
Grand Prix de littérature policière 2025
Prix Louis-Guilloux 2025
En deux mots
Marie, 17 ans, est retrouvée morte au bord de la rivière. Un chemisier blanc, une jupe rouge, des marques violacées sur le cou. L’enquête commence. Le village retient son souffle, ou fait semblant. Les interrogatoires se succèdent, les petits secrets et les vieilles rancœurs éclatent au grand jour.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Les saules pleurent pour Marie
Un premier roman. Une voix. Un choc. Une révélation. Mathilde Beaussault raconte l’onde de choc provoquée par la découverte du corps d’une jeune fille au bord d’une rivière bretonne. Au fil des interrogatoires, les secrets vont se révéler…
Le corps de Marie Legrand, 17 ans, git au bord de la coulée. Ce bras mourant de rivière bordé de saules pleureurs que tout le monde connaît. Elle est là, allongée, presque apaisée. « On pourrait croire qu’elle dort. » Mais des marques violacées enserrent son cou. La belle s’en est allée pour de bon.
Marie était la fille du pharmacien. Celle de la Haute Motte — le bon côté du village, celui des mains propres et des cuticules blanches. Un détail qui compte énormément dans ce hameau breton coupé en deux, où quelques centaines de mètres séparent deux mondes qui se haïssent en silence.
Elle était trop libre, Marie. Trop belle, trop courte vêtue, trop décidée à vivre à sa façon. « Marie-couche-toi-là », disait-on dans son dos. Les rumeurs avaient depuis longtemps précédé la réalité. Alors quand on la retrouve morte, certains lèvent à peine les yeux de leur assiette. Elle l’avait bien cherché, non ?
C’est Marguerite qui l’a vue en premier. Une gamine de dix ans « différente », la risée de l’école. Elle vit à la Basse Motte, dans la ferme de ses parents paysans, entre les cochons et le silence. Elle a vu le corps la veille. Elle n’a rien dit. Et c’est au détour d’un repas de famille, presque par inadvertance, qu’elle lâche la nouvelle : « Elle joue pas. Elle est morte. »
Le père ne bronche pas. La mère agrippe le rebord de l’évier. « On veut pas d’embêtements. » Voilà tout.
L’enquête s’ouvre. Les gendarmes ratissent le village. André, le capitaine local, pragmatique et débordé, fait défiler les habitants. Chacun arrive avec ses petits secrets soigneusement rangés dans sa poche. Personne n’a rien vu. Personne ne sait rien. Pourtant, à mesure que les interrogatoires avancent, une communauté se révèle dans toute sa noirceur.
Car Mathilde Beaussault ne s’intéresse pas qu’au crime. Elle dissèque. Elle fouille. Elle expose, sans pitié et sans complaisance, les rancœurs qui couvent depuis des années entre la Haute et la Basse Motte. L’histoire des bidons de pesticide jetés dans la rivière. La jalousie autour d’un champ de terre. Et ce pharmacien, père de la victime, qui militait pour la cause environnementale. Un affront supplémentaire aux yeux des agriculteurs voisins qui ont les mains dans le lisier du matin au soir.
La mesquinerie distille son poison lentement, comme seules les petites communautés savent le faire. Les langues se délient peu à peu, mais l’enquête piétine. Et dans les bureaux de la gendarmerie, André souffle : « Il y a forcément quelqu’un qui a vu ou qui sait quelque chose, bon Dieu. » Son adjointe Arlette reste stoïque : « Soit on n’a pas mis la main dessus, soit il cache suffisamment bien son jeu pour nous échapper. »
Au milieu de tout ça, le regard de Marguerite permet de percevoir la brutalité du village, son côté sombre, âpre, sensoriel. On sent l’odeur des saucisses qui sèchent devant la cheminée, on entend le torchon humide claquer sur la cuisse de la mère, on voit le chien baisser la tête sous le regard du père.
Le premier roman de cette fille d’agriculteurs qui a grandi dans la nature avant de devenir prof de lettres est une révélation. Il entre dans la grande famille du polar rural français, aux côtés de Fred Vargas ou de Colin Niel, avec une voix singulière, une maîtrise étonnante et une écriture qui ne laisse aucun répit. Sandrine Collette n’est pas loin.
On referme le livre sonné. Et on se souvient longtemps des saules pleureurs qui bordent la rivière, témoins muets d’un village incapable de protéger ses enfants. Un coup de cœur, sans réserve.
Les saules
Mathilde Beaussault
Éditions du Seuil
Premier roman
272 p., 19,90 €
EAN 9782021576986
Paru le 10/01/2026

Où ?
Le roman est situé dans un village breton.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Aussi âpre que bouleversante,
une histoire de liberté et de meurtre,
de silence et d’amitié,
au cœur d’un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d’esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l’école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l’agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l’enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?
Une nouvelle voix à découvrir absolument !
Les critiques
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois)
Benzine mag. (Bruno Ménétrier)
Franceinfo culture (Mohamed Berkani)
Blog Mon roman noir et bien serré
Les premières pages du livre
« Prologue
Elle met un peu de rouge sur ses lèvres. Pas trop. Il lui a déjà dit qu’il trouvait ça vulgaire. Un peu pute même. Et Marie a rougi, frissonné de honte et baissé les yeux à la manière d’un chiot pris en faute, réprimant une envie d’essuyer son maquillage d’un revers de manche. Marie a l’habitude de n’obéir à personne. Mais lui, il avait raison. Il a le don d’avoir toujours raison, sur Marie.
Face à sa psyché, elle caresse d’une main affectueuse son ventre qu’elle s’imagine déjà rebondi et sourit à son reflet. Son chemisier blanc sagement déboutonné met en valeur ses seins tendus de jeune fille. Sa jupe rouge, un peu moins sage, taquine le bas de ses cuisses. Il n’y résiste jamais longtemps et glisse toujours une main dans sa culotte qu’il écarte de ses deux doigts sans prendre la peine de l’enlever.
Avant lui, ça ne comptait pas pour Marie. C’était faux. C’était feint. C’était surtout pour faire chier ses parents. Pour quitter l’œil de Cerbère du père et pour cracher aux yeux nostalgiques de sa mère qui voulait la menotter à ses robes rose bonbon de petite fille modèle pour l’éternité. Une poupée qu’on pose sur le couvre-lit bleu lavande. Qui fait joli. Qui dit oui. Mais voilà, maintenant c’est non.
Marie ne sait plus pourquoi elle a dit oui, de si nombreuses fois, à de si nombreux garçons. Fallait-il donner du grain à moudre aux moulins des mauvaises langues ? Peut-être. Marie-couche-toi-là. Et comme un prénom prémonitoire, Marie n’a plus été vierge dès l’aube de ses quinze ans.
Au début, c’était un jeu facile que son sourire enjôleur lui permettait d’accomplir sans effort. Ils tombaient comme des mouches, les garçons, – les mecs comme elle disait – avec l’assurance qu’une clope même crapotée n’entachait pas.
