Les projectiles

projectiles

En lice pour le Prix Régine Deforges 2026

En deux mots

Bébé quitte son compagnon Boris un mercredi matin, après avoir balancé ses yaourts par la fenêtre. Elle disparaît. Pendant cinq jours et quatre nuits, elle erre, dort ici et là, se nourrit de compotes chapardées. Son but : retrouver une boîte enterrée dans le jardin de sa maison d’enfance. Le récit commence au chapitre seize et remonte jusqu’au chapitre un.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La mémoire en cavale

Louise Rose signe un premier roman étonnant, où une jeune femme en fuite remonte le fil de son enfance à rebours. Cinq jours d’une fuite qui commence par la fin et remonte jusqu’au départ, jusqu’à ce besoin de tout larguer.

Avouons-le, les premières lignes de ce roman peuvent dérouter, car on ne comprend pas vraiment ce que l’autrice nous raconte. « Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, zéro. Punaise. » On est largué. Bébé compte sur ses doigts, s’agite, pense à mercredi, aux mouettes, au trou dans la poche. Où sommes-nous ? Que se passe-t-il ?

Rassurez-vous. Il suffit de poursuivre pour comprendre. L’indice était là, en tête de chapitre : ce « seize » qui ouvre le roman nous indiquait que tout commence par la fin. Nous entrons dans le récit au moment où il se clôt.

Bébé – on ne connaîtra jamais son vrai prénom – vient de claquer la porte de son appartement après avoir envoyé valser le pack de yaourts nature que Boris, son compagnon, avait gravi 42 marches pour lui apporter. Ce geste dérisoire est le détonateur. Elle part. Sans téléphone, sans adresse, sans explication. Un avis de disparition inquiétante sera lancé.

Sa destination ? Une maison de son enfance, quelque part dans un village. Dans le jardin, sous une souche de saule qui n’existe plus, une boîte à fleurs est enterrée. Elle contient des babioles : un porte-clés, un flingue en plastique, une bille, une brosse à dents, un gant bleu, une carte prison, un emballage de goûter volé un mardi dans le sac d’une certaine Trucmuche. Des riens. Des tout.

On comprend vite pourquoi elle fuit. Elle en avait assez. « Elle avait enfin un but autre que celui de rester en vie pour se lever, aller au travail, rentrer s’asseoir dans le canapé et manger probablement une pizza avec Boris son partenaire, les rendez-vous du dimanche avec la belle famille et le poulet rôti. » Pourtant Boris avait ce côté rassurant qui lui avait tant plu. « Elle avait accepté un café, pas un verre fallait pas déconner. Elle l’avait trouvé super, Boris. Super. Super banal, c’était nickel, enfin quelqu’un sans histoires qui la lui ferait pas à l’envers. Sain d’esprit, complètement stable. Elle s’était basée sur un détail, un seul. Boris avait dévoré le petit biscuit pur beurre offert avec le café. Il n’est pas nécessaire de se méfier des gens qui mangent les petits gâteaux gratuits, on peut même tomber amoureux d’eux. »

Le roman avance à reculons, chapitre après chapitre, sans ellipse. Chaque début de chapitre coïncide exactement avec la fin du précédent. On remonte le temps comme on remonte une rivière à contre-courant, découvrant les causes après les effets, les origines après les conséquences.

Si on part du principe que notre mémoire ne fonctionne pas autrement, qu’on ne se souvient pas de sa vie dans l’ordre, alors on comprend que les pensées de Bébé s’enchaînent ainsi. On est dans sa tête, et sa tête va vite. Très vite. Les souvenirs arrivent comme des projectiles — le mot est juste — se fichant dans la narration avec force, sans prévenir.

Louise Rose invente une langue. Des néologismes surgissent (« se titanique », « détringlé »), des onomatopées claquent, des anglicismes s’immiscent quand Bébé se donne du courage : « Taïmtouflaille. Hey ho let’s go like Tchikita, climb this fucking clôture. » La syntaxe se tord, le rythme s’emballe. C’est une écriture de sensations, de textures, de couleurs. On pense à Queneau, on s’imagine Bébé en Zazie du XXIe siècle

Louise Rose a suivi le master de création littéraire du Havre, soumis son manuscrit à P.O.L le lendemain de sa soutenance. Deux jours plus tard, elle obtenait une réponse positive. Son roman s’appelait d’abord Yaourt Nature. Puis elle a compris qu’il y avait bien plus que des yaourts qui fusaient dans ce texte. Des objets, des mots, des souvenirs, des trajectoires. Des projectiles.

