Méchante

Méchante Méchante

En deux mots

Violette Diffenbach, octogénaire vivant seule dans un village, est retrouvée morte chez elle. Empoisonnée par un champignon vénéneux, elle qui connaissait si bien les champignons. Son aide à domicile, Bertille Granier, est rapidement soupçonnée. Un procès s’ouvre. Il va permettre de détailler les preuves de sa culpabilité. À moins que la vérité ne se cache ailleurs.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La confession de Violette

Un conte cruel caché derrière un thriller judiciaire. En livrant les confidences d’une octogénaire défunte, Karine Sulpice, ex-journaliste et avocate, nous régale. Car son second roman joue avec les codes du genre avec un brio redoutable.

C’est depuis son lit de mort que la narratrice, Violette Diffenbach, nous parle. Elle a succombé après avoir mangé une omelette aux champignons, plus précisément de l’inocybe de Patouillard dont l’atlas des champignons nous précise qu’il « contient une quantité importante de muscarine, et provoque de dangereuses intoxications sudoriennes (ou muscariniennes) à l’origine d’arrêts cardiaques parfois mortels. Il est responsable d’un certain nombre d’accidents, car il est assez volumineux et d’aspect appétissant. » comme le prouve la photo de couverture. Depuis son poste d’observation très particulier, Violette retrace le défilé de ses proches autour de son cadavre. Ce regard d’outre-tombe est une arme redoutable. Violette voit tout. Elle sait tout. Et elle attend.

Elle attend que justice soit rendue.

Car voilà Bertille Granier, l’aide à domicile, qui arrive la première au funérarium. En noir, évidemment. Bertille que Violette observe avec une ironie féroce, notant la broche mal portée, le soupir trop appuyé, la larme tardive qui «donne l’impression qu’elle a du mal à couler, on croirait de la cire chaude dégoulinant lentement le long d’un cierge.» Bertille est parfaite. Une actrice de série B, dit Violette. Et les gendarmes Porion et Rouland, qui entrent à ce moment précis, ne s’y trompent pas.

L’enquête révèle rapidement des incohérences troublantes. Violette, femme simple et sans fantaisie, avait acheté un ordinateur flambant neuf, commandé de la lingerie fine en ligne, et — détail qui tue — souscrit une assurance vie au bénéfice de Bertille. Le gendarme Porion creuse. Les indices s’accumulent. L’opinion publique se fait son idée très vite.

Le procès s’ouvre devant la cour d’assises de Saint-Yves. Le quotidien régional L’Horizon titre : « Le diable ne s’habille pas qu’en Prada. Épouse modèle et mère aimante ou tueuse ? Tout cela à la fois ? » Bertille Granier, quarante-sept ans, mariée, un enfant, casier judiciaire vierge, nie du début à la fin. Et le lecteur, lui, suit avec une gourmandise croissante le défilé des témoins.

Il y a Florian Logat, le voisin, appelé à la rescousse par Violette qui ne maîtrisait pas son nouveau matériel informatique. Il y a Jules Fauvergue, l’épicier, qui a constaté les « petits oublis » devenus récurrents chez sa cliente. Il y a surtout Paul Glèze, le psychologue médiatique et vaniteux, rendu célèbre par une émission de télévision, qui déploie son expertise avec une suffisance délectable, et Aymé Desrolles, le psychiatre, dont le témoignage éclaire d’une lumière crue la relation complexe entre les deux femmes.

On pense aux grands films de prétoire. À M le Maudit, à La Vérité, à Douze hommes en colère. Cette même tension qui monte à mesure que les pièces du puzzle s’assemblent. Cette même jouissance à suivre les joutes verbales, les silences pesants, les arguments des parties. Karine Sulpice décrit le minutage des audiences, l’enchaînement des prises de parole, l’attitude de chacun devant la barre avec une précision d’orfèvre.