Quand Marie a décidé de garder sa culotte en place, il était trop tard pour être sage. La rumeur continuait malgré tout. Marie embrassée (de force) par un garçon derrière la salle des fêtes, un soir d’été, était devenue Marie baisée par le fils des forains qui rangeait les auto-tamponneuses d’une seule main. Et on avait même dit qu’elle aimait ça. Marie couche ici et là.
Fatiguée d’un combat révolu, elle soupire et se sent plus apaisée. Elle en a fini avec cette mascarade. Elle a l’impression de surplomber son âge. Dix-sept ans. Un battement de cils de quelques mois avant la majorité qui lui semble pourtant encore si loin.
Elle ne restera pas enfermée longtemps, dans cette chambre noire, dans cette maison glauque, dans ce village moribond, c’est une promesse qu’elle se fait à elle-même, la nuit quand elle ne dort pas. Une petite vie étriquée, comme celle de sa mère, très peu pour elle. Elle éprouve pourtant un élan de compassion pour celle qui lui a donné naissance, mais elle le chasse bien vite en lissant sa frange blonde et drue qui flirte avec ses longs cils qu’elle a menacé de couper, étant enfant. Sa mère avait hurlé, horrifiée devant les ciseaux que la gamine dirigeait près de ses grands yeux bleus.
Bien sûr, Marie a un peu peur ce soir parce qu’il est des situations qui vous catapultent dans le monde des grands. Il a dit non, ah non, ça non quand elle a dit du bout des lèvres qu’elle avait un peu de retard… que peut-être… dans un sourire crispé… mais que d’accord, ça pouvait pas être ça. Et Marie de partir d’un rire nerveux qui tient à distance les soucis des adultes.
Il l’a repoussée ce jour-là, d’une main vive qui a laissé une trace jaunâtre sur le devant de l’épaule de Marie. Ensuite, il est parti, il avait à faire. Quand elle lui a demandé quand ils se reverraient, il a marmotté, mangeant les syllabes, qu’il ne savait pas, qu’il était occupé ces temps-ci. Peut-être a-t-il dit qu’il n’avait pas que ça à faire mais elle n’en était pas sûre. Non, il n’avait pas dit ça. Non, non. Ou alors pas très fort et puis il était crevé. On ne dit pas toujours ce qu’on pense quand on est fatigué.
Depuis elle a eu le temps de lorgner le fond de sa culotte qu’elle regarde vite fait même quand elle n’est pas aux toilettes. Et alors elle a vite su. Plus de doute possible. Elle a ressassé ça dans sa tête jusqu’à ce que ça lui essore le cerveau, que ça vampirise ses nuits. Elle a décroché le téléphone. Elle l’a appelé, de chez elle, pas le choix, un soir. Sa mère dormait à l’étage, son père était au travail.
Il a eu la voix métallique de ceux qui n’aiment pas être dérangés, là, maintenant. Elle a coulé la sienne dans du miel. Elle l’a entendu exhaler une bouffée de tabac avant de concéder du bout des lèvres un nouveau rendez-vous. Discret. Oui, près de la rivière en contrebas, dans la coulée. Comme leur premier. Oui, le soir – je bosse, moi dans la journée. Il a insisté sur le moi. Comme s’il appartenait à un autre monde. Mais il était le monde de Marie.
Elle s’est convaincue d’un rendez-vous romantique. Un peu risqué, près de la maison, mais excitant.
Mais voilà, tout ne s’est pas passé comme prévu.
Chapitre 1
La route est encore maculée de sang. Les stigmates d’une flaque immense s’étalent au milieu du chemin. Puis la longue traînée suit la pente douce, brunit au soleil et s’estompe progressivement. On devine qu’après le virage, elle disparaît. De petites rigoles rosées se dessinent de part et d’autre de la route cabossée. Elles rejoignent le fossé pour y rater leur plongeon. Des bouts de chairs méconnaissables et sanguinolentes tutoient le gravier fatigué. C’est à vous faire vomir le petit déjeuner d’un Parisien non averti. Ici, la scène n’arrache pas une moue. Pas le temps de s’attarder. Pas le temps de laver la route à grandes eaux. On ne gaspille ni l’eau, ni son temps, encore moins le courage dont personne ne manque.
Perché au bout de la fourche, un corps oscille, pendu par les pattes arrière. La langue pendante laisse échoir quelques gouttes de sang raréfiées qui annoncent la trajectoire.
Le père a affûté les couteaux la veille. Le cliquetis aigu et régulier a rythmé la soirée devant le hangar brinquebalant qu’on rafistole avec quelques tôles quand le vent souffle un peu trop fort. Ce qui n’arrive pas souvent par ici.
Il a choisi un vieux cochon, la patte arrière droite fatiguée de le porter. Le sacrifice est donc pardonné puisqu’il est salutaire. On mange ce qu’on tue par nécessité, sans en tirer de plaisir malsain.
La tuerie est un moment sacré. Les rôles sont savamment distribués. Et il y a un ballet de voisins ravis de filer un coup de main, de boire un coup de rouge sur une chaise branlante en parlant du temps qu’il fera le lendemain parce qu’on ne déconne jamais avec les prévisions météorologiques qui deviennent ici, des oracles. On ne croit pas vraiment en Dieu dans la famille mais on mettrait, s’il le fallait, un cierge à brûler les veilles de moissons pour que les machines ne lâchent pas les hommes.
On a installé les tréteaux, sous le hangar, posé de vieilles portes dégondées dessus, récuré les seaux chargés de sang pour en faire du boudin. Les boyaux sont lavés délicatement du bout des doigts. On les manie comme de la dentelle d’un autre siècle, avec beaucoup de précaution, afin de ne pas les endommager. La machine à saucisse brille sous l’œil de la lampe qui pendouille entre deux toiles d’araignées. La mère concentrée jure des bon Dieu de bon Dieu si le boyau lui glisse trop vite des mains.
Quand la besogne est terminée, la mère remonte l’allée, un seau de saucisses plein à ras bord dans chaque main. Elle ouvre une large porte de garage en bois, gonflée par la pluie. Devant elle, un vaste espace qu’on appelle la cave. On n’y range plus la voiture depuis que les rétroviseurs ont été bousillés par les murs de pierre. Des paires de bottes sont alignées à droite. En face, les conserves du jardin sur une étagère. De vieux manteaux sont accrochés à des patères en fer. Un fil à linge traverse l’espace. Il est toujours vide. La mère met les saucisses sur des perches devant la cheminée, trou noir béant, qui crachote une fumée épaisse pendant de longues heures. Le parfum des saucisses séchées remonte l’escalier vers le premier étage de la maison. Il embaume le couloir et s’infiltre jusque dans les lits et dans les placards.
Et puis, à la fin de la journée, chacun de repartir avec un bout de viande, sacro-saint trophée, qu’ils mastiquent le nez écrasé contre la télévision.
Quand le soleil se tire en douce derrière les champs, la mère a le sourire des martyres épuisés mais heureux et lance pour elle-même :
– En v’là, une bonne chose de faite.
