Des enfants uniques

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

Prix Envoyé par la Poste 2025

Prix Marguerite Puhl-Demange 2026

Signalons que la remise du prix aura lieu le dimanche 12 avril au Salon de l’Hôtel de Ville, pendant le festival Le Livre à Metz – Littérature & Journalisme, en présence du parrain et des partenaires.

En deux mots

Hector et Luz sont adolescents, handicapés, et tombent amoureux. Autour d’eux, parents et éducateurs tentent d’accompagner cette relation que la société peine à reconnaître. Carlo, l’éducateur d’Hector, devient le pilier discret de ce combat pour le droit d’aimer.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Aimer quand on est « autrement capable »

Gabrielle de Tournemire signe un premier roman lumineux en osant s’attaquer à un angle mort de notre société : le droit des personnes handicapées à vivre une histoire d’amour. En suivant Luz et Hector, on prend conscience du chemin qui reste à parcourir par notre société.

« Le couple handicapé semblait un couple invalide, nullement un pléonasme parce que le couple était invalide surtout aux yeux du monde, il souffrait d’un manque de validation bien davantage que d’un manque de validité, d’ailleurs dans les formulaires à remplir pour candidater, il n’y avait pas de case « situation matrimoniale ». »

Cette phrase dit tout. Elle vient illustrer le propos de ce roman délicat et courageux, qui prend à bras-le-corps une question que personne ne pose vraiment : et si les personnes handicapées voulaient, elles aussi, aimer et être aimées ?

Hector a treize ans. Il est taciturne, renfermé, habité d’un silence que les autres peinent à traverser. « De la bouche d’Hector ne sortaient que des informations essentielles… parfois des éclairs de sensibilité qui avaient franchi, incontrôlés, l’épaisse barrière séparant ses pensées de sa réalité. » Luz, que Hector appelle Mouche – et le surnom lui va si bien qu’il restera –, est tout le contraire : impétueuse, débordante, les mots se bousculant dans sa bouche plus vite que les autres ne peuvent les saisir. Elle se déplace avec difficulté. Lui s’exprime avec parcimonie. Ensemble, ils forment un équilibre improbable et évident. Ils se rencontrent à l’institut médico-éducatif. C’est un coup de foudre immédiat. Et c’est là que tout se complique.

Autour d’eux, les adultes vacillent. Les parents de Luz et d’Hector n’avaient tout simplement pas envisagé cette éventualité. À croire, comme le formule avec une franchise glaçante le thérapeute de la famille, « que le handicapé était condamné à la solitude amoureuse ». Ils aiment leurs enfants. Profondément. Mais cet amour-là, cette aspiration à partager une vie à deux, les dépasse. Il faut d’abord en accepter l’idée, puis comprendre les enjeux, et enfin inventer, de toutes pièces, les conditions pour la rendre possible. Rien dans leur expérience de parents ne les avait préparés à cela.

C’est Carlo qui change tout. Jeune éducateur spécialisé d’Hector, il incarne à lui seul le chemin que parcourt le lecteur. Au début, il ne sait pas trop quoi faire de ce garçon bleu foncé, bleu acier, « la couleur du frisson » – car Carlo pense en couleurs. Il est agacé par ce silence immense, cette carapace qu’il ne parvient pas à percer. Puis quelque chose se noue, lentement, obstinément, autour d’une boisson chaude partagée au comptoir d’un café, côte à côte, « dos au reste du monde ». Carlo apprend la leçon fondamentale qu’Hector lui enseigne : le silence n’est pas un vide. C’est une langue. Fort de cette révélation, il devient le vrai moteur du roman. C’est lui qui, plus laborieusement encore, doit se convaincre lui-même de prendre cet amour au sérieux. Il s’oblige à ne voir dans le couple d’Hector et Luz « qu’une version différente du sien, pas dégradée, pas moindre ». L’exercice est vertigineux. Mais il est nécessaire.

Il ne suffit pas que les parents acceptent l’idée. Il ne suffit pas que Carlo se batte. La société, elle, ne suit pas. La recherche d’un logement adapté où le couple pourrait vivre ensemble devient un parcours du combattant kafkaïen. On leur ferme la porte avant même qu’ils aient pu visiter. On leur oppose des règlements, des formules toutes faites, des secrétariats qui ne savent pas – ou plutôt qui savent très bien et préfèrent ne pas savoir. « Non monsieur, on ne fait pas ça ici. » Cette béance révèle, avec une clarté cruelle, combien notre société n’est tout simplement pas conçue pour laisser vivre de telles unions.

Ce roman m’a touché avec une force particulière, car il a résonné avec une expérience personnelle. Lors des Jeux paralympiques de Paris 2024, j’ai eu la chance d’être volontaire. Au-delà de l’admiration pour ces athlètes extraordinaires, les échanges que j’ai eus m’ont révélé combien il est épuisant de vivre dans un monde pensé et construit pour les valides. Combien il reste à faire. Des enfants uniques le dit avec une précision et une douceur qui font mal.

