Un sourire discret lui échappa.

— Ça lui va bien. Il sent bon…

Zaatar inclina la tête, intrigué par la douceur de son intonation. Son corps se détendait enfin. Quand la balle roula sous le bureau, il tenta de la rattraper mais glissa et se cogna contre la chaise.

— Il va falloir qu’il travaille sa condition physique, s’amusa Youssef.

— Justement, je me disais que tu ferais un bon entraîneur, rétorqua Elias avec un clin d’œil.

Youssef leva les yeux au ciel. Il avait toujours été celui qui lisait pendant que les autres couraient. Aïcha restait muette, accrochée à sa tasse vide. Elias connaissait ce silence, celui des vérités qui n’ont pas encore été dites, cette manière de se retirer tout en restant là, le corps tendu, l’esprit déjà loin. Aïcha avait surgi dans leur vie alors que Youssef et lui entraient dans l’adolescence, et elle avait trouvé sa place entre eux comme une pièce manquante, avec une évidence tranquille. Elle habitait dans l’immeuble voisin. Ensemble, les soirs d’été, ils avaient observé les avions passer au-dessus du toit en imaginant qu’ils les emporteraient un jour vers leur destin. Ils rêvaient sans mesurer la cruauté du futur. Elle était musulmane. Youssef et Elias, chrétiens. Ça n’avait jamais eu d’importance. Un jour, l’année de leurs dix-neuf ans, alors qu’ils contemplaient la ville ensommeillée, elle avait frissonné. Il avait posé sa veste sur ses épaules, elle ne la lui avait pas rendue. L’amour était arrivé comme ça. Sans déclaration ni effusion.

Elias caressa sa main. Elle ne la repoussa pas.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien.

— Aïcha…

Elle soupira.

— Quoi ?

— Tu as cette tête, quand tu caches quelque chose.

— Quelle tête ?

— Celle-là.

Elle détourna une nouvelle fois le regard vers la fenêtre. La lumière grise de janvier passait par les rideaux à moitié tirés. La pluie leur jetait son malheur à la figure.

— C’est juste la pluie.

— Je sais que ce n’est pas vrai.

Elias s’attarda sur une mèche de ses longs cheveux noirs, échappée de son foulard. Elle était magnifique, dans cette lueur-là : une beauté calme et immobile.

À l’université, elle étudiait le droit et lui l’histoire. Elle s’imaginait, avocate, plaidant un jour dans les tribunaux. Lui se rêvait guide touristique, à travers les ruelles de Damas ou les vestiges de Palmyre. Youssef, de son côté, avait plongé avec fougue dans la littérature et la politique, deux passions qui lui donnaient ce regard brûlant d’idéaux. Ils passaient leurs journées à refaire le monde, en baissant le ton, parce que dans leurs pays les murs avaient des oreilles. Puis la révolution avait éclaté, quatre ans plus tôt, avec cette ivresse des commencements, cette certitude candide qu’un avenir meilleur s’ouvrait à eux. Dans les rues, ils criaient à s’en écorcher la gorge : « La Syrie veut la liberté ! », et chaque écho avait le son d’une promesse. Sous son voile coloré, Aïcha souriait, un sourire trempé de courage et d’insolence. Aïcha et son poing levé plus haut que tous les autres dans la foule compacte, son visage clair découpé dans la fumée des grenades lacrymogènes. Elias ne l’avait jamais trouvée aussi désirable. Lui, le fils chrétien d’un médecin respecté, elle, la fille d’un commerçant sunnite, pieux, conservateur, pour qui une union mixte était impensable. À vingt ans, les interdits ne pèsent pas lourd face aux rêves. Le soir sur le toit, Aïcha chantait. Sa voix enfiévrée esquissait leur futur, le vent emportait ses mots et leurs rires discrets. Mais les rêves, comme le reste, avaient cédé sous le poids des hommes en noir. Les islamistes avaient confisqué la révolte. Ils disaient lutter pour la justice, pour Dieu, pour la morale. Ils décrétaient que les femmes devaient rentrer chez elles, que les croix devaient disparaître, que les chansons d’Aïcha n’étaient qu’un péché de plus.