Le père qui termine son morceau de pain beurré, hausse les sourcils, pousse d’un coup de fesses décidé la chaise qui hurle contre le carrelage, passe sa main sur ses lombaires rouillées et se racle la gorge en flanquant une caresse virile sur la croupe du chien qui ne bronche pas.
Dans le noir, Marguerite est assise en tailleur sur son lit défait. Son cœur cogne. Elle a couru. Ses petites jambes ont avalé une côte raide. Elle est rentrée comme un fantôme dans la maison, par un escalier extérieur qui borde la fenêtre de sa chambre. Tous les soirs ou presque, en glissant d’un pas imperceptible, elle regagne ainsi son antre, après la chute de la nuit qu’elle aime regarder tomber derrière la rivière. Ni vu, ni connu.
Des mèches de cheveux blonds fendent son visage qu’elle garde fermé. Ses yeux de petite fille mal poussée n’annoncent pas ce qu’elle pense. D’aucuns la cataloguent au rayon des débiles. Comme si jacter était un gage d’intelligence. Elle peut rester ainsi des heures, statufiée, sans s’encombrer de pensées.
Marguerite, assise sur son lit, pose ses pieds mouillés sur le radiateur en fonte. Devant elle, la fenêtre se jette sur la nuit. Son reflet dessine un tremblement flou. Elle ramasse ses jambes d’un coup. Son tricot de corps colle à sa peau blanche. Elle mange une manche, déjà mouillée. On lui a dit de lâcher son pouce (sinon elle serait moche, les dents toutes déformées). Elle suçote le bout de son pull qui lui laisse des fils sur la langue. Elle cherche le calme. L’odeur de salive chaude l’apaise.
La couverture marron sent la poussière d’un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d’un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s’endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s’accorder un répit.
Le ronflement d’une voiture fait lever les yeux de Marguerite. Sans prise d’élan, le véhicule rouge crache dans la montée abrupte face à la fenêtre de sa chambre. L’embrayage patine. Le gravier chuinte. Marguerite, rivée aux carreaux, souffle sur ses cheveux qui retombent à la même place. La voiture cale. Marguerite tend le cou et distingue l’ombre d’un visage qui s’excite sur le levier de vitesse. L’homme se redresse. Percute de son poing le volant. Marguerite plante son regard dans ses yeux de faucon. Un frisson de cils puis elle plonge sur son lit le cœur battant comme si elle était en faute. Elle entend la voiture qui tousse et attaque le virage en épingle sous sa fenêtre. Alors que le bruit devient un souvenir, elle retient sa respiration sans comprendre pourquoi.
Elle fourrage enfin dans ses draps du bout des pieds. Glisse ses jambes menues à l’intérieur. Tire sur la couverture qui met du temps à obéir. Se roule en boule. Attrape son pouce en douce – qui lui vaudra des dents de lapin plus tard – et glisse dans un sommeil dont seuls les enfants ont le secret.
Chapitre 2
Le soleil indolent s’écrase tout à fait, à l’horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol.
Un caillou saillant s’enfonce dans son genou. Son corps pèse trop lourd pour esquisser l’ombre d’un mouvement. De toute façon, cette douleur ne sera bientôt plus qu’un grain de sable emporté par le vent.
L’eau murmure à son oreille et fait frissonner son ventre incapable de se gonfler. Sa respiration s’est enrayée, fatiguée de lutter contre les obligations vitales.
Sa gorge est encore chaude. Ses seins qui pointaient jusqu’alors deviennent plus flasques. Son corps se fait léger. Il flotte vers un rivage inconnu, suivant les méandres d’un petit filet rougeâtre qui s’écrase et se mêle à la vase de la rivière. Les herbes humides dansent autour de ses jambes nues. Leurs caresses ne font plus frémir sa peau aussi pâle que la lune.
On pourrait croire qu’elle dort.
La tête, posée sur le côté droit, repose là où l’eau est peu profonde. Ses joues rappellent les rivages de l’enfance. Son nez n’est immergé qu’à moitié seulement. L’eau le recouvre puis le découvre à l’image d’une danse épileptique. Quelques mèches de cheveux blonds à l’air libre volettent. Le reste de sa chevelure s’étale dans l’eau : ce sont les tentacules fins d’une méduse. L’immobilité du reste du corps est sépulcrale.
Un chemisier blanc dont les trois premiers boutons sont dégrafés laisse entrevoir un soutien-gorge gansé de dentelle. La jupe, rouge, une tache au tableau, recouvre à peine des fesses rebondies. On dirait que l’un des bras recroquevillé sous le corps a disparu. Le second repose au-dessus de la tête. La paume tournée vers le ciel invite à la supplique. Cette position incongrue fera grimacer les pêcheurs qui découvriront le corps, tout à l’heure.
Des marques violacées, un collier mal dessiné, enserrent son cou de part en part.
L’ombre de sa mère absente pour l’éternité la berce. Sa main chaude de géante enveloppe son corps d’un suaire rassurant. Ma chérie. Ma petite chérie. Maman est là. Et la voix si familière résonne de loin en loin. Comme un écho perdu qu’on voudrait poursuivre, comme un son noyé qui rappelle sa vie d’embryon. Puis le froid et le chaud se mêlent dans une symbiose hiératique. C’est normal.
Les saules pleureurs qui bordent la rivière offrent un berceau silencieux à Marie, dix-sept ans, pour quelques heures encore.
Chapitre 3
On a mis les petits plats dans les grands. Ce midi, Jeanine arrive !
Le père ne râle pas parce qu’il sait que le repas sera copieux – on ne sort le poulet qu’en de rares occasions – et que la mère, piétinant dans la cuisine comme une bacchante, se donnera du mal, une fois de plus, pour recevoir sa sœur cadette. Jeanine vit en ville, pas très loin mais une trentaine de kilomètres tiennent à bonne distance sa sœur, sa nièce et son beau-frère. On se voit de temps en temps et c’est suffisant. Ce n’est pas parce qu’on est fait du même moule qu’on a la même saveur. Et puis, Jeannine et sa sœur n’ont jamais été proches. Les quelques années qui les séparent ont créé un gouffre entre elles. L’une accaparée par la ville, l’autre par la campagne n’ont plus grand-chose à se dire. Marguerite, lorsqu’elle était bébé, a su faire diversion un temps. Et puis le leurre d’une relation renouée a disparu plus vite que les joues rebondies de la gamine. On ne construit pas grand-chose sur des fossés de silences et de non-dits.
Marguerite ne peut s’empêcher d’être excitée. D’abord parce que ce n’est pas tous les jours que tata vient manger à la maison, mais aussi parce qu’elle arrive souvent avec un petit quelque chose comme elle dit, pour Marguerite et rien que pour elle. Tata Jeannine brille, caquette, cliquette à chaque mouvement de poignets, mâche du chewing-gum avec la précision d’un métronome, s’asperge de parfums de supermarché (mais pour Marguerite, c’est un monde dans chaque narine !), boit toujours son apéritif dans un verre à pied parce que sinon ça fait plouc, et jette des clins d’œil grimaçants à sa nièce qui se sent alors dans le secret des dieux.