Si ce roman atteint son but, c’est parce qu’il s’appuie sur une expérience vécue. En 2021, Gabrielle de Tournemire a passé une année entière en Belgique, dans un foyer d’hébergement pour personnes handicapées, dans le cadre d’un service civique. Elle n’y est pas allée en observatrice distante. Elle y vivait, cuisinait, regardait des films, écoutait. Et ce qu’elle a entendu – que les résidents aimaient parler avant tout de leurs amours, sans trouver de vraie réponse ni d’encouragement – est devenu le moteur du livre.

Dans son roman, toutes les voix se valent, sans hiérarchie. Elle note les gestes, les couleurs des yeux, les vêtements portés. À vingt-sept ans, elle signe une œuvre d’une maturité stupéfiante.

Des enfants uniques

Gabrielle de Tournemire

Éditions Flammarion

Premier roman

224 p., 19 €

EAN 9782080490490

Paru le 27/08/2025

Où ?

Le roman est situé en France, à Lyon et Oullins. On y évoque aussi Hossegor et Deauville.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Hector et Luz sont amoureux depuis l’adolescence. Aux yeux du monde, pourtant, ils sont incompatibles : du panel des amours possibles est exclu le leur. Redouté par leurs familles respectives, empêché par la société, il n’a nulle place où s’installer. Hector et Luz sont handicapés et, visiblement, leurs cœurs ont des raisons que les autres font mine d’ignorer. Malgré tout, par leur force et la grâce des rencontres, celle de Carlo notamment, leur éducateur, un couple se construit. Roméo et Juliette fragiles et entravés, ils vont chercher à abattre petit à petit les obstacles, dont celui, si tenace, de l’infantilisant regard de l’autre.

Avec une écriture aussi incarnée que précise, Gabrielle de Tournemire livre un roman d’apprentissage, chemin de compréhension de soi et de l’autre, micro-fresque de la naissance possible d’une famille différente, unique.

Les critiques

Babelio 

Collatéral (Marie-Odile André)

En Attendant Nadeau (Cécile Dutheil de la Rochère)

Franceinfo (Valérie Gaget)

Faire Face

RCF (Laetitia de Traversay)

Actualitté (Nicolas Gary)

Reforme.net (Isabelle Wagner)

Zig-Zart (Jean-francois Martinon)

Entretien à la Librairie Mollat

Blog Des livres et moi 

Blog Sur la route de Jostein

Blog Mémo Émoi 

Les premières pages du livre

« I

Hector

Quiconque eût été présent ce jour-là, près du comptoir de ce café, aurait compris que quelque chose se jouait. L’un était en veston vert sapin, pantalon vert sapin, chemise blanche, tennis blanches, l’autre en jean, veste en jean et polo. Vert sapin celui-là aussi. Assis côte à côte, ils ne parlaient pas. Ils attendaient qu’arrive leur commande, puis ils attendirent qu’elle refroidisse. On eût dit qu’ils avaient du temps à tuer, mais rien à se dire, ou alors tant à se dire que rien ne sortait.

Carlo savait : inutile de meubler artificiellement un silence qui les enveloppait chaque seconde davantage et qui était, pour Hector, comme un épais manteau de fourrure dans lequel il se sentait peu à peu disparaître, survêtement de mutisme, cape d’invisibilité. Voilà une leçon que Carlo avait apprise par l’expérience et non en théorie, car elle ne figurait nulle part dans ses cours d’éducateur spécialisé : bavarder, c’est pour les valides. Vouloir remplir le vide par des banalités, par des ragots, c’est pour les valides. Considérer même l’absence de son comme un vide, ça aussi, c’est un truc de valides.

De la bouche d’Hector ne sortaient que des informations essentielles, des questions pratiques, parfois des éclairs de sensibilité qui avaient franchi, incontrôlés, l’épaisse barrière séparant ses pensées de sa réalité. La parole d’Hector était issue de la nécessité ; il se plaisait dans le silence.

Ainsi Carlo s’était-il trouvé dans l’embarras, il y avait de cela deux ans, lorsqu’il avait débuté une alternance en institut médico-éducatif pour s’occuper d’adolescents en situation de handicap. Habitué au babil constant des repas familiaux, des verres entre potes, aux intenses débriefings de sa copine Valentine quand elle revenait d’un café avec une amie, coutumier de l’incessant manège de voix des uns et des autres, auquel s’ajoutait volontiers la sienne pour râler contre ce prof de psycho insupportable, ou faire le récit de cette soirée dont il se rappelait pourtant si peu, lui qui considérait qu’il y avait toujours quelque chose à dire et à propos de tout se voyait désormais confronté à des personnalités emmurées, taciturnes. Difficile de poursuivre un dialogue, avait-il découvert, quand l’interlocuteur ne rebondit guère, ou seulement sur des sujets toujours trop précis, tels que la vie de Julien Doré ou le Covid long du cousin du fils du roi de Belgique. Frissonnant si les voix des adolescents ralentissaient, apeuré si leur débit diminuait, il n’avait eu d’autre choix que de s’informer sur les passions de chacun, palliant à grand renfort de fiches Wikipédia le tarissement de la conversation : parler pour ne rien dire, mais parler quand même, tel était son mantra. Parfois, cependant, en chassant le silence, celui-ci revenait au galop, c’était le cas avec Hector, un jeune de l’IME âgé de treize ans, et qu’il trouvait austère. Glauque même, avait-il dit à Valentine en rentrant un soir. Avait été annoncée en réunion la mise en place imminente d’un système de binômes, chaque membre de l’équipe pédagogique se verrait assigner un ou deux élèves dont il serait le référent, c’était une pratique qui se répandait car elle permettait de faire des observations plus ciblées, d’exercer un encadrement plus concret, on appelait ça des tandems, et Carlo d’abord avait ri intérieurement parce qu’aucun d’entre eux, ou presque, ne savait faire du vélo, puis il avait cessé de rire parce qu’en face de son nom sur le tableau, il y avait celui d’Hector.

