La Chambre de bonne

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

À la fin des années 1970, un jeune homme de vingt ans loue une chambre de bonne de huit mètres carrés au 5 rue de Lille, dans le VIIe arrondissement de Paris. Il y conquiert sa liberté, découvre la vie littéraire et noue avec sa propriétaire, Odile, une amitié improbable et fondatrice. Un roman de formation d’une rare élégance.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La liberté dans huit mètres carrés

Dans ce roman aux forts accents autobiographiques, Mathieu Pieyre raconte ses années d’étudiant à Sciences Po, lorsqu’il a pris son envol en emménageant dans une chambre de bonne de la rue de Lille. Une expérience fondatrice, un moment de bascule riche de nostalgie.

Tout commence par une quête. Un jeune homme de vingt ans décide de quitter le cocon familial. Il veut Paris, il veut la rive gauche, il veut la Seine à portée de regard et Sciences Po à portée de pas. Il veut surtout être seul, libre, enfin lui-même. « Je rêvais d’en faire un refuge où je pourrais fermer la porte au monde, à mon enfance, à ma famille, à tout processus d’enrégimentement qui m’attendait. » Le programme est clair. Le budget, lui, est serré.

La recherche de la chambre de bonne devient une mini-épopée. Le narrateur arpente les cours pavées, glisse ses petites annonces aux concierges, essuie les refus. Puis il tombe sur le 5 rue de Lille. La gardienne lui explique qu’il y a bien une chambre de bonne libre au cinquième du bâtiment A, « mais il faudra que vous plaisiez à Madame H., je vous le dis tout de suite. Je vais lui en parler. Revenez samedi prochain voir si vous pouvez visiter la chambre. »

L’entretien avec Madame H. est une scène magnifique. Le narrateur s’est mis sur son trente et un — blazer, flanelle, cravate à rayures — pour affronter cette femme mystérieuse dont dépend son destin. Il la découvre débraillée, indifférente aux apparences, assise sur le lit de la chambre minuscule, posant des questions qui déconcertent. Pas son cursus universitaire : son âge, ses origines sociales, ses lectures. La chambre est louée. L’amitié commence.

Odile H. devient Odile. Propriétaire et confidente, femme du monde et lectrice insatiable, elle a quelque quarante ans de plus que son locataire. Tout les sépare — la classe sociale, les opinions politiques, l’espace vital (deux cent cinquante mètres carrés contre moins de huit). Rien ne les empêche. « Une amitié idéale se doit d’alterner l’unisson et le contrepoint ». Jolie formule qui dit tout du lien qui s’est noué entre eux.

Ensemble, ils inventent un jeu littéraire : lire le même livre en parallèle, puis en discuter longuement. Des heures de conversation, un miroir tendu entre deux générations, une complicité rare. Odile encourage la vocation littéraire du jeune homme, devine avant lui ce qu’il est vraiment.

Dans ces rues du Carré Rive Gauche, le narrateur croise Marguerite Duras, Serge Gainsbourg, Jacques Lacan — qui aura lui aussi habité au 5 rue de Lille —, Nana Mouskouri, François Mitterrand devant un kiosque à journaux. Paris en est encore à ses derniers feux bourgeois, et le jeune homme respire « avant sa disparition définitive, les derniers effluves » de cet esprit faubourg Saint-Germain. Il y a dans ces pages un parfum d’adieu doux-amer, un souffle de nostalgie que la nécessaire trahison des lieux que l’on a aimés ne vient pas remettre en cause. Car l’auteur prend conscience que sa chambre de bonne « attentait à ses possibles. La liberté s’éprouve dans le mouvement tandis que l’assignation à un lieu la flétrit. À chaque retour rue de Lille, je vérifiais cette leçon : cette chambre avait fini par entraver l’envol que je m’étais promis. »

Servi par une syntaxe classique, une écriture d’une rare élégance – quelquefois traversée d’ironie douce – Mathieu Pierre signe une œuvre personnelle qui va toucher à l’universel lorsqu’il raconte la jeunesse qui s’en va, les rencontres aussi improbables que formatrices, la littérature comme art de vivre. « Choisir où l’on va vivre, voilà bien le premier acte de sa liberté d’être. »

La Chambre de bonne

Mathieu Pieyre

Éditions Arléa

Roman

208 p., 18 €

EAN 9782363084378

Paru le 2/04/2026

Où ?