La Renault 5 klaxonne. Jeanine a pris l’habitude de s’annoncer comme une mariée à qui on vient de passer la bague au doigt. Le moteur coupé, on entend encore la voix nasillarde de Madonna gémir un énième refrain de son dernier tube Like a Virgin. Le père maugrée qu’elle va rameuter tout le village avec ses conneries. La mère retient sa respiration. S’essuie les mains sur un torchon tellement humide qu’on voit à travers. Marguerite s’élance dehors, manquant de s’étaler de tout son long devant la maison. Elle sait que tant qu’elle n’aura pas calmé le chien, en lui fermant la gueule de sa petite poigne autoritaire, sa tante ne sortira pas de sa voiture, pétrifiée par le poil brun piqué sur le dos de l’animal. Jeanine déteste les animaux et le chien le lui rend bien.
Alors qu’elle descend de la voiture, Marguerite la détaille de la tête aux pieds. Jeanine est une extraterrestre. Les escarpins aux talons fatigués feront encore quelques saisons, la veste en jean délavée à épaulettes surplombe un fuseau en simili cuir ventousé à ses jambes. Tata a la classe des danseuses de l’émission de Michel Drucker, ça c’est sûr. Dans les yeux de Marguerite se lit une admiration sans bornes. Ça flatte la tante qui lui ébouriffe les cheveux sans trop s’y attarder. Il faut dire que les cheveux de Marguerite cachent un monde qui n’engage pas vraiment à être découvert.
Jeannine se fraye un chemin, évitant le chien d’une moue dégoûtée. Elle lance un bonjour d’un air surjoué :
– Eh ben, quel comité d’accueil !
– On a le comité qu’on mérite, rétorque le père sans lever les yeux de son journal.
La mère claque le torchon contre sa cuisse. C’est le signal de reddition pour le père. Chantale n’use pas de mots superflus. Il vaut mieux être attentif aux bruits avec elle. Et quand le torchon résonne d’un claquement sec, c’est sans appel : on baisse les armes. On gare son orgueil. On attend que l’orage passe.
Jeannine qui affiche une bonne humeur à toute épreuve s’installe autour de la table déjà largement garnie. Marguerite s’assied à côté d’elle et la mitraille du coin de l’œil.
– Alors quoi de neuf par ici ?
– Pas grand-chose, répond l’aînée qui puise dans ses réserves pour amorcer la discussion. Les Queneau ont eu un petit, le quatrième. Elle va pas être à la noce avec le boulot. Patrice a racheté un champ, celui que Jacques visait et ça a fait des histoires dans le coin.
– Comment ça des histoires ? demande Jeannine en grignotant un gâteau apéritif ramolli du bout des lèvres.
– Ben, des histoires, des jalousies. C’est cher la terre par ici. Tous ceux qu’ont les moyens en achètent. L’en faut toujours plus. Pas de terre, pas plus de bêtes. Pas de boulot qui nourrit. Nous, on est bien comme ça, conclut la mère en écartant les cuisses du poulet qui pétaradent de graisse.
– J’imagine, pouffe Jeannine, vous bossez déjà du matin au soir. Et toi, Marguerite, qu’est-ce que tu me racontes, hein ? Les histoires de champs et de cochons, tout ça, ça te passe au-dessus ? Alors, l’école, c’est comment ?
Marguerite hausse les épaules et évite le regard de sa tante de ses yeux noisette qui déchirent le plafond. Jeannine pose un coude sur la table et soutient son menton d’une main ouverte et tendue vers la gamine.
– T’as rien à me dire ? Rien de rien ? C’est Jeannine. Tu me reconnais, hein ? C’est toi qui m’as délivrée du gros chien, tout à l’heure ! Eh, ça te dit de prendre une bonne douche après manger ? Et coiffer cette… tignasse là ?
Marguerite sourit d’un millimètre et sa tête descend un étage brusque. Elle fixe Jeannine sans desceller les lèvres. Jeanine regarde sa sœur qui regarde le poulet.
– Laisse-la donc tranquille avec toutes tes questions, tonne le père.
– Que je la laisse tranquille ?
– Oui, toutes tes questions-là, c’est l’inquisition ma parole…
– Je lui pose des questions parce que je m’intéresse à ce qu’elle fait, moi.
– Comment ça, moi ?
Le père lève les yeux de son journal, par-dessus des lunettes embuées de graisse.
– Eh ben puisque je suis là et que je sens que je vais pas salir le carrelage longtemps, vous trouvez ça normal, vous, que la gamine, à dix ans, hein, t’as bien dix ans, Marguerite ? Bref, elle a dix ans et j’ai pas entendu le son de sa voix depuis… je ne sais même pas depuis quand ? Eh, Chantale, depuis combien de temps elle parle plus ta fille ? Et ses cheveux, tu as vu ses cheveux, Chantale ? Ils disent rien à l’école ? C’est pas possible de la laisser comme ça…
La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n’est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. Le couteau dont la graisse a passé la garde lui glisse des mains.
– T’es venue pour manger avec nous un bout de poulet, pas pour refaire le monde, souffle la mère d’une voix dans laquelle on décèle une once de supplique.
– Mais laisse-la donc aller jusqu’au bout ! coupe le père ragaillardi par l’hostilité naissante. Qu’est-ce qui t’plaît pas encore Jeannine ? Tu nous honores de ta présence et on devrait te dérouler le tapis rouge ! T’es née ici, tu sais ce qui s’y passe. On sait bien que tu t’en fous, et c’est pas la peine de t’improviser Mère Teresa avec tout ton attirail-là.
Le père reprend son souffle après un moulinet méprisant du bras. Il soutient le regard halluciné de Jeannine, prêt à mordre.
– Mais qu’est-ce qui t’prend ? Cette gosse est muette comme une carpe. Elle ne parle jamais. Je sais pas moi, faudrait peut-être la montrer à quelqu’un…
– La montrer à quelqu’un ? Mais, c’est pas une bête de foire. On parle, nous. Ça t’a pas traversé l’esprit que peut-être elle était pas à l’aise quand t’étais là ? Ah, non, madame s’y connaît trop sans doute… Elle parle quand elle veut Marguerite, un point c’est tout. Et elle a bien raison. Elle parle pas pour rien dire, elle.
Marguerite regarde son père puis sa tante, elle passe de l’un à l’autre sans comprendre. Elle suce sa manche mécaniquement et le bruit de succion plus sonore à chaque tétée irrite Jeanine.
– Ne t’en fais pas ma chérie, ce n’est pas contre toi, hein. C’est bête les adultes… ça se dispute pour rien, on n’est pas bien malins, hein ? grimace la tante.
Marguerite sent que si elle parle, elle sauvera le navire de la noyade. Ça tangue dans sa tête et la voile se gonfle dans sa gorge.
– J’ai vu Marie dans la coulée.
Les parents s’arrêtent net. Jeannine fronce les sourcils sans pouvoir retenir une œillade victorieuse qu’elle glisse au père stoïque.
– Marie ? C’est bien la fille des pharmaciens, c’est ça ?
– Eh ben, voilà, elle parle, t’es contente maintenant, grogne le père.