Ce n’est pas un hasard. Karine Sulpice a été avocate. Et journaliste avant cela. Ces deux vies professionnelles lui confèrent une double expertise : la connaissance des rouages judiciaires et le sens du récit. Elle sait où placer les effets. Elle sait quand accélérer. Elle sait surtout ménager ce retournement final qui vous fait bondir de votre fauteuil. Impossible d’en dire plus. Il serait criminel de gâcher la surprise.

Ce qui est sûr, c’est que Violette, morte, est bien plus vivante que la plupart des narrateurs en bonne santé. Son autopsie ? Elle la raconte avec un flegme savoureux. « Croyez-le ou non mais c’est à ce moment-là qu’elle m’a grattée. La cicatrice. C’est ahurissant tout de même : on a beau se préparer, essayer d’imaginer, on ne se figure pas qu’on aura envie de se gratter. » Ce mélange de trivialité et de gravité est la marque de fabrique du roman. L’humour noir y est dosé avec subtilité.

Ce deuxième roman, après Les Bons Sentiments, confirme Karine Sulpice comme une romancière à suivre de près.

Méchante

Karine Sulpice

Éditions Liana Levi

Roman

176 p., 19 €

 EAN 9791034911714635

Paru le 22/01/2026

Où ?

Le roman est situé dans un village française appelée Vazerolles.

Quand ?

L’action se déroule de 2023 à 2025.

Ce qu’en dit l’éditeur

Confondre comestible et vénéneux… Étrange tout de même, qu’elle ait pu cuisiner cette omelette mortelle : c’est qu’elle s’y connaissait en champignons, Violette, après une vie passée dans ces campagnes. Assassinée alors, la vieille dame ? Les regards des enquêteurs se tournent vers Bertille Granier, son aide à domicile. Très vite, pour la presse, l’affaire est entendue : cette Bertille, qui clame trop mollement son innocence, est le visage du mal. Mais c’est à la justice de se prononcer : le défilé des témoins et des experts commence, dans un procès qui passionne les foules. Le tribunal parviendra-t-il à la vérité ? Dans ce roman à l’humour implacable, entre chronique judiciaire et conte cruel, Karine Sulpice décortique les ressorts de la méchanceté et de la frustration.

Les critiques

Babelio 

France Inter (Les 80′)

Blog Mediapart (W Cassiopée)

Blog Baz’Art

Blog Collectif littérature

Blog Les mafieuses

Les premières pages du livre

« PREMIÈRE PARTIE

17 octobre 2023

Chapitre 1

Du rouge aux joues et sur les lèvres, un rouge discret, presque rosé, pas un carmin violent. Pour moi qui n’en ai jamais porté, la sensation est étrange. Mais pas désagréable. Du fond de teint aussi, beaucoup, compact, comme une couche d’argile qu’un sculpteur aurait laissée sécher sur mon visage pour en faire un moulage.

Tous mes pores sont bouchés mais ce n’est pas comme s’ils avaient besoin de respirer, n’est-ce pas.

Je ne me suis jamais vue aussi fardée, cela devrait tourner au ridicule, regardez-moi cette vieille chose, cette décrépite, peinturlurée comme une cocotte. Un vrai Goya. Mais non, il s’y connaît, le petit jeune homme, il a le geste sûr. Il ne viendra pas grand monde pourtant, personne à épater, mais il y a mis tout son cœur, à croire que je lui fais de la peine. Cette façon de me regarder, de me passer la main dans les cheveux pour les faire bouffer – je les ai gardés épais jusqu’à la fin, pas comme ces vieillardes dont on devine le crâne tavelé sous une brume rachitique. Je lui rappelle sa grand-mère, je suppose ; passé un certain âge, hormis deux-trois détails, nous nous ressemblons toutes. Comme les nourrissons finalement, tout ça n’est qu’un cercle, qui finit toujours par se boucler d’une façon ou d’une autre. Le petit jeune homme se sera senti vaguement honteux d’avoir laissé mamie sans nouvelles, impossible de se rappeler à quand remontait sa dernière visite. Son seul petit-fils.

