
En deux mots
La boîte aux lettres de Lise Moreau déborde de prospectus. Alors la factrice donne l’alerte. Les pompiers défoncent la porte. Ils découvrent deux petites filles seules depuis plusieurs jours, la main dans la main. Leur mère est morte. L’aînée, cinq ans, pose un doigt sur ses lèvres : « Chut. Maman dort. »
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Deux fillettes et un cadavre
Passant de la fiction jeunesse à la littérature blanche, Michel Le Bourhis a trouvé dans un fait divers tragique la matière à un premier roman bouleversant. Il met en scène deux fillettes qui décident de rester chez elles, autour du cadavre de leur mère.
Parmi les faits divers, il y en a certains qui marquent davantage que les autres. Celui auquel vont être confrontés les narrateurs successifs qui témoignent au début de ce premier roman très prenant est horrible. Il commence par une boîte aux lettres qui n’a pas été vidée.
C’est Suzanne Letellier, factrice de la petite ville de C., qui tire la sonnette d’alarme. Elle le dit simplement, sans fioritures : « J’aurais dû frapper, voir si tout se passait bien dans la maison. Encore maintenant, j’ai du mal à comprendre pourquoi je n’ai pas osé. » Sa voix est celle du remords ordinaire, de quelqu’un qui connaît ses limites et s’en excuse presque. Elle est touchante de sincérité.
Estelle Simoneau, secrétaire de mairie, prend le relais. L’indice est suffisamment parlant pour qu’elle contacte Jérôme Denis, le directeur de l’école Notre-Dame, qui lui confirme ne pas avoir vu les enfants depuis plusieurs jours. Alors, on dépêche les pompiers sur place. Jean Lemeur et son collègue Xavier Dutilleul vont avoir les sangs glacés.
Dans ce roman choral, chaque voix apporte sa pierre, son angle, sa part d’ombre, faisant à chaque fois monter la tension d’un cran jusqu’à l’intervention de Julia Frémont, la pédopsychiatre qui prend en charge les deux enfants « sans histoire », à l’image de leurmère, quasi invisible. Pas de téléphone. Un potager soigné, des poules, le RSA. Elle prenait soin de ses deux petites filles qui ne dépareillaient pas dans la cour de récréation. Personne n’avait deviné sa solitude.
Dans cette première partie, l’horreur du drame se dévoile par fragments, comme les pièces d’un puzzle qu’on assemblerait à contrecœur.
Puis vient la voix d’Angélique, six ans plus tard. Elle vit avec sa sœur dans une famille d’accueil aimante. Si Bérangère n’a presque aucun souvenir, l’aînée se confie dans un journal intime. Ce journal devient le fil du roman, le lieu où se reconstruit, lentement, douloureusement, la mémoire d’une enfant qui a tout compris trop tôt et tout porté trop seule. « Je ne sais plus si j’ai pleuré. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas crié. Je pensais à Bérangère, et je ne voulais pas l’inquiéter. »
Le passage du thriller haletant à l’analyse psychologique est d’une intelligence rare. Les tourments d’Angélique, son rapport complexe et tendre avec sa petite sœur, l’addiction au sucre, le corps qui la complexe, l’attrait naissant pour les garçons… Tout sonne juste. Rien n’est forcé.
Le style y est pour beaucoup. Michel Le Bourhis écrit comme il respire, avec une économie de moyens qui donne à chaque mot son plein poids. Il sait trouver les mots simples, les mots justes pour dire l’enfance blessée, l’isolement qui tue, silencieusement. Son livre, bouleversant, est de ceux que l’on n’oublie pas.
Maman dort
Michel Le Bourhis
Éditions JC Lattès
Premier roman
208 p., 21,50 €
EAN 9782709674324
Paru le 08/01/2025
Où ?