Dans l’est de la ville, les révolutionnaires de l’Armée syrienne libre avaient dû reculer et céder leurs positions aux pick-up armés. Les enfants apprenaient à se taire en voyant passer leurs colonnes rugissantes. Dans cette partie d’Alep qu’Elias et sa famille connaissaient peu, la rumeur disait que des prêtres avaient disparu, que des églises brûlaient, que des familles entières s’étaient volatilisées dans la nuit.

La peur se propageait plus vite que les combats. Dans l’immeuble, Mme Saadé, au sixième, avait commencé à dissimuler ses icônes au fond d’un tiroir, sous son linge de nuit. Un matin, elle avait bouclé sa valise. Les Antoun avaient suivi, leurs cartons empilés dans un taxi, puis les Sarkissian, direction le Liban où était installée leur fille. Elias et les siens, eux, étaient restés. Parce qu’il faut bien que la vie demeure. Parce qu’ils ne voulaient pas tourner le dos à cette ville qui coulait dans leurs veines. Maya le répétait souvent : « Si on part, ils auront gagné. »

Et pendant que les islamistes répandaient la terreur, le dictateur resserrait l’étau, tirait sur la foule. L’un nourrissait l’autre. La répression trouvait son alibi. La révolution s’était retrouvée piégée entre deux monstres. Elias, Youssef et Aïcha avaient dû se rendre à l’évidence. C’était un échec cinglant. Une défaite amère, comme seules les révolutions brisées savent en produire. La violence avait tout fissuré, sauf leur amitié.

Zaatar continuait de jouer avec sa balle, inconscient de l’effondrement du monde autour de lui. Elias enviait son innocence. Une violente explosion fit trembler les murs. Le chien se redressa, oreilles tendues, puis posa la balle devant Youssef. Mais celui-ci n’y prêta pas attention et se dirigea vers la fenêtre. Un épais nuage de fumée s’élevait à l’horizon.

— Celle-ci, elle n’est pas tombée loin.

Aïcha soupira.

— Je n’en peux plus. C’est pour ça que…

Elias se raidit.

— C’est pour ça que quoi ?

Aïcha se mordit les lèvres. Sous la lumière vacillante de l’ampoule, sa peau mate prenait des reflets ocre. Youssef se retourna vers elle, et l’encouragea d’un signe de la tête.

— Il va bien falloir que tu lui dises, Aïcha.

Le cœur d’Elias battait à contretemps. La jeune femme plongea ses yeux clairs dans les siens.

— Je pars.

La phrase tomba sans détour. Deux mots pour reconnaître la capitulation. Elias fut transpercé.

— Quoi ?

— Je pars demain soir, répéta-t-elle. Avec mes parents et mes sœurs.

Zaatar vint s’allonger à ses pieds. Il ignorait le chaos, mais il savait reconnaître la tristesse quand elle s’installait.

— Tu… Tu pars où ?

Elle inspira profondément.

— En Europe. L’Allemagne, certainement.

— T’es sérieuse ? J’y crois pas.

— Oui.

Elias se leva d’un coup, fit deux pas dans la pièce.

— Et vous partez comment ?

— Mon père a arrangé la traversée avec Omar. Il nous a mis en contact avec des passeurs.

Omar. Le boulanger. Son nom seul ramenait un pan entier de leur adolescence : l’odeur des galettes chaudes, les rendez-vous avant les cours, les bouchées partagées. Il avait ce don pour se débrouiller de tout. Trouver quelques litres d’essence quand il n’y en avait plus, bricoler des papiers, négocier un sac de farine avec un soldat qu’il savait amadouer. Dans le quartier, on riait, on disait qu’il aurait pu survivre à n’importe quel régime. Et c’était vrai. Il connaissait les familles, les militaires, les miliciens, même les gens qu’il valait mieux éviter. Toujours une main tendue. Un homme bon. Un homme d’avant la peur. Mais savoir qu’il s’occupait d’Aïcha et de sa famille, c’était autre chose. Un adieu irrévocable.

Elias dévisagea longuement Aïcha. Les mots de son amie flottaient dans l’air, formaient entre eux une barrière invisible.

— Depuis quand vous préparez ça ?

Avant que la jeune femme n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, il s’était tourné d’un bloc vers Youssef. Celui-ci, assis par terre, se taisait.