Il se sera demandé l’espace d’un instant s’il ne devrait quand même pas y aller le dimanche suivant, comme quand il déjeunait chez elle enfant; il n’a rien prévu de spécial ce week-end, du temps il en a. Mais le courage, ça… ces minutes pénibles qui s’égrènent sans trouver grand-chose à dire, la pendule en fond sonore, tic-tac tic-tac. Il faudrait les interdire, ces maudites horloges, les brûler toutes, à croire qu’elles n’ont d’autre utilité que de faire honte aux jeunes qui passent en coup de vent, en leur rappelant à quel point leur temps fuit comme l’eau, précieux, si précieux, tandis que celui des vieux, glaise épaisse, s’écoule lentement, si lentement. Pas les tripes pour affronter ça. Alors il m’a bichonnée, histoire de se rattraper – qu’au moins il prenne soin d’une vieille, n’importe laquelle; sa grand-mère ou une autre, après tout… Et avec moi, au moins, pas besoin de se creuser la tête pour alimenter la conversation.

C’est dommage, ç’aurait été divertissant, papoter un peu: la tête qu’il aurait tirée si j’avais desserré les lèvres pour lui confier le fond de ma pensée. Je l’aurais complimenté sur son silence, je lui aurais dit que je le trouvais reposant, c’est tellement rare de nos jours, la discrétion.

Le calme. Il aurait pu siffloter – une heure et demie en tête à tête avec ma vieille carcasse, j’en connais qui ne se seraient pas gênés. Les gens qui sifflotent m’exaspèrent, je n’y peux rien, c’est physique : j’entends les trilles et c’est parti, une contracture dans le dos, comme un frisson glacé qui me parcourt l’échine et les mâchoires qui se crispent.

Raymond sifflotait toujours. En jardinant, en écoutant la radio, en préparant ses cannes à pêche. Comme s’il était sûr que tout irait bien, que la vie n’était qu’une vaste partie de rigolade. Quelle blague. Un long tunnel, oui, qui finit Dieu sait où, Dieu sait comment. Enfin, Dieu…

Je ne l’ai pas encore rencontré, celui-là ; à croire qu’il n’est pas pressé-pressé de faire ma connaissance.

Une fois son travail terminé, le petit jeune homme a reculé de trois pas, histoire de jauger l’ensemble. Il a inspiré un grand coup par le nez, plissé un peu les yeux, m’étonnerait pas qu’il soit myope. Trop coquet pour l’avouer et porter des lunettes, je parie. Il a avancé les lèvres en une sorte de cul-de-poule hémiplégique – sa lèvre supérieure est bizarrement charnue par rapport à l’inférieure, très fine, à peine une esquisse. C’est curieux la quantité de détails physiques que je remarque en ce moment, moi qui n’ai jamais été trop à l’aise pour regarder les gens de face. Le cul-de-poule devait être un signe d’approbation, le petit jeune homme ne m’a plus touchée. Il a rebouché ses flacons, récupéré ses pinceaux et tous ces ustensiles dont je ne connais pas les noms – jamais fréquenté les instituts de beauté. Il les a replacés en silence dans sa grande mallette noire – une place pour

chaque chose, sans hésitation: c’est un garçon organisé en plus d’être silencieux. Décidément, il me plaît. Puis il est sorti. Sans me dire au revoir mais je ne lui en ai pas voulu, je sentais bien que le cœur y était. Et lui se doutait bien de son côté que je ne risquais pas de lui répondre.

Chapitre 2

Bertille est arrivée la première. Je m’y attendais. En noir évidemment. Mon imagination a commencé à vagabonder, je me suis surprise à tenter de l’imaginer dans les vingt ans à venir. Qu’allait-elle dire, qu’allait-elle faire, par quelles étapes, émotions, sentiments, allait-elle passer ?