Le roman est situé à Paris, principalement au 5 rue de Lille dans le VIIe arrondissement.

Quand ?

L’action se déroule dans les années 1970-1980.

Ce qu’en dit l’éditeur

Combien de matins de sa propre vie garde-t-on distinc­tement en mémoire ? Ces deux samedis changèrent ma vie ou du moins me donnent rétrospectivement l’impression que j’ai pu l’orienter joyeusement par cette première décision d’adulte.

Un jeune étudiant décide de conquérir son indé­pendance à Paris. Première étape : trouver où vivre. Ses recherches le mèneront vers une chambre de bonne d’un hôtel particulier du vue arrondissement. Avec sa propriétaire, Madame H., qui deviendra bientôt Odile, il observe ce qui les sépare comme ce qui peu à peu les rapproche ; elle occupant dans le même immeuble deux cent cinquante mètres carrés et lui huit. Mais tous deux se retrouvent dans une commune passion pour la littérature. On croisera dans ces pages Duras, Gainsbourg ou Lacan et on y sondera le mystère qui préside à l’amitié.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Une chambre (de bonne) à soi

Qu’on m’offre un hôtel particulier dans le XVIe, je préfère une chambre de bonne à Saint-Germain.

Karl Lagerfeld

Pas de jeunesse sans liberté.

Quoi de mieux, à vingt ans, pour incarner liberté si courtisée, qu’une chambre de bonne que je louerais à Paris, qui marquerait mon indépendance toute neuve ainsi que cet apprentissage de la vie à ma guise ? Je rêvais d’en faire un refuge où je pourrais fermer la porte au monde, à mon enfance, à ma famille, à tout processus d’enrégimentement qui m’attendait. Encore me fallait-il trouver cette tanière, où je ne serais livré qu’à moi-même, n’aurais de compte à rendre qu’à mon rêve, comme celles et ceux qui s’élancent dans la vie avec gourmandise et idéalisme. Il me restait à choisir le quartier où engager la prospection. Trois critères me guidèrent méthodiquement: le voisinage de la Seine car un fleuve près de soi rappelle en permanence le flux et la vie; la proximité de l’Institut d’études politiques où je venais d’être admis; la majesté des façades XVIIIe siècle et, à travers elles, un esprit faubourg Saint-Germain dont j’escomptais respirer, avant sa disparition définitive, les derniers effluves. Ainsi fut élu l’arrondissement le plus cher de Paris, le VIIe. Plus exactement, dans ce VIIe, le Carré Rive Gauche, une enclave en réalité rectangulaire constituée par les rues de l’Université, de Verneuil, de Lille, enserrées à gauche par la rue des Saints-Pères, à droite par la rue du Bac. Je voulais pouvoir inscrire l’une de ces rues sur mes premières cartes de visite, lesquelles illustreraient à mes yeux mes vrais débuts dans la vie. Une adresse rappelant celle que pourrait, par exemple, donner un personnage dans un roman de Roger Martin du Gard. Évidemment, compte tenu des moyens limités assurant mon indépendance (le salaire d’un emploi à mi-temps d’assistant administratif dans un établissement public), il était exclu d’y pouvoir louer davantage qu’une chambre de bonne, équipée d’eau chaude mais sans douche et avec toilettes sur le palier. La recherche se joua donc sur ces deux contraintes de lieu et de budget, à partir desquelles j’étais bien décidé à trouver l’endroit où je pourrais nidifier à ma manière, quoique ce serait un nid pour oiseau seul.

