106 jours. Les carnets d’Alice Azevedo

En deux mots

4 février 2048. Les 21 élèves de CM2 de l’école Kellermann, à Bagneux, sont embarqués dans un avion sans qu’on leur explique pourquoi. Destination : le Vialar, un abri antiatomique sous le plateau du Larzac. Dehors, une guerre nucléaire va ravager la France. Dedans, Alice, ouvre un carnet et commence à décrire son quotidien pendant cent six jours. Elle rédigera sept carnets, racontant notamment comment, avec quatre camarades, elle retrouvera la surface.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Apocalypse, mode d’emploi

Camille Soulène livre un étonnant premier roman d’anticipation. On y suit une classe de CM2 confinée dans un abri antiatomique et livrée à elle-même. Face au manque d’informations, le groupe tente de s’organiser avant d’essayer de (s’en) sortir.

Ce devait être une sortie scolaire à Orly, avec la possibilité de voir l’avion présidentiel, comme l’avait promis leur maîtresse, madame Monestier. Mais arrivés sur place, les élèves ont été invités à monter dans un appareil aux hublots opaques. En ce 4 février 2048, ils ne peuvent imaginer qu’après un vol d’une heure, ils seront débarqués dans un abri antiatomique. Qu’ils feront partie des rares survivants à la guerre la plus meurtrière de l’histoire.

La maîtresse, elle, est redescendue par l’escalier juste avant le décollage. La porte s’est refermée. L’avion a décollé. Et les vingt et un gamins se sont retrouvés seuls.

Alice, bonne élève en français, saisit un carnet trouvé dans le placard des fournitures scolaires. Elle commence à écrire ce qu’elle est en train de vivre. Pour elle. « Je vais le planquer soigneusement et le montrer à personne, sauf peut-être à un ou deux. »

Ce carnet, ainsi que les suivants, c’est le roman.

Et dès les premières pages, le ton est donné. Alice écrit comme elle parle. Elle note la date, le lieu, l’heure. Elle est précise, méthodique, touchante. Et terriblement lucide, pour ses onze ans.

Dans l’abri, la vie s’organise. Ou plutôt : elle s’invente. Les premiers jours, c’est le chaos joyeux. On se gave de biscuits et de chips trouvés dans la réserve alimentaire. On choisit sa chambre, on s’installe avec sa meilleure amie. On explore les couloirs, les salles Richelieu, Guizot, Racine. On essaie d’ouvrir les portes fermées par des digicodes. On compte les douze portes verrouillées. On se demande ce qu’il y a derrière.

Puis la réalité s’impose. Les téléphones ne captent plus. Les parents ne répondent pas. Et dehors, c’est l’hiver nucléaire.

Des groupes se forment. Des affinités, mais aussi des rivalités. Le « clan Joris » contre « les six » d’Alice. La peur commence à ronger. L’ennui aussi. Manon pleure le jour de ses onze ans. On lui organise une fête avec une tarte au citron réchauffée au micro-ondes. Sans bougies — on n’en a pas trouvé. Alice prend des photos sur son téléphone. Elle ne peut pas les envoyer.

Ces détails-là, ces petits riens, font leur quotidien. Ils sont la preuve que la vie s’organise. ils font du pain, mesurent la radioactivité, pilotent une caméra extérieure, captent des émissions radio depuis les îles Fidji. Certains se mettent à lire les ouvrages de la bibliothèque comme Croc-Blanc ou le plus énigmatique 1984 (un livre interdit).

Puis vient le moment de la découverte des autres salles et de véhicules. Alice et son groupe décident de quitter le Vialar. Dans une Auvergne dissoute par les radiations, il tentent de prendre la direction de Bagneux. Mais, les premiers survivants qu’ils croisent sont armés, dangereux. Ils vont devoir réviser leurs plans, changer de direction.

Camille Soulène – un nom trouvé par l’éditeur, l’auteur souhaitant rester anonyme – réussit à se mettre dans la tête d’Alice, sans jamais forcer le trait, sans jamais sentir l’adulte derrière la plume. La jeune fille ne comprend pas tout, mais elle le sait. Elle l’écrit. Et c’est précisément ce qui rend son journal si bouleversant.

Cette dystopie, tendre et impitoyable, ne va pas améliorer le climat anxiogène actuel. Mais l’humanité qui en sourd laisse une lueur d’espoir.