Quand on referme ce livre étrange, on reste secoué par leur déflagration.

Les projectiles

Louise Rose

Éditions P.O.L

Premier roman

176 p., 18 €

EAN 9782818063033

Paru le 14/08/2025

Où ?

Le roman est situé dans plusieurs lieux en France, sans davantage de précisions.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

C’est l’histoire d’une fuite et d’une quête sur cinq jours. Bébé, la jeune héroïne de ce premier roman, quitte brusquement son compagnon pour aller chercher une boîte qu’elle a enterrée dans le jardin de la maison où elle a vécu enfant. Cette boîte renferme des babioles secrètes qui, au fil du récit, se manifestent sous la forme de flashbacks.

La fuite de Bébé donne lieu à un avis de « disparition inquiétante ». Cinq jours de suspense, d’accidents, de souvenirs qui remontent à la surface, mais racontés à rebours. Le roman s’ouvre sur le chapitre 16, le dernier, où Bébé atteint son but et retrouve sa boîte, pour remonter dans le temps jusqu’au premier chapitre dans lequel Bébé bifurque étrangement, s’échappe d’un quotidien auquel elle ne peut plus appartenir. Pourquoi disparaître ainsi, uniquement pour retrouver une vieille boîte en métal ? Bébé n’a pas la réponse. Et ça ne l’intéresse pas. Elle vit une aventure à tiroirs. Les projectiles, ce sont des souvenirs, des traces, des objets et des mots qui déboulent dans le récit, et apparaissent sous forme d’impacts. Quelque chose n’est pas à sa place ou n’en a pas. Cette lecture à rebours permet de jouer avec le récit et les attentes du lecteur, comme dans un jeu de piste et un puzzle.

Roman virtuose, burlesque, plein d’humour, d’énigmes, de suspense, où les jeux de langage participent de la quête. Le moindre détail devient signifiant. La fuite crée un léger trouble dans le temps et l’espace, dans la vie elle-même. Le roman est une échappée reliée à un objet dérisoire et immobile mais où toute l’émotion d’une existence semble se concentrer et vibrer. L’objet de la quête est un secret, enfermé dans une boîte dont les objets modestes sont eux-mêmes des secrets en forme de souvenirs. Comme si Bébé devait quelque chose à l’enfant qu’elle a été, un pacte indicible, infime et intime. Un pas de côté qui nous propulse dans une autre dimension que tente de nous faire vivre ce récit à rebours.

Les critiques

Babelio

France Culture (Les midis de culture)

En Attendant Nadeau (Valentin Hiegel)

Louise Rose présente «Les Projectiles» à l’occasion de l’édition 2025 du festival Les Correspondances de Manosque

Les premières pages du livre

« seize

Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, zéro. Punaise. Bébé n’y croit pas, c’est impossible, elle ne peut pas avoir zéro doigt. Elle a raison : elle s’est trompée. Zéro c’est réservé aux fusées qui décollent et aux dernières secondes de décembre. Elle a compté trop loin jusqu’au désert, celui où les points de départ vont s’enterrer, c’est ce qu’elle se dit. Normalement on ne pense pas à ces choses-là sauf que Bébé est comme tout le monde, pas normale. Son dernier départ en date est un point de la taille de rien, pourtant elle ne peut s’empêcher de penser à ce grain de poussière. Fallait pas, c’est pas le moment de se laisser dépasser ni par où, ni par quoi et surtout pas par quand, c’est trop tard. Mercredi se crashe entre les deux oreilles de Bébé, avec ses yaourts et sa fenêtre et puis tout schuss l’odeur de savon noir dans la cage d’escalier, le paillasson du troisième étage, la vie d’avant claquée dans la porte, les mouettes et le reste, le trou dans la poche. Elle se dit merde, c’est fou tout ce qu’on peut foutre dans un mercredi, merci mais non merci. C’était donc mercredi. Et dire que demain c’est déjà lundi, ça va trop vite cette histoire, Bébé se perd entre le début et la fuite, combien de temps ça fait, elle compte de nouveau sur ses mains pour se calmer. Dimanche sur le pouce, samedi à l’index, le doigt d’honneur donne vendredi, jeudi file sur le funiculaire, l’annuaire déplie mercredi et c’est fini. À moins que ce soit l’inverse, que le petit doigt soit le funiculaire et que l’autre soit l’annuaire, elle confond toujours les deux derniers, se demande comment on a pu donner à ces extrémités un peu nulles des noms aussi compliqués. Elle les enferme dans son poing et serre fort. Cinq jours et quatre nuits. Ça tient tout pile dans une seule main, rien qui déborde, ça la calme aussitôt. Enfin des choses bien calées, sans fissure ni brèche, de quoi barrer la route au moindre doute.