Le binôme avait eu du mal au démarrage, c’était le moins que l’on puisse dire. Rien ne semblait se nouer entre eux. Carlo, qui avait tellement besoin de se voir être utile dans les yeux de son jeune, de s’entendre remercier par sa voix, de sentir sa propre présence nécessaire à l’autre, avait souffert de cette distance et de ce silence immenses. Tenter sans cesse de craqueler la coquille, de fissurer la carapace, de forcer la porte, jusqu’à ce jeudi de décembre où certains mots avaient fini par être durs, venant tout droit de sa frustration, En fait t’aimes pas t’amuser c’est ça, n’hésite pas à parler surtout, t’as envie de rien ou quoi, je fais des efforts, Hector, tu pourrais être un peu réceptif. Pour le jeune éducateur qu’il était encore, le mutisme d’Hector avait l’allure d’une profonde indifférence et mettait en doute ses capacités de compréhension, pourtant attestées par les comptes rendus médicaux, les évaluations psychomotrices et analyses cognitives. En réunion, ils en parlaient, Hector est juste une de ces personnalités qu’on appelle introverties, ça prend du temps avant de s’habituer mais tu sais il est hyper smart, ce bonhomme. Les responsables de l’IME lui avaient proposé de changer de binôme, Mais non, c’est bon, Carlo avait presque été vexé qu’on lui propose ça, il aurait aimé avoir de la chance dès le départ, tomber sur un binôme plus difficile peut-être mais expressif au moins, avait-il râlé auprès de Valentine. Il lui avait raconté la fois où il s’était montré agressif, ce fameux jeudi de décembre, et ce récit avait pris pour lui des allures de confession. Il s’était bien sûr justifié, tout l’IME sortait dans le centre de Lyon pour la fête des Lumières, et Hector n’avait pas voulu mettre son manteau, il avait chuchoté qu’il ne voulait pas y aller, Tu comprends, Valentine, c’était prévu depuis des semaines alors oui je l’ai un peu engueulé, résultat on est restés et j’ai passé tout l’après-midi à m’emmerder et lui il ne disait rien, ça m’a rendu dingue, les autres ne sont pas bavards je sais bien, mais il y a des limites, et là c’était ma limite. Je te jure.

Il en avait parlé aussi en réunion, personne n’en avait fait cas, il faut dire qu’il n’avait pas vraiment tout assumé, avait évoqué le manteau mais omis l’hostilité de ses propres paroles. Peut-être commençait-il enfin à percevoir lui aussi les bienfaits du silence. On ne l’aurait pourtant réprimandé que légèrement, parce qu’il était encore étudiant, mais il était honteux d’autre chose, comme si l’énigme face à lui remettait en question ses qualités d’approche. Lui qui avait toujours montré une déconcertante facilité dans sa prise en charge des adolescents, pour qui les premières rencontres avec eux, avant la mise en place de ce fichu système de binômes, avaient été bénies par la souplesse, l’aisance, le rire, menant à une sorte d’exclusivité qui le rendait rapidement, aux yeux de l’autre, non seulement particulier mais aussi indispensable, se heurtait désormais à un casse-tête humain qu’il jugeait insoluble. C’était presque comme si ses compétences étaient chaque jour jetées par la fenêtre, sur le bord de la route : il était inutile, et ça le rendait fou. Si on lisait les comptes rendus policés des réunions hebdomadaires, Hector était tour à tour calme, timide, peu accessible mais paisible ; si on écoutait aux portes battantes de l’appartement que Carlo partageait avec Valentine, Hector était tour à tour nonchalant, je-m’en-foutiste, condescendant, blasé, blasant. Ce n’est que peu à peu, au cours de l’auto-analyse qu’au milieu de ce marasme professionnel il avait le temps de pratiquer, qu’il comprit : au creux de l’hostilité verbale dont il faisait preuve se logeait un orgueil que seul ce temps de frustration avait le pouvoir d’infléchir et de rapetisser. Il devait encore apprendre. Mais il peinait, tantôt découragé, tantôt exaspéré, rarement apaisé, ne se doutant pas que ses mots pleins de vigueur avaient pris racine dans les souterraines pensées d’Hector, et doucement commençaient à germer.