106 jours. Les carnets d’Alice Azevedo

Camille Soulène

Éditions Tristram

Premier roman

192 p., 19 €

EAN 9782367191065

Paru le 8/01/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Orly, Bagneux et sous le plateau du Larzac. On y voyage aussi autour de Clermont-Ferrand, puis vers le Sud de la France.

Quand ?

L’action se déroule en 2048.

Ce qu’en dit l’éditeur

Avec ses camarades de la classe de CM2 de l’école Kellermann de Bagneux, Alice, onze ans, va vivre la plus stupéfiante et tragique des aventures.

Un matin, on les conduit à Orly et on les embarque dans un mystérieux « avion présidentiel ». Une heure plus tard, ils débarquent dans un abri anti-atomique, quelque part dans le centre de la France. Une nouvelle guerre mondiale a été déclenchée, plus destructrice et meurtrière que toutes les guerres antérieures. Le gouvernement a décidé de « sauver de la catastrophe entre 20 et 30 enfants choisis au hasard ». C’est tombé sur la classe d’Alice.

À l’insu de ses camarades, elle tient le journal des événements pendant 106 jours, du 4 février au 19 mai 2048, sur sept carnets. Tout y est documenté : la compréhension progressive de leur situation, la vie collective dans l’abri en l’absence d’adultes et de toute forme d’autorité, les conflits, la tentative que vont entreprendre cinq des enfants — dont Alice — pour connaître à nouveau la vie à l’air libre… et affronter d’autres situations imprévues.

106 jours, qui impressionne autant par son originalité que par sa justesse de ton, est aussi un éloge de la nécessité de l’écriture, lorsque tout semble perdu.

Les critiques

Babelio

France 3 (Patrick Noviello)

France Bleu (Evelaine Fontana)

Blog de Delphine Olympe

Blog La lectrice à l’œuvre (Christine Bini)

Les premières pages du livre

« Ce journal, au départ, c’était l’idée de Diango. Un journal pour raconter ce qui nous arrive. C’était une bonne idée, mais en fait ce qu’il voulait, Diango, c’était un journal pour tout le monde, pour tous les 21. Au début j’étais d’accord, et quand Diango a lancé l’idée, j’ai pas dit non. Et personne a dit non. Simplement y en a deux ou trois qui ont fait pff ou qui avaient un petit sourire narquois. Diango a dit que puisque tout le monde était d’accord il faudrait que quelqu’un se dévoue pour le tenir, ce journal, un peu tous les jours, et il a sorti de son cartable, parce qu’il avait son cartable avec lui, 1l a sorti de son cartable un gros cahier à spirale et un stylo et il a demandé si quelqu’un était volontaire pour écrire quelque chose un peu tous les jours. Personne a répondu. Alors il s’est tourné vers moi et il a dit, c’est toi, Alice, qui dois l’écrire, ce journal, parce que t’es la meilleure élève de la classe en français, et là tout le monde a été d’accord même si plusieurs ont rien dit, mais moi j’ai dit que j’étais pas d’accord, je voulais pas l’écrire, c’est trop de responsabilité, et là, personne à plus rien dit, et je me suis tournée vers Diango et aussi un peu vers les autres et j’ai dit : Diango, c’est toi qui dois le tenir, ce journal, l’idée c’est toi qui l’as eue et puis t’es tout le temps premier en histoire-géo et en anglais, mais lui il a pas été d’accord, il a dit que puisque je voulais pas, la solution c’était de s’y mettre à plusieurs, pour tenir ce journal, à cinq ou six, et chacun en écrirait un petit bout pas forcément tous les jours mais tous les cinq ou six jours, et là tout le monde s’est mis à parler en même temps, tout le monde avait l’air d’accord avec cette proposition pourvu que ce soit quelqu’un d’autre qui écrive, pas eux. Je me rappelle pas ce que Diango a dit exactement mais en tout cas son idée est partie en eau de boudin comme disait mon grand-père, et le gros cahier à spirale s’est retrouvé abandonné sur la table de la salle où on s’était réunis, je l’ai ouvert et sur la première page quelqu’un avait dessiné la maîtresse, Madame Monestier, avec un nez comme une patate et des grosses frisettes grises. Ce cahier, d’abord j’ai pensé le récupérer, mais finalement je l’ai laissé sur la table, je sais pas ce qu’il est devenu. Alors finalement personne ne va le tenir, ce journal pour tout le monde, c’est un peu dommage pour Diango, mais moi sans rien dire à personne j’ai décidé d’en tenir un, de journal, mais un journal rien que pour moi. Je vais le planquer soigneusement et le montrer à personne, sauf peut-être à un ou deux. Donc voilà, c’est ce que j’écris.