Soulagée, Bébé s’étire vite fait en prenant appui sur la clôture, tend ses bras et ses jambes, déroule ses vertèbres, fait craquer ses omoplates, termine par le cou : gauche, droite et lève la tête. Ses yeux tombent sur un gros pigeon qui se tient immobile sur une des branches du ginkgo. C’est curieux, d’habitude ça bouge toujours un peu les oiseaux. Il ne devrait pas rester planté là, avec Tchikita dans les parages c’est risqué. À tout moment, il peut débouler de nulle part, planter ses crocs dans le duvet du cou et couic. La morsure sera fatale, le cuicui désespéré. Pour Bébé c’est hors de question d’assister à un tel spectacle, elle a déjà vu un cadavre ce matin, ça suffit. Elle se penche, attrape un petit caillou et le lance en direction du volatile histoire qu’il dégage, mais la bête reste tout à fait immobile. Elle se penche à nouveau, ramasse et lance des pierres dans les airs encore et encore, crie casse-toi purée à l’oiseau. Un des cailloux finit par faire paf pile-poil en plein dans le bide du piaf qui tombe et passe de l’autre côté de la clôture sans bouger la moindre plume. Peut-être bien qu’il dormait, Bébé ne sait plus si les oiseaux dorment debout comme le font les chevaux, ou s’ils font ça quand ils sont morts, d’ailleurs si ça se trouve elle l’a tué une deuxième fois, et puis en fait elle s’en fout, elle n’est pas venue jusqu’ici pour jouer à qui veut gagner des millions. Tchikita déboule de nulle part et passe par-dessus la clôture à la vitesse de l’embrouille, ni vu, ni connu. Bébé ferme les yeux, son cœur bat beaucoup trop vite. Ça va exploser et elle elle va crever devant cette clôture de merde, dans un village encore plus paumé qu’elle. Putain de chat. Elle se dit qu’il faut qu’elle arrête de paniquer, ça prend trop d’énergie et sur sa planche il y a encore pas mal de pain alors elle crache toute sa peur sur les graviers. Un gros mollard plein de bulles. Promis, juré. Allez. C’est juste une grande barrière. Il s’agit simplement de passer de l’autre côté, de retrouver l’endroit et de creuser jusqu’à la boîte. Elle se remet sur la pointe des pieds et observe le jardin, histoire d’être bien bien sûre que ses yeux n’ont pas menti tout à l’heure. Hélas, ils ont vu toute la vérité : il y a bien un trampoline au milieu du jardin, pile là où se tenait la souche. Punaise, les chiens. Tout, tout niqué. Les nouveaux propriétaires ont vraiment tout niqué. Ça la met hors d’elle, Bébé. Envie de crever sur une échelle de un à dix : toute l’échelle. Elle aurait dû chourer celle du mec de tout à l’heure, trop tard, elle doit être encore là-bas, entre le trottoir et le toit. Elle a bien fait de rien faire, le type avait une tête de balance, il aurait alerté tout le village, et puis on laisse pas quelqu’un sur la tuile, ça ne se fait pas. Elle imagine le karma pourri après ça, puis elle se dit que parfois, pas le choix, on est sa propre échelle.