Des semaines plus tard, pendant les vacances de février, toute la classe devait aller dans un café près de l’IME, mais Hector encore une fois avait mis du temps à enfiler son manteau, ils étaient arrivés après les autres et il n’y avait plus de place à leur table, alors ils s’étaient hissés tous les deux sur les tabourets de bar, côte à côte, face au comptoir, dos au reste du monde. Carlo abhorrait ce genre de situation, il sentait se creuser autour d’eux une ligne qu’il imaginait comme le cercle polaire. Cette relation professionnelle n’avait pour lui aucune chaleur, dans sa tête Hector était bleu, là où Léonie était rouge parce qu’elle criait beaucoup, où Maïa était jaune parce qu’elle souriait et qu’elle venait tout le temps lui prendre la main. Hector était bleu froid. Et puis il avait les yeux bleus, un bleu foncé, un peu comme la couleur de l’océan, mais lointain, par-delà la bande turquoise qui borde la plage, ce bleu acier dans lequel on ne veut pas plonger, celui qui a la couleur du frisson. Ces yeux, c’était une première barrière, mais il y avait aussi ses cheveux, très bruns et coupés ras depuis qu’un jour, après être allé à la piscine, il avait attrapé des poux, et son teint très pâle, et Carlo disait toujours à Valentine, C’est dingue quand même ce garçon il a un physique qui fait palissade, c’est comme si on n’avait pas le droit de regarder derrière, que ses yeux et sa peau et ses cheveux nous l’interdisaient. Palissade peinte en bleu, palissade haute, de celles bien occultantes qui ne laissent pas franchir la lumière. Mais alors même que Carlo repensait à ces histoires de couleurs et qu’il s’interrogeait sur celle qu’il était, lui, pour les autres, Hector ouvrit la bouche et demanda s’il pouvait reprendre un verre, un deuxième. Elle ajouta qu’elle avait envie de quelque chose de chaud.

Il n’y eut pas de déclic, pas de moment révélateur. C’était le premier pas : la simple et première fois qu’Hector exprimait un désir qui ne soit pas un besoin, lui si autonome et solitaire ; la simple et première fois que Carlo partageait avec lui ce désir puisque lui aussi, comme Hector, en cette fin d’après-midi de février, avait envie de quelque chose de chaud. C’était la fois, dirait-il bien plus tard à Valentine, où il avait commencé à envisager que peut-être il s’était trompé de couleur. Peut-être Hector était-il aussi, dilué dans le bleu océan, l’éclair jaune vif d’un ciré marin, traqué par le sombre mais n’y sombrant jamais. Carlo se mit à chasser ces moments : sans en parler, ni en réunion, ni à Valentine, il fit le guet. Sans être dans l’attente, il était actif, de plus en plus actif d’ailleurs, comme animé par un regain d’espérance, rongeant jusqu’à la moelle l’os qu’il s’était tout juste vu offrir. Il ne cessait de proposer à Hector des boissons chaudes pour le goûter : chocolat, café, cappuccino, tisane, matcha, il demanda une autorisation en réunion pour faire des pumpkin spice latte, dont il avait appris la recette sur YouTube et pour lesquels il avait besoin d’un petit supplément budgétaire. Le jaune, le jaune, le jaune. Et docilement Hector acceptait ces attentions. Nul besoin pour lui d’en faire trop, en faire un peu, c’était déjà beaucoup en faire, et dans l’espace immense qui s’était installé entre son référent et lui s’étendaient mille manœuvres possibles, des petits pas timides, de franches enjambées, un grand écart, un sursaut, un demi-tour et puis un autre. Sans que personne ne s’en rende vraiment compte, un mouvement s’était enclenché. De « référent », Carlo devint Carlo dans la langue d’Hector : avec ses parents, avec sa grand-mère qui venait le récupérer certains soirs, avec ses camarades de l’IME qui si rarement pourtant communiquaient avec lui. Le lien s’était consacré seul, sans baptême. Fort des difficultés, des doutes, du temps passé dans les plaintes et dans le bleu foncé, Carlo jouissait de sa victoire en toute humilité, mesurant parfaitement la chance de tomber, tel matin ou tel soir, sur une étincelle couleur poussin, vive toujours bien que toujours éphémère. Ces moments, il aimait à les revivre dans son coin en rentrant chez lui, comptant dans la solitude de son habitacle automobile les éclats de jaune, dont il avait été la source ou le témoin. Hector n’avait pas comme Kyan un footballeur préféré dont il parlait sans cesse, ou une passion comme Léonie pour les familles royales. Le connaître, c’était plus compliqué, c’était comprendre qu’il n’aimait pas être face à quelqu’un, qu’il préférait entretenir avec l’autre un rapport de côté, un lien oblique, il s’exprimait mieux en marchant, en voiture, ou au comptoir d’un café, sur un tabouret de bar.

Ayant compris cela, Carlo pouvait construire : de biais et lentement, les atomes s’accrochaient, et le chantier chétif de leur relation se consolidait peu à peu, de façon marginale. Étendue d’eau lointaine, taiseuse, Hector n’attirait pas l’attention, faisait tout juste en réunion l’objet de quelques mots. Y aurait-il eu le soleil entier dans ses yeux, personne ne l’aurait su, mais désormais il y avait Carlo.