— Et toi ? Tu étais au courant ?

Zaatar tremblait à chaque exclamation. Youssef ne chercha pas à esquiver la question. Ses pupilles noires brillaient d’une tristesse silencieuse.

— Depuis hier. Aïcha ne savait pas comment te le dire.

— Mais vous êtes fous ? Tu sais comment ça va finir ? Vous allez crever en mer, comme les autres ! C’est insensé !

Aïcha se leva à son tour et fit quelques pas nerveux dans la petite chambre.

— Mes parents n’en peuvent plus, Elias, et moi non plus. Je ne veux pas m’enterrer ici. Regarde-nous, on est des morts vivants. On attend quoi, au juste ? Une bombe sur l’immeuble ? Une rafle ? On n’a aucun avenir dans ce pays.

— Tu vas y rester, comme tous les autres ! Tu vas devenir un chiffre dans un rapport de l’ONU. Et admettons que vous y arriviez. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils vous attendent là-bas avec des fleurs ? Tu vas finir par faire la manche à un feu rouge face à des gens qui te diront de dégager de leur chemin. C’est ça que tu veux ?

Aïcha s’arrêta net. Elle le fixa, sans vaciller. Il n’y avait ni colère ni larmes dans ses yeux.

— Je n’y crois plus, Elias. Ni à la révolution. Ni à demain. Alep est morte. Je refuse de mourir avec elle.

Quelque chose en Elias se fractura. Il se laissa tomber sur le lit, la tête enfouie entre les mains. La pièce était soudain trop exiguë, et l’air, irrespirable. Ainsi IL avait gagné. Le dictateur. Pas seulement dans les rues qu’IL avait vidées de leurs slogans. Pas seulement parce que SES matraques avaient remplacé leurs pancartes. IL l’emportait sur eux, ceux qui avaient tenté de résister, IL l’emportait sur leurs corps, leurs cœurs. IL les poussait à partir, les dépouillait de leur volonté, les arrachait à ce qu’ils étaient. IL les expédiait vers une mort probable ou vers cet exil qui ne sauve personne, qui efface juste.

Elias serrait les poings. Sa vie lui glissait chaque jour un peu plus entre les doigts. Leur amour, leur amitié avec Youssef étaient le dernier bastion, la dernière preuve de leur monde d’avant. Mais Aïcha allait partir, à son tour. Et rien ne pourrait la retenir. La guerre avait fini par franchir cette frontière-là. Alep n’incarnait plus l’espoir, elle était devenue une bête énorme qui dévorait ceux qu’elle avait enfantés.

Une chaleur violente monta en lui. Il inspira, attira sa fiancée vers lui. Aïcha chuchota :

— Ça ne peut pas être pire qu’ici. De toute façon, ma décision est prise. On part demain soir.

Zaatar s’était remis à jouer, incapable de rester immobile. Sa balle roulait entre ses pattes, rebondissait mollement contre le pied du lit. Lui aussi cherchait une issue à ce silence qui les étouffait tous. Il percevait ce qui se préparait – la séparation, l’abandon. Il en savait quelque chose, lui, de ces départs sans retour. Il revivait, dans cette chambre, le frisson ancien de la solitude. Aïcha reprit la parole, avec calme, presque étrangère à elle-même.

— Je veux juste vivre. Pas survivre. »

Extraits

« Avant, Alep était belle l’hiver, saupoudrée de blanc. Aujourd’hui, la blancheur reflétait sa misère. Il ne restait que l’épuisement et le froid. L’électricité se faisait de plus en plus rare, sans mazout pour le poêle ni fuel pour le générateur. Pour se réchauffer, on brûlait le bois des meubles récupérés à l’intérieur des appartements inhabités. Dans le huis clos de l’immeuble, le temps s’étirait en même temps que l’ennui, comme si demain ne devait jamais arriver.

Deux semaines après son arrivée dans le foyer, Maya continuait d’ignorer Zaatar. Pour éviter de croiser sa route, le jeune berger traçait des itinéraires invisibles dans l’appartement étroit. Discret, il se faisait les dents sur les pieds du canapé fatigué. Il attendait son moment, certain qu’un jour il ramènerait dans son troupeau l’âme égarée de sa maîtresse.