Taïmtouflaille. Taïmtouflaille. Taïmtouflaille. Dans sa tête ça parle anglais, ça lui donne du courage venu d’ailleurs, une forme de style. Bébé devient une héroïne de thriller, hey ho let’s go like Tchikita, climb this fucking clôture, elle ne sait pas comment on dit clôture en anglais, ni barrière et encore moins palissade. Elle lève les bras en l’air, parvient à agripper le bord de la clôture, pose un pied puis l’autre contre le panneau. Ses semelles couinent, ça fait un bruit insupportable, son corps prend la forme d’un angle obtus. Les bobos se réveillent tous en même temps, la sieste est finie. Bébé les ignore, parvient à se hisser et passe une première jambe. À dada sur l’arête elle hésite à passer la deuxième, à y aller pas y aller, c’est le vertige de la pelouse, ça lui scie les adducteurs, si ça continue elle va finir coupée en deux et sans nombril. Il y aura une jambe, une fesse, un ovaire, un rein, un sein, un poumon, un bras, un œil et seize dents de chaque côté de cette clôture de merde et elle finira dévorée par des fourmis et des chats de gouttière. La seule chose à faire, c’est faire hop.

Bébé s’éclate sur la pelouse. Les bobos brûlent, la douleur court dans les chevilles, c’est le revers de la forêt. C’est tordu cette histoire. Le gazon on dirait de la moquette, il est trop bien taillé. À quelques centimètres de son nez elle remarque une masse pas très nette, ses yeux font la mise au point et pigent que c’est le pigeon, celui qui était perché dans le ginkgo il y a trois minutes. À présent des fils multicolores et des circuits électroniques lui sortent du cou, relient le corps à la tête. Il lui manque un œil. Bébé sent qu’un tout petit objet cherche à s’enfoncer dans sa paume, elle pense aussitôt à un caillou, elle le prend entre ses doigts pour mieux voir, ça ressemble plutôt à une lentille de caméra, comme celles du boulot en plus petit, comme un œil d’oiseau. Elle lui donne une pichenette, il disparaît dans les airs, elle souffle, ce geste de rien du tout lui en a demandé beaucoup. Elle reste à plat ventre, le temps de se remettre de la chute et d’observer le jardin, les choses qui n’y étaient pas, celles qui y sont toujours, celles qui ont disparu. Tout ça, par exemple, ça n’y était pas. Le coquillage bac à sable bleu. Les transats en alu. Le parasol télescopique. Le robot qui tond EDEN 3000. Le trampoline stupide. La piscine à vingt-six smics. Ils ont creusé la terre, ont laissé les WC. C’est toujours la même cabane au fond du jardin avec un cœur taillé dans la porte. Elle n’osait jamais y aller, même en plein jour, parce qu’on ne sait jamais avec les serpents, même si tonton Bermuda lui avait promis yapadserpenparici mon poussin.

De la maison ils n’ont gardé que le toit, les murs, les portes et les fenêtres. Les nains de jardin, la voiture, la façade et le reste : aux ordures, ravalés. Arrachés les géraniums, les iris, les hautes herbes, les orties, tous les arbres et la souche. Seul le ginkgo a été épargné. Plus de dauphins plus de dentelles, ils ont détringlé les voilages de la Monique, ont opté pour des rideaux en coton gris merde. Un bourdonnement soudain la fait sursauter, ses poings se serrent, le coup du mollard ça a marché, elle n’a plus peur, d’habitude c’est le cœur qui prend. La rumeur se rapproche, ça ne peut pas être une abeille ce n’est pas la saison, c’est juste le robot qui tond. Elle observe cet engin qu’on a programmé pour massacrer le silence et les pâquerettes. Il fait ça bien, un peu trop. Les machines c’est comme les serpents c’est imprévisible, EDEN 3000 pourrait très bien péter un câble et se ruer sur Bébé pour la déchiqueter sauvagement. Elle décide de prendre les devants, ça vaut mieux. Elle se met debout beaucoup trop vite, ça lui rappelle qu’elle a mal partout, ça la saoule grave alors elle soulève l’appareil qui se retrouve à tondre le vide. Pour les robots, l’air et l’herbe c’est kif-kif. Elle prend tout juste assez d’élan pour l’envoyer au fond de la piscine, ça tombe bien, il y a un autre robot, un robot qui nettoie, ils feront des petits, des baby-tondeuses amphibies. Ça fait plouf, ça grésille, puis ça plus rien. Elle peut enfin s’y mettre. Bébé se dirige vers le trampoline, l’attrape par en dessous et ho hisse la saucisse l’envoie dans l’eau aussi, c’est pas aussi lourd que ça en a l’air. Tant mieux, parce que ça fait longtemps que les choses n’ont pas été aussi simples. C’est ce qu’elle se dit pendant que le trampoline se titanique dans la piscine.