Bien sûr Leïla ma copine de chambre verra que j’écris si elle revient dans notre chambre à l’improviste pendant que je suis en train d’écrire, elle verra le carnet, il faudra que je lui fasse jurer de ne pas en parler, à absolument personne, heureusement elle est presque tout le temps en dehors de la chambre parce qu’elle passe ses journées dans la salle Racine à jouer avec Elmer et deux ou trois autres à des jeux qu’ils ont trouvés dans un placard de k médiathèque. Du coup je vais écrire un peu tous les jours ou peut-être tous les deux ou trois jours, je verrai, mai de toute façon j’aurai du temps pour l’écrire, ce journal, parce que pendant toute la journée on sait pas quoi faire; vu qu’on va plus en classe. Donc j’écrirai sur ce carnet, je l’ai trouvé dans le placard des fournitures scolaires, en fait j’en ai trouvé tout un lot, de carnets comme ça, ils sont plus petits que le cahier à spirale que Diango avait amené, ils seront très pratiques à cacher dans mes affaires.

Oui, c’est un peu dommage pour Diango. Diango, je le connais depuis qu’on est tout petits, il habite dans le même immeuble que moi. Plus exactement, il habitait dans le même immeuble que moi, oui, bon, il faudrait que je barre « habite » et que j’écrive « habitait » à la place, mais je préfère pas, parce que Madame Monestier, la maîtresse, elle aimait pas qu’on rature quand on écrit à la main, elle nous a dit plusieurs fois qu’il fallait pas raturer, ça fait pas propre, il faut mettre du blanc et réécrire dessus, mais ici j’ai pas de blanc, peut-être que je pourrai en trouver dans le placard des fournitures scolaires. Madame Monestier nous disait aussi que dans nos rédactions il ne faut pas écrire « j’ai pas », il faut écrire « je n’ai pas », parce que pour la négation il faut toujours employer « ne », elle nous disait, mais ici je m’en fous, elle risque pas de venir corriger ce que j’écris, la pauvre, déjà qu’elle est vieille, elle a pas loin de soixante ans je pense, elle dit aussi que même quand on parle il faut pas supprimer les « ne », mais elle quand elle parle elle les supprime tous.

Il faudra que je mette la date tous les jours en commençant. Aujourd’hui je l’ai pas fait, donc je rattrape ça : on est le samedi 8 février 2048. On est partis d’Orly le mardi 4 février, donc il y a quatre jours. Voilà pour la date. Le lieu : d’après ce qui nous a été dit dans l’avion, et d’après ce qu’on voit affiché partout, même sur les assiettes, l’abri souterrain où on est s’appelle le Vialar. Pour l’instant je vais pas expliquer exactement ce que c’est, le Vialar, je l’expliquerai plus tard. Il est 22h21. Je commence à avoir sommeil. J’arrête pour ce soir, je continuerai demain, je vais me coucher. Leïla est pas encore rentrée. Hier soir elle est rentrée très tard.

Dimanche 9 février 2048

C’est dimanche mais tous les jours sont pareils vu qu’on va pas à l’école et qu’on n’a rien à faire. Clémence a dit qu’elle peut pas aller à la messe, ça c’est évident, et elle a dit que de toute façon même quand on était à Bagneux elle pouvait pas y aller parce que les offices religieux sont interdits. Ça fait quatre ou cinq ans qu’ils sont interdits.