Combien de matins de sa propre vie garde-t-on distinctement en mémoire? De combien de matinées de la mienne me souviens-je aussi précisément que ces deux samedis de juillet de la toute fin des années 1970, où je dénichai mon futur logis ? Ces deux samedis changèrent ma vie ou du moins me donnent rétrospectivement l’impression que j’ai pu l’orienter joyeusement par cette première décision d’adulte. Choisir où l’on va vivre, voilà bien le premier acte de sa liberté d’être.

Je m’étais ainsi décidé à visiter toutes les concierges de ces imposantes maisons parfois désignées hôtels particuliers, non loin de la Seine. Il me semblait, idée fort balzacienne, qu’y situer le cadre de mes apprentissages me serait propice. Je me revois rédiger l’annonce résumant mon rêve et, l’ayant photocopiée, la déposer systématiquement. J’avais pris soin d’y noter que j’étais étudiant à Sciences Po, tout proche, statut qui, espérais-je, aiderait à brosser de moi un portait sage et sérieux (pas si mensonger d’ailleurs et je men désole presque en l’écrivant comme je me retourne sur celui que je fus), et y avais ajouté le numéro de téléphone de ma mère. Je trouvais ces concierges, toutes des femmes, en plein travail, le samedi matin étant Le jour où, portes ouvertes, les cours pavées étaient lavées à grandes eaux. La majorité d’entre elles m’éconduisirent, me précisant que les chambres étaient réservées d’une année l’autre aux enfants d’une même famille (ce qui me donna le sentiment un peu amer que, serait-ce pour la location d’une humble chambre de bonne, l’appartenance à une lignée dynastique était requise). À la fin de la matinée, mes espoirs avaient été plutôt douchés et la seule piste tangible me paraissait aléatoire. La gardienne du 5 rue de Lille, une petite dame blonde, très élégante, Madame M., dont j’avais immédiatement décelé la gentillesse, avait énoncé, une fois lu mon billet manuscrit: «Il y a bien une chambre de bonne libre au cinquième du bâtiment À, mais il faudra que vous plaisiez à Madame H., je vous le dis tout de suite. Je vais lui en parler. Revenez samedi prochain voir si vous pouvez visiter la chambre. »

Tout au long de la semaine précédant cet oral d’admission, cette adresse, 5 rue de Lille, m’obséda comme j’imaginais ma vie pouvoir y faire ses débuts. Deux ou trois fois, revenant de la bibliothèque de la rue Saint-Guillaume, je fis un détour pour contempler le vieil immeuble, depuis l’entrée de l’école des Langues O’ qui lui fait face. Cet O’ pour Orientales me laissait songeur, favorisant mes divagations, au point qu’il me faisait fantasmer à partir d’un banal trottoir parisien l’imaginant quai d’un futur embarquement. Jeune homme en repérages devant cette façade austère (comme le serait un scénariste séduit par le lieu mais incertain de l’intrigue qu’il voudrait y planter), j’en scrutais avant tout son portail, celui qu’il me faudrait réussir à franchir. Il ne m’était pas apparu, la première fois, puisqu’il était alors ouvert, aussi impressionnant: un barrage noir massif, haut, lourd, rendu pourtant gracieux par les dentelles des alvéoles ajourées dans le bois qui laissaient filtrer un peu de lumière. Plus tard, je comprendrai que cette grande et belle maison annonçait sa majesté par son imposante porte cochère composée de deux énormes battants sur l’un desquels se découpait une porte plus petite, qu’on utilisait pour accéder à la cour intérieure en poussant un volumineux bouton de cuivre, régulièrement astiqué par la concierge de sorte que son brillant éclatait au milieu de la surface sombre et mate. Mon interrogation s’adressait directement à ce portail, comme s’il se fût agi d’un cerbère que je me devrais d’amadouer. Quels sésames pour le faire céder ? Quel code pour que, m’y faufilant, je me fasse une place? Être admis ou ne pas l’être, il semble que beaucoup des enjeux de la jeunesse se réduisent, à intervalles répétés, aux termes de cette alternative.