Tel un écran total, la toile rebondissante a laissé derrière elle un grand cercle d’herbe un peu plus verte que le reste du gazon. Bébé s’y met à quatre pattes et arrache l’herbe par touffes, au cas où il y aurait une trace de la souche. Que dalle. Ils ont dû y aller à la mini-pelle, c’était pas une souche de rigolo, c’était du solide. Ils auraient pu se contenter de la tailler à ras avec une tronçonneuse, tchik tchak zwww, quelques coups latéraux et zou, ils posaient le trampoline par-dessus et c’était plié. Sans vestige du saule, le jardin n’a plus de milieu, plus d’endroit qui dit que le centre est ici, un milieu c’est vaste, ça peut être mille endroits à quasi la même place. Un arbre c’était bien, c’était là sans que personne le décide. C’est de là qu’elle était partie pour aller mettre sa boîte à l’abri, en partant du tronc. Cent pas de géante vers le fond du jardin, tout droit. Cent c’était beaucoup, c’était assez loin dans les hautes herbes. Les chiennes l’avaient aidée à creuser. Tchikita était venu voir pour voir puis il était parti. Bébé ferme les yeux un instant, le temps de revoir les siestes et la cabane. Ça ne suffit pas à faire apparaître le saule. Elle repense à ce que lui a dit Balsamine jeudi, à ce qu’on peut faire quand on ne peut rien faire. Les mots tordus de la petite chouchou lui reviennent. L’instinct présent, qu’elle disait. L’instinct oui, pas l’instant, sûrement parce que ça ne sert à rien de compter sur le temps quand on n’en a plus beaucoup. Elle se revoit hier courant comme jamais elle n’a couru, le mâle aux trousses. Dans ces moments-là c’est vrai, on ne peut compter que sur ses pieds. C’est tout ce qui lui reste pour remettre l’arbre au milieu du jardin. Talon contre pointe de pied, Bébé part de la clôture de gauche et compte deux cent soixante-douze baskets jusqu’à la clôture de droite. Elle avance en comptant jusqu’à cent trente-six, se déchausse, balise la zone avec ses baskets puis se dirige vers la maison et s’adosse à la façade. Le gazon lui chatouille les pieds, mais ça ne la fait pas rire, ça veut juste dire que ses chaussettes sont trouées, Bébé va jusqu’au fond du jardin, ça fait quatre cent soixante-neuf chaussettes mises bout à bout. Punaise un nombre impair. De tête, Bébé calcule la moitié et se remet en marche. Au bout de la deux cent trente-quatrième chaussette et demie, le milieu du jardin est atteint. La souche était là. Faire cent pas de géante avec des jambes d’adulte c’est compliqué, alors elle se rappelle comment c’était un pas de géante quand elle était deux fois plus petite. C’était grand comme ça, comme un pas d’adulte. Un pas normal quoi. Bébé s’emploie à faire les cent pas. Au trente-quatrième, elle fait un détour par le bac à sable, espérant tomber sur une petite pelle. Elle ne trouve qu’un râteau. Il lui reste une solution, celle qu’elle a glissée dans sa poche hier matin, au café. Petite cuillère no 17. C’est de la petite cuillère haut de gamme, le métal est léger, belle pièce. Bébé regarde dans le ventre de la cuillère, il y a une folle qui la dévisage, la tête à l’envers les cheveux de travers. Leurs regards ne font que se croiser.

Soixante-six pas plus loin, elle arrive à l’endroit, elle se met à genoux et commence à creuser. La micro-pelle rentre et ressort, mille fois dans la terre molle, des lombrics en surgissent et se tortillent de colère mais Bébé ne se laisse pas déconcentrer, ce ne sont pas des presque-serpents qui vont l’empêcher d’avancer. Elle exhume un fémur, trois rotules et une dizaine de radius. Le trésor des chiennes. Ça lui revient, leur odeur après la pluie, leurs gueules d’amour, les soupirs sous la table ventres remplis. Omelette crâne pointu gros câlin et Magma reine du boomerang voleuse de bananes. Un jour elle lui avait demandé, à tonton Bermuda, pourquoi les chiennes enterraient des os au fond du jardin. Spourgardéleurtrézorbienocho mon poussin.