Maintenant il faut que je commence à raconter, mais Je sais pas par quoi commencer. Peut-être par ce choc terrible qu’on a eu. La PEUR, et les pleurs et les cris de Maëlle et le hurlement très long de je sais pas qui et les cris d’Elmer qui demandait sa maman. Ça, c’était quand finalement on a réalisé. Quand on a vraiment réalisé. En fait Ç’était presque tout de suite après notre arrivée ici : on a réalisé qu’on nous avait envoyés ici et enfermés et abandonnés, abandonnés sans même nous dire où on nous envoyait. Loin de nos parents. Et sans nous demander si on était d’accord. Et ce gros mensonge de la maîtresse, Madame Monestier, qui nous a dit qu’on allait passer la matinée à Orly pour visiter l’aéroport et peut-être même qu’on verrait l’avion du Président de la République. Il y avait un Car qui nous attendait dans la cour de l’école, Madame Monestier nous a dit de monter dedans, elle est montée elle aussi, le car n’a pas démarré aussitôt, je pense qu’il est parti un peu avant 10 heures, il nous a emmenés à Orly, normalement on aurait dû être 30 dans ce Car, Sans compter la maîtresse, les 30 élèves du CM2-B de l’école Kellermann de Bagneux, mais on était seulement 21 parce qu’il y avait 9 absents, Diango m’’a dit que sans doute leurs parents avaient préféré les garder chez eux à cause de la menace de guerre. À Orly le car est entré directement sur une piste de l’aéroport, il y avait un seul avion sur la piste, le car nous a déposés au pied de l’avion, il m’a paru bizarre, cet avion, assez gros et pas très long, rien d’écrit dessus, et sous l’arrière il y avait un escalier d’embarquement, Madame Monestier nous a dit que c’était l’avion présidentiel et qu’on allait le visiter, elle nous a dit de monter dans l’avion par l’escalier et de nous asseoir sur les sièges, on est montés, la cabine était vide, pas d’hôtesse de l’air, la cabine m’a paru petite, j’étais jamais montée dans un avion mais j’avais vu des cabines d’avion dans des films, on est arrivés par l’arrière de la cabine, par le fond de l’allée centrale, il ÿ avait de chaque côté une rangée de deux sièges. Pour nous asseoir il y a eu une petite bousculade au début parce que tout le monde voulait être près des hublots mais on s’est vite aperçus que derrière les hublots c’était bouché, on voyait pas l’extérieur, quand tout le monde a été assis 1l restait sept ou huit places vides, Catherine était assise toute seule tout au fond, elle était entrée dans l’avion la dernière, elle avait aussi été la dernière à monter dans le car, comme si elle avait pas envie de venir. Madame Monestier est entrée dans l’avion juste après Catherine mais elle ne s’est pas assise, elle a remonté toute l’allée centrale et est restée debout, donc tout près de Diango et moi, vu que Diango et moi on s’était assis sur la première rangée. De l’autre côté de l’allée au premier rang il y avait deux garçons, Mathieu et Karim, Madame Monestier a demandé à tout le monde de faire du silence parce qu’elle avait quelque chose d’important à nous dire, je me rappellerai toute ma vie ce qu’elle nous a dit même si sur le moment J’ai pas trop compris ce qu’elle voulait dire, c’était ça à quelques mots près : « Mes enfants, vous savez que nous vivons une période très difficile, et avec deux autres personnes nous avons été amenés à prendre une décision que j’espère vous comprendrez. Nous avons pris cette décision pour votre bien, et nous ne vous abandonnerons pas, soyez-en sûrs. Dans quelques jours, vous verrez que nous ne vous abandonnons pas. Maintenant je laisse la parole au commandant de bord. » On a entendu un petit craquement dans les haut-parleurs qui étaient au-dessus de nos sièges, et aussitôt après une voix d’homme, il par, lait très lentement : « Bonjour, je suis votre commandant de bord et je suis en train de vérifier toutes les procédures pour un décollage imminent. Veuillez attacher va ceintures et relever vos tablettes, et surtout ne quitte pas vos sièges. » Jusque-là on n’avait pas compris qu’on allait décoller, Simon a dit « Ils nous emmènent faire un tour dans l’avion présidentiel », et quelqu’un d’autre, Maëlle peut-être, a dit « Pour moi ça sera pas un baptême de l’air, je suis déjà montée en avion », et c’est à ce moment-là je crois qu’on s’est aperçus que Madame Monestier n’était plus là, moi en fait je l’avais vue redescendre l’allée jusqu’à l’escalier d’embarquement, elle courait presque, elle a disparu avant même que Île commandant de bord ait fini de parler, dés qu’il a eu fini de parler on a entendu un boum du côté de l’escalier, j’avais pas encore attaché ma ceinture, je me suis levée et j’ai vu qu’au bout de l’allée l’accès de l’escalier était maintenant fermé, c’est la fermeture qui avait provoqué le boum, à la place de l’escalier il y avait un grand panneau de la même couleur que le sol de l’allée, on n’en voyait plus aucune trace, Madame Monestier était partie avant que l’entrée de l’escalier se referme et que l’escalier disparaisse, en fait je crois que sur le moment personne n’a compris qu’elle nous laissait seuls enfermés dans l’avion, en tout cas pas moi, il m’a fallu un moment pour comprendre, je suis revenue m’asseoir, on a entendu de nouveau la voix du commandant : « Décollage immédiat », mais en fait le décollage a pas été tout de suite, on a attendu encore à peu près un quart d’heure et pendant ce quart d’heure on a entendu des grosses détonations dehors, mais avant les détonations il y avait eu des sirènes qu’on entendait très loin et très étouffées, mais des sirènes on en entend souvent, et ensuite les explosions, une série d’explosions, quelquefois ça avait l’air de venir de très loin et quelquefois c’était plus près, on savait pas ce que c’était mais c’était très angoissant, quand ça s’est calmé un peu on a senti que l’avion bougeait, on a entendu le roulement sur la piste et on sentait des petites secousses, ça a duré une ou deux minutes et on a senti sous nos sièges que l’avion décollait, et de nouveau la voix du commandant de bord : « Atterrissage prévu au Vialar à 11h15. En attendant, je vous souhaite un voyage agréable. Nous n’avons pas la possibilité de vous servir à bord des rafraîchissements mais au Vialar vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin. » Puis plus rien. Et c’est là qu’on a vraiment compris qu’il se passait quelque chose d’anormal, d’abord les explosions et puis le décollage, mais après cette annonce du pilote il y a eu des questions de tous les côtés, « Mais alors on rentre pas à Bagneux? », « C’est quoi, le Vialar ? », « C’est où, le Vialar ? », et on a compris que personne allait nous répondre, plusieurs se sont mis à pleurer et plusieurs ont eu comme moi le réflexe de sortir leur téléphone de leur cartable pour appeler leurs parents mais on s’est aperçus aussitôt que les téléphones ne marchaient pas, pas de réseau, Laslo a dit qu’ils devaient être brouillés comme dans les salles de classe à Bagneux, Diango s’est levé de son siège et 1l est allé jusqu’à la porte qui était au milieu de la cloison devant nous, à l’avant de la cabine, c’était sans doute la porte du cockpit, il a essayé de tourner la poignée mais elle était bloquée, c’est là que j’ai commencé à avoir vraiment peur et les autres aussi je pense, mais même si on avait peur je crois qu’à ce moment-là on réalisait pas encore réellement, et la peur nous a passé un peu quand on a vu s’afficher sur un grand écran au-dessus de la porte du cockpit les images d’un film, le titre Croc-Blanc et un chien à tête blanche et marron avec en fond des sapins et des montagnes. Je vais arrêter là pour ce soir, je vais pas raconter le film.