Le roman est situé en France, dans le village de C. On y évoque aussi Lille, Paris et Angers.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Chut… Maman dort… » C’est ce que diront Angélique, cinq ans, et sa petite soeur Bérangère, trois ans, aux pompiers qui viennent d’enfoncer la porte d’entrée de la maison. Les fillettes vivent depuis une dizaine de jours livrées à elles-mêmes. La factrice, intriguée de voir la boîte aux lettres s’emplir de prospectus, a fini par donner l’alerte. Les secours découvriront le corps de la mère à l’étage, dans sa chambre. Sans vie. Dans le village, c’est la stupéfaction. Les petites, elles, doivent continuer à vivre.
Six ans plus tard, Angélique, l’aînée, est occupée à grandir auprès de sa sœur, à retrouver le sourire dans une famille d’accueil. Pourtant, le souvenir de leur mère est là, lointain, insaisissable, une mère inachevée qui renaît par bribes dans le cahier que remplit Angélique, le temps d’un été, celui de la résilience.
Les critiques
Page des libraires (Emmanuelle George, librairie Gwalarn à Lannion)
Les premières pages du livre
« Ça ne m’a pas vraiment interpellée, au début, les prospectus qui s’entassaient. Longtemps que la boîte aux lettres ne ferme plus à clé. Je lui en avais d’ailleurs parlé à Mme Moreau, au début de l’été. Je lui avais dit que ce serait bien qu’elle en change, qu’elle en installe une qui soit aux normes, que je puisse l’ouvrir et y déposer des paquets ou des colis. Je lui avais dit ça un matin où elle était devant sa maison, à s’occuper des géraniums alignés sur le rebord de sa fenêtre. Elle avait acquiescé, m’avait remerciée poliment, et avait continué d’arroser ses fleurs. J’avais alors déposé le catalogue But dans sa boîte, je l’avais saluée d’un geste de la main et j’étais remontée dans mon Kangoo.
Vrai qu’elle ne recevait pas grand-chose. Un courrier de la banque, une facture… Rien qui ne ressemble à une vraie lettre. De toute façon, il y a bien longtemps qu’on n’en voit plus circuler, à la poste, des vraies lettres. Je parle de correspondance privée, avec un joli timbre et l’adresse rédigée à la main. Internet a tout bouleversé : les gens ne s’écrivent plus, ils s’envoient des mails. En même temps, ils réceptionnent de plus en plus de colis… C’est pour cette raison que, peu à peu, La Poste a dû revoir l’ensemble de ses missions, comme nous l’a expliqué le receveur.
Bref, quand je dis que Mme Moreau ne recevait pas de courrier personnel, cela ne signifie rien de particulier. Elle habite un hameau, et la seule personne à qui je distribue de temps à autre une vraie lettre, c’est M. Mendaint, qui vit seul dans une jolie longère. Pas besoin d’avoir fait un stage de graphologie pour voir que c’est une femme qui lui écrit, toujours la même… Une belle écriture, ronde, aérée, au point que l’adresse occupe presque toute la largeur de l’enveloppe. Quand je la lui remets en main propre, le visage de M. Mendaint s’illumine discrètement. Je l’imagine rejoindre ensuite son bureau – c’est un écrivain, il écrit des livres pour les enfants –, ouvrir l’enveloppe avec un coupe-papier, retirer les feuillets et lire lentement, un sourire aux lèvres…