Décidément, je ne sais pas ce qu’il m’arrive, émotions, sentiments, ce ne sont pas mes mots, pas mon monde, on se croirait dans un roman à l’eau de rose et moi, l’eau de rose, je n’ai pas souvent eu l’occasion d’en humer. Mais ils  viennent tout seuls, je ne peux pas m’en empêcher. Alors va pour émotions et sentiments après tout. Tant de mois, plus d’un an, à la voir quasiment tous les jours et jamais je n’avais tant pensé à elle. Pensé vraiment. C’est un peu tard me direz-vous: j’aurais sans doute pu y songer plus tôt, allez savoir si mon destin (le sien aussi) n’en aurait pas été radicalement changé. Mais je n’ai pas la main, tout cela n’est plus de mon ressort. Je passe le relais aux enquêteurs. Il faudra qu’ils soient attentifs. Perspicaces.

J’y compte bien, je le mérite après tout ce que j’ai enduré – je suppose que vous avez lu les articles ou vu les reportages racontant mon histoire (sauf à ce que vous viviez en ermite, vous n’avez pas pu y échapper). Alors vous voyez ce que je veux dire.

Bertille arbore un tailleur que je ne lui connais pas. Noir, je l’ai déjà dit, mais étant donné les circonstances, je ne m’attendais pas à autre chose, elle n’allait pas venir en rose fuchsia – à la limite, elle aurait pu opter pour un ensemble dans les bleu marine, ç’aurait bien été son genre – Bertille est conformiste, ô combien. La jupe

tombe en dessous du genou, un poil trop longue ou un poil trop courte, quoi qu’il en soit d’une longueur qui ne va à personne. La veste est cintrée à la taille, mais encore faudrait-il qu’elle en ait une, de taille: la première fois que je l’ai vue, j’ai visualisé un tronc. Comme une grosse bûche plantée à la verticale, d’un seul tenant. Elle a fait des efforts, rien à dire, elle s’est mise en frais pour moi: elle n’a surtout pas oublié la broche, seule tache de couleur sur le sombre de la veste, on ne voit que ça, c’est parfait, les deux roses entrelacées, rouge sang: inratable. Elle la porte mal, évidemment, un bijou pareil, on  l’imagine au creux du décolleté, pas piqué façon pin’s au revers de la veste. Là, on croirait qu’elle porte un badge.

De la confiture aux cochons.

Si le petit jeune homme ne m’avait pas collé les paupières et suturé les lèvres pour effacer le rictus resté figé sur mon visage depuis que j’ai rendu mon dernier souffle, il y a quatre jours, je crois que je n’aurais pas pu m’empêcher de sourire.

Bertille me contemple. Les yeux secs. Voilà enfin quelque chose de surprenant, chez une femme à la glande lacrymale d’ordinaire si généreuse. Je me serais attendue à plus de démonstration dans l’affliction. Même venant d’elle. Surtout venant d’elle.

La porte s’ouvre en grinçant alors qu’elle se tient à ma gauche, impavide. Il était temps que nous ayons de la compagnie, je commençais à me sentir mal à l’aise. C’est Bertille tout de même. Le contentieux est lourd entre nous, c’est le moins qu’on puisse dire. Évidemment, dans sa tête, elle a l’impression que tout s’est terminé en même temps que moi, que la page est tournée, comment pourrait-elle avoir conscience que contrairement à ce qu’elle croit, rien n’est fini. J’en ai la certitude : ça viendra, ça viendra, chaque chose en son temps. Pour l’heure, je ne suis pas fâchée que quelqu’un vienne s’immiscer entre nous. En l’occurrence, ils sont deux: deux hommes.