Valentine fut la première à percevoir le changement, et peut-être là fut le point de bascule, ce jour où Carlo lui avait raconté qu’Hector et lui avaient tenté sans succès de préparer un jus chaud, avec des pommes et du gingembre, ça faisait fureur dans les marchés de Noël. Ils s’étaient tous deux sentis penauds parce que c’était mauvais, imbuvable, T’as pas idée du goût, et elle avait souri en disant, Mais en fait tu l’adores Hector. Ça avait agacé Carlo, Non je ne l’adore pas, oui, après bien sûr qu’on s’attache, avait-il balbutié, c’est le métier qui veut ça, il avait réfléchi en regardant la fenêtre et il avait dit, Honnêtement Valentine les plus compliqués ce ne sont pas ceux qui crient, mais ceux qui ne font pas de vagues, et ceux-là, tout le monde s’en fout. Valentine l’avait taquiné, elle avait plaisanté parce qu’il changeait de sujet, et puis elle avait demandé à le rencontrer, le fameux Hector qui paraissait bleu froid mais qui aimait le chaud.

Hector fêta ses quatorze ans à l’IME, ses parents avaient mis les petits plats dans les grands, on était encore dans le jardin, l’été s’était étiré jusqu’à octobre. Valentine arriva un peu plus tard que les autres, s’avança près d’Hector, de côté comme Carlo avait dit, et les deux se sourirent timidement. Ce fut une rencontre pleine de douceur, leurs yeux convergeant régulièrement vers la figure pour eux autoritaire, cardinale, de Carlo, chacun ayant été nourri par les tendres paroles que tenait ce dernier à propos de l’autre. Et sans qu’ils aient besoin de se comprendre, le silence d’Hector trouvait refuge dans le rire incessant de Valentine. Ce jour-là, les parents d’Hector annoncèrent son transfert : ils avaient obtenu pour lui une place dans un établissement privé situé au nord de Lyon, Les Chênes rouges, une sorte d’équivalent un peu tardif du collège, et il allait intégrer progressivement cette nouvelle structure à partir de novembre. L’IME selon eux n’était plus adapté, Hector était sur liste d’attente depuis des années et ils se languissaient de cette opportunité, certes onéreuse, mais qui offrait un enseignement plus ciblé, plus spécifique, Et vous vous rendez compte, il y a même des cours de poterie et de cuisine. Ils avaient appris la brochure par cœur et récitaient son contenu à tous les invités, tant ils étaient fiers. Carlo accusa le coup, il serra la main de Valentine, tenta en vain d’accrocher le regard d’Hector, lequel fixait le sol, le visage tordu par un sourire embarrassé, forcé presque. Il leva les yeux, enfin, vers celui qu’il considérait désormais non plus comme un éducateur, non plus comme un référent, mais comme son compagnon, son camarade, son pair. Par la force des choses, parce qu’il n’était pas causant, Carlo et lui s’étaient un peu isolés du groupe, et la magie avait fini par opérer. Porté par l’impression toute personnelle d’avoir percé une cuirasse d’acier, Carlo s’épanouissait au sein de ce duo dans lequel, de son côté, Hector puisait l’intégralité de son capital social. Du point de vue du monde, ils étaient Hector et Carlo, une entité avec un double patronyme. Un binôme, un vrai, qui les faisait dépendre l’un de l’autre. Leurs regards, en se croisant ce soir-là, étaient lourds de tout ça, humides et chargés de cette solidarité que nul n’avait vue venir. Ce fut un moment à leur image : fort, humble, vécu à l’écart. Carlo alors s’emmitoufla dans un silence dont il avait appris à ne plus avoir peur, ni froid. Là demeurait la première leçon d’Hector.