Je m’égare. On va dire que les facteurs – peut-être plus encore les factrices – passent leur temps à cancaner… Bien sûr qu’on sait des choses ! Mais bon, il ne faut pas croire qu’on répète à droite à gauche tout ce qu’on connaît de nos usagers… On est tenus à la discrétion. Un peu comme les médecins, avec le secret médical. Sur Mme Moreau, je n’aurais de toute façon pas grand-chose à raconter. Je savais d’elle ce que tout le monde savait, sans plus. Qu’elle élevait seule ses deux filles, qu’elle faisait parfois un peu de ménage, sans que ce soit véritablement son travail. Elle subvenait à ses besoins alimentaires en élevant quelques poules, quelques canards, et en cultivant son potager. On l’aperçoit de la route, au sortir du virage, son potager, et on voit bien qu’elle l’entretenait soigneusement. L’intérieur de la maison, en revanche, je ne peux rien en dire : je n’y ai jamais mis les pieds. Elle ne m’achetait pas de calendrier… Oui, en novembre, c’est l’époque des calendriers, et c’est à cette occasion qu’on rentre dans les maisons. On peut ainsi étaler les différents modèles sur la table du salon ou de la cuisine. C’est plus pratique et ça permet de prendre son temps pour choisir. Certaines personnes nous proposent un café. Notez bien que je ne lui en ai jamais voulu, à Mme Moreau, de ne pas me prendre un calendrier. La première fois – je me souviens, elle venait de s’installer dans le hameau et il faisait un froid de canard –, elle m’a dit que ça ne l’intéressait pas, que sa banque lui en avait déjà donné un. J’ai vite compris, à sa gêne, que la vraie raison était financière… J’étais sur le pas de la porte, et elle avait glissé sa tête dans l’entrebâillement. Elle avait baissé les yeux quand elle avait deviné que je venais pour les étrennes. Il ne m’en avait pas fallu davantage pour savoir que je repartirais bredouille. Les gens ont beau donner ce qu’ils veulent, ils se montrent plutôt généreux dans l’ensemble. Quinze, vingt euros… Je me suis doutée que pour Mme Moreau, même cinq euros, c’était une somme. Je lui ai dit que ce n’était pas une obligation, j’ai sorti mon plus beau sourire, je lui ai souhaité une bonne journée, et j’ai sauté dans mon Kangoo pour faire les deux cents mètres qui me séparaient de la ferme des Lantier.
C’est idiot peut-être, mais les deux années suivantes, je n’ai même pas retenté ma chance.
Si je ne suis jamais entrée chez Mme Moreau, il faut reconnaître que, de l’extérieur, sa maison semblait proprette. Elle avait posé de jolis rideaux aux fenêtres et fixé sur sa porte un cœur en bois. À Noël, elle y entortillait quelques guirlandes et je lui avais dit que ça faisait très joli. Elle avait rougi sous le compliment, je me souviens… Bref, ce n’était pas une femme qui se laissait aller ! Quand on est dans la déprime, on n’a pas la tête aux décorations de Noël… D’ailleurs, les rideaux, ce n’était pas pour se dissimuler des regards. Comme je l’ai dit, la première habitation à côté de la sienne, c’est la ferme des Lantier… Et ils ont autre chose à faire que d’espionner les voisins ! Non, les rideaux jaunes servaient seulement à habiller ses fenêtres. Grâce à eux, on faisait moins attention aux barreaux… C’est une vieille maison, et je l’ai toujours connue avec des barreaux aux fenêtres. C’est bizarre, je trouve, et il n’est jamais venu à l’idée des propriétaires de les enlever, je ne sais pas pourquoi. Je peux comprendre qu’à l’époque on les avait scellés pour empêcher les effractions… Mais maintenant, ici, qui pourrait craindre des voleurs ?
Les prospectus, on n’en distribue plus autant qu’avant. Il y a encore quelques années, on en mettait presque chaque jour dans les boîtes aux lettres, et tout le monde les réclamait. Ceux de Carrefour et de Lidl, en particulier… Les nouveautés, les promotions… À Noël, au début de l’été, à la rentrée… Ça, on peut dire que j’en ai charrié, des catalogues ! Avec Internet, ça s’est calmé. On en donne beaucoup moins. D’ailleurs, les usagers sont de plus en plus nombreux à coller sur leur boîte le petit autocollant STOP PUB. La vague écolo est passée par là… Le réchauffement de la planète, le gaspillage, la pollution… Les prospectus ne sont plus en odeur de sainteté, comme on dit !