Anxieux à l’idée de cet examen de passage, je parvenais toutefois à me dire que, puisqu’il n’y avait qu’une seule chambre de bonne à louer dans le quartier prospecté, une seule, après tout, me suffisait.

J’étais encore dans ce moment généreux de la vie où plusieurs aiguillages paraissent possibles à condition d’accepter qu’une minuscule bifurcation sur l’une des voies offertes, fût-ce de quelques degrés, orienterait immanquablement mon avenir vers une nouvelle direction, excluant alors toutes les autres. La suite de l’histoire prouva combien pareille intuition se révéla juste, combien louer ou ne pas louer cette chambre devait déterminer mon destin. Quand, bien des années plus tard, habitant New York, je m’inscrivis à un séminaire en soirée pour réussir à déjouer les chausse-trappes dans lesquelles ne manquait pas de tomber tout premier acquéreur d’un bien immobilier à Manhattan, je ne retins, incrédule, que le conseil donné par un premier intervenant: « Il ne faut surtout jamais tomber amoureux d’un appartement ! » À peine l’avait-il formulé que je me revoyais, à vingt ans, amoureux transi d’une pauvre chambre de bonne que je n’avais même pas visitée (un peu comme quand on croit au grand amour à partir d’une petite annonce).

Le samedi suivant, je me présentai comme convenu à 10 heures précises, la tenue impeccable (malgré l’été, je m’étais obligé à mettre ma tenue de concours, avec blazer, pantalon de flanelle et cravate à rayures) assortie de quelques phrases préparées pour faire la meilleure impression. Il fallait que ce fût un succès et que la mystérieuse Madame H. donnât son assentiment. Bien plus qu’un accord sur les termes d’un bail, j’avais compris qu’il s’agissait en fait d’un quasi-adoubement. La gardienne m’accompagna par l’ascenseur du bâtiment A, dont la porte s’ouvrait juste en face de la chambre. Elle faisait à peine huit mètres carrés (aujourd’hui elle ne pourrait plus être louée, sauf à ruser en la désignant comme débarras ou… cabinet littéraire), mansardée sur un côté, sous lequel un lit s’insérait à dessein. Pas de fenêtre mais une lucarne à charnière, qui éclairait la pièce et qu’on manœuvrait l’été, pour y insuffler un peu d’air). À peine avions-nous pénétré dans la pièce que l’on frappa à la porte; je rencontrai ainsi Madame H. pour la première fois. La gardienne s’éclipsa, me laissant face à face avec cette femme à qui je devais plaire. Comment la décrire, en omettant, ce faisant, tout ce qui se passa par la suite entre nous et en m’obstinant à ne faire réapparaître que ma première impression d’elle ce matin-là ? Un joli visage allongé, les cheveux marron tirant vers l’auburn attachés en une sorte de chignon improbable, un pull à col roulé informe de couleur bleue (un peu trop grand pour sa menue taille, il tire-bouchonnait sur ses hanches), un jean sans doute à la mode dans la décennie précédente. Je n’aurais su lui donner un âge, elle me semblait un peu plus âgée que ma mère. Elle s’assit sur le lit. Je restai debout, tel un chanteur lyrique passant une audition, dans la partie de la chambre qui me le permettait (il fallait se baisser dans l’autre). Intimidé, je pensai, l’observant, qu’elle avait dû s’habiller très vite, venant à peine de se réveiller, mais je devais plus tard comprendre qu’elle se levait toujours très tôt lorsqu’elle allait bien. La vérité était que son apparence physique était le moindre de ses soucis, Ma mise endimanchée la laissa pareillement coite; toutefois, grâce à ce désintérêt, au moins n’en releva-t-elle pas tout le ridicule.