Lundi 10 février 2048

Mes parents me manquent. Et mon petit frère Léo, et ma petite sœur Joanna qui a trois ans. Je me répète leurs prénoms, surtout le soir, et je regarde des photos d’eux que j’ai dans mon téléphone, c’est tout ce que je peux faire Je n’ai pas de nouvelles d’eux, n1 de nouvelles de maman et papa. Qu’est-ce qu’ils font en ce moment? Qu’est ce qu’ils deviennent s’il y a la guerre à Paris et à Bagneux? Ils ont dû se mettre à l’abri dans le sous-sol de l’immeuble Depuis plusieurs mois tout le monde s’était préparé à la menace de guerre nucléaire, il y a un an la copropriété de notre immeuble a fait construire au deuxième sous-sol une cave supplémentaire pour entasser des provisions, des boîtes de conserve et des sacs de farine et je sais pas quoi encore, donc peut-être que maintenant tous les habitants de l’immeuble vivent dans les caves du sous-sol.

Je suis pas la seule à penser à mes parents. On y pense, toutes et tous, surtout le soir, on n’a pas de leurs nouvelles, on ne peut pas les appeler, on ne peut rien faire d’autre que pleurer. Quand est-ce qu’ils vont venir nous délivrer? Est-ce qu’ils savent où on est?