Les parents du jeune garçon vinrent le trouver à la fin de la fête, ils avaient à cœur de lui exprimer personnellement leurs remerciements, ils avaient senti leur fils s’ouvrir au contact de ce jeune homme solaire, chaleureux, bienveillant, avalanche de compliments au goût légèrement amer pour l’intéressé. Soucieux, toujours, du bien-être de leur enfant, ils lui demandèrent s’il était possible qu’il accompagne la transition d’Hector avec le futur établissement, le directeur leur avait conseillé de trouver quelqu’un pour superviser ce grand changement, et ils ne pouvaient songer à meilleur pilote pour entreprendre ce voyage. Flatteuse image mais ô combien vaine pour celui qui aspirait à un compagnonnage durable, et non au « pilotage » expéditif qu’on lui proposait là, ainsi Carlo restait muet, fronçant les sourcils, attendant la suite des modalités d’un air dubitatif. Ce n’est pas très compliqué, il faudra travailler avec l’équipe de l’IME pour préparer au mieux ce départ mais on pense vraiment qu’il aimerait que ce soit vous qui veniez avec lui, le premier jour par exemple, puis qui passiez le voir de temps en temps pour qu’il ne perde pas tous ses repères, est-ce que vous pensez que c’est possible ? Absolument oui madame, sans problème, c’est mon travail, ça me fait plaisir. Parce qu’elle prenait le dessus sur des reproches encore informulés, cette série de phrases toutes faites, de banalités lexicalisées, apaisa temporairement celui qui, à ce moment-là, sentait son cœur se casser un peu. Diplômé depuis septembre et enfin embauché par l’IME après deux années d’alternance, Carlo avait la tête pleine de projets, il avait l’énergie de celui qui se sent capable de tout changer, ne connaît pas l’usure, l’échec, et il voulait compter, compter pour les autres mais surtout pour Hector qui se révélait immensément capable, là où longtemps il l’avait considéré comme sous-compétent. Sans doute parce qu’Hector était son premier, Carlo avait envie de pérennité, son premier quoi, d’ailleurs, il ne savait le dire puisque avant Hector il y avait eu Maïa, dont il s’était beaucoup occupé parce qu’elle voulait toujours lui tenir la main, il y avait aussi eu Kyan, qu’il avait essayé de convertir au rugby pendant quelques semaines. Peut-être Hector avait-il bénéficié du système de tandems, peut-être l’intensité de ce format d’accompagnement avait-il fait de lui l’aîné, l’aîné de ses protégés. C’était un concept, chez les éducateurs, cette histoire de premier, on lui avait dit, Tu verras y en aura un qui te transformera vraiment, un qui ne partira jamais, un qui habitera longtemps tes pensées pourtant prises d’assaut par les nouveaux cas et les nouveaux élèves. C’est lui qui fera de toi un éduc, et sur le chemin du retour Carlo lutta contre les larmes, avant de s’endormir il bougonna dans sa barbe qu’ils auraient pu le prévenir quand même, novembre c’est demain. Valentine, ne sachant trop quoi dire, se contenta ce soir-là de caresser silencieusement le dessus de son poing fermé.

Le lundi suivant, à l’IME, ils évoquèrent la situation en réunion. On décida d’un protocole précis sur la manière d’accompagner Hector, le responsable râla sur le choix de la structure, Un truc privé qui coûte une blinde, Carlo n’ajouta rien. En revanche il parlait à Hector, et Hector lui parlait. Ils prirent ensemble des décisions qu’eux seuls jugeaient importantes : la nappe qu’Hector choisirait pour sa fête de départ, les dessins qu’il allait garder et ceux qu’il allait jeter, celui qu’il offrirait à Valentine pour la remercier d’être venue à son anniversaire. Il y eut le sujet crucial de sa tenue du premier jour qui nécessitait, au regard de l’établissement en question, d’être très chic et très classe, Carlo en disant ça se moquait gentiment et Hector se braqua parce qu’il avait peur. Ce choix vestimentaire fut un sujet de discussion récurrent, débat sans fin auquel se mêlèrent les parents. Finalement ils allèrent tous les deux faire les magasins, s’enracinèrent certains vendredis dans tel ou tel centre commercial, Hector s’offrant, embarrassé, au regard affûté de Carlo qui, catégorique, critiquait l’ourlet de tel pantalon ou la couleur de tel pull. L’enjeu était de taille puisqu’Hector considérait cette recherche non pas tant comme celle d’une tenue que d’une armure, une cotte de mailles qui devait lui permettre de faire face à de nouveaux contacts. Il voulait un costume, un veston au moins, avec le pantalon assorti, si inquiet qu’il était de n’être pas assez chic ni assez classe. Les mots de Carlo, imbibés pourtant de second degré, s’étaient scotchés à sa mémoire. De son côté, comme traversé par un ultime besoin de faire bloc, Carlo s’acheta le polo assorti. Vert sapin : un mélange entre bleu et jaune.