Mon cursus d’étudiant l’indifféra totalement, Elle voulut savoir mon âge, puis, comme d’un fruit au marché, ma provenance, notamment la profession de mes parents (non pas tant pour l’inévitable caution — comme je le présumai au départ — mais parce qu’elle souhaitait, comme je le perçus assez vite, déterminer mon appartenance sociale). Elle vérifie mes armoiries, me disais-je avec un brin d’ironie, épreuve que je subirai ensuite de manière régulière dans ma vie, particulièrement en France. Je ne voulais pourtant pas qu’on me réduisit à mes origines propres à m’enfermer, et pensais être bien mieux défini par les rêves que j’osais élaborer. J’en ai depuis lors gardé cette règle: dès que je rencontre des inconnus, partout dans le monde, je suis bien plus curieux de leurs aspirations que des milieux dont ils sont issus. Seules les promesses que nous faisons enseignent aux autres qui nous sommes vraiment. Il me semble que les racines d’une personne dégagent tant de fausses pistes. Rien ne me lasse plus dans certaines biographies de mes héros ou héroïnes que lorsqu’il me faut constater que leurs deux ou trois premiers chapitres sont entièrement consacrés à leur ascendance, reconstituée sur plusieurs générations. Ce travers m’agace tout particulièrement pour les écrivains qui, pour moi, ne naissent et conquièrent leur véritable identité qu’au soir du premier jour où ils se mesurent à l’écriture. Les écrivains n’ont pas de famille.

La pratique du piano sembla la rassurer même si les pièces lyriques de Grieg ou les inventions de Bach, qui constituaient l’essentiel de mon répertoire, ne lui disaient rien. Mes lectures l’intéressèrent davantage et, lui parlant du Journal de Gide qui enflait l’une de mes poches, je sentis que je marquais des points. Je me décidai à jouer alors mon va-tout, mentionnant avoir consacré une heure chaque soirée de l’hiver précédent à lire La Recherche. Elle prononça alors cette phrase que j’entendrais bien des fois par la suite, s’agissant de son mari: « Louis n’a lu que Proust. » Je la soupçonnai de vouloir me poser d’autres questions plus intimes et fus souvent, par la suite, surpris par l’audace de sa curiosité, notamment sexuelle, pour les autres. Elle s’en abstint. Toutefois, elle était suffisamment perspicace pour avoir deviné deux ou trois choses que je n’aurais pas cherché à revendiquer. Je réussis l’épreuve par ce qu’elle déduisit de mes réponses comme de mes silences.

Cette victoire intervint au terme de notre conversation d’environ quinze minutes lorsqu’elle annonça, avant de se redresser et de me saluer, que le comptable m’enverrait le bail. Le montant du loyer préalablement indiqué par la gardienne (580 francs, un mois d’avance, deux mois de caution plus les charges d’électricité) ne fut pas évoqué. Elle m’avait juste précisé qu’elle apprécierait le recevoir en espèces, le premier de chaque mois. Aurais-je pu alors deviner combien ce rendez-vous avec Madame H. marquerait le premier jalon d’une vraie rencontre, dont une modeste chambre de bonne s’avérerait être tout à la fois le prétexte, le mobile, la raison, le cadre, le lieu, le lien ? Et le commencement d’autre chose.

Ainsi naquit une amitié comme nulle autre (il me paraît que nos grandes amitiés sont à modèle unique, relevant de la haute couture, faites sur mesure, au rebours de nos amours qui, toujours, se ressemblent). Cette relation connut son plus grand faste durant ces années où elle et moi fûmes formellement liés par ce contrat de location. Mais si Madame H. n’oublia jamais comme on le verra, de rester ma propriétaire, elle me devint autre et, dès le début de cette histoire, je la considérai avec bien plus de mansuétude que celle qu’on réserve d’ordinaire à. son bailleur. Elk m’intriguait, assurément, au poing que je compris que, pour la percer, je devrais faire sa conquête. »