Notre repas de ce soir on la pris dans la salle Richelieu parce que maintenant c’est devenu notre habitude, je parle des 6 ou 7 de mon groupe : en plus de Leïla et moi il y a Fatou, Catherine, Mathieu et Diango, plus quelquefois Blandine, on va dans la réserve alimentaire choisir notre barquette de plat préparé, on réchauffe les six ou sept barquettes au micro-ondes dans la cuisine qui est à côté de la réserve et on va les manger dans la salle Richelieu qui est juste après, on n’est pas les seuls dans cette salle, d’habitude on est en tout quatre groupes. Après le repas, Leïla est allée avec les autres dans la salle Racine ou je sais pas où, moi je suis rentrée dans notre chambre pour écrire un peu et lire, j’ai dit à Leïla que j’allais lire. Oui, parce qu’on a trouvé des livres dans la médiathèque, moi j’ai pris Croc-Blanc, le film m’a trop plu dans l’avion et ça m’a donné envie de lire le livre et de toute façon on n’a pas vu la fin du film, on a atterri trop tôt.

Maintenant il faut que je raconte comment c’est, ici, et comment on y est arrivés, et comment on s’y est retrouvés enfermés.

Le vol a duré à peu près une heure, je sais pas exactement, j’avais pas regardé l’heure sur mon tél quand on a décollé, je l’ai regardée après l’atterrissage, quand l’avion s’est immobilisé c’était 11h15 comme annoncé par le pilote. On a entendu un bruit vers le fond de la cabine, à l’endroit où 1l y avait l’escalier d’embarquement quand on est montés dans l’avion à Orly, le plancher a commencé à glisser vers l’arrière et on a vu l’escalier apparaître de nouveau, à ce moment-là on a entendu un petit bruit dans le haut-parleur et puis la voix du pilote : « Détachez vos ceintures, nous venons d’atterrir au Vialar, je vous souhaite un bon séjour ici, je vais repartir vers Orly pour une autre mission, Je vous prie de descendre par l’escalier de débarquement, faites attention à ne rien oublier dans l’avion. » On a fait ce qu’il nous disait, on a pris nos cartables, en fait c’est tout ce qu’on avait avec nous, quand on est partis de l’école on avait nos cartables avec nos téléphones dedans et c’est tout, on est descendus sans se bousculer, l’escalier n’était pas à l’air libre comme à Orly, il était recouvert d’un toit qui avait l’air bien fermé, Ça faisait un sas, et ce sas se prolongeait par un tunnel, bien éclairé, qui s’enfonçait sous la piste d’atterrissage, on est descendus encore et quand tout le monde a été en bas il y avait devant nous un couloir un peu étroit, on a entendu un boum comme celui que l’escalier avait fait à Orly, c’était le plafond au-dessus du tunnel qui se refermait (Diango est allé voir), on a avancé dans le couloir, il était éclairé d’une lumière pas très forte, et c’est là je crois qu’on a vraiment réalisé, oui, hier j’ai commencé à le raconter : notre peur, ou plus que de la peur, quand on a vraiment compris qu’on se retrouvait seuls, enfermés et abandonnés dans ce souterrain. Mais on s’est ressaisis assez vite et on a été un peu rassurés quand on a commencé à explorer les couloirs et le reste, rassurés je sais pas si c’est le mot qui convient. Diango a dit que ça avait l’air d’être un abri antiatomique et je pense que tout le monde l’a cru parce que Diango c’est quelqu’un qui sait beaucoup de choses en plus de ce qu’on apprend à l’école, mais Elmer lui a demandé « Pourquoi tu dis que c’est un abri antiatomique ? », il a répondu « Ben je sais pas mais j’en ai vu dans des films, et puis on a tellement parlé de guerre nucléaire à la télé et sur les réseaux depuis quelque temps… »

Maintenant il faut que je dise comment il est, cet abri souterrain. On dit tous « l’abri » puisqu’on a intégré que c’est un abri antiatomique, on n’a pas encore pris l’habitude de dire « le Vialar », mème si c’est écrit partout. On a commencé à l’explorer aussitôt après notre arrivée. On a exploré ce qui n’était pas fermé à clé. On a vu qu’il y avait des couloirs assez étroits et des grandes salles, des salles sans fenêtres, avec le plus souvent une grande table ou une estrade et des rangées de chaises, et aussi des chambres, comme celle où Leïla et moi on s’est installées, les chambres ont des lits superposés, deux, parfois trois, des lits faits, avec des draps beige clair, et une télé qui ne fonctionne pas. Dans les chambres non plus il n’y a pas de fenêtres. Pour remplacer les fenêtres il y a dans toutes les pièces une petite grille sur un des murs, et une soufflerie, pas très forte, qui envoie de l’air ni chaud ni froid, et sur les murs il y a dans chaque chambre une grande photo en couleur d’un paysage de montagne ou de mer. Les chambres ne sont pas fermées à clé depuss l’extérieur, mais à l’intérieur il y a un verrou et on s’enfermer.