La petite cuillère se tord et finit par casser. Avec Omelette et Magma c’était plus facile. Ça ne sert à rien de demander de l’aide à Tchikita, Tchikita n’est pas un chien, il ne l’aidera pas. Il fait comme à l’époque, il ne sert à rien, il vient voir pour voir et puis il repart. Bébé creuse encore et encore, à genoux, à quatre pattes, un mélange des deux. La terre s’incruste dans les éraflures, ça pique, nique. Elle continue, jusqu’à tomber sur autre chose qu’un os. Elle imagine un bruit de couvercle, un bruit d’ongles sur du métal, quelques consonnes, pas grand-chose. Un truc comme zrgkglk. Ça fait klgkgrz. Le chant d’une sirène s’élève au loin. Tchikita prend la fuite. Bébé retire ce qu’il faut de terre pour dégager la boîte, c’est bien la bonne boîte : il y a des fleurs dessus qui font trembler ses yeux. Deux hommes en bleu courent dans le jardin. Bébé s’acharne sur le couvercle, la rouille et les années souterraines. La force de recul la bouscule en arrière, la boîte part en avant, tombe sur le sol et s’ouvre, son contenu est projeté sur la pelouse. Un des hommes en bleu trébuche à cause des baskets, il s’étale dans l’herbe et se relève en pestant, la colère le rend rouge. C’est à cet instant que Bébé remarque la présence des deux individus. Ils courent vers elle. Ce ne sont pas les faux flics de la fête d’hier. Ce sont des vrais, avec des bonnes têtes de mauvais qui crient vous là-bas les mains en l’air comme dans les films de gangsters. Ils la jouent série américaine, débitent d’un bloc état d’arrestation, propriété privée, effraction, caméra tout filmé, biens d’autrui, dégradation, c’est à vous ces baskets, qu’est-ce qui vous a pris non mais vous êtes folle, ça va vous coûter cher cette affaire, Henri tu trouves pas qu’elle ressemble vachement à la fille dans le journal tu sais la disparue du mercredi, ah ouais tu crois je sais pas y a moyen on verra ça au bureau Thierry, passe-moi les menottes.

La pluie, les cris des flics qui la somment de les suivre sans résister, leurs grosses mains qui agrippent ses épaules, le cliquetis glacé autour de ses poignets, ses chaussettes dans l’herbe humide, son corps traîné de force, Bébé en a très clairement rien à foutre de tous ces instants qui tombent autour d’elle. Ils n’existent pas puisqu’elle n’y pense pas puisque la réalité n’appartient qu’au gazon et à ce qui s’y trouve. Une poignée de babioles. Ses yeux balaient la pelouse, atterrissent sur le porte-clés, le flingue, la bille, la carte prison, la clé, le gant bleu, la brosse à dents, tout y est, même la boulette. Elle pense au coquillage, elle se dit que c’est pas grave. Ses yeux vrillent sur un reflet, c’est un emballage que le soleil fait briller qui lui rappelle aussitôt la pub à la télé, la musique qui restait en tête pendant des jours, la Monique qui refusait d’en acheter, ma petite chérie, c’est plein de perturbateurs endocriniens. Bébé se dit que le temps change les brioches en pierre et que les interdits alimentaires n’empêchent pas les enfants d’être perturbés. Elle imagine la poudre que ça ferait si elle mordait dedans, elle pense à la poussière. À celle qui se soulevait du sol de la salle des fêtes quand elle s’entraînait à faire la figure de la toupie pendant les cours de hip-hop, tous les mardis. Puis elle se rappelle d’un mardi très précis. Celui où Trucmuche la fille du facteur lui avait collé un malabar dans les cheveux au moment où elles entraient dans les vestiaires pour se changer. Ce n’était pas un accident. À cette époque Bébé ne connaissait pas encore assez de gros mots pour insulter Trucmuche correctement. Quand bien même elle en aurait connu, elle avait été trop sidérée par la méchanceté pour dire quoi que ce soit et s’était contentée d’avoir très envie de pleurer, aggravant la situation en essayant de retirer le chewing-gum à la main puis en cachette dans les toilettes. Elle se souvient des mèches collées entre elles, coupées au hasard avec une paire de ciseaux à bouts ronds, du bruit duveteux de leur chute dans la cuvette, de la chasse tirée en pressant le gros bouton, de l’épi garanti à vie, de son visage rouge dans le miroir et de la conviction que tout ça, Trucmuche allait le lui payer. Ce même mardi, Trucmuche avait laissé son sac grand ouvert, goûter apparent. Cœur chocolat nouvelle recette comme à la télé, légèrement écrasé entre une gourde et une paire de baskets virgule à ressorts. Bébé y était allée d’un coup sans réfléchir. Sa main s’était faufilée dans le sac de Trucmuche dos tourné en train de rigoler avec ses copines, ça avait duré deux secondes, c’était suffisant pour un vol de quatre-heures. Le soir même, elle l’avait sorti de sa poche et puis elle l’avait rangé dans la boîte à fleurs. Elle aurait pu le manger mais ça ne lui faisait pas très envie, il avait l’air beaucoup moins bon qu’à la télé ce pitch.