La matinée était passée à toute vitesse. Hector était attendu par la direction de son nouvel établissement un peu avant le déjeuner. L’emploi du temps de sa première journée avait fait l’objet d’au moins trois réunions, en présence des membres de l’équipe pédagogique, de ses parents et de Carlo, lequel s’était dit que tout de même, des heures de discussion pour savoir si oui ou non Hector rencontrerait son enseignante avant la pause du matin ou après, c’était exagéré. La micro-assemblée se divisait, la direction prenait soin d’intégrer les avis de tout le monde, et chaque tour de table prenait des plombes parce qu’évidemment la question originelle en amenait d’autres, quand lui faire visiter l’établissement et avec qui, et, pour privilégier le processus d’autonomie, est-ce que la présence des parents était vraiment nécessaire. Eux n’avaient pas su quoi répondre mais ils avaient joué le jeu, ponctuant leurs discours de formules d’incertitude et de remerciements, appréciant que chacun prenne la peine de réfléchir, des heures durant, à l’approche pédagogique la plus adaptée pour leur fils. Carlo, lui, ne l’avait pas du tout joué, le jeu : il répondait avec approximation, volontairement à côté, disait que la réponse dépendait de l’humeur de l’enseignante, de son signe astrologique, de la rétrogradation de Mercure, adoptant à l’égard de l’institution tout entière une attitude insolente, voire franchement offensive. Il avait l’impression de perdre son temps et trouvait ridicule que cet établissement puisse se payer le luxe de réfléchir autant sur un sujet comme celui-là. Pour lui, on se noyait dans un verre d’eau. Il ne s’avouait pas, bien sûr, que cette hostilité s’expliquait par l’imminente séparation d’avec Hector, et par l’affliction, qu’il étouffait encore, que lui causait tant de parlote autour d’événements auxquels il ne participerait pas, alors qu’Hector si. Il justifiait son comportement par une volonté de mise au défi, une sorte de lutte des classes à petite échelle, non qu’il pensât que, dans l’absolu, c’étaient des enjeux dénués d’intérêt, encore que, mais l’environnement dans lequel il évoluait lui au sein de l’IME était si différent, c’était l’urgence à chaque minute, et il y avait toujours du bruit, des choses cassées, des cris échappés et des portes claquées, ce n’était pas feutré comme ici mais c’était vivant au moins, sifflait Carlo la clope au bec devant l’établissement neuf, D’ailleurs personne fume ça veut dire ce que ça veut dire, quel enfer de bosser là. Et en même temps il avait en tête les grimaces d’Hector quand Kyan hurlait parce qu’il ne voulait pas ranger la peinture, les marques de ses ongles dans ses paumes quand l’activité musique dégénérait et que tout le monde se mettait à chanter très fort, à taper des mains, des pieds, des coudes, à taper sur les placards, les tables, parfois les tambourins. Carlo savait qu’Hector avait peur du bruit. Alors il savait aussi que pour lui c’était bien ici, c’était peut-être mieux, il y avait de la moquette et les voix étaient douces, comme mises en sourdine, et sous les pieds des chaises dans la salle de détente il y avait même des ronds verts qui donnaient l’impression d’avoir été découpés dans un billard, Carlo sourit à cette pensée, ils doivent être vraiment blindés quand même pour découper un billard.

Il songeait à ça en passant le portail de l’établissement, ce fameux premier jour, Hector sur les talons, le moral de ce dernier dans ses talons à lui, serrés dans ses chaussures neuves. Le café silencieux avait constitué une suture efficace depuis l’IME, un sas de décompression, et le trajet jusqu’aux Chênes rouges s’était fait sans mot dire, plombant pour Carlo, rassurant pour Hector, bien enveloppé dans sa lourde veste de silence. La transition s’effectua dans les règles, Carlo se fit la réflexion que c’était comme dans un mariage traditionnel, quand le père donne sa fille à l’époux : Hector passa de sa main à celle de sa nouvelle éducatrice référente, Hélène, qui devait avoisiner la cinquantaine et avait les cheveux poivre et sel. Avec arrogance, Carlo se dit qu’entre elle et lui il n’y avait pas photo, il associait sa situation capillaire à une certaine monotonie, dans son système de couleurs Hélène tout de suite fut grise, moi au moins, pensa-t‑il, j’essayais de le faire marrer.

Paré de sa docilité habituelle, Hector franchit cette étape sans montrer la moindre émotion, nul n’aurait su dire s’il était excité ou anxieux, s’il avait peur ou hâte. Ce ne fut qu’une fois Carlo parti que ses mains se mirent à trembler.

Ce n’était pas dans ses habitudes de faire une scène. Ses parents en tiraient une certaine fierté lorsqu’ils venaient le chercher à l’IME et qu’ils entendaient des enfants crier, criser, disaient-ils, parmi eux le leur se singularisait parce qu’il était placide, d’humeur toujours égale même devant l’imprévu. Tous les comptes rendus, tous les entretiens attestaient qu’Hector n’était pas de ceux-là. Alors peut-être était-ce son départ, peut-être était-ce toute cette nouveauté d’un coup, peut-être le gris d’Hélène, ou ses souliers neufs trop serrés : comment savoir ? Il n’y eut pas de mots, rien qu’un hurlement brut, comme si prononcer c’était déjà atténuer et cette douleur-là était trop forte, trop dense, de celles qui ne se traduisent pas en phrases. Ses digues intérieures, pourtant si hermétiques, s’étaient rompues.

On rappela Carlo, qui n’avait pas encore eu le temps de regagner sa voiture et courut venir en aide au personnel ahuri, tétanisé par toute cette souffrance exprimée si puissamment par un si petit corps. Il fallut emmener Hector dehors, le prendre dans les bras, téléphoner à ses parents, et rassurer les autres élèves qui avaient été effrayés. Carlo les avait oubliés : ça lui était complètement sorti de la tête, qu’il allait y en avoir d’autres. Pendant qu’ils se promenaient tous les deux dans le parc qui faisait office de cour de récréation, on organisa une réunion en urgence pour décider de la suite : fallait-il qu’Hector rentre chez lui ou devait-on le garder jusqu’à la fin de la journée, est-ce que ce n’était pas tenter un peu le diable, et son éducateur il ne peut pas rester ? On finit par lui demander mais Carlo était embêté, l’IME lui avait laissé son après-midi, en rattrapage des heures sup’ passées à préparer Hector, et il avait prévu de déjeuner avec Valentine, d’aller au cinéma, c’était rare ce genre de journée, une aubaine quand on bosse dans le social. Il s’engagea malgré tout en haussant les épaules : il avait étudié ce type de moments clés dans le parcours d’un jeune en situation de handicap, il savait que, pour la plupart, l’habitude réglait leur quotidien, et connaissait l’effet papillon que pouvait produire, dans leur appréhension du monde, le plus petit changement. Lui n’éprouverait jamais le degré de bouleversement dont Hector faisait à présent l’expérience. Ils déjeunèrent au self avec les autres, mais isolés, bien au chaud dans leur cercle boréal. Hector ne parlait pas et Carlo, tendant l’oreille, écoutait les portes ouvertes enfoncées par le personnel, il reconnut la voix d’Hélène qui disait qu’on ne savait jamais à quoi s’attendre, Mais c’est ça aussi le bonheur du métier, il prit une inspiration agacée comme pour puiser en lui de la patience, jeta un œil vers Hector qui, à cet instant-là, leva la tête, planta son regard dans celui de Carlo, et lui demanda, Et toi, qu’en penses-tu ? »