Donc dès notre arrivée tout le monde a choisi sa chambre pour s’y installer, il ne reste plus que six ou sept chambres vides, on est souvent deux par chambre, quelquefois trois (Fatou, Manon et Catherine partagent la chambre 15), y a que Lucile qui est restée seule dans une chambre, sans doute parce que personne ne lui a proposé de venir faire chambre commune, ou bien c’est elle qui a choisi d’être seule, je sais pas. Comme Leïla c’est ma meilleure amie, elle et moi on a pris une chambre pour toutes les deux, c’est la chambre 14. Les chambres où personne ne s’est installé ne restent pas vides dans la journée, i y a toujours des petits groupes de deux ou trois qui y vont pour discuter ou je sais pas quoi.

Et aussi il y a des portes fermées à clé, fermées avec des digicodes, mais comme on n’a pas les codes on peut pas les ouvrir. Il y en a douze en tout. Elles portent des numéros en chiffres romains. On sait pas ce qu’il y a de l’autre côté. Sans doute des salles. Et il y en a sans doute au moins une qui ouvre sur l’extérieur, en tout cas aucune des portes qu’on a pu ouvrir ne donne sur l’extérieur. Donc oui, on est enfermés ici. Est-ce que quelqu’un va venir nous libérer ?

Nos parents vont nous faire libérer. Ils doivent savoir, nos parents, qu’on nous a emmenés ici. Donc forcément ils vont faire quelque chose. Ils nous manquent beaucoup. À toutes et tous les 21. On a réessayé plusieurs fois de les appeler sur nos téléphones, mais il n’y a toujours pas de réseau. On a essayé aussi d’appeler d’autres numéros, des potes, mais toujours rien. On a d’abord pensé que les téléphones étaient brouillés comme dans l’avion et à l’école Kellermann, mais c’est sans doute pas ça, et on sait pas vraiment pour quelle raison ils ne marchent pas. Quand on en discute dans les groupes y en a qui disent que c’est à cause de la guerre. D’après Diango, c’est le résultat d’une attaque sur les satellites de télécommunication par l’Iran ou par un autre pays, en préalable à une guerre nucléaire. Mais les téléphones, en fait, même s’ils ne fonctionnent pas pour téléphoner à l’extérieur, on s’est aperçus qu’ils fonctionnent pour le reste de façon tout à fait normale : on peut regarder les vidéos et écouter les musiques qu’on a enregistrées avant notre départ, on peut regarder nos photos, prendre des photos, et tout le reste. Mais les photos on peut pas les envoyer à nos familles.

Et heureusement qu’on a nos cartables. Comme je l’ai dit, nos cartables c’est tout ce qu’on a emporté avec nous quand on est partis, on n’a rien d’autre à nous, à part nos habits et des piercings ou des bagues ou des choses comme Ça, et nos téléphones, donc, avec dedans nos photos et nos enregistrements. Dans les cartables, heureusement que Madame Monestier nous avait dit de prendre nos cartons à dessin, ceux de petit format. Bien sûr on en aurait trouvé d’autres ici dans la réserve des fournitures scolaires, mais pas avec les peintures et les dessins qu’on avait faits avant de partir.

Et enfin il faut que je parle de l’événement de la journée. Aujourd’hui, 10 février, c’était l’anniversaire de Manon. Elle a eu 11 ans. Bien sûr elle pensait à la fête d’anniversaire que normalement elle aurait eue, préparée par sa mère, avec ses trois frères et sœurs un peu plus âgés qu’elle, et bien sûr avec aussi plusieurs élèves de la classe invités, elle était triste, mais on lui a organisé une petite fête comme on a pu cet après-midi, dans la salle Richelieu, c’est Fatou et Blandine qui s’en sont occupées, elles ont trouvé une tarte au citron dans la réserve alimentaire, on l’a réchauffée et on a fait 8 parts, pour Manon, Fatou, Leïla, Blandine, Catherine, Mathieu, Diango et moi, on n’avait invité personne d’autre, et surtout personne du clan Joris, il n’y a pas eu de bougies, on n’en a pas trouve. On a pris des photos avec nos téléphones, mais comme je l’ai dit on peut pas les envoyer. Manon a beaucoup pleuré mais je crois qu’elle était contente quand même. J’arrête pour ce soir.