Mme Moreau, elle, je continuais de lui en distribuer. Je ne sais pas si elle les feuilletait vraiment ou si elle avait négligé d’écrire « Pas de pub, SVP » sur sa boîte aux lettres. Toujours est-il que, depuis quelques jours, j’empilais les dépliants les uns sur les autres. Sa boîte est toute petite, je l’ai dit, elle n’est plus du tout conforme. Comme celles qu’on faisait avant, qui ne peuvent même pas contenir un magazine ou une grande enveloppe. Alors forcément, ça m’a intriguée, ce matin-là, de voir que je ne pouvais pas glisser une pub supplémentaire (c’était Norauto, je m’en souviens, qui annonçait une promotion sur les pneus). J’ai eu beau essayer de bourrer, rien à faire…
J’aurais dû frapper, voir si tout se passait bien dans la maison. Encore maintenant, j’ai du mal à comprendre pourquoi je n’ai pas osé. Je ne parviens pas à m’expliquer ma réaction, même si je me dis que cela n’aurait rien changé. C’était trop tard, de toute façon. J’ai poussé le petit portillon de l’entrée, j’ai fait quelques pas dans l’allée, je me rappelle qu’une poule m’a suivie. Et puis… Et puis je ne sais pas, j’ai tourné les talons. Je sentais que quelque chose n’allait pas. J’aurais pu appeler, crier, à défaut de frapper à la porte. Je ne l’ai pas fait. Encore une fois, cela n’aurait rien changé et c’est ce à quoi je me raccroche, des années plus tard. Je n’ai jamais été très entreprenante, je le sais. Je me connais… Pas le genre à prendre des initiatives… Alors, je suis remontée dans mon Kangoo, sans finir ma tournée, et j’ai rejoint le bureau de poste. J’ai expliqué au receveur ce qui se passait, la boîte aux lettres, les prospectus… Il m’a écoutée attentivement, m’a dit que j’avais eu raison et il a appelé la mairie. J’ai compris, d’après les mots échangés, que Mme Moreau n’avait pas le téléphone et que la mairie allait prévenir les pompiers pour en avoir le cœur net.
Je m’appelle Suzanne Letellier, je suis préposée à la distribution du courrier, autrement dit factrice, à C. depuis plus de huit ans.
Voilà.
C’est moi qui ai prévenu les pompiers.
M. Philibert – le receveur de la poste – s’était montré inquiet au téléphone. Suzanne venait de lui raconter qu’elle trouvait étrange que Mme Moreau ne vide plus sa boîte aux lettres.
On se connaît bien, Suzanne et moi. On est toutes les deux des filles de la région. Elle l’a quittée le temps de ses études, avant de commencer sa carrière à Paris, puis à Lille. Et comme moi, elle est revenue ici, dans la commune de son enfance. Enfin, je ne suis jamais partie aussi loin qu’elle. Mon bac secrétariat en poche, j’ai travaillé dans diverses entreprises, notamment à Angers, où j’ai rencontré mon mari. On s’était un peu perdues de vue, forcément, après le lycée, et puis, sans redevenir amies comme avant, on a peu à peu repris contact. Elle est revenue il y a huit ans, autrement dit une année après moi. On se voit régulièrement, le temps d’un café, dans un des bistrots de la place. On parle de choses et d’autres. De notre travail, de nos vies. Le mari de Suzanne l’a quittée il y a longtemps. Quant à moi, je suis mariée avec Jean-Yves depuis plus de quinze ans et je n’arrive pas à dire si je suis heureuse. Suzanne me répète souvent qu’il y a des questions qu’il vaut mieux ne pas se poser, qu’il faut prendre les choses comme elles viennent. Elle a sans doute raison. Pourtant parfois, le soir, je ne peux m’empêcher de retenir mes larmes quand je débarrasse la table et que j’entends la télévision dans le salon. C’est idiot, mais je me dis que je ne voyais pas la vie de cette façon-là. Je ne parle pas de gondoles à Venise, non. Plutôt de quelque chose de simple et de fort qui me donnerait envie de continuer avec l’homme que j’ai choisi. Puis je repense à ce que me conseille Suzanne, je ravale mes larmes, j’essore de toutes mes forces l’éponge après la vaisselle, je regarde les murs de ma jolie cuisine, les affiches et les cadres, les dessins de Juliette plaqués par des magnets sur le frigidaire, le lustre que nous avons acheté il y a quatre ans et qui fait de drôles d’ombres sur les visages, l’hiver, quand on l’allume pour dîner.