Celui qui pousse la porte et pénètre le premier dans la pièce doit avoir dans la quarantaine, mais il n’est pas impossible qu’il approche les cinquante, sportif, ça se voit, athlétique, on le devine sans mal. Même sous le pull en laine et la parka (le froid serait-il tombé d’un coup?), je ne me trompe jamais sur ce type d’allure. Le genre à aller courir tous les matins, ma main à couper, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. Moi, du sport, je n’en ai jamais fait, pas le genre de la maison. A priori pas le genre non plus du deuxième bonhomme, qui se tient un peu en retrait: cela ne m’empêche pas de remarquer ses

joues légèrement flasques. Un amateur de bonne chère, la peau de son visage rosie sous les cheveux châtain clair ; à bien y regarder, quelques veinules ont éclaté sous l’épiderme, sur les arêtes du nez. Rien de catastrophique, sauf qu’il atteint tout juste la trentaine. Le fond de l’œil est légèrement jauni: celui-là lève plus souvent le coude qu’il ne va suer au gymnase. Il faudra qu’il fasse attention, je lui prédis sous peu un taux de cholestérol catastrophique.

Et vu le renflement que je devine sous son blouson, au niveau du ventre, le régime va être dur à encaisser.

– Madame Granier, Bertille Granier ?

C’est le premier qui prend la parole, le sportif.

Évidemment c’est le chef, pas besoin d’être grand clerc pour mesurer son ascendant sur son compagnon, et cela n’est pas qu’une question d’âge.

– Oui ?

– Gendarmerie nationale. Officiers Porion et Rouland. Pouvez-vous nous accompagner, s’il vous plaît ?

Nous aimerions vous poser quelques questions. Ce ne sera pas long, ajoute-t-il d’un air que je juge parfaitement hypocrite.

– Je… Oui, bien sûr, messieurs, chevrote ma Bertille.

Mais je viens à peine d’arriver, je voulais prendre le temps de me recueillir. Vous savez, j’étais très proche de madame Diffenbach. Je suis sans doute celle qui la voyait le plus, la pauvre, elle n’avait pour ainsi dire plus personne. C’est moi qui l’ai trouvée, d’ailleurs.

– C’est ce que nous avons cru comprendre, oui, et c’est pour cela que nous voudrions parler un peu avec vous, quelques points mineurs à éclaircir. Ce ne sera pas long, répète-t-il, ses yeux clairs plantés dans ceux de Bertille.

Elle me contemple encore une fois, d’un regard qui se veut tendre, enveloppant, à croire qu’elle cherche à m’emmailloter dans sa bienveillance, puis elle pousse un soupir, un gros soupir – oui, gros, c’est le mot, parce qu’il n’a rien de distingué, ce soupir, rien de délicat, il est gros, juste gros – et là, l’apothéose, elle lève la main droite, lui fait décrire un large arc de cercle jusqu’à son visage et fait mine d’y écraser une larme qui a fini par jaillir, une goutte épaisse qui donne l’impression qu’elle a du mal à couler, on croirait de la cire chaude dégoulinant lentement le long d’un cierge. Elle est parfaite, ma Bertille, une actrice de série B n’aurait pas fait pire. Cela n’a évidemment pas échappé à Porion et Rouland, mes deux chevaliers blancs: le regard qu’ils échangent discrètement me le confirme. À cet instant je suis confiante: mes enquêteurs seront attentifs. Perspicaces.

Chapitre 3

Croyez-le ou non mais c’est à ce moment-là qu’elle m’a grattée. La cicatrice. C’est ahurissant tout de même : on a beau se préparer, essayer d’imaginer, on ne se figure pas qu’on aura envie de se gratter. La sensation ressemble à celle qui succède à la douleur après que vous vous êtes entaillé la pulpe du doigt avec le tranchant d’une feuille de papier. Pour moi, c’était tout le long du thorax, là où le légiste avait pratiqué l’incision, longue, profonde. Il faut dire qu’il n’avait pas besoin de se gêner, il se doutait bien qu’on ne m’affublerait pas d’un décolleté plongeant. Boutonnée jusqu’au col au-dessus de ma boutonnière au scalpel flambant neuve ! Je ne m’étais jamais renseignée précisément là-dessus – comme quoi, même quand on pense tout savoir, on peut encore apprendre.