Mardi 11 février 2048

J’ai pas vraiment raconté comment ça s’est passé le jour où on est arrivés ici. J’ai pas dit qu’après avoir choisi nos chambres on a exploré un peu plus les pièces qui sont après les chambres, ces pièces j’en ai déjà parlé, après les chambres il y a des grandes salles qui sont je pense des salles de réunion, elles ont des noms sur les portes (Guizot, Richelieu ou autre), et plus loin il y a des pièces et des placards qui ont leur nom écrit sur la porte : Cuisine, Buanderie, Vêtements, Médiathèque, Réserve alimentaire, Linge, Pharmacie, Salle de gymnastique, Nettoyage, Outillage, Couture… (sans doute que j’en oublie). On a regardé rapidement ce qu’il y avait dans ces pièces et dans ces placards (Daphné a été soulagée de trouver des boîtes de protections périodiques dans le placard Pharmacie, elle a eu ses premières règles juste avant qu’on parte).

Quand on a eu fini notre exploration de l’abri on avait faim parce qu’on n’avait rien mangé depuis notre petit déjeuner (ou depuis plus longtemps pour certaines et certains), alors tout le monde a eu l’idée d’aller dans la pièce des réserves alimentaires et là on a pris des paquets de biscuits et de brownies et de chips et de candies et de chocolats et de je sais pas quoi encore, et on s’en est goinfrés, et on a bu des boissons sucrées, c’est tout ce qu’il y avait comme boissons donc on risquait pas de boire de l’alcool, et quand on a eu fini la pièce était dans un état pas possible : des canettes vides et des emballages de cookies, de chocolats et d’autres choses, jetés n’importe où sur le sol, sur les tables et au fond des placards. »

Extraits

« Vendredi 28 février 2048

Hier matin, quand je suis entrée dans la médiathèque (j’y vais presque tous les jours), Catherine était en train de remettre un livre sur un rayonnage, et elle m’a dit que, ce livre, elle venait de le finir et que je devais le lire. Elle a été surprise de le trouver ici parce que c’est un livre interdit, lui avait dit sa mère, on ne le trouve dans aucune bibliothèque et aucune librairie. Son titre c’est 1984. Je l’ai pris et je suis allée le lire dans notre chambre, hier matin et hier après-midi, j’en ai lu une bonne partie mais j’ai arrêté parce que c’est trop terrible ce qui arrive au personnage principal, il s’appelle Winston Smith, et puis je ne comprends pas pourquoi on a dit que c’est un roman d’anticipation. » p. 55

« Ce soir avant d’aller dormir on a rediscuté de l’endroit où on pourrait aller. On n’a pas beaucoup de possibilités. Catherine a proposé de nouveau qu’on aille s’installer dans la maison où sa grand-mère habitait avant de mourir, elle est située dans un coin perdu, dans la montagne à l’ouest du département du Puy-de-Dôme, et elle est vide maintenant. Catherine nous a dit que sans doute il n’y avait pas beaucoup de radioactivité dans ce coin. Une autre possibilité est d’essayer d’entrer en contact avec des survivants des attaques nucléaires qui se seraient réfugiés dans des abris, dans les environs, on peut essayer de les contacter avec les appareils de radio émetteurs-récepteurs qu’on a emportés du Vialar. En fait on a choisi les deux possibilités : on va rouler en direction du village de la grand-mère de Catherine, et sur la route on s’arrêtera de temps en temps pour essayer de capter des émissions. Leïla pense que sur les canaux CB (je sais pas ce que c’est, mais Leïla et Catherine et Mathieu le savent), on a une chance de capter des émetteurs qui sont à proximité. On va aussi écouter Radio Puy-de-Dôme aux heures où ils émettent. » p. 111

À propos de l’autrice

Camille Soulène, connue sous un autre nom et dans une autre vie, est linguiste, spécialiste de « l’implicite ». (Source : Éditions Tristram)

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