– Et tu joues avec Marie, c’est ça ? C’est une copine ?
– Non.
– Non, quoi ? l’aide Jeanine.
Le père lève les yeux au ciel et mastique un bout de croûte de pain qui résiste à ses molaires. Il torture son journal replié dans sa poigne agacée.
– Elle joue pas, lâche Marguerite d’un air contrit.
– Parce qu’elle est trop grande maintenant, eh oui ! lance Jeannine soulagée d’entamer un semblant de conversation sans animosité.
– Non, parce qu’elle est morte.
Jeannine regarde incrédule sa sœur qui pose, au même moment, le plat de poulet démembré sur la table. Le père avale enfin son morceau de pain avec un bruit de gorge.
– Mais qu’est-ce que tu racontes, ma chérie ? déclare Jeannine dans un rire gêné. Comment ça, morte ? Morte ? Tu sais ce que ça veut dire ?
– Ben t’en voulais, une histoire et ben, t’es servie ! Chantale, passe-moi une cuisse.
La mère ne bouge pas et s’avance vers sa fille comme si elle reniflait l’odeur du mensonge. Elle articule lentement :
– Marguerite, qu’est-c’que tu nous racontes là ? On dit pas des choses comme ça, voyons. Oh, Marguerite, j’te cause. Pourquoi que tu dis ça ?
Et entre chaque phrase un épais silence voile le moment.
– Je l’ai vue, dans la coulée. Même que le chien jaune l’a léchée et qu’elle a pas bougé. Elle aime pas les chiens, elle non plus.
Et Marguerite, boxeuse renfrognée, sent qu’elle en a trop dit, elle qui ne dit jamais rien. Elle cherche le soutien de Jeanine. Comme ses bracelets qui se taisent, forcés au silence, la tante devient toc.
– C’était quand que tu l’as vue ? lâche le père en immobilisant son couteau.
– Hier.
– Hier ? Pourquoi que t’as rien dit, hier ?
La mère dodeline de la tête sans réussir à comprendre ce qui lui échappe.
– Arrête de l’engueuler. Elle le dit là, maintenant, plaide Jeannine. Faut y aller. La coulée, c’est à quoi ? Deux cents mètres, non ? On vérifie. C’est une histoire de fou. Eh, Marguerite, t’inventes une histoire-là ? Pour faire une frayeur à tata ? Non ? C’est pas vrai ? Marguerite, tu dis que Marie, l’ado des pharmaciens est morte dans la coulée ? Bordel de Dieu, c’est pas possible… Vous entendez ?
Marguerite acquiesce en haussant les épaules. Elle veut se débarrasser de tous ses regards qui d’habitude lui passent au-dessus. Jeannine se redresse, sur le point de se lever. Le père gueule en tapant du poing sur la table :
– Personne bouge de là !
Le journal agonise sous sa paluche. Marguerite sursaute. Jeannine est saisie d’un tremblement. La voix d’un homme qui hurle la terrorise. La mère regarde le poulet comme si elle interrogeait ses entrailles pour lire l’avenir.
– Mais enfin, dis-lui Chantale ! Si c’est Marie, c’est…
– Elle est morte, lâche le père. Y a plus rien qu’on puisse faire de toute façon.
– Et comment tu le sais qu’elle est morte ? demande horrifiée Jeannine.
– Parce que je l’ai vue aussi.
– Et t’as rien dit ? Je veux dire, t’as pas prévenu les gendarmes ? Mais vous êtes fous dans cette maison ? Complètement fous ! Chantale ?
Jeanine s’est levée, la chaise menace de tomber derrière elle.
– Elle est morte que je te dis. Je l’ai vue ce matin après avoir soigné les bêtes. Y aura des chasseurs ou des pêcheurs aujourd’hui, ils vont la trouver. Je savais pas que Marguerite l’avait vue… et hier en plus… Bon Dieu.
– Des chasseurs ? Des pêcheurs ? Mais merde ! C’est une gosse de quoi ? Seize ans, que tu laisses là, dehors ! Et toi, Chantale, tu serres ton gilet et tu dis rien ? Vous tournez pas rond dans cette baraque. Vous vous rendez compte de ce que vous faites là ? Et à votre gamine ? Ça vous choque pas ? Faut appeler les gendarmes… C’est pas possible… C’est pas…
– J’ai peut-être l’air d’un con avec ma vue basse mais c’est pas parce que je l’ouvre moins souvent qu’à mon tour que je vais pas te dire ce que j’ai à te dire. Et tu vas bien m’écouter, ça oui, avant de remonter dans ta jolie petite auto avec tes jolis bracelets qui font ding-dong. Ici, c’est chez nous. C’est plus chez toi. Marguerite, si on lui dit de se taire, elle se tait. Parce qu’on veut pas d’embêtements. Un point, c’est tout. Je veux pas des gendarmes par ici. Oh, tu peux bien te redresser en rechignant des crocs, je te le dis comme je le pense. C’est comme ça, un point c’est tout. Je me casse pas le cul toute la semaine à racler la merde aux culs des pouères pour qu’une emmerdeuse montée sur pilotis vienne me dire comment marchent le monde et le cerveau de ma gamine. Parce que tu crois que les Legrand se bougeraient le cul si c’était la mienne qu’était balancée près de la flotte ?
– Mais tu es monstrueux ! vomit Jeannine.
– Peut-être, et les monstres, ça te connaît.
Jeannine devient blême. D’un seul coup, le sang a quitté son visage pour se réfugier dans un endroit inconnu.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
La voix de Jeannine chevrote. Chantale a fini d’examiner la bête sous toutes ses coutures, elle lance à son mari un regard de fouet. Le mari ne désarme pas (parfois c’est trop tard pour faire machine arrière) :
– Je dis que t’as pas intérêt à aller voir les gendarmes. Un point c’est tout. Tu peux au moins faire ça pour ta sœur. C’est pas un bien grand sacrifice, ça va pas te défriser le chignon de toute façon. Oui, pour ta sœur. Me regarde pas comme ça. Je sais bien. Pour elle. Et pour toi. Les sacrifices, c’est pas toi, Jeanine, qui les a eus sur le dos. C’est elle. Pas étonnant que ta sœur marche pliée en deux, hein ? J’ai pas envie de remonter dans le temps et j’ai pas envie d’en parler devant la gamine. Parce que c’est pas des choses qu’on dit. Je le sais, tu le sais. Mais faudrait voir à pas me pousser à bout non plus… Parce que t’aurais pu aller les voir les gendarmes, toi y a une vingtaine d’années, hein, je me trompe pas ? Mais t’y es pas allée non plus quand t’entendais la porte de la chambre à Chantale et le père qu’était pas couché dans le lit de ta mère ?
– On arrête. Je m’en vais. Chantale, je…
– C’est ça, on s’arrête là. Ça a assez duré la comédie. Retourne à ta petite auto, à ta petite vie. Nous, on a la nôtre de vie ici, on est pas partis comme des voleurs nous et on demande rien à personne. On fait vivre les bêtes et la terre. C’est pas la peine de dire merci quand tu manges ton poulet en faisant la fine bouche. Tu peux t’en aller et sans te retourner, ça va pas m’arracher le cœur à moi. Et la gamine aura vite fait de s’essuyer les larmes ; t’en fais pas va, elle en a connu d’autres. On a jamais compté sur toi pour la moucher.