Extraits

« Au fil de la ville et de ses rencontres, Bébé s’était mis en tête de rattraper le temps, d’oublier les cases à remplir et de juste vivre, elle verrait bien après, plus tard, un jour et puis d’ailleurs ce n’était pas sûr qu’elles existent ces cases. Les gens la trouvaient marrante, elle était si poussin sortie de l’œuf, furieusement innocente prête à n’importe quoi, curieuse de tout mélanger. Elle avait dit oui à tout, bu, gobé des tas de trucs qui se gobent, réduit la nuit en poudre pour les narines, fumé, vomi, quitté, deux trois plans à plusieurs histoire de, dansé, fraudé, claqué des portes sans lendemain, posé avec plus ou moins de douceur sa main sur des joues, trompé, atteint une consommation alarmante de sandwichs triangles et de paracétamol, frôlé toutes les morts possibles via conduites à risque incluant tout type de véhicule tel que des trottinettes, des voitures, son propre corps, celui des autres. Elle avait fait n’importe quoi avec les gens bons et avec ceux qui l’étaient moins. À force de partir dans tous les sens, elle avait fini par avoir peur de rater sa première année alors elle avait arrêté les études mais même sans ça ce n’était pas possible de tout faire. » p. 76

« Elle avait accepté un café, pas un verre fallait pas déconner. Elle l’avait trouvé super, Boris. Super. Super banal, c’était nickel, enfin quelqu’un sans histoires qui la lui ferait pas à l’envers. Sain d’esprit, complètement stable. Elle s’était basée sur un détail, un seul. Boris avait dévoré le petit biscuit pur beurre offert avec le café. Il n’est pas nécessaire de se méfier des gens qui mangent les petits gâteaux gratuits, on peut même tomber amoureux d’eux. Elle avait essayé de faire un effort, de ne pas prêter trop attention aux miettes dans sa barbe. Elle ne mangeait pas le sien, elle le lui avait donné. Ensuite il y avait eu un parc, un banc, des canettes de bière et un premier baiser puis ils étaient partis en vacances au bord de la mer, au camping et à la montagne, ils avaient mangé des crêpes, des sardines en boites, des raclettes en plein été, ils avaient fait trois fois Disneyland, partaient régulièrement en week-end pour dormir dans des Airbnb insolites. Il organisait tout, elle n’avait plus qu’à s’asseoir côté passager, à tendre les jambes pour poser ses pieds contre le pare-brise. La main de Boris sur son genou, alors ma princesse, prête pour l’aventure. Dans la voiture, dans le van de location, dans le bateau, dans le train, dans le bus, dans le taxi, dans l’avion, dans le camion de déménagement. » p. 78-79

À propos de l’autrice

Louise Rose © Photo Hélène Bamberger

Louise Rose est née en 1996 à Nancy, vit au Havre et travaille à Paris. Les Projectiles est son premier roman. (Source : Éditions P.O.L)

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