Mais c’est de Mme Moreau qu’on est censé parler, pas de moi. Pardon. Je n’ai pourtant pas l’habitude de me dévoiler de la sorte, de confier mes états d’âme. C’est juste que… Il faut croire que cette histoire a réveillé des choses chez chacun de nous.
Mme Moreau, je vois très bien de qui il s’agit. Elle venait parfois à la mairie, surtout dans les premiers temps, quand elle s’est installée dans la région. Je l’ai aidée à compléter son dossier de RSA. Et comme elle n’a pas le téléphone, c’était difficile de la joindre, je me souviens, s’il manquait un papier ou quelque chose du genre. Le plus souvent, on lui faisait passer un mot par l’intermédiaire de ses enfants. L’école est toute proche de la mairie.
Elle vivait chichement, c’est vrai, mais elle restait, comment dire… digne, c’est cela. Digne. Elle ne portait pas sur elle la moindre trace de misère ou de pauvreté. Ses vêtements, sans fantaisie ni marque apparente, étaient de bon goût. Ses filles aussi étaient habillées avec soin. Elles ne dépareillaient pas au milieu des autres élèves, en classe ou dans la cour de récréation.
Elle a travaillé, à plusieurs reprises. Un contrat emploi-solidarité à l’école, justement. Pendant quelques mois. Elle me disait que cela lui faisait plaisir de croiser sa grande fille, Angélique, au moment de la cantine ou de la récréation, quand elle passait la serpillière dans les couloirs. Des heures de ménage, aussi, chez des particuliers, mais jamais très longtemps. Depuis un an, elle vivait de son seul RSA. Elle se débrouillait bien, d’ailleurs… Entre ses volailles et son potager, elle était, comment dire, autonome…C’est ça, autonome. Elle vivait en quasi-autarcie, finalement.
Avec les gens aussi, elle vivait en autarcie, si je puis dire. Je l’ai toujours vue seule, ou avec ses gamines. Jamais avec un homme. C. est une toute petite ville, tout se sait. Tout le monde se connaît… Mais même sans parler d’un homme, je n’arrive pas à comprendre qu’on puisse se couper du monde à ce point, sans voir personne. On ne l’a jamais aperçue à la fête de la Saint-Jean, ni au bal du 14 juillet, pas plus qu’à l’arbre de Noël organisé par la municipalité. Quand elle venait en ville, c’était juste pour faire ses courses au 8 à Huit, ou pour conduire ses filles quand elles avaient raté le car de ramassage… Ça arrivait régulièrement, d’après M. Denis, le directeur de l’école.
Je ne sais pas qui est le père des deux fillettes. Personne ne sait, je suppose. Son nom n’apparaît nulle part, dans aucun document, comme s’il n’avait jamais existé. À l’état civil, j’ai appris que les petites sont déclarées au seul nom de leur mère. Je n’ai bien sûr jamais posé la question à Lise Moreau. Dans le dossier RSA, elle a juste coché la case « célibataire ».
Quand j’ai appelé les pompiers, je me demande bien pourquoi, j’ai pensé à Juliette. Pourtant elle était à l’école – Benoît, le plus grand, est en 5e au collège –, mais l’espace d’un instant je l’ai imaginée à la maison, seule, en train de pleurer dans sa chambre. Je la voyais dessiner entre deux sanglots, assise à son bureau, un beau bureau blanc qu’on lui a acheté l’année dernière chez Ikea. Je voyais les feutres sortis de leur boîte, décapuchonnés. Je voyais même ce qu’elle dessinait, notre famille réduite à des personnages en bâtons, bras et jambes tout grêles, cheveux jaunes et visages roses, les deux enfants souriant au milieu du père et de la mère. Sans oublier le soleil, un soleil d’enfant, avec ses rayons de feu au coin supérieur droit de la feuille.