Si elle ne lui jetait pas un seul coup d’œil, lui enregistrait ses habitudes : le moment exact où le volet grinçait chaque matin, les premiers effluves de thé noir dans la cuisine, les longues minutes à la fenêtre, tasse entre les mains, face à la ville martyrisée qu’elle contemplait en soupirant. » p. 59

« Le ciel s’était tu. Une trêve de « deux ou trois semaines », promettait un présentateur télé qui faisait semblant d’y croire. «Le fruit des négociations avec la Russie et les États-Unis ». Presque plus d’explosions ou de tirs éloignés. Ceux qui ne connaissent pas le bruit des bombes ignorent le soulagement que procure leur silence.

En cette fin d’après-midi, l’air était encore tiède, l’hiver reculait, pas à pas. Maya monta sur le toit, et, le visage offert au vent, laissa le calme couler en elle, la remplir. Zaatar l’avait suivie, et cette fois, elle ne l’avait pas rabroué. Même si elle ne se l’avouait pas encore, elle s’était accoutumée à cette ombre fidèle. Sa main alla chercher sa fourrure. Sous ses doigts, elle sentit les muscles se tendre, la puissance en devenir. Le chien avait maintenant le gabarit d’un petit enfant et ses yeux s’étaient assombris. Les hasards de la vie faisaient de lui un vrai chien de la guerre. Un chien qui captait les tensions dans les gestes, les failles dans les voix. Un chien qui comprenait le deuil et reconnaissait les chagrins invisibles. » p. 89

« Elias ne prononça plus le nom d’Aïcha.

Chacun autour de lui respectait ce silence, détournait les yeux au moment où l’absence de la jeune femme semblait traverser la pièce. Aïcha devint un secret, un fantôme qu’il ne fallait surtout pas réveiller.

Sous les yeux inquiets de sa mère, le jeune homme se jeta à corps perdu dans les distributions alimentaires. Les sacs de farine, le brouhaha de l’attente, les cris d’enfants, tout cela lui permettait de respirer autre chose que sa peine, l’empêchait de se dissoudre. Dans cette lente reconquête du dehors, Zaatar était son seul repère. Le chien ne le quittait pas, un vrai berger syrien, endurant et courageux. Ils marchaient du même pas, le cœur toujours en hiver malgré les jours qui rallongeaient. Elias savait que cet hiver durerait longtemps ; surtout quand il entendait ces paroles résonner plus fort que les autres :

— Peut-être qu’on devrait partir en Europe, au moins.

Il s’arrêtait net, serrait les poings, et plantait ses yeux dans ceux de l’autre :

— Oublie cette idée tout de suite. Je sais ce que la mer fait aux gens. » p. 105

« Ce chien avait ramené un semblant de normalité dans un monde qui n’en avait plus. Il était capable de les rassembler. Ils ne se battaient pas seulement pour un animal blessé mais pour ce qu’il leur restait d’humanité. » 177

À propos de l’autrice

Stéphanie Perez © Photo Hélène Pambrun

Stéphanie Perez est née en 1973. Grand reporter pour France Télévisions depuis plus de vingt-cinq ans, chargée de l’international, elle s’est rendue plusieurs fois en Syrie, ainsi qu’en Iran et en Irak, et couvre le conflit en Ukraine depuis 2022. Elle a remporté le Prix Bayeux des lycéens en 2018 et le Laurier du grand reporter en 2020 (Prix Patrick Bourrat). Son premier roman, Le Gardien de Téhéran, est lauréat du prix Lire en poche 2025 – il a également été finaliste du prix Maison de la Presse et du prix Orange du Livre. Son deuxième roman, La Ballerine de Kiev, a été récompensé par de nombreux prix, dont le prix Talent Cultura. (Source : Éditions Récamier)

Page Facebook de l’autrice 

Compte X de l’autrice 

Compte Instagram de l’autrice 

Compte LinkedIn de l’autrice 

Tags

#LeBergerdAlep #StephaniePerez #editionsrecamier #hcdahlem #roman #Syrie #Alep #RentreeLitteraire2026 #Humanité #chien #LivresALire #Chroniquelitteraire #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #coupdecoeur #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie