Celui qui dort

En deux mots

Lucie travaille pour la revue littéraire Brouillons. Son directeur, Serge, lui confie une mission : retrouver Simon Flour, auteur d’un unique roman publié en 1976, Celui qui dort dans l’amour fou. Le livre est devenu culte dans la communauté homosexuelle. Mais Simon a disparu sans laisser de traces. Lucie part sur ses pas, de Bourgogne jusqu’en Uruguay. Une quête littéraire qui devient une enquête sur la mémoire et le deuil.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’écrivain disparu au cœur d’une quête intime

Gilles Moinot signe une enquête littéraire qui devient très vite une plongée dans l’intimité d’un écrivain fantôme. Il confirme ainsi son talent pour tisser des histoires où les destins se croisent et s’entremêlent.

Le nouveau roman de Gilles Moinot est d’abord celui d’une femme qui tente de se remettre d’un deuil. Lucie a perdu Thomas et choisit de se plonger dans son travail au sein de la revue littéraire Brouillons pour essayer de panser une blessure encore très vive.

Mais ce roman est aussi celui d’un homme, Serge Rochais, le directeur de la revue, qui va confier à Lucie une mission délicate : retrouver Simon Flour, l’auteur d’un seul livre, Celui qui dort dans l’amour fou. Si le livre a connu un petit succès d’estime au moment de sa sortie, il a surtout été érigé au rang de livre culte pour la communauté homosexuelle et continue à se vendre. D’où l’intérêt de Serge qui aimerait bien consacrer un numéro de sa revue à cet auteur qui a mystérieusement disparu de la circulation.

Au départ, Lucie hésite. Pourquoi accepter cette mission ? Elle a déjà suffisamment à faire avec son propre chagrin. Mais la lecture de Celui qui dort dans l’amour fou la bouleverse. Le roman de Simon Flour résonne en elle comme un écho à sa propre perte. « Parce qu’en effet le pire est bien de renoncer à chercher l’autre dans sa mémoire jusqu’à finir par croire qu’il n’a pas existé », pense-t-elle en relisant certains passages. Elle accepte finalement de partir à la recherche de Simon.

Les indices sont maigres et remontent à 1976. « Flour s’est volatilisé. Il a participé en août à la séance de photo sur le toit de je ne sais plus quel journal, d’où vient celle que vous connaissez, et puis plus rien », lui confie Martin Bouvreuil, l’éditeur retiré du côté de Vézelay, qui vit désormais comme un ermite mais accepte de rencontrer Lucie et de lui livrer les informations dont il dispose.

Lucie découvre que Simon Flour n’est qu’un pseudonyme. L’homme qu’elle recherche a vraisemblablement quitté la France pour Montréal, puis l’Uruguay, d’où était originaire Gabriel, son amant qui est au cœur de son roman. Une carte postale constitue la seule preuve tangible : « Je suis certain que vous saurez très bien vous débrouiller sans moi. Amitiés. SF. »

L’enquête mène Lucie jusqu’en Uruguay. Elle y passe une quinzaine de jours, rencontre différents témoins qui lui permettent de reconstituer le parcours de Simon. Elle comprend comment et pourquoi cet homme a effectué de nombreux voyages sur les traces de Gabriel. Elle découvre aussi le drame qui l’a poussé à s’exiler et à affronter la dictature uruguayenne dans les années sombres. Mais au bout du compte, elle renoncera à retrouver l’écrivain. Après tout Celui qui dort dans l’amour fou existe en lui-même, livre magnifique sur la passion et la perte. « Au fond, ce livre vous dit juste d’aller plus loin, il dit que bonheur et malheur sont chacun une façon d’avancer », écrit Lucie dans sa note pour Serge.

Gilles Moinot interroge avec finesse cette tension entre l’œuvre et la vie de celui qui l’a écrite. Faut-il tout savoir d’un auteur pour comprendre son livre ? Ou le roman doit-il rester un territoire autonome, libéré de la biographie de son créateur ? À ces questions, l’auteur répond avec une écriture fluide, directe, en alternant les temporalités et les points de vue et en avançant par touches successives, révélations progressives qui maintiennent le lecteur en haleine.

Après Terres brûlées (1992), Pour mémoire (1999) et Vincent disparaît (2024), le romancier distille avec beaucoup de sensibilité son expérience et ses voyages. Lui qui a beaucoup bourlingué autour du globe nourrit ses récits de cette connaissance intime des lieux et des cultures. Dans Celui qui dort, l’Uruguay n’est pas un simple décor. Le pays devient un personnage à part entière, avec son histoire politique douloureuse, sa dictature qui a brisé tant de destins. Moinot connaît cette géographie intime des exils et des disparitions.

L’épilogue de Celui qui dort est remarquablement construit. En nous livrant les clés de cette quête qui marquera tous les protagonistes, il nous offre une magnifique réflexion sur la mémoire, l’amour et la transmission. En refermant le roman, on comprendra que cette quête est bien plus vaste que la simple recherche d’un écrivain disparu.

Celui qui dort

Gilles Moinot

Éditions Calmann-Lévy

Roman

208 p., 18,50 €

EAN 9782702193099

Paru le 11/02/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris. On y évoque aussi des voyages au Cap Vert, en Bourgogne, du côté de Vézelay, en Uruguay, à Montevideo et La Pedrera. On y évoque aussi Montréal.

Quand ?

L’action se déroule de 1976 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

«  Au fond, ce livre vous dit juste d’aller plus loin, il dit que bonheur et malheur sont chacun une façon d’avancer et que le vrai courage est là, dans le mouvement, la quête, dans le refus de l’immobilité du cœur, du corps ou de l’esprit. »

Lucie ne s’attend pas à un tel bouleversement quand son patron à la revue Brouillons lui confie le roman d’un écrivain méconnu.  D’emblée, Celui qui dort dans l’amour fou réveille quelque chose en elle qu’elle pensait éteint.

Aussi, lorsqu’on lui propose de partir à la recherche de son auteur, évanoui dans la nature depuis près de quarante ans, Lucie accepte et se lance dans un invraisemblable jeu de piste.   D’une maison retirée de Bourgogne à l’hiver de Montréal, en passant par Montevideo et  les fantômes de la dictature uruguayenne, elle suit les traces de  ces personnages devenus familiers.

Ici, pas de coupable, et les indices se cachent au détour d’un paragraphe, mais le suspens nous tient jusqu’à la dernière page.

Détournant les codes de l’enquête, Gille Moinot joue avec les  niveaux de lecture et évoque avec finesse les joies et  les  affres d’une passion entre deux hommes au XXe siècle.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« I

Finalement elle décide de ne pas se coucher tout de suite et va se faire un café même s’il est tard, de toutes façons le café ne l’a jamais empêchée de dormir. Elle revient s’asseoir à sa table et reprend le livre que Serge lui a tendu tout à l’heure au moment où elle quittait le bureau, pour savoir ce que tu en penses a-t-il dit, pour demain si tu peux, juste une note où tu me donnes tes impressions. Le texte est très court, un peu plus de cent pages qu’elle a lues d’une traite en revenant du restaurant d’en bas où elle s’est arrêtée pour dîner comme souvent quand elle est fatiguée. Elle a marqué sur un papier le numéro des pages où elle a souligné certains passages qu’elle veut relire avant de se mettre à écrire.

Page 9. Le souvenir s’estompe des portes et des cours dallées, des escapades au long des buissons rocailleux, des corps étreints, enfoncés sans un cri. Dans le dédale des images noircies j’oublie les bois et les ruelles, les chambres devinées, les lits étroits, j’oublie la honte des aubes clandestines, des prénoms effacés que j’ai laissés pour rien peut-être, ton sourire quelquefois, ta joue tendue et qui se creuse.

Page 55. Rien n’arrivera plus. Il faudrait accepter de tomber sans plus vouloir se raccrocher, naviguer sans attaches et se laisser couler jusqu’à perdre conscience, ne plus se rappeler ni le passé ni l’avenir, ni ce désir toujours semblable qui me tenaille encore, Hugo, ce désir de toi sans partage mais le tien vieillira, le tien finira par s’éteindre au creux de ce lit conjugal que nous nous sommes fait par erreur, tu rêvais une chambre de moine où moi je suffoquais et ton désir est mort, ton désir étouffé d’une liberté mécanique en forme de prison.

Page 91. Je n’ai plus de jours à venir, plus d’horizon dans le ciel bas, je n’ai plus rien des espérances, désemparé, livide, avec pour seul recours la morsure cruelle de nos corps séparés, de nos gestes inachevés dans un espace irréparable que plus jamais nous ne ferons renaître, Hugo et Guillaume enlacés. Plus jamais ce bonheur haletant à nous couper le souffle ni cette joie qui débordait de nous, ou bien avoir encore la force de ne pas détourner les yeux et de tout repenser, tout inventer une autre fois pour retrouver au moins la trace mais je ne sais plus où je suis, je regarde sans connaissance un monde où je reviens inerte et démuni de toi, ma vie ancienne où j’ai peur de t’abandonner, d’oublier combien nous étions beaux ensemble et ne plus te chercher.

Elle s’arrête pour prendre une gorgée de café, déjà froid et vraiment mauvais mais elle n’a pas le courage d’aller s’en faire un autre. Alors seulement elle se rend compte du silence et qu’elle a commencé à relire le livre à voix haute sans s’en apercevoir. Comme si elle voulait que les mots soient les siens et les faire résonner, comme s’ils disaient aussi quelque chose d’elle enfoui depuis longtemps, quelque chose qu’elle n’a jamais réussi à formuler et qui soudain lui devient clair. Parce qu’en effet le pire est bien de renoncer à chercher l’autre dans sa mémoire jusqu’à finir par croire qu’il n’a pas existé ou de façon si vague, si lointaine, le pire est bien d’accepter que les temps éblouis de la passion s’effacent et de créer l’oubli soi-même juste pour éviter d’être trop malheureux.

Rappelle-toi la vie avec et sans Thomas, avant et après l’accident, rappelle-toi les amis, la famille et ces paroles de consolation qu’on te prodiguait à la pelle et qui n’apaisaient rien. Le plus facile alors aurait été évidemment de ranger le passé à sa place comme le corps de Thomas l’était au cimetière, invisible sous une pierre, décomposé sûrement depuis le temps et que tu ne pourrais plus reconnaître. Rappelle-toi, tu as vite été la seule à porter Thomas avec toi jour et nuit, la seule dont son manque continuait d’emplir toutes les heures, pourtant que peux-tu dire maintenant, qu’écrirais-tu de lui ? Arrives-tu encore à te souvenir de la façon dont il dormait, de sa respiration ou de la forme de ses mains, assez mal avoue-le, mais peut-on vivre en refusant de réparer quoi que ce soit, revendiquer de garder le cœur dévasté et comment ne pas finir un jour par souhaiter que les sentiments s’affadissent pour tenter de trouver la paix. Requiescat in pace, la mère de Thomas avait tenu à cette inscription sur sa tombe mais de quelle paix parlait-elle, y a-t-il vraiment une autre paix que celle de la mort dont le temps nous rapproche sans jamais rien guérir.

Sur l’étagère dans la bibliothèque elle voit leur photo bras dessus bras dessous dans une rue de Rome il y a six ans, l’année d’avant l’accident. Que nous étions beaux ensemble nous aussi pense-t-elle, sûrement autant que Guillaume et Hugo enlacés et pourtant aujourd’hui à jamais séparés. Alors elle reprend sa lecture.

Page 92. Je marche à la surface, je me promène au fond des rues pavées que ramènent en vrac les images obscures dont tu as faussé la balance, déréglé l’équilibre fragile puisque les heures vieilles et les heures à venir ne sont plus que mémoire d’un autre temps où peut-être j’étais heureux, je ne me souviens pas, ce temps n’est plus le mien ni les visages ni les mains et les combats que j’ai menés se dispersent parmi des jours que nous terminerons chacun comme une aventure solitaire, une méprise à nos amours.

Page 116. Mobile entre les heures, changeant, j’ai retrouvé le fugitif, celui qui dort dans l’amour fou. J’imagine parfois des conquêtes sauvages, des retraites où les corps se dévorent jusqu’à l’autre saison, je reconnais encore celui qui est parti un matin sous la neige pour prendre jusqu’au bout le risque et celui qui longtemps s’est offert aussi à tous les étrangers, au fond des cours, sur le bord des trottoirs. L’amour d’une heure ou l’amour d’une vie, je regarde aujourd’hui l’homme étendu auprès de moi et enfin je n’ai plus à choisir pour que le temps demeure, me voir en face quand s’éteignent les lampes et les rires, ne pas vieillir probablement.

Elle ferme le livre et le repose sur la table devant elle. C’est un de ces petits formats un peu allongés qui peuvent se glisser dans la poche et se lire n’importe où, dans le métro, entre deux rendez-vous, des moments de lecture grappillés ici ou là qui ont toujours eu pour elle le goût de l’évasion. Elle aime bien l’illustration de couverture, ce dessin de deux hommes nus dans une chambre ensoleillée, l’un couché sur le lit les yeux fermés et l’autre assis dans un fauteuil qui regarde le premier dormir en souriant. Ce n’est peut-être pas ce qu’elle aurait choisi pour représenter l’amour fou, mais au fond ce mélange d’abandon et de veille traduit bien la confiance absolue sur laquelle repose ici la passion et quand on referme le livre on se dit que l’image n’est pas si mal trouvée, un peu trop pacifique sans doute mais il est difficile de vouloir illustrer d’un même trait le bonheur et sa dissolution. En bas de la couverture un autre petit dessin qu’elle n’avait pas remarqué jusque-là, celui d’un oiseau perché sur le bord d’une branche et qu’on sent prêt à s’envoler, l’emblème des éditions du Bouvreuil dont elle ignore si elles existent encore, il faudra qu’elle se renseigne et voie aussi ce qu’elles ont publié mais ce n’est pas le sujet maintenant. Le sujet c’est ce qu’attend Serge et ce à quoi doit servir la note qu’il lui a demandée, elle n’en a pas la moindre idée.

Serge est le directeur de Brouillons, la revue culturelle pour laquelle elle travaille depuis une dizaine d’années. Avant de l’embaucher il a d’abord dirigé sa thèse à l’université et chacun d’eux connaît par cœur les goûts de l’autre, au moins en matière littéraire, d’ailleurs visiblement le livre qu’il lui a prêté a dû souvent être manipulé, lu et relu plus d’une fois et Serge n’a aucun besoin de son avis à elle pour conforter le sien, ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Peut-être pense-t-il à un futur numéro de la revue, mais elle voit mal ce qu’on pourrait envisager autour d’un auteur qui n’a rien écrit d’autre que ce texte vieux de plus de quarante ans et dont on ne sait vraiment pas grand-chose. En regardant tout à l’heure sur internet elle n’a réussi à trouver que quelques lignes sur lui, directement reprises de la quatrième de couverture du livre qu’elle a dans les mains et qui disent simplement que Simon Flour est né à Paris le 4 février 1950, qu’il termine des études de lettres au moment de la publication et que Celui qui dort dans l’amour fou est son premier roman. Rien de plus nulle part, une photo au milieu d’autres écrivains de la rentrée 76 prise sur la terrasse d’un journal, quelques articles sortis dans la presse au moment de la parution, la plupart assez élogieux. En ligne aussi toute une série de commentaires plus ou moins inspirés, de déclarations parfois presque impudiques d’admirateurs dont elle a quand même été assez surprise à la fois du nombre et de la constance à travers les années, mais aucun fait dans tout cela et elle n’a rien appris. Et puis quelle importance de savoir ce que Serge a en tête, elle pourra toujours reprendre sa copie s’il le lui demande, pas d’amour-propre de ce côté-là, il faut simplement qu’elle s’y mette avant d’avoir trop sommeil, alors elle ouvre son ordinateur et elle écrit.

Note pour Serge sur le livre de Simon Flour.

J’ai souligné divers passages du livre, mais relis juste les dernières lignes, page 116. Tout le texte est dans ce style, chargé, un peu trop maniéré quelquefois et toujours extrêmement elliptique, ce qui crée rapidement une impression de désorientation. Les mots s’accumulent sans qu’on sache souvent bien pourquoi, ce qui est gênant au départ mais à quoi on s’habitue au bout de quelques pages parce que cette accumulation finit par former une sorte de long poème dont la musique vous porte avec assez de force pour qu’on s’y abandonne sans résister.

L’histoire elle-même est parfaitement banale : celle d’un coup de foudre de vacances qui ne résiste pas plus de quelques mois à la vie commune. Thème parfait pour une arlequinade, si ce n’est qu’il s’agit de deux hommes, ce qui n’était évidemment pas très courant lors de la publication. De fait, l’homosexualité est très présente tout au long du livre, mais sur un mode qui n’est ni revendicatif ni pleurnichard, plutôt sur le ton du constat. On ne sent chez Guillaume, le narrateur, aucune honte, pas non plus de fierté particulière, simplement le regret profond de n’avoir pas réussi plus tôt à mieux affirmer face aux autres cette homosexualité constitutive à part entière de lui.

On bouge beaucoup dans cette histoire, les personnages vont et viennent entre les îles, les villes et les continents, les lieux étant cependant rarement nommés, même si certains, les villes surtout, sont parfaitement identifiables. Pourtant malgré ces déplacements presque incessants, le récit reste très statique car le seul voyage qu’il s’agit ici de raconter est une plongée désemparée dans la souffrance. En cela, le livre est absolument narcissique car l’homme qui parle occupe toute la place, c’est lui qui voyage, lui qui prend des risques, lui aussi à travers lequel intervient son amant que l’on n’entend jamais. Lui encore qui dès que le malheur entre en scène, c’est-à-dire très vite, cherche sans cesse à aller au-delà de la réalité à laquelle il pourrait somme toute s’arrêter pour essayer de moins souffrir, lui qui se bat en allant fouiller ses blessures pour tenter d’y trouver autre chose que la rancœur ou la vengeance et qui finit par sauver du désastre un sentiment dont il ne connaît pas bien la nature, une sorte de pureté découverte en lui au fond de sa douleur et qui transforme son rapport au monde.

En fait ce que j’ai trouvé extraordinaire dans ce texte (parce qu’au fur et à mesure que j’écris je sens combien il m’a touchée), c’est cet élan vital qui le parcourt de bout en bout. Il n’y a par exemple dans le livre pas une seule scène explicite de sexe, et néanmoins tout ici est physique, tactile, charnel : les relations entre les deux amants bien sûr, mais aussi le rapport aux autres, ceux avec lesquels on ne couche pas, la manière dont les endroits où l’on est vous façonnent, le temps qu’il fait, la texture de la neige ou du sable. Pas un élément du quotidien qui ne soit essentiel pour que le corps existe, indispensable pour pouvoir simplement continuer à respirer et bientôt ce n’est plus une simple histoire de cœur amoureux ou souffrant, c’est la vie qui se joue à chaque instant, le danger qu’elle s’arrête qui affleure partout ou en tout cas celui d’abandonner une partie de soi et donc de commencer d’une certaine façon à se trahir, à disparaître.

Au fond, ce livre vous dit juste d’aller plus loin, il dit que bonheur et malheur sont chacun une façon d’avancer et que le vrai courage est là, dans le mouvement, la quête, dans le refus de l’immobilité du cœur, du corps ou de l’esprit. Il dit qu’on peut souffrir terriblement du fait d’un autre qui ne vous aime plus, ou en tout cas plus comme vous le souhaitez, sans que cela n’annule en rien l’histoire vécue, qu’il ne faut pas hésiter à ouvrir les plaies pour qu’elles puissent se refermer et qu’avec ou sans cicatrices on ne peut que poursuivre sa vie, pas la refaire jamais. Alors mieux vaut pouvoir se regarder dans un miroir sans avoir à baisser les yeux et ne rien renier.

Tu voulais des impressions, n’est-ce pas ? Mais tu sais depuis le temps que je peux faire plus sérieux et moins personnel, il suffira que tu me le demandes.

Point final dit-elle en se levant, et maintenant au lit.

Il

Les locaux de la revue se trouvent passage Dubail, entre la gare de l’Est et la place de la République, près du canal Saint-Martin. Un immeuble assez délabré dont elle occupe tout le dernier étage, c’est-à-dire les deux appartements de chaque côté du palier : à gauche une grande entrée avec l’accueil et le secrétariat de rédaction, une pièce pour Îles archives, deux petits bureaux et une salle de réunion; à droite, le long d’un couloir, quatre autres bureaux que se partagent les collaborateurs réguliers et tout au fond celui de Serge, plutôt moins vaste que les autres mais le plus lumineux et d’où, en se penchant un peu par une des fenêtres l’été, on aperçoit le haut des arbres du jardin des Récollets.

Sous la houlette de Serge, Brouillons a été fondée il y a vingt-deux ans par un petit groupe d’universitaires, sur la base du bénévolat intégral. Lassés du conformisme de la plupart des revues littéraires, les fondateurs s’étaient mis d’accord pour ne défendre aucune école ni aucune thèse, souhaitant plutôt proposer une sorte de bric-à-brac où se mêleraient la littérature, le spectacle et l’image, où les lecteurs pourraient ainsi s’en aller à la découverte d’artistes ou d’œuvres peu connues. Tenter de dégager de nouveaux horizons, sortir résolument des sentiers battus, l’idée n’était évidemment pas nouvelle mais elle n’en restait pas moins assez enthousiasmante à la condition que chacun sache exercer sa liberté et respecter celle des autres, tout en faisant la preuve d’un réel esprit défricheur. Ce ne fut pas le cas.

Les chapelles dont les intellectuels sont si friands ne tardèrent pas à se reconstruire et bien sûr à vouloir affirmer chacune leur prédominance, mais à cela on s’attendait, nul ne fut pris au dépourvu. Il y eut des réunions houleuses et des débats tumultueux, beaucoup de vacarme pour ren, il y eut des lettres incendiaires, des insultes suivies naturellement de demandes d’excuses et qui se conclurent par quelques départs fracassants. Bon débarras pensèrent surtout ceux qui restèrent et qui réussirent alors à trouver un subtil équilibre autorisant une cohabitation pacifique. La revue vécut ainsi quelques années sereines et commença à connaître plus qu’un succès d’estime, les abonnements affluèrent et il devint enfin possible d’emménager dans de véritables locaux au lieu de squatter chez les uns ou les autres au moment du bouclage : ce fut le premier appartement du passage Dubail, celui de gauche où s’installa Maryvonne, la secrétaire de rédaction officiellement recrutée.

Le succès ne se démentit pas, au contraire, et plusieurs collaborateurs furent engagés, sans compter les pigistes occasionnels qui étaient dorénavant rémunérés à un tarif honnête. Un peu plus tard, le second appartement fut annexé et la revue connut à ce moment une sorte d’âge d’or qui, par essence même, n’était donc pas destiné à durer. Car la renommée aidant, un élitisme satisfait se mit à gagner certains, le sentiment de savoir seuls discerner dans le flux des idées ce qui était bon et ce qui ne l’était pas. À l’idéal de partage qui avait présidé aux débuts de la revue se substitua ainsi insidieusement le plaisir du jugement, vite suivi des joies de l’exclusion. Car forcément on en vint à taper à bras raccourcis sur ce qui avait été décrété mauvais, en gros tout ce qui faisait la part belle aux sentiments plus qu’aux hautes vertus de l’esprit et dont les non-contempteurs furent vite l’objet d’un mépris assez savamment distillé pour qu’eux-mêmes finissent par se sentir pris en faute de mauvais goût, voire atteints d’une certaine pauvreté intellectuelle. Des hiérarchies s’établirent silencieusement, des clans se constituèrent avec généralement un maître régnant sur une cour servile et fière de l’être, au fond rien que de très normal dès lors que l’entre-soi devient la règle et que le monde autour n’est plus un ensemble vivant mais juste un objet d’analyse destiné à vérifier la justesse d’une théorie. Et la situation se dégradait d’autant plus que la revue traversait des zones de turbulences financières auxquelles personne ne s’était préparé.

C’est à ce moment-là que Serge introduisit Lucie dans ce qui ressemblait de plus en plus à un panier de crabes, avec pour mission d’observer les luttes intestines et éventuellement de suggérer quelques remèdes originaux. Elle venait de terminer sa thèse avec lui sur Le sentiment d’urgence dans l’œuvre d’Annie Emaux, trois ans austères pendant lesquels ils avaient eu tout le temps de se jauger, de chacun apprécier la loyauté de l’autre, d’admirer leur agilité d’esprit réciproque et finalement devenir des amis. L’amitié avait même gagné Thomas et Jacques, leurs compagnons respectifs, et à force d’entendre Serge rire ou se plaindre des querelles qui traversaient sans cesse la revue, le quatuor proposa que Lucie y soit engagée en tant qu’agente secrète chargée de rétablir le calme et l’ordre. Ce n’était qu’à moitié une plaisanterie, d’abord parce qu’elle cherchait réellement du travail et que l’équipe littéraire de Brouillons avait besoin d’être étoffée, mais surtout parce qu’elle possédait plus que d’autres la qualité de savoir écouter les gens, apaiser les conflits. Mais là encore, ce ne fut pas le cas.

Elle fut immédiatement considérée comme la protégée du directeur, dont seule l’homosexualité affichée empêcha malgré tout qu’on parle d’une basse histoire de fesses, et se mit à dos tous les clans et sous-clans, tout le monde donc mise à part Maryvonne qui regardait les uns et les autres se déchirer d’un œil placide. Au début elle eut du mal à supporter l’hostilité qu’elle avait déclenchée, elle essaya d’en trouver les raisons, puis assez vite elle se dit qu’il n’y avait rien à comprendre sinon que tous ces gens, pas si nombreux quand même, étaient lâchés dans la nature sans beaucoup de contraintes à respecter, livrés à eux-mêmes sans plus aucun projet collectif qui vraiment les anime. Selon l’avis d’un de mes amis expert en la matière, dit-elle à Serge au bout de quelques semaines, pour faire de l’autogestion, il faut un autogéreur, pas quelqu’un qui refuse toujours de trancher au nom de la prétendue liberté de chacun, et d’ailleurs elle-même n’avait pas l’intention de continuer longtemps à travailler dans un climat pareil.

– Pourquoi dis-tu prétendue liberté ?

– Parce qu’en fait c’est toi le patron, tout le monde le sait. »

Extraits

« Remonté dans ma chambre, j’ai vu que la carte venait d’Uruguay, un pays que j’aurais eu du mal à situer plus précisément qu’en Amérique latine, c’était une vue du vieux Montevideo et au dos juste ces mots : Je suis certain que vous saurez très bien vous débrouiller sans moi. Amitiés. SF. La carte est là, sur une des étagères de la bibliothèque, et c’est l’unique preuve que j’ai de l’existence de Simon Flour. p. » p. 40-41

« Après c’est l’histoire classique d’un premier roman qui marche assez bien, un bon accueil critique, quelques milliers d’exemplaires vendus, finalement un bilan plutôt positif avec une seule ombre au tableau. Flour s’est volatilisé. Il a participé en août à la séance de photo sur le toit de je ne sais plus quel journal, d’où vient celle que vous connaissez, et puis plus rien. Le battage médiatique n’avait certes pas grand-chose à voir avec celui d’aujourd’hui, mais enfin quelques interviews papier et une ou deux radios ne faisaient pas de mal. Là tout s’est fait sans lui, il ne répondait ni au courrier ni au téléphone et quand je suis allé voir moi-même à l’adresse qu’il m’avait donnée dans le Marais, une petite rue au nom d’un saint comme il en à beaucoup là-bas et dont je ne me souviens pas si c’était Gilles, Claude ou Sébastien, j’ai appris qu’il n’y habitait plus depuis des mois. » p. 97

À propos de l’auteur

Gilles Moinot © Photo DR

Né en juillet 1948, Gilles Moinot a eu mille vies. Il a beaucoup voyagé, travaillé à l’Assemblée nationale, tenu un salon de thé et créé les mots croisés de Libération pendant plus de vingt ans. Celui qui dort est son quatrième roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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