C’est étrange, non, d’avoir pensé à tout ça au moment où je saisissais le téléphone ?
J’ai expliqué la situation et on m’a dit qu’une équipe se rendait immédiatement sur place. De fait, le temps d’enfiler ma veste, de tirer la porte derrière moi, j’ai entendu une sirène retentir. Par la grande baie du hall, j’ai vu le véhicule des pompiers traverser la place à vive allure. J’ai couru jusqu’à ma voiture, garée devant la mairie.
La maison de Lise Moreau est à trois bons kilomètres du centre de C. J’ai roulé très vite, j’ai rattrapé la camionnette rouge et je l’ai suivie. Je ne sais plus si la sirène avait été coupée. Le gyrophare, lui, il tournait, je m’en souviens très bien, mais on remarquait à peine sa lumière bleue dans le franc soleil de ce début septembre.
Bien que ce soient de toutes petites routes qui conduisent au hameau, on est arrivés chez Lise Moreau en moins de cinq minutes. Les pompiers sont descendus de leur véhicule, je les ai rejoints. J’ai reconnu Jean Lemeur et Xavier Dutilleul. On s’est salués brièvement, puis on s’est avancés dans l’allée, jusqu’à la maison.
Je m’appelle Estelle Simoneau, je suis secrétaire de mairie à C. »
Extraits
« Je pense souvent à ces deux petites.
Elles ont grandi. Angélique doit maintenant être en 5e et Bérangère en CM1
J’espère qu’elles sont heureuses et que, dans leur tête, ça ne se bouscule pas trop. Qu’elles parviennent à vivre comme les autres filles de leur âge. Plus cabossées, plus abîmées, certes, mais peut-être plus solides aussi, pour qu’elles deviennent un jour des adultes accomplies, bien dans leur peau. Ce serait un juste retour des choses, je trouve. Que ces enfants qui ont vécu un épisode traumatisant puissent montrer plus tard leur force et leur capacité à sourire, comme un pied de nez à la tristesse du monde.
Oui, j’espère qu’elles sont heureuses.
Je m’appelle Jérôme Denis, et je suis le directeur de l’école Notre-Dame, à C. » p. 32
« Quelque chose clochait.
C’est le mot qui est venu se planter dans ma tête.
Je me suis redressée et j’ai demandé à ma petite sœur depuis quand elle était réveillée. Longtemps, qu’elle a dit. Puis elle a ajouté :
— J’attends maman.
C’était ça qui clochait.
J’ai repoussé draps et couvertures et je me suis levée. J’ai enfilé mes chaussons (des chaussons à tête de panda, mes préférés) et j’ai dit à Bérangère de rester là, que maman devait encore dormir. Qu’elle était fatiguée, en ce moment. Que j’allais la réveiller et qu’on allait prendre notre petit déjeuner avant de partir à l’école. J’étais sur le pas de la porte et Bérangère a murmuré :
— Je suis contente d’aller à l’école.
Je lui ai souri, mais je ne suis pas sûre qu’elle m’ait vue.
La porte de la chambre était toujours fermée. J’ai frappé et j’ai attendu. Rien. Alors je suis entrée, j’ai allumé la lumière et j’ai vu que maman dormait encore.
Mais elle ne dormait pas, en fait.
Je l’ai compris tout de suite. Parce qu’elle n’a pas réagi à la lumière. Parce qu’elle était allongée bizarrement sur le dos, les bras écartées, et que ses yeux étaient à moitié fermés.
Je ne sais plus si j’ai pleuré.
Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas crié. Je pensais à Bérangère, et je ne voulais pas l’inquiéter.
Je me suis étendue près de maman, serrée contre elle. Mais, même à travers sa chemise de nuit, je sentais que sa peau était froide. » p. 129
À propos de l’auteur
Michel Le Bourhis © Photo DR
Michel Le Bourhis est enseignant. Il est l’auteur de plusieurs fictions jeunesse. Maman dort est son premier roman en littérature générale. (Source : Éditions JC Lattès)
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