Jeannine chancelle. Elle saisit son sac, hagarde, l’enfile à l’épaule. Chantale étouffe un reniflement. Ce sera le seul de la journée.
Marguerite garde la tête basse, ses cheveux trempent dans la sauce qui commence à se raidir. Si elle savait ce qu’est la culpabilité, elle dirait qu’elle est désolée. Mais rien ne sortira de sa bouche. Les yeux acérés de son père lui font avaler une enclume. Les yeux fixes de sa mère lui font quitter la rive des vivants.
Mange ta viande maintenant qu’on est tranquilles. La phrase du père tombe comme un couperet dans l’oreille de Marguerite. Elle sursaute et attrape sa fourchette d’une main mal assurée. On entend le moteur de la Renault 5 qui crachote, ronfle et s’épuise petit à petit. Le chien aboie, deux ou trois fois, sans conviction. Puis tapi sous les hauts sapins verts, il repose sa tête entre ses pattes avant et poursuit sa sieste dominicale, qui sera écourtée par le plat de graisse qu’on lui donnera à lécher.
Chapitre 4
En contrebas, à l’orée de la coulée, nom qu’on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre.
Un charivari de voitures s’organise pourtant ce dimanche après-midi. En haut, en bas. Gendarmes et pompiers rivalisent dans leurs uniformes impeccables. Les gyrophares tournoient de manière frénétique. On n’a pas l’habitude de voir autant de monde dans la coulée. Quelques badauds se regroupent déjà malgré le vent frais qui fouette les nez tendus vers l’avant. Ceux de la Basse Motte, lieu-dit qui compte six maisons, sont aux premières loges. Le pire est arrivé dans la coulée. D’autres voisins ont garé leurs automobiles, plus haut, et débarquent comme si on les avait conviés. On a laissé la télévision s’époumoner puisqu’elle hypnotise les gamins. Une voix inhabituelle qui les a fait sursauter leur a parfois demandé de ne pas bouger de là. Les mères ont enfilé le premier manteau venu et chaussé les bottes qui trônent toujours à la même place dans la cave.
Déjà, un petit monde surplombe le chemin herbeux qui mène à la rivière. Il se murmure des bribes de phrases machinales, c’est pas Dieu possible, si jeune, les pauv’parents vont devenir fous. Parce que très vite, c’est le prénom de Marie qui est sur toutes les lèvres. On connaît la petite Legrand, c’est une fille du coin comme on dit.
Dans la maison, Marguerite entrouvre la bouche comme une carpe fraîchement pêchée. La mère sentant un regard dans son dos se retourne, prête à mordre :
– Qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? On dirait une poule qu’a trouvé un couteau. C’est pas des histoires pour des gamines ça. Va donc mettre le nez dehors, reste pas dans mes jambes à me tourner bourrique, mais que j’te trouve pas près de la coulée sinon ça va barder pour tes fesses, c’est moi qui te l’dis. T’en as déjà assez fait comme ça. Va pas créer d’autres histoires. T’as compris Marguerite ? Tu restes par là. Tu descends pas à la coulée, un point c’est tout.
Marguerite acquiesce sans comprendre quelles histoires elle a créées (elle qui n’a jamais d’imagination lorsque le maître annonce la rédaction du jeudi) et file, petite souris dans son trou, suivie par le chien opportuniste. Ses pas l’emmènent vers la coulée.
Seule enfant, elle se met à l’écart des petits groupes formés de peur d’être chassée si on vient à remarquer sa présence. Dans sa précipitation, elle bute contre une pierre qui manque de la faire tomber. Planquée derrière un tas de ferraille, elle tend l’oreille aux sons des voix plus bas dont elle ne distingue que les quelques syllabes rauques d’une informe mélopée. Elle n’aperçoit pas son père mais sa mère attaque la côte, le gilet vissé sur le cou.
On distingue sans trop y croire, les parents de Marie, dans le fin fond du pré, à droite, près des grands arbres, ceux-là mêmes qui offraient de l’ombre quand on avait organisé le pique-nique entre voisins l’été dernier. Sans les Legrand. Qui ne se mélangeaient pas. Qui ne descendaient jamais. Les piédestaux n’ont pas de marchepied.
Les Legrand remontent l’allée boueuse. On ne les a pas vus arriver alors on ne peut s’empêcher d’avoir des têtes d’ahuris. On ne sait pas qui les a prévenus. Ils habitent à peine deux cents mètres plus haut. Élisabeth Legrand, la mère de Marie, porte des mocassins beiges maculés de boue et de vomi. Gilles Legrand regarde au loin, fuyant l’œil des voisins. Sa mâchoire est crispée et ses joues tressautent comme s’il les mordait convulsivement. Il ferme les yeux lentement et on se demande, à chaque nouveau battement, s’il va les rouvrir. Il soutient sa femme à l’aide de son bras droit qui lui enserre la taille qu’elle a menue. Son corps semble cassé et ses chaussures, à chaque pas dans la gadoue, émettent un râle. Deux gendarmes, la mine de papier mâché, encadrent le tableau. Ils demandent aux badauds de se pousser bien que le champ soit libre. Sans doute par réflexe hérité des séries télévisées. La mêlée docile fait un pas en arrière, dans le sens du vent. Le malheur qui s’abat sans prévenir paraît contagieux.
Le chien, peu enclin aux moments solennels, émet un jappement et Marguerite lui décoche une tape sur le museau. La bête se tait et la remontée des parents semble durer des heures. Marguerite est mal à l’aise. Planquée derrière un tas de ferraille, elle sourit parce qu’elle voudrait montrer qu’elle aime bien madame Legrand qui l’a emmenée plusieurs fois à l’école quand il lui arrivait de rater le car. Puis elle se ravise pour ne pas être découverte par l’œil implacable de sa mère. Madame Legrand s’affaisse sur le bras de son mari. On dirait qu’elle va tomber, se briser en mille morceaux. Certaines femmes campées dans leurs bottes portent une main à leur bouche. Les cris avortés sont une mélopée ratée. Et le couple passe son chemin silencieusement devant l’assemblée singulière. Le visage strié de mèches de cheveux, Élisabeth dit non, non, non, avec la tête et Marguerite écarquille les yeux pour mieux comprendre le message caché. Bientôt ils s’engouffrent dans une voiture qu’ils ont laissée à l’orée du chemin. Gilles attache sa ceinture dans un réflexe vidé de son sens.
Marguerite sent l’œil de sa mère tomber sur elle. Elle rentre le cou dans ses épaules et file comme une flèche derrière le hangar des voisins.
En contrebas, André, capitaine de gendarmerie fait les cent pas. C’est un lion sans cage. Habituellement placide et débonnaire, il éructe devant ses hommes qui ne se remettent pas du macabre spectacle.