Extraits

« Elle s’appelait Luz, apprirent très vite ses parents, mais Hector comprit Mouche, alors à la maison ça devint Mouche, et même après qu’il eut compris que c’était Luz et appris que ça voulait dire « lumière » en espagnol, même après qu’il eut admis que Lumière ça lui allait mieux que Mouche, même après tout ça, Mouche conserva sa place dans le langage d’Hector et toute la lumière du prénom Luz ne parvint pas à lui faire de l’ombre. Mouche et Hector rapidement échangèrent des regards, puis des dessins, ils se tenaient parfois la main à la sortie de l’école. Hector et Mouche tombèrent amoureux. C’était à prévoir, c’était attendu, c’était même réjouissant qu’ils en soient capables, et pourtant le soir où, après ce fameux anniversaire à l’IME, Carlo avait ramené Hector chez lui et lui avait lancé, Fais de beaux rêves, dis, avec un clin d’œil, s’était installé au creux du cœur maternel un pressentiment, un compte à rebours, dont la fréquence régulière du tic-tac imposait une vigilance constante qui allait devenir une obsession. » p. 43

« Chacun rentra chez soi avec quelque chose en plus, la sensation d’avoir été au bon endroit, l’impression qu’il s’était passé un truc fort, et la certitude qu’en effet, les petits poissons, dans l’eau, nagent aussi bien que les gros. » p. 84

« Depuis qu’Hector l’avait rencontrée, Mouche était pour Rebecca le nom d’une perpétuelle inquiétude. Elle qui avait toujours greffé son fils à une ligne de conduite protocolaire soigneusement établie se représentait Mouche comme une force magnétique qui attirait Hector vers l’inconnu et enrayait cette mécanique si bien huilée. Elle était la part d’imprévisible dans des prévisions bien ficelées, elle était le sable se mêlant au roc, et la bâtisse risquait de chanceler. De même que Carlo s’était aperçu qu’il n’y avait aucun modèle de couple pour Hector et Luz, de même Stéphane et elle s’étaient retrouvés démunis devant une telle situation, à croire, s’était dit Stéphane, que l’handicapé était condamné à la solitude amoureuse, il vaut mieux pour lui qu’il ne se complique pas la vie avec ça, c’est déjà assez difficile, surtout pour Hector, vous entendez.

C’était le thérapeute qui avait dit ça après l’anniversaire de Luz, qui avait bousculé tant de choses et montré notamment qu’Hector potentiellement n’aimait pas qu’être seul. » p. 117

« Le couple handicapé semblait un couple invalide, nullement un pléonasme parce que le couple était invalide surtout aux yeux du monde, il souffrait d’un manque de validation bien davantage que d’un manque de validité, d’ailleurs dans les formulaires à remplir pour candidater, il n’y avait pas de case « situation matrimoniale ». Personne ne croyait vraiment qu’elle soit pertinente, c’était une question sans intérêt, pas comme de savoir si Hector faisait pipi tout seul ou s’il savait se servir d’une bicyclette, C’est quand même dingue, disait Esteban, le manque de considération, c’est à rendre fou. Après un début en douceur parce qu’il fallait temporiser, ils réalisèrent que de temporiser ils n’avaient pas besoin, qu’à chaque étape quelque chose freinait, ou quelqu’un, qui reculait indéfiniment l’horizon même d’une concrétisation du projet. Finalement, il fallait faire vite, prendre de l’avance, ils s’arrachèrent bientôt les yeux, les cheveux, les ongles à contacter les secrétariats pour demander, Et comment ça se passe s’ils sont en couple et veulent habiter ensemble mais pas forcément avec d’autres personnes ? Non monsieur on ne fait pas ça ici. On leur fermait la porte avant qu’ils aient pu visiter, non sans avoir essuyé d’abord quelques réflexions. »

À propos de l’autrice

Gabrielle de Tournemire © Photo DR

Gabrielle de Tournemire a 27 ans. Agrégée de lettres modernes et ancienne élève de l’École normale supérieure de Lyon, elle est aujourd’hui en doctorat à l’université de Poitiers. En 2021, elle a passé une année dans un foyer d’hébergement pour adultes en situation de handicap, ce qui l’a amenée à écrire, en 2024, son premier roman, Des enfants uniques. (Source : Éditions Flammarion)

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