Extraits

« Cekdar ne devait pas jouir longtemps de ses papiers car l’appel de son peuple fut plus fort et il repartit bientôt bâtir le Kurdistan de ses rêves. Nous nous étions promis de rester liés et je lui avais donné tout moyen d’entrer en contact avec moi, s’il le souhaitait ou en cas d’urgence, mais je crains qu’il ait trouvé la mort au bout de son combat: il fait partie de ces figures qui, lorsqu’on les croise, réensemencent en notre cœur l’aspiration légitime à un monde meilleur, plus juste. Quand, plus tard, pour l’ONU, je visiterai le Kurdistan irakien, je passerai les cinq jours de ma mission officielle à le chercher et espérer le croiser dans l’un des camps de réfugiés. Tous les moustachus me le rappelaient mais aucun qui fût lui. Je ne le revis jamais. Pourtant, quand aujourd’hui, je rêve de ma chambre du 5 rue de Lille, il y a souvent Cekdar dans le script de l’histoire.

Non seulement ces chambres de bonnes m’avaient attiré pour l’indépendance que j’y ferai éclore et chérirai mais je comprenais que s’exhalaient, dans la géographie de leurs couloirs tous les parfums enivrants, capiteux, envoûtant de la liberté, contrepoints idoines aux enseignements livresques dont je faisais mon quotidien à Sciences Po ainsi qu’aux images de la bourgeoisie parisienne fin de siècle qu’on apercevait aux étages inférieurs. » p. 62-63

« Ce que proposait Odile, je l’acceptais immédiatement et, avec le recul, me demande comment ma nature si indépendante, si farouche par endroits, avait pu aussi facilement se soumettre aux rets de la séduction d’une dame plus âgée que ma mère et qui me comprenait comme une sœur. Je découvrais, avec Odile, les vertus d’une amitié intense qui unit deux êtres très différents, où chacun apporte sa vérité et décèle en l’autre le miroir où refléter ses propres interrogations, par l’effet d’interminables conversations. Je dois ainsi reconnaitre ne m être jamais senti aussi bien compris d’une personne que je le fus d’Odile; de même n’ai-je jamais confié à qui que ce soit d’autre des choses plus intimes, encouragé par sa curiosité quasi-inquisitoriale, sa franchise à aborder les domaines les plus obscurs, enfin, son extraordinaire empathie si perçante qu’elle réussissait à déterminer, par la seule intonation du premier mot que je lui disais, l’exact état de mon humeur du jour.

Elle était simplement singulière. En tout premier lieu, par son apparence physique. » p. 71

« Ainsi étions-nous séparés par presque quatre décennies, ainsi n’étions-nous pas de la même classe sociale, ainsi penchait-elle vraiment à droite alors que m’attiraient plutôt le mouvement des Verts, ainsi vivait-elle dans plus de deux cent cinquante mètres carrés comme je me confinais dans moins de huit, ainsi était-elle mariée et installée alors que je bredouillais dans mes désirs, mais justement notre amitié se nourrissait de ces différences, lesquelles fondaient nos taquineries et nous en montraient la richesse. Quelle monotonie, me disais-je, que d’avoir des amis qui vous ressemblent, quel manque d’imagination cela traduisait. Quel piment de se confronter quotidiennement à cette altérité qui, révélant, entre Odile et moi des contrastes diaprés, me rendait plus vivant par chacun des points où je me distinguais d’elle! Une amitié idéale se doit d’alterner l’unisson et le contrepoint. » p. 96-97

« Il m’avait donc fallu quitter provisoirement ma chambre de bonne pour pressentir ce que pouvait être ma vraie liberté, progressivement conscient que mon lieu parisien, si attachant soit-il, attentait à mes possibles. La liberté s’éprouve dans le mouvement tandis que l’assignation à un lieu la flétrit. À chaque retour rue de Lille, je vérifiais cette leçon : cette chambre avait fini par entraver l’envol que je m’étais promis. » p. 168

À propos de l’auteur

Mathieu Pieyre © Photo DR

Mathieu Pieyre vit à Nice. Après Le Professeur d’anglais, son premier roman, il publie La chambre de bonne. (Source : Éditions Arléa)

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