– Mais bon Dieu, qui a prévenu les parents ? C’est dingue ça… Qui les a prévenus, hein ? Ils sont pas arrivés tout seuls quand même ? Bordel… On a été appelés par les deux pêcheurs y a quoi, une heure, même pas. Ils nous ont affirmé n’avoir averti personne. Alors soit ils mentent, soit y a un des gars qui se croit plus malin que tout le monde ici ? Alors c’est qui ?
André solide sur ses jambes écartées lève la tête et toise son royaume de képis qui n’en mène pas large. Les coups de sang du chef sont rares, mais celui-là restera dans les annales.
Les hommes soutiennent à peine son regard. André maintient ses mains sur ses hanches en secouant la tête comme un métronome prêt à imploser.
Julien, un jeune pompier volontaire s’approche.
– André, c’est moi qui…, sa voix devient plus fragile devant André qui écarquille les yeux. Je pensais pas à mal. Je pensais que…
– Mais bon Dieu de merde ! C’est toi ?
– Dédé, le chef m’a dit de descendre. J’ai su pour Marie. Comme je la connais, que je connais les parents, parce que c’est mes voisins, je me suis dit que… j’ai pensé… Enfin je pensais pas mal faire.
– Tu pensais pas mal faire ? Tu les fais descendre là dans le pré… pourquoi ? Pour qu’ils voient le corps de leur fille ? Tu te rends compte que c’est une enquête qui commence ? Et que tu la piétines avec tes conneries ? Regarde-moi cette merde, autour là ? On va être dessaisis avec tes conneries. Le juge va nous la couper direct. Pour qui tu te prends, hein ? T’es pompier bénévole, je te rappelle. T’as l’uniforme qui t’est monté à la tête ?
– Je suis désolé. Je la connaissais Marie et je voulais pas que ses parents l’apprennent comme ça, par un voisin… Je sais que les nouvelles vont vite et que…
– Mais bon Dieu ! C’est pas une nouvelle ! C’est leur gosse de quoi, dix-huit ans ?
– Dix-sept, capitaine.
– Joue pas au plus malin. On vient de la retrouver morte et vu l’état du corps, m’est avis qu’elle est pas arrivée là toute seule. Tu vas répondre de tes conneries, je te le dis Julien. Alors maintenant tu te tiens à carreau. Je veux plus t’entendre et je veux plus te voir ici, tu remontes, tu raccroches la tenue, tu fais ce que tu veux, mais tu restes pas sous mes radars.
André implacable tourne les talons et d’un geste précis ordonne à ses hommes de le suivre. Les gendarmes toujours médusés relancent leur corps lourd en suivant leur chef. Julien, le souffle court, reste coi. La mâchoire serrée, contrarié comme un gosse mal mouché, il remonte l’allée.
André, dos à ses hommes, se mord la lèvre inférieure, lisse sa moustache épaisse et passe une main frénétique dans ses cheveux courts qui blanchissent sur les tempes. Il en a vu en trente ans de métier. Mais il n’a jamais eu à faire ratisser les environs pendant deux jours (ce qui sera non concluant), il n’a jamais eu à poster deux hommes la nuit pour ne pas polluer la scène de crime (même s’il est convaincu, à raison, que ça ne servira pas à grand-chose), il n’a jamais eu non plus à faire une recherche d’empreintes sur un corps, sur un cou (recherche vaine qui mènera toutefois les enquêteurs sur la piste d’un meurtre) et surtout il n’a jamais eu à demander la levée du corps d’une gosse pour le conduire à l’institut médico-légal.
Tandis qu’André, assailli de pensées stroboscopiques, dresse une liste vertigineuse des décisions qu’il doit prendre sur-le-champ, les saules pleureurs et les peupliers, dans leur silence royal, continuent d’osciller dans le vent devenu plus cinglant.
Chapitre 5
Un ballet de voitures ronfle toujours sous le hameau. Ce n’est pas une habitude ici d’entendre autant de moteurs cracher leur joint de culasse. Le père, levé aux aurores, sent le poids de la fatigue de la journée peser sur ses épaules. Il tend l’oreille. Le chien aboie à se rompre les cordes vocales. Le père grimace, car il sait que le monde va remonter vers le hameau et que ça s’agitera dans tous les sens, dans toutes les bouches, dans quelques minutes.
Le père sort de l’étable sans dire un mot. Les cochons lèvent à peine le nez, rencognés dans leur sieste. Il n’est pas descendu dans la coulée comme les autres. À présent, il le regrette. Son absence aura peut-être été remarquée.
La mère, calfeutrée dans la maison – elle s’en est allée avant les autres – fait un signe de croix imperceptible et lève les yeux au ciel. Ses mains blanchissent à force d’agripper le rebord de l’évier. On dirait que l’Apocalypse va frapper à sa porte.
Marguerite remonte la petite côte crottée, s’amuse à écraser les mottes de terre crantées par les roues du tracteur. Elle bousille toutes ses godasses comme ça. La mère a arrêté de gueuler. C’est devenu un non-sujet.
Les voisins de la Basse Motte arrivent devant l’étable du père, restent ensemble sans trop savoir pourquoi.
– C’est pas Dieu possible, alors elle est morte, la petite Marie.
– Ils disent que les frères Fernand pêchaient dans le fin fond là-bas cet après-midi et ils l’ont trouvée au niveau de la rivière. Tu parles d’une découverte, toi… Eux qui pensaient taquiner la truite et ben…
Patrice Queneau rabat ses cheveux qui se dressent au garde à vous. Sa femme, un nouveau-né emmitouflé dans une couverture sans couleur, regarde par-dessus l’épaule de son mari.
Une nouvelle 4L de gendarmerie traverse à vive allure le hameau.
– Un meurtre, là sous nos fenêtres, sous notre nez, une gamine, ânonne Jacques Laval, un énième voisin dont le café menace de passer par-dessus bord.
– Un meurtre, sans doute, vu que les gendarmes ont déjà déballé tout le bordel. J’parie qu’y a encore plus de monde à pend’e du nez plus bas. Mais les cols-bleus vont pas les laisser s’approcher.
Francine Laval, qui a rejoint l’aréopage improvisé en cours de route, frissonne sous son gilet dont les couleurs criardes cadrent mal avec la gravité du moment.
Le père de Marguerite avance à pas lents pour préparer une mine de circonstance face à la mauvaise nouvelle qui se répand comme une traînée de poudre. Il essuie la goutte qui pend à son nez d’un revers de mouchoir qui a fait son temps. Personne ne remarque sa présence, pas plus que son absence précédente.
– Elle est morte noyée ? Comment qu’c’est possible dans la coulée ? Y a même pas assez d’eau pour faire nager un porcelet, réfléchit à voix haute Francine.
– Pourquoi tu dis qu’elle est noyée la petite ? surenchérit la mère Queneau, peu encline aux fulgurances.
Personne ne répond. Puisque personne ne sait. Le conciliabule se tait.
Le père traîne ses bottes dont les semelles raclent les sillons de terre laissée par les roues d’un tracteur. En revissant sa casquette trop petite sur son crâne, il a rejoint le groupe improvisé par la grappe de voisins, tous paysans de père en fils et de mère en fille.