C’est ton défaut, ma vieille Violette : présomptueuse comme pas deux, ça te perdra… J’étais persuadée qu’ils prélevaient tout – cœur, foie, estomac, poumons: de ce côté-là, on peut dire que j’ai été gâtée, mes chers polars n’avaient pas menti. Par contre les crevées, je ne connaissais pas, une vraie surprise. Au point qu’au début je me suis demandé si je n’étais pas tombée sur une sorte de docteur Frankenstein, à le voir me charcuter gaiement, des incisions partout, les bras, les cuisses, jusque sur le postérieur ! Mais par bonheur, mon bon docteur Frankenstein s’enregistrait à l’aide d’un petit  dictaphone qu’il avait glissé dans la poche avant de sa blouse. C’est comme ça que j’ai appris qu’il ne me striait pas de coups de scalpel pour passer le temps ou satisfaire je ne sais quelle perversion bizarre, mais parce que cela faisait partie du processus classique de l’autopsie:

ces crevées, pour reprendre ses termes, que je suppose techniquement exacts, devaient lui permettre de vérifier si quelqu’un m’avait battue ou empoignée suffisamment vigoureusement pour me laisser des bleus, mais des bleus sous la peau à ce que j’ai compris. Évidemment, il n’a rien trouvé de ce côté-là, j’aurais pu lui épargner

cette peine. Enfin, cela m’aura appris quelque chose, et apprendre, ça, j’ai toujours aimé. Quand on en est arrivé aux organes, j’ai un peu décroché, j’avoue. Bien sûr au début, c’est divertissant, mais enfin, les organes, une fois qu’on vous en a prélevé un… J’ai fini par jouer l’indifférente, jusqu’à ce qu’il attaque l’estomac. Là, je me suis remobilisée: j’avais envie de l’encourager, lui dire d’y aller, et de bon cœur encore. Mais c’était lui le spécialiste, je ne pouvais pas non plus empiéter sur son domaine. Alors je me suis tenue tranquille, j’ai observé le déroulement des opérations, tout cela m’a semblé très professionnel, très propre pour autant que je puisse en juger, malgré le sang évidemment: comment voulez-vous éviter les éclaboussures quand vous attaquez une boîte

crânienne à la scie électrique?

J’ai apprécié son coup d’œil plus appuyé au moment de s’occuper du contenu de l’estomac. Ça m’a rendue toute guillerette. »

Extrait

« L’Horizon — 14 avril 2025

Le diable ne s’habille pas qu’en Prada

Épouse modèle et mère aimante ou tueuse ? Tout cela à la fois ? Bertille Granier, l’aide à domicile accusée d’avoir assassiné Violette Diffenbach, la vieille dame dont elle s’occupait, en octobre 2023 à Vazerolles, fait face à ses juges. Le procès s’est ouvert aujourd’hui devant la cour d’assises de Saint-Yves

Par Richard Saint-Perval, envoyé spécial.

Il y a un an et demi, la France découvrait, stupéfaite, le visage de l’horreur : il était d’une invraisemblable banalité. Bertille Granier, quarante-sept ans, aide à domicile, mariée, un enfant. Un casier judiciaire d’une blancheur virginale et pourtant… » p. 33

À propos de l’autrice

Karine Sulpice © Photo DR

Karine Sulpice vit à Lille. Elle a toujours manié les mots, d’abord en tant que journaliste puis en devenant avocate, notamment en droit de la famille et du travail, pendant dix ans. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. Après Les Bons Sentiments, son premier roman (2025) elle publie Méchante. (Source : Éditions Liana Levi)

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