– T’as entendu ça ? lance Patrice d’une voix blanche.
– J’entends, ouais, j’entends… sale histoire, ronchonne le père en mastiquant une allumette qui n’en finit plus de se tordre dans sa bouche pincée.
– En même temps, on l’appelait pas la Marie pour rien… J’dis ça, j’dis rien. Elle avait qu’à s’accroupir pour faire fondre la neige, celle-là. Au bal des pompiers l’été dernier, tout le monde lui a vu le cul. Et pas qu’un peu. Faut pas s’étonner après. Elle avait les garçons qui lui tournaient autour comme des mouches autour de la barbaque. Moi j’dis que c’est pas clair, clair cette affaire-là. Mais je suis pas gendarme, Dieu merci. On serait mal barrés… M’enfin, c’est pas le tout, mais le boulot va pas se faire tout seul, conclut Patrice.
– T’es con ! T’es complètement con ! Elle a pas atterri là toute seule ! Patrice, elle a dix-sept ans ! T’imagines ? Dix-sept. C’est une gamine, une gosse, merde, lâche sa femme.
– Pas une gamine pour tout le monde…
– Ta gueule. (Nadine darde un regard sur son abruti de mari.) Mais comment tu peux dire ça ? Les Legrand, c’est une chose, leur gosse, c’est pas pareil. Venez pas vous plaindre quand les gendarmes vont débarquer. Ah ben oui, ils vont débarquer ! À dire des trucs comme ça, c’est vous qu’allez attirer les emmerdes comme des mouches.
Le gosse se met à brailler. Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l’assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d’œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s’en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l’hystérie de sa femme, coutumière d’accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité.
Marguerite planquée derrière une futaie reste immobile. Elle réprime un air de dégoût quand elle voit Patrice tourner les talons. Sans avoir compris grand-chose, elle n’aime pas le sourire qui s’est dessiné sur le visage du voisin. Elle ne l’aime pas. Elle l’a déjà vu faire tourner les chiots de son chenil en l’air en les tenant fermement par la queue. Elle avait crié, pleuré puis gémi à l’unisson avec le cabot et il avait poussé un rire gras, fier de sa trouvaille.
Marguerite sait bien que les Legrand, les pharmaciens qui habitent la Haute Motte ne sont pas bien vus par ici. Elle ne comprend pas les histoires de grands comme dit la mère quand elle veut se débarrasser du regard de moineau de sa fille qui la fixe par en dessous.
L’année passée, le père a été accusé de polluer la rivière. Et personne n’a été dupe : l’accusation ne pouvait venir que du pharmacien qui placardait ses opinions devant l’officine à l’aide d’affiches sur la préservation de l’environnement. Alors on a déjà vu les gendarmes par ici, mal à l’aise. On a répondu aux questions sur qui, sur où et comment en remuant les membres comme si on portait un chandail trop étriqué. On a tremblé sans le montrer, les yeux rivés la nuit à repeindre le plafond. Et puis l’histoire s’est tassée d’elle-même. La solidarité entre les voisins paysans de la Basse Motte a étouffé l’affaire.
Depuis lors, on s’est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu’on n’oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s’érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l’humanité. »
Extraits
« Premier intermède
La gendarmerie est devenue une ruche. André et ses hommes qui ont plus l’habitude de verbaliser un gars ivre mort au volant que d’assister à une autopsie peinent à s’organiser. Toute la brigade vacille parce qu’on sent, sans en avoir la preuve, que c’est un gars du coin qui a fait ça. Pour descendre dans la coulée la nuit — Marie a quitté la maison alors qu’il faisait presque noir -, il faut connaître les lieux. On ne sait pas encore si on y a tué ou traîné Marie post-mortem. On le saura vite.
André pilote les opérations, il lui est inconcevable que Marie finisse dans le « placard à oubli ». On ratisse le voisinage, interroge tout ce qui parle — mais tout le monde dormait cette nuit-là, les lits conjugaux remplis de mesdames et de messieurs qui avaient un sommeil de plomb. Rien vu, rien entendu. Un discours bien rodé qui anticipe les questions.
Arlette, officier de police judiciaire, a débarqué dès lundi soir. Tailleur gris volontaire, chemisier beige surmonté d’un col qui repose sagement sur le revers de sa veste. André est soulagé en même temps que frustré. » p. 69
« Arlette baille et André se demande comment elle fait pour être aussi placide. Oscillant entre déception et soulagement, il se sent paumé. L’enquête s’enlise. Et la boue devient de plus en plus indécrottable. Comme Atlas qui porte le poids du monde sur ses épaules, il sent ses os qui craquent sous la tension. La nuque raide, il joint les mains devant son visage en contrôlant son souffle et dit à voix haute sans s’en rendre compte :
— Il y a forcément quelqu’un qui a vu ou qui sait quelque chose bon Dieu.
— Mais il semble que soit on n’a pas mis la main dessus, soit il cache suffisamment bien son jeu pour nous échapper, lâche Arlette stoïque. » p. 155
« Il y a huit ans, Eugène a renversé des bidons de pesticide dans la rivière, pour accuser Patrice. Une histoire de jalousie, de fermage de terre. Personne n’a pu prouver que c’était Eugène. Patrice, qui avait un champ en lisière de coulée, était le coupable idéal. À tort.
Oui, accusé notamment par moi et mon association de défense de l’environnement. Patrice a été blanchi parce que la maréchaussée a retrouvé trois bidons vides chez Eugène. Ça a été la fin de l’histoire. Eugène, il ne possède rien. Une ferme qui périclite et il avait une gosse, qui marchait à peine à l’époque. Les gendarmes lui ont passé un savon, Patrice n’a pas porté plainte. Mon association, non plus, faute de preuves. Mais Eugène n’a jamais digéré qu’on ait mis à jour son petit manège. Des voisins lui ont tourné le dos. Depuis cette histoire, ça n’a plus été pareil. On ferme nos portes à clé.
Les premiers temps ? Il ne s’est rien passé. Eugène n’a pas inventé le fil à couper le beurre mais il n’était pas aussi con. Les gendarmes avaient vraiment réussi à lui foutre la trouille. Alors, dans un premier temps, je me suis dit, naïvement, que la vie allait reprendre son cours. On ne s’aimerait pas, ça c’est sûr, mais chacun vivrait chez soi.
Petit à petit, les voisins ont enterré l’histoire, mais pas Eugène. C’est l’année d’après que j’ai reçu des oiseaux morts.
Eh bien, ils étaient déposés devant ma porte ou sur mon capot… Des corneilles le plus souvent.
Je ne sais pas, une bonne dizaine au total, je dirais. Eugène est chasseur. Bref, ça faisait marrer toute la Basse Motte. Eugène a dû s’en vanter, retrouver un peu sa place au sein des paysans. » p. 208
À propos de l’autrice
Mathilde Beaussault © Photo Bénédicte Roscot
Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d’agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman. (Source : Éditions du Seuil)
Compte Instagram de